« Sweet Paprika » : éveil romantique

Les éditions Glénat publient Sweet Paprika, de la scénariste et dessinatrice Mirka Andolfo, collaboratrice des maisons DC Comics et Marvel. Ce roman graphique primé à New York fait la part belle à l’éveil sexuel, aux pressions parentales et au workaholisme.

Un pointillisme raffiné, un noir et blanc seulement nanti de rose, des traits précis, un érotisme pudique, des corps changeants, des scènes en ombres chinoises, des visages expressifs : Sweet Paprika est d’abord une expérience graphique, parfaitement menée par Mirka Andolfo. L’auteure et dessinatrice introduit rapidement Paprika, directrice de la création chez Infernum Press. Bourreau de travail et véritable tyran pour ses subalternes, cette célibataire endurcie présente tous les symptômes du workaholisme : elle ne s’épanouit que derrière son bureau, où elle se démène, ou lorsqu’elle enguirlande ses collaborateurs, qu’elle méprise ouvertement. Elle a beau vivre dans un penthouse doté d’une vue imprenable sur Central Park, personne n’y a jamais mis les pieds, si ce n’est peut-être ses parents. Sa vie est à l’image de son lit king size : impressionnante mais vaine, pleine de promesses mais vide de sens.

Sweet Paprika repose essentiellement sur trois protagonistes. Au-delà de Paprika, dont la sexualité a été bridée dès l’enfance par un père pudibond, le lecteur est appelé à suivre les pérégrinations de Dill, un livreur gigolo et de Za’atar, un producteur dont l’éthique professionnelle rappelle celle de Paprika. Ces trois personnages vont former un triangle amoureux tout en fêlures, chacun y amenant ses propres vulnérabilités. Paprika s’emploie à se conformer aux prescriptions de son père, dont elle aimerait pourtant s’affranchir. Elle tombe sous le charme du charismatique Za’atar mais craint de ne pas se montrer à la hauteur de ses attentes, faute d’expériences amoureuses. Derrière un sourire de façade et une superficialité auto-entretenue, Dill cache de profondes carences affectives. On l’objetise, il aimerait être pris au sérieux. On désire son corps, il espère une relation sincère. De son côté, Za’atar dissimule derrière une assurance fallacieuse un néant sentimental qui n’est pas sans rappeler celui de Paprika. Les deux workaholics ont tout sacrifié sur l’autel du travail, au point d’en devenir des handicapés du cœur.

Mirka Andolfo se joue de ces personnages, de leurs désirs, de leurs fantasmes, de leur pathétisme. Elle se garde bien de les juger, mais elle les expose et les met à nu (dans tous les sens du terme). Tous ont des comptes à régler avec eux-mêmes, des choses à (se) prouver, des initiations à poursuivre. La ligne conductrice du récit paraît presque dérisoire au regard des nombreuses sophistications qu’elle renferme : Paprika essuie les plâtres sexuels avec Dill dans l’espoir de séduire plus tard Za’atar, sans même comprendre que le livreur peut lui offrir tout ce qu’elle attend si ardemment. Il se montre prévenant, compréhensif, disponible, bien loin de l’image réductrice de coureur de jupons qui lui colle à la peau. Leur relation naissante est bâtie sur un contrat explicite mais mensonger : on ne peut en effet s’entraîner à l’amour sans en éprouver toutes les émotions. Durant une bonne partie du récit, le lecteur aura compris et assimilé ce que Paprika refusera d’admettre : Dill et elle partagent bien plus que des expériences formatrices. Ils se complètent et ne s’abandonnent réellement qu’en la présence l’un de l’autre.

S’il est question d’éveil amoureux et sexuel, Sweet Paprika est aussi une affaire de pères/paires. On a déjà évoqué les parallélismes évidents entre Paprika et Za’atar, acharnés de travail et décharnés sentimentaux. Il en existe d’autres qui impliquent les liens filiaux paternels entre Paprika, Dill et leurs pères. Le juge Artemisio surveille sa fille comme le lait sur le feu, au point d’ailleurs qu’il lui interdisait de simuler tout acte amoureux lorsqu’elle jouait aux poupées durant son enfance. Le père de Dill, maladivement possessif, est à peine moins toxique. Il craint qu’une relation sérieuse n’entrave les liens tissés entre lui et son fils. Tous deux ont provoqué l’anémie amoureuse de leur progéniture et les maladresses sentimentales qu’elle exhibe aujourd’hui. Et avec une hypocrisie que Mirka Andolfo ne manque pas de jeter en pâture.

Au croisement de nombreuses influences (comédies sentimentales, comics, art contemporain, séries télévisées…), Sweet Paprika accorde un grand soin à l’écriture de ses personnages. Malgré sa dimension fantastique, le récit s’ancre dans une modernité évidente. Il questionne à la fois notre rapport au travail et au sexe, ainsi que les processus de validation parentale et sociale. Très convaincant sur le plan visuel, il pèche cependant davantage dans sa construction narrative, arborant plusieurs moments de flottement et apparaissant parfois trop long et/ou démonstratif. Cela contribue certes à étoffer les protagonistes mais aussi à mettre à mal, de manière marginale, le souffle romanesque de l’album.

Sweet Paprika, Mirka Andolfo
Glénat, février 2023, 304 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Les Naufragés du Lavalette : légende marine

« - Eu cartonne of Lucky Strike fore ziss fez en poil de cul !? Tut’moques de moi, l’ami ? - Yes, my friend. Ten packs ! That’s a very good price for you… »

« Le Fantôme de l’opéra » : horreur en musique

Tyler Boss et Martin Simmonds reprennent le mythe du Fantôme dans un récit d’enquête où le prestige du spectacle autorise toutes les outrances. Paru chez Urban Comics, ce volume de la collection Universal Monsters doit autant à son atmosphère graphique qu’à sa manière de faire du théâtre un lieu de désir, de peur et de faux-semblants.

« Le Parfum des feuilles de thé » : reprendre racine

Dans "Le Parfum des feuilles de thé" (Robert Laffont), Camille Monceaux et Virginie Blancher suivent Akane et Mayumi, deux jeunes femmes qui quittent Tokyo pour reprendre une plantation familiale. Au rythme des récoltes, leur installation devient une histoire de transmission et de choix de vie, non sans doutes.