Au nom du « Peuple »

La collection « Le Mot est faible » des éditions Anamosa propose dans une nouvelle édition actualisée l’opuscule Peuple de Déborah Cohen.

Dans son ouvrage, Déborah Cohen cherche à radiographier le peuple au-delà de ses flottements sémiologiques. Elle le conçoit comme bannière commune derrière laquelle se glisseraient des catégories hétéroclites formant un « nous » dominé face à un « eux » dominant. En cela, le peuple apparaît avant tout comme un désignant qui, l’auteure le rappelle, est en France essentiellement revendiqué par le Rassemblement national, même si le mouvement social des Gilets jaunes l’a quelque peu réhabilité. « Opérateur symbolique d’unification », le peuple ne règle cependant pas tout : une fois les dominants boutés hors de leurs sphères de pouvoir, la conflictualité ne risque-t-elle pas de se reporter à l’intérieur même du groupe ? Pour Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, la désignation d’un chef permettrait au peuple de disposer d’une figure symbolique de conjonction.

Dans la tripartition classique, le clergé prie, les guerriers guerroient et le peuple travaille. Déborah Cohen évoque ainsi ses capacités mobilisatrices, de nature à bloquer le système économique et ses rouages, comme en témoignent d’ailleurs les Gilets jaunes. Elle souligne par ailleurs cet étrange paradoxe. Le peuple est appelé à s’exprimer via son suffrage afin qu’un gouvernement puisse agir en son nom. En ce sens, la parole (sa « voix ») constitue son seul moyen d’action reconnu. Pourtant, quand il manifeste son mécontentement en descendant dans la rue, on réduit aussitôt ses revendications à une « grogne » vidée de son sens.

L’auteure revient par ailleurs sur les représentations idéalisées du peuple, souvent issues du passé et traduites notamment dans les tableaux d’Eugène Delacroix. Ce serait celui de la Bastille, des barricades et du cinéma classique (selon Gilles Deleuze). Déborah Cohen met cependant l’accent sur l’actualité et l’action du peuple plutôt que son passé fantasmé ou ses projections futures. Elle en problématise les tenants et aboutissants, cherche à identifier ce qui le définit et l’espace qu’il investit dans le champ social et politique.

« Si peuple est de l’ordre de l’action et non de la réaction, de l’agir et non de l’être, s’il ne rassemble ni ne crée aucune identité prédéterminée et stable, alors peut-être n’avons-nous pas besoin du mot pour commencer à nous retrouver. Il ne sera chez nous ni le mythe puissant déjà tout armé, ni le préalable à la construction d’une entité d’opposition. Alors, si le mot est faible, mais que notre action sur le réel est forte, nous le rechargerons. Peuple est devant nous, mais il a déjà commencé. »

Peuple, Déborah Cohen
Anamosa, février 2023, 80 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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