Les éditions Delcourt publient dans leur collection « Encrages » un récit biographique dessiné consacré à Gisèle Halimi. Danièle Masse et Sylvain Dorange se penchent sur son enfance en Tunisie, dans un pays en proie à de nombreux troubles et où le poids des traditions ne cessait de l’enserrer.
La Tunisie des années 1930 est un pays en pleine évolution, traversé par des tensions politiques et sociétales complexes. Sous domination coloniale française, cette nation d’Afrique septentrionale se voit alors divisée entre les influences françaises et tunisiennes traditionnelles. L’époque n’est pas favorable aux femmes, qui demeurent soumises à de fortes inégalités : leur traitement diffère de celui des hommes et leurs opportunités professionnelles apparaissent en comparaison bien plus chiches. Les aspirations féministes sont encore largement ignorées et/ou réprimées. Parallèlement, les mouvements politiques anti-colonialistes se trouvent étouffés par la répression française. Si une volonté croissante de liberté et d’émancipation se fait jour, elle demeure enserrée dans un système rigide et vertical.
Ce contexte sous-tend tout Gisèle Halimi, une jeunesse tunisienne, qui narre, comme son titre l’indique, l’enfance de la célèbre avocate franco-tunisienne dans une société très traditionaliste. Née en 1927 dans une famille conservatrice d’origine juive, elle a grandi dans un environnement où les rôles étaient strictement définis pour les femmes et les hommes. Danièle Masse et Sylvain Dorange démontrent clairement la manière dont elle a été confrontée à une préférence nette pour son grand frère, sacralisé au sein de la famille. En tant que fille, elle se voyait quant à elle reléguée au rôle traditionnel de la femme, à qui revenaient les tâches ménagères, une condition dégradée de soumission aux hommes et un mariage arrangé pour seule perspective. Sa mère n’a ainsi jamais compris pourquoi elle se donnait tant de mal pour les études, qui ne lui serviraient à rien…
Mais c’était sans compter sur l’obstination de la jeune Gisèle. Studieuse, elle s’emploie à réussir à l’école et fait montre d’un goût prononcé pour la lecture et l’écriture. Très tôt, elle déclare vouloir devenir avocate, une carrière considérée comme inappropriée pour une femme tunisienne à cette époque. Et malgré les obstacles culturels, elle va persévérer jusqu’à obtenir son diplôme et défendre avec ardeur les droits des femmes et les causes progressistes. L’album ne cesse de rappeler au lecteur à quel point l’environnement traditionaliste pouvait être inhospitalier pour une adolescente ambitionnant de s’élever de la sorte et de s’affranchir des déterminismes sociétaux. Ainsi, si elle a su peu à peu gagner l’estime et l’admiration de son père, Gisèle Halimi s’est longtemps heurtée à la fermeté de sa mère et aux diktats conservateurs – elle a par exemple dû faire une grève de la faim pour se libérer des tâches ménagères au profit de ses études !
Au-delà de la célébration de son frère en dépit d’un manque criant de diligence scolaire, un autre fait a probablement donné naissance à la fibre féministe de Gisèle Halimi. Ses parents se sont montrés éminemment déçus quand ils ont appris que leur bébé était une fille. Durant les premières semaines de sa vie, son père a refusé d’annoncer publiquement la naissance de sa fille et, pis, la future avocate était perçue comme une malédiction s’abattant sur la famille Halimi… Gisèle Halimi, une jeunesse tunisienne peut à cet égard s’appréhender comme une ode à la persévérance. Malgré les obstacles et le peu de soutien reçu, cette jeune juive entêtée est parvenue à tirer son épingle du jeu. Gisèle Halimi a toujours été déterminée à ne pas se laisser enfermer dans les stéréotypes sociaux et à poursuivre ses aspirations. Ces dernières l’ont menée à des combats hautement médiatisés, comme en témoigne le dossier pédagogique clôturant ce bel album.
Gisèle Halimi, une jeunesse tunisienne, Danièle Masse et Sylvain Dorange Delcourt, février 2023, 136 pages
Les éditions Delcourt publient Le Ferry dans leur collection « Mirages ». Xavier Bétaucourt et Thierry Bouüaert y mettent en scène un bassiste ambitionnant de percer dans le rock, quitte à tourner le dos à son ancienne vie pour tenter sa chance dans l’Angleterre des Clash et des Sex Pistols.
C’est un rêve largement partagé. Devenir une rock-star, se produire devant des foules en liesse, voir reprises en chœur les paroles de ses morceaux les plus célèbres. Cependant, cet objectif se heurte souvent aux prescriptions sociales traditionnelles telles que la poursuite d’une formation scolaire, la constitution d’une famille mononucléaire classique ou l’obtention d’un emploi stable. C’est pourquoi les artistes désirant embrasser une carrière musicale se retrouvent souvent confrontés à des choix cornéliens. C’est le cas de Max, le héros de Xavier Bétaucourt et Thierry Bouüaert : le jeune bassiste décide au milieu des années 1980 de poursuivre ses rêves et de rejoindre une Angleterre caractérisée par une scène musicale d’une vitalité inédite. Mais pour ce faire, il doit laisser derrière lui ses amis et surtout sa compagne Rose, enceinte sans toutefois qu’il le sache.
Doté de codes chromatiques affirmés, avec des planches dominées par trois ou quatre teintes changeantes, Le Ferry narre le départ de Max et les événements qui l’ont précédé. On découvre sans surprise l’ivresse née de la passion artistique. Mais les auteurs y mêlent, avec beaucoup de sensibilité, tout ce qui fait l’étoffe de la vie ordinaire : l’amitié, l’amour, la famille et leurs promesses parfois déçues. Le jeune bassiste est en rupture avec une certaine vision de la société : il ne peut s’imaginer se lever tous les matins pour exercer des fonctions, jugées peu attrayantes, de magasinier. Constatant que ses partenaires sont enlisés dans un quotidien qui annihile tout espoir de se consacrer pleinement à la musique, il prend le parti de quitter la France, même si cela fragilise sa relation amoureuse avec Rose, à qui il promet toutefois des retrouvailles prochaines.
Partant, Le Ferry va multiplier les sauts entre le présent – dans une maternité où Rose vient de mettre au monde leur bébé – et des séquences passées, destinées à caractériser plus avant Max et à expliciter les raisons ayant présidé à son départ. Xavier Bétaucourt et Thierry Bouüaert portraiturent une galerie de personnages attachants, amoureux de rock (mais pas d’Indochine), et dont les rapports se lestent parfois de tensions. Karine désapprouve ainsi avec force le choix de Max, qu’elle assimile à un abandon. De même, on comprend à la lecture de l’album que ses rapports avec Gérard sont loin d’être au beau fixe : leur couple ne semble tenir qu’à un fil appelé bébé.
Doué d’un récit parfaitement maîtrisé, musicalement très référencé, ce one-shot à forte personnalité constitue une belle surprise et apparaît finalement bien plus dense qu’attendu.
Le Ferry, Xavier Bétaucourt et Thierry Bouüaert Delcourt, février 2023, 112 pages
La collection « Les Futurs de Liu Cixin » voit paraître son neuvième album, sur les quinze prévus par les éditions Delcourt. Avec ses multiples ramifications, La Terre transpercée est un récit original et sophistiqué, porté par les dessins expressifs de Wu Qingsong.
Pour que respire le désert, Proies et prédateurs, Nourrir l’humanité : comme l’a déjà amplement démontré la collection « Les Futurs de Liu Cixin », les enjeux environnementaux tapissent les récits contre-utopiques du célèbre auteur chinois de science-fiction. À cet égard, La Terre transpercée apparaît tout au plus comme une confirmation. Le projet « Jardin Antarctique », qui occupe le cœur du récit, doit permettre à l’humanité de régler les principaux problèmes de développement auxquels elle est confrontée. Le solutionnisme technologique, avec la création de nouveaux matériaux supra-denses à partir d’essais nucléaires souterrains, permet certes de transpercer le sol « comme un fer rouge dans une motte de beurre », mais il aboutit surtout au pillage d’un continent qui n’aura offert aux hommes qu’un sursis de courte durée.
Adaptant le récit de Liu Cixin, Wu Qingsong raconte l’histoire intergénérationnelle des Shen, des scientifiques éprouvés dont les découvertes vont permettre de relier la Chine à d’autres territoires par le biais d’un périlleux voyage à travers la croûte terrestre. Plusieurs questions s’entremêlent à mesure que l’auteur opère des bonds temporels : la science sans conscience, la responsabilité juridique et morale, le développement durable ou encore l’obsession humaine. Quand il se réveille dans « un monde proche de l’effondrement », le physicien Shen est accusé d’avoir contribué aux désastres scientifiques de son fils. Ce dernier a créé de nouvelles opportunités logistiques et une euphorie boursière en même temps qu’il a mis au point un dispositif technique inspiré d’une relique et reliant les deux côtés de la Terre en passant par son noyau. S’il ignore dans un premier temps ce dont on l’accuse, le lecteur pourra lui suggérer cette piste : la justice est rendue au dernier degré de l’absurdité comme en témoigne le procès qui a été intenté contre son fils Yuan (deux chefs d’accusation contradictoires) et cette fois encore, expéditive, elle semble davantage condamner la déception d’un espoir qu’un acte nuisible, involontaire ou malveillant.
Réussi sur le plan graphique, La Terre transpercée se clôt par une fin faussement optimiste. Si l’on se gardera bien d’en éventer les éléments constitutifs, on retiendra toutefois que les apparentes solutions techniques d’hier y ont conservé leur caractère aveuglant. Par ailleurs, il est intéressant de noter que le récit se déroule dans un monde dénucléarisé. Ce sont les anciennes bombes qui ont permis la découverte de la matière supra-dense. Une innovation technologique en balaie une autre, mais l’humanité continue de se heurter à des problèmes menaçant son existence. S’ils sont obstinés et idéalistes, les Shen ne diffèrent en cela pas vraiment de leurs pairs, si l’on en croit les visions croisées de Liu Cixin et Wu Qingsong.
La Terre transpercée, Liu Cixin et Wu Qingsong Delcourt, février 2023, 98 pages
Les Humanoïdes associés publient Arca, de Romain Benassaya et Joan Urgell. Perdu dans l’espace, un important équipage cherche à survivre malgré un environnement inhospitalier et des dissensions internes…
Alors que seules quelques années la séparent du XXIIIe siècle, l’humanité a épuisé les ressources autrefois abondantes de son milieu terrestre. Elle place désormais ses espoirs de salut dans des arches stellaires censées la mener vers un environnement plus propice à sa pérennité. Cependant, lorsqu’ils sont tirés de leur cryosommeil, Éric, Johanna et leurs pairs font face à un événement inattendu : non seulement ils ont échoué dans un endroit indéterminé de l’univers, loin de la Griffe du Lion qu’ils aspiraient à rejoindre, mais il s’est en sus écoulé plusieurs centaines d’années depuis leur départ de la Terre.
Après ce réveil impromptu à la Passengers, Romain Benassaya et Joan Urgell s’emploient à tisser les fils de deux menaces distinctes, auxquelles l’équipage de l’Arca III ne pourra se soustraire. La première d’entre elles prend la forme d’un vaste tube labyrinthique, entièrement plongé dans l’obscurité, et affichant des températures glaciales. Éric et les siens ignorent tout de l’endroit qui les abrite et leurs premières explorations se soldent par des échecs patents. La vie doit s’organiser dans le vaisseau, toute fuite demeurant impossible dans l’immédiat. C’est là qu’interviennent les jardiniers, des entités biologiques initialement conçues pour entretenir de quoi nourrir l’équipage, au sein d’un espace végétal sis à l’intérieur de l’arche stellaire. Au fil des années et de leur développement, ces créatures ont atteint un niveau de conscience inespéré. Quand Johanna apprend à Éric qu’ils vont être parents, Romain Benassaya et Joan Urgell adoptent le point de vue de ces jardiniers, jusque-là en autarcie, et désormais contraints de partager leur espace vital avec une communauté humaine appelée à s’agrandir.
Quelque chose de grinçant est en suspens. Johanna cherche à apprivoiser les jardiniers et se fait peu à peu à l’idée de bâtir une nouvelle communauté dans l’Arca, tandis qu’Éric investit le vaisseau Ookpik pour cartographier les environs, espérant trouver une voie leur permettant de reprendre le cours de leur odyssée spatiale. Cette décision apparaît comme un point de rupture qui préfigure les conflits à venir. Johanna entre dans une colère noire quand elle comprend que son compagnon projette de quitter les lieux. Ce qui se joue en filigrane comporte une dimension philosophique évidente : faut-il privilégier la sécurité au détriment de la liberté ? En d’autres termes, pour la communauté échouée, investir l’Arca et en exploiter les ressources de manière optimale, ou continuer à explorer l’espace afin d’y trouver de quoi s’épanouir dans des conditions plus avantageuses ?
« Rien ne doit compromettre le développement de Nouvelle Ramille », s’entête à répéter Johanna, soutenue par quelques jardiniers. Dans les deux communautés, la division règne et les positions se radicalisent. Avec beaucoup de finesse, et en usant d’arguments temporels, Romain Benassaya et Joan Urgell évoquent la famille, la résilience, les enjeux environnementaux ou encore la quête de liberté. Arca se montre à la fois intimiste (il suffit de songer aux dilemmes d’Éric et Sarah) et spectaculaire (l’aventure galactique, les vers géants…). Le récit se tapisse de bout en bout d’une atmosphère anxiogène, nous rappelant que tout n’y tient qu’à un fil. Les liens entre les uns et les autres, la survivance, l’espoir.
Arca, Romain Benassaya et Joan Urgell Les Humanoïdes associés, janvier 2023, 112 pages
La journaliste indépendante Naomi Clément, spécialisée dans la musique, a choisi de s’intéresser au tatouage pour ce livre publié par Leduc. Tatoueuses, avec son sous-titre : Ces femmes qui font bouger les lignes du tattoo en France, est un ouvrage à mettre entre les mains de tous ceux qui sont ravis de voir le tatouage évoluer. Naomi Clément nous permet de découvrir le nouveau visage du tatouage, à travers une multitude de traits féminins ou androgynes, et souvent à peau foncée. Un titre qui fait du bien pour dépoussiérer un univers dont l’histoire est marquée par le machisme, le sexisme et le racisme, au détriment d’un art ancestral.
Les parti-pris de Naomi Clément à saluer :
Dès les premières pages, la journaliste annonce la couleur : donner la parole aux mains et aux esprits qui font le tatouage aujourd’hui, avec la particularité que ces mains et ces esprits appartiennent à des femmes, et si possible des femmes de couleur, et ce comme un pied de nez à l’histoire du tatouage moderne.
Car il faut dire tout haut cette vérité du tatouage qui dérange : à savoir que cet univers a malheureusement longtemps été gangrené par un rejet des femmes et des personnes de couleur. Ce phénomène a d’ailleurs souvent entraîné une méconnaissance des peaux sombres, avec par exemple cette légende que les peaux foncées doivent être tatouées plus profondément, le résultat étant des tatouages ratés, diffusés ou en relief, car encrés dans la mauvaise couche de la peau…
Naomi Clément ne prend pas de pincettes et cela fait du bien : elle met en avant des tatoueuses qui vont à contre-courant de ces clichés nauséabonds et révolus. Ces interviews sont l’occasion pour ces femmes (et personnes non binaires) de raconter le sexisme qu’elles ont rencontré, le racisme pour certaines, adressé directement à elles ou à leurs clients, comme lorsque Laura Satana nous raconte qu’à ses débuts, encore apprentie, on lui fait tatouer les clients noirs pour se débarrasser d’eux… Ce que l’artiste déplore.
Laura Satana est caucasienne et elle a pourtant été témoin de ce racisme. D’autres tatoueuses, plus jeunes, ont aussi leurs mauvais souvenirs à raconter. À noter que le racisme dans le tatouage, en plus d’être illégal, est aussi illogique d’un point de vue historique, quand on sait que cette forme d’art corporel était pratiquée, dès la Préhistoire, par des peuples de toutes couleurs, et que le mot nous vient du polynésien « tatau » (marquer). En dépit du sexisme et du racisme, toutes ces artistes ont réussi à émerger et à voir leur talent reconnu, malgré de plus grandes difficultés, c’est cela que ce livre célèbre.
Des témoignages dans lesquels on se reconnait, une grande humanité :
Dans chacun de ces témoignages, le lecteur sera touché par la franchise de ces artistes qui racontent la difficulté de leur parcours et leur acharnement malgré un sentiment d’injustice. Ces cheminements, tous différents, sont finalement très surprenants, car malgré leur singularité, ils nous rappellent parfois le nôtre. Des mots de ces tatoueurs.ses, habilement questionnée.e.s par la journaliste, émergent aussi une grande humanité, une volonté de partage et de créativité qui nous fait comprendre ce succès mérité.
Le tatouage n’est pas un emploi alimentaire, ou un emploi facile, qu’on choisit car un ami tatoueur peut nous former, et qu’on va ensuite exercer pour l’argent, et sans amabilité, comme c’est malheureusement le cas dans bien des salons. C’est un métier d’artiste, que l’on fait par passion et par créativité.
Naomi Clément a interrogé les bonnes personnes, des artistes sincères, qui donnent envie de pousser la porte du salon qu’elle possède ou de celui où i.elles exercent. En effet, un des problèmes du tatouage est aussi sa mauvaise réputation, notamment en termes d’accueil : cette impression que ces lieux ne sont réservés qu’à une contre-culture, que certaines personnes, traditionnelles ou trop âgées, n’y sont pas les bienvenues. Ce livre, en interviewant ces personnes ouvertes et créatives, tord le cou à cette mauvaise image, pour redynamiser l’univers du tattoo.
Le tatouage, une technique ? Un art !
Avec ces portraits des tatoueuses « aînées », celles qui ont ouvert la voie aux jeunes, et avec ceux de ces nouveaux visages, Naomi Clément nous donne de l’espoir. Le tatouage évolue et se débarrasse de cette sale image qui lui colle à la peau : un milieu sexiste, raciste, mal aimable, imbu de lui-même… Non, le tatouage, c’est aujourd’hui Laura Satana, Dodie, Blum, Alexia Yumcha, Léa Nahon, l’Andro Gynette, etc.
Des femmes, des personnes non binaires, qui sortent de cet archétype du tatoueur qui ne peut exercer que s’il est de sexe masculin, blanc et bourru (pour ne pas dire malpoli), indépendamment de son talent et son expertise. Pour autant, Naomi Clément ne dit pas que les hommes blancs ne peuvent pas être tatoueurs : ces artistes n’ont pas à souffrir d’une mauvaise réputation qui leur est plaquée dessus à cause de préjugés récupérés de l’histoire du tatouage. La journaliste salue simplement le fait que la profession soit à présent aujourd’hui également ouverte à des profils jusqu’alors rejetés : les femmes, les personnes de couleur, etc. et surtout l’existence d’un tatouage bienveillant, à l’écoute des envies de son client, quand bien même celles-ci sont en dehors de la sphère traditionnelle du tattoo (le punk, le rock, la rébellion). Malgré un copinage encore malheureusement bien présent, l’accès à un poste de travail de tatoueur est aussi dorénavant le résultat direct de compétences en dessin, en technique et d’une ouverture à l’autre, pour les interactions avec le client.
Le lecteur remarquera aussi que tout au long de ces conversations, le sacro-saint apprentissage en salon (sorte d’esclavage moderne : de longs mois d’observation et de ménage non rémunérés, une aberration dans le paysage de la formation classique) est aussi mis en charpie par certaines de ces femmes qui se sont formées seules, lassées qu’on leur ferme la porte, et qui sont devenues des tatoueuses magistrales.
Le tatouage, nous dit Naomi Clément en substance, est un art qui ne tolèrera plus les préjugés. C’est un processus créatif au même titre que la peinture, chaque artiste interviewée ayant sa démarche : des tatouages talismans, d’autres symboliques, ou pour servir d’armure… Un très beau recueil d’interviews qui anéantira le syndrome de l’imposteur de bien des tatoueuses ou aspirantes tatoueuses, notamment issues de minorités sexuelles ou ethniques.
Tatoueuses, Ces femmes qui font bouger les lignes du tattoo en France, Naomi Clément, préface d’Agathe Rousselle Leduc, octobre 2022, 160 pages
Petite surprise, avec ce roman, Laurent Gaudé aborde le domaine de la science-fiction, en le combinant avec une trame policière. Bien entendu, il le fait à sa manière, qui risque de dérouter, voire même décevoir les amateurs purs et durs du genre SF. Ce qui ne veut pas dire que le livre soit à rejeter, car l’écrivain inscrit ce roman dans l’ensemble de son œuvre, dont l’influence principale me semble être la tragédie classique.
Grec d’origine, Zem Sparak a fui son pays (auquel il était attaché), au moment de son passage sous contrôle de la firme GoldTex (premier d’une série de rachats du même ordre, pour contrer l’émergence du rival Molochfirst), environ 10-15 avant le présent narratif. Il habite désormais Magnapole et s’active comme « chien » policier dans la zone 3. Avec ses racines, Zem a perdu l’essentiel de ses illusions et il s’est engagé comme policier surtout par dépit. En effet, son statut d’immigré sans ressources particulières ne lui laissait que peu de choix, bien que la condition de policier en zone 3 ne soit guère reluisante puisqu’on le considère comme un « chien » policier (alors qu’on ne sortira jamais de la ville, une des seules occasions d’évoquer la faune ou la flore, donc la nature, se signale par une connotation négative…).
L’organisation par zones
Magnapole semble une mégapole organisée de manière assez concentrique, avec en son centre la zone 1 réservée aux ultra-privilégiés (en gros les dirigeants), puis la zone 2 autour avec une classe légèrement inférieure et la zone 3 encore autour avec la masse des habitants sans trop de ressources. Au sein de cette zone 3, Zem habite dans le quartier RedQ. Particularité notable, un dôme recouvre la ville pour la protéger des intempéries redoutables qui s’abattent de temps en temps, quasiment sans prévenir et faisant de gros dégâts. Or, ce dôme ne couvre et protège que les zones 1 et 2.
Ouverture d’une enquête
Le cadavre d’un homme est trouvé dans un terrain vague de la zone 3. Appelé sur les lieux, Zem constate que l’homme a été assassiné et qu’il présente une grande ouverture sur le ventre, le long du sternum. L’autopsie révèle que le corps porte des traces montrant que quelqu’un (l’assassin ?) a pratiqué cette ouverture pour faire des prélèvements : des implants Eternytox réservés à une élite (ainsi qu’aux rares gagnants d’une loterie). Issus de la technologie de pointe, ces implants permettent non d’accéder à l’éternité comme le nom le suggérerait, mais de se protéger efficacement contre nombre d’affections embêtantes et donc d’arriver à un âge avancé sans soucis physiques particuliers. La victime identifiée, Zem dispose donc d’un mobile pour le crime. Reste à savoir pourquoi on l’a trouvé là, alors que l’homme vivait en zone 2 !
Enquête en zone 2
Pour mener à bien cette enquête, Zem se trouve « verrouillé » sans préavis. Concrètement, cela veut dire qu’il n’a pas le choix, il se trouve affecté à cette enquête un peu particulière qui va l’amener à vadrouiller en zone 2. Pour y aller, il passe par un checkpoint qui confirme ce qu’on sentait : il n’existe pas de libre circulation entre les différentes zones de Magnapole. Autre particularité de l’enquête, Zem devra collaborer avec Salia Malberg, flic de la zone 2 qui, d’emblée, tente de faire valoir sa supériorité. Mais Zem ne se laisse pas faire, ce qui promet une savoureuse confrontation de caractères qui met au passage en évidence les différences de comportement et de mentalité entre habitants de zones différentes. Zem et Salia viennent poser quelques questions au responsable du programme Eternytox qui affirme franchement qu’il ne connaît pas l’homme assassiné, alors que, dans le cadre de son travail, il tient un registre de toutes les personnes ayant bénéficié du programme. Comment est-ce possible ?
Laurent Gaudé et la Science-Fiction
La très bonne idée de base consiste donc à imaginer que la faillite de l’état grec (base tristement réelle) débouche sur son rachat par un groupe privé, GoldTex, qui s’approprie le territoire et modifie le statut de ses employés, les qualifiant de cilariés (pour ne pas dire esclaves), ne faisant qu’accentuer un phénomène déjà connu. En écrivant cette histoire, Laurent Gaudé pose la question : qu’est-ce qui peut empêcher, dans un avenir proche, ce genre d’issue à la faillite d’un état ? Il ne s’agit ici que d’économie-fiction, mais l’auteur s’intéresse aux avancées technologiques qui lui permettent de s’aventurer sur le terrain de la science-fiction. Ainsi, Zem consomme de l’Okios, espèce de drogue qui lui permet de décompresser dans une sorte de réalité virtuelle où il retrouve sa Grèce natale, ce qui nous permet au passage de mieux comprendre les conditions de sa fuite. On remarque également le gadget que certains portent au poignet et qui annonce, en fonction de ce que fait son possesseur, combien de temps il lui reste à vivre. Une pique vis-à-vis de ceux de nos contemporains obsédés par la recherche de la vie éternelle. À rapprocher du programme Eternytox pour ceux qui disposent de moyens très supérieurs. Dans ce monde du futur, l’organisation sociale n’est décrite que pour Magnapole où Zem se déplace, mais on imagine un peu le reste du monde par quelques allusions. Laurent Gaudé s’intéresse plutôt à un aspect historique en lien avec la vie de Zem, avec son histoire déjà mouvementée dans la Grèce d’avant le rachat, ses luttes au moment des Grandes Émeutes et l’histoire d’amour sur laquelle il a dû tirer un trait. L’idée du dôme manque d’originalité, mais elle pose comme base l’échec de la lutte contre le réchauffement climatique, avec toutes les conséquences que cela entraîne. On peut également regretter le flou entretenu sur bien des points de ce monde futuriste, notamment sur tout ce qui se passe en dehors de Magnapole.
Laurent Gaudé et le genre policier
La trame policière pourrait servir de simple prétexte pour tenir les lecteurs.trices en haleine. Elle constitue un bon choix pour explorer Magnapole, son ambiance, inventorier les états d’esprits et les enjeux de pouvoirs. L’auteur ne s’en contente pas, enchaînant les révélations qui finissent même par éclairer d’un nouveau jour le passé de Zem Sparak.
Le message
L’ambiance très froide de ce roman crée le malaise, ce qui correspond à mon avis à une intention de l’auteur qui veut faire sentir la perte d’humanité accompagnant l’émergence des puissances financières. Le symbole en est le rachat de l’État grec par un groupe privé. Mon impression est que l’émergence des puissances financières met au jour une faiblesse humaine primaire : le besoin de se rassurer en amassant ce qu’on peut pour vivre (et assurer ses vieux jours) dans des conditions qu’on considère comme satisfaisantes (très différentes selon les personnes). Le fervent humaniste qu’est Laurent Gaudé se désole de voir la montée des puissances financières et dresse un tableau inquiétant de l’avenir de l’humanité.
Les films de Philippe Lacheau, c’est du pop-corn. On sait quel genre de produit on consomme en entrant dans la salle. On sait qu’on va rire, parfois beaucoup. On sait que notre vie sera exactement la même à la sortie. On sait que l’on va avoir l’essentiel de ce qu’on attend d’une comédie : de l’évasion et du rire. Retrouver la Bande à Fifi, c’est se retrouver entre potes, un après-midi ou un soir, pour un moment de franche rigolade. Et, disons-le maintenant, Alibi.com 2 est de très loin les meilleures retrouvailles dont on pouvait rêver.
Mari(s) à tout prix
Risqué, très risqué de sortir Alibi.com 2 ce 7 février. C’est une semaine après le catastrophique Asterix & Obelix : L’empire du Milieu et une semaine avant Ant-Man et la guêpe : Quantumania, le prochain produit Marvel. Philippe Lacheau, malgré son statut de réalisateur populaire, se retrouve entre deux titans. Oui, Astérix et Alibi ont presque 60 millions d’écart. La différence ? L’un est une catastrophe artistique fait pour l’argent, par l’argent, l’autre est un film fait avec le cœur, pour les spectateurs. La sortie d’Alibi.com 2 peut donc très bien s’avérer parfaitement bien orchestrée, la barre de l’humour et du rire ayant été placée désespérément bas par la dernière comédie populaire (dont vous pouvez d’ores et déjà retrouver ma critique sur Le Mag). Mais, si on exclut cet opus des irréductibles Gaulois de notre mémoire, cela n’enlève rien à l’idée principale : Alibi.com 2 est juste une sacrée bonne comédie.
D’une durée d’1h30, le film ne s’essouffle jamais. Rares, très rares mêmes, sont les comédies qui parviennent à tenir un rythme comique aussi réussi que celle-ci. Quiproquos de plus en plus invraisemblables, situations toujours plus débiles les unes que les autres. Philippe Lacheau et sa troupe ne reculent devant rien pour tordre le spectateur de rire. On peut le dire : qu’est-ce que c’est con ! Mais c’est là tout le brio de l’œuvre, sa maitrise parfaite de l’humour absurde. Que ce soit dans les dialogues, le jeu des acteurs, les idées de vannes grandioses (que je tairai évidemment) et les différentes situations vécues par les personnages dans le film, on ne cesse jamais de rire plus de deux minutes. Bien sûr, et il faut le souligner : si vous n’aimez pas l’humour de Philippe Lacheau, si ces films ne vous ont jamais fait rire, celui-ci ne sera pas plus pour vous que les autres. Non. Ici, pas de message caché, pas de philosophie, pas de décors extraordinaires ou de mise en scène léchée. Alibi.com 2 propose du simple, mais le propose avec une redoutable efficacité. Deux personnages principaux dont on s’attache, une histoire qui part de plus en plus en vrille et des vannes, beaucoup, beaucoup de vannes. Philippe Lacheau nous rappelle qu’une comédie n’a pas besoin de 65 millions d’euros pour exister, elle n’a besoin que de deux choses : investir le spectateur dans l’histoire et faire rire. C’est tout et, de ce côté là, c’est une franche réussite.
Ce que l’on apprécie, aussi et surtout, c’est la générosité du film. Il est fait avec le cœur, ça ne fait aucun doute. Tous les personnages, même les plus anecdotiques, possèdent une intrigue et un ou plusieurs gags qui lui sont liés. Alibi.com 2 joue avec plusieurs running-gag et tous sont à se tordre de rire, même après la dixième vanne. Le timing comique est toujours impeccable, aidé par les très bonnes performances des comédiens. Certes, ils jouent toujours un peu les mêmes rôles, mais cela revient avec ce que l’on disait en introduction : le sentiment de retrouver des potes qu’on adore. Tarek Boudali est toujours impérial, dans ses postures, ses mimiques. Didier Bourdon n’a plus aucune limite. Elodie Fontan, un peu moins présente que dans le 1er film, continue d’émouvoir. Philippe Lacheau fait du Philippe Lacheau. On retient des passages exceptionnels avec Gad Elmaleh, Pascal Obispo ou encore Catherine Benguigui, qui offre un running-gag d’anthologie. Maintenant, on veut Nicky Larson 2 !
Bande-annonce, Fiche technique et synopsis du film Alibi.com 2
Réalisé par : Philippe Lacheau
Par Philippe Lacheau, Pierre Lacheau
Avec : Philippe Lacheau, Élodie Fontan, Tarek Boudali, Julien Arruti, Didier Bourdon, Nathalie Baye, Arielle Dombasle, Gérard Jugnot, Georges Corraface, Catherine Benguigui…
Film comédie, 2023, France, 01h28
sortie le 8 février 2023
Distribution : StudioCanal
Synopsis officiel : Après avoir fermé son agence Alibi.com et promis à Flo qu’il ne lui mentirait plus jamais, la nouvelle vie de Greg est devenue tranquille, trop tranquille… Plus pour longtemps ! Lorsqu’il décide de demander Flo en mariage, Greg est au pied du mur et doit se résoudre à présenter sa famille. Mais entre son père escroc et sa mère ex-actrice de films de charme, ça risque fort de ruiner sa future union. Il n’a donc pas d’autre choix que de ré-ouvrir son agence avec ses anciens complices pour un ultime Alibi et de se trouver des faux parents plus présentables…
À l’instar de la duplicité et du caractère hautement hétéroclite qui jalonne sa filmographie, Orson Welles est un personnage à part dans l’industrie cinématographique. Une duplicité qui explique sans doute bien pourquoi la ressortie de ses films, opérée au compte-goutte, continue d’illustrer toute la versatilité de son oeuvre. Preuve en est ainsi faite avec l’hommage que lui rend Potemkine, qui en ce mois de février 2023, remet au goût du jour deux oeuvres aux antipodes : F For Fake et Le Procès, librement adapté de l’oeuvre éponyme de Franz Kafka.
N’importe qui vous le dira, de Godard en passant par Spielberg, le cinéma, en tant que médium, s’accompagne toujours d’une propension à l’illusion. Une phrase aux airs de lapalissade dit comme ça mais qui peut, pour certains, cacher une véritable profession de foi. On pensera logiquement à George Méliès, dont les diverses expérimentations d’alors ont vite fait d’avoir été caractérisées comme de l’illusionnisme, mais aussi, et c’est là que ça nous intéresse, à Orson Welles.
F For Fake : pas de répit pour les faussaires…
Car, dans le cas de son docu-fiction F For Fake (curieusement nommé Vérités et Mensonges de notre coté de l’Atlantique), le touche-à-tout américain parachève cette idée qui veut que le cinéma soit par essence un outil propice à l’enfumage et à la diversion. Tel un illusioniste (encore oui !), Welles s’échine 90 minutes durant et grimé dans les habits d’un prestidigitateur (ça ne s’invente pas…) à revenir sur la vie mouvementée et qu’on se le dise haute en couleur d’un certain Elmyr de Hory, faussaire de génie qui, durant près de 30 ans, va sévir dans le milieu de l’art en imitant souvent à la perfection les toiles des grands maitres (Rembrandt, Picasso et Cie). Et avec ça transpire déjà une évidence – un artiste dont le fonds de commerce est de créer des illusions qui s’éprend d’un artiste dont le fonds de commerce est de tromper les gens en donnant l’illusion du réel – : pas de doute, ces deux hommes étaient faits pour se rencontrer.
Et le résultat est, à l’image de son artificier, inclassable. Difficile en premier lieu de ne pas penser à un mockumentary tant l’alternance entre séquences clairement pensées et réfléchies en matière de mise en scène côtoie parfois des moments plus étonnants, voire ubuesques (comme celui de voir Welles révéler face caméra au bout d’1h de film, que les 10 minutes précédentes sont un tissu de conneries). Là encore, l’incrédulité et la croyance dans les images sont autant d’outils dont use non sans génie, un Welles conscient de la nature très méta de son sujet. En outre, on pensera aussi dans une moindre mesure à La Classe Américaine de la paire Michel Hazanavicius / Dominique Mézerette. Déjà parce que revoir Welles nous fera immédiatement rire aux éclats (on épiloguera pas la-dessus…) mais aussi et surtout par la propension qu’a le film d’user de personnages et autres personnalités bien réelles en les détournant. Ici toutefois, le procédé n’a pas vocation à distiller un surplus humoristique à l’ensemble mais bel et bien à intégrer davantage de confusion et donc d’eau au moulin de l’illusion que le film cherche à déployer. On pensera ainsi au grand-père d’une des personnalités clairement nommées dans le film – ici, Oja Kodar la compagne d’alors de Welles – dont les apparitions laissent penser qu’il est une part importante du récit ; pour finalement être désamorcé dans les dernières minutes comme un énième outil servant à entretenir une atmosphère opaque qui sied étrangement bien à cette réflexion sur ce qu’est l’art et la notion de vrai et de faux. Un peu plus et on se croirait dans Dorian Gray d’Oscar Wilde tiens…
Le Procès : horreur et déshonneur
A contrario du film précédent qui lui donne une image de démiurge somme toute iconoclaste, Le Procès, sorti en 1962, renforce l’aura très solennelle et donc sérieuse de Welles. D’aucuns le diront, mais adapter Kafka n’est pas une sinécure. Et pourtant, Welles n’hésita pas à qualifier cette adaptation de « pari fou » mais aussi d’exutoire tant derrière le lambris cauchemardesque et totalitaire de la prose de Kafka se cache une façon pour lui de matérialiser ses angoisses : « S’il m’a été possible de faire ce film, c’est parce que j’ai fait des rêves récurrents de culpabilité toute ma vie : je suis en prison, je ne sais pas pourquoi. C’est quelque chose qui me touche de près » Une proximité donc qui, couplée à son sens de la démesure, permet de donner du cachet à cette histoire qui, années 60 oblige, prend le temps de donner à voir des préoccupations plus contemporaines. On ne pourra ainsi décemment occulter le parallèle évident entre la scène du tribunal qui renvoie aux pires heures du maccarthysme, une explosion dont le souffle rappelle le champignon atomique et enfin des prisonniers hagards et décharnés dont la gestuelle a vite fait de rappeler l’enfer des camps de concentration. Autant d’éléments que Welles, sans doute conscient du matériau qu’il a entre les mains, choisit d’assembler dans un montage qui ne lésine pas sur les visions cauchemardesques et autres ajouts insidieux pour renforcer la paranoïa et donc la tension. On en sort ainsi éprouvé, abattu, ragaillardi d’une empathie désarmante pour ce quidam superbement campé par Anthony Perkins qui traverse le film comme le protagoniste d’After Hours de Martin Scorsese mais surtout reconnaissant grâce à une idée subtile mais non des moindres : son rapport à l’oeuvre de Kafka. D’aucuns, en matière d’adaptation pensent qu’il est ainsi de bon ton de révéler d’entrée de jeu l’origine du matériau qui va servir de base au scénario, c’est une preuve de respect envers l’auteur du manuscrit initial, mais aussi et surtout une manière officieuse de marquer une prééminence du texte par rapport aux images. Ici, sans doute parce que l’histoire en elle-même, de par son universalité et le caractère très personnel qu’y voit Welles, cette mention n’apparaît qu’a la fin, comme pour signifier toute la confiance mais sans doute aussi toute la pression qu’a eu le cinéaste américain de donner à voir une histoire insidieuse, dure et cauchemardesque.
Le Procès (1962) & Vérités et Mensonges (1975) sont à retrouver en salles à partir du mercredi 8 février. Merci encore à Potemkine qui a supervisé la restauration.
Trois ans après la sortie de son premier EP, le groupe pop franco-allemand Lefkes, revient avec Le Temps des ronces, une comète débarquée sur la planète Terre pour raconter l’amour, la séparation, la foi aussi en un monde plus beau ensemble, sans oublier qu’ « un seul être vous manque et tout est dépeuplé ».
Réalité augmentée
La voix est posée, claire, limpide. Accompagnée d’une douce musique pop et magnétique, jamais trop envahissante, le texte est roi ici ! Fin 2019, le groupe Lefkes a analysé notre monde en mode dystopique (souvenez vous « des vieux rois sourds règnent sur ton monde de fous ») et a esquissé un monde sans violence « nos enfants apprennent à aimer, à rêver, à ne jamais s’agenouiller, et jamais rien ne les brise » dans « Le Monde infini », extrait du premier EP. Leur second opus, Le Temps des ronces, parle avant d’amour. De l’amour quand il soulève des montagnes avec « Miracle » ou quand il est définitivement passé avec « Le Temps des ronces » ou encore « La Chambre vide ». Pourtant, dans ses textes Anne-Claire Bondon ne se contente pas de dire que l’amour c’est triste, mais déploie les ailes de la tristesse comme pour mieux nous consoler.
Consolation
La consolation aurait pu en effet être le titre de cet EP hybride: entre musique et poésie, entre chute et ascension, tant la voix de la chanteuse nous transporte, nous fait décoller. Les textes analysent la relation amoureuse comme une forteresse imprenable qui est finalement prise d’assaut, voire le très mélancolique et combatif « La Tour de guet« . L’ampleur se déploie avec « Quelle aventure étrange », titre hautement mélancolique, qui avec des mots comme « un souffle… un souvenir », nous plonge directement dans d’autres références pop et poétiques, telle que la chanson « Je suis un souvenir » d’Alex Beaupain. Ici, c’est clairement la débâcle des sentiments qui se libère et s’écrit.
La beauté du geste
La musique du groupe, aux accents électro (on se souvient aussi des remix de La Femme approximative), est aussi une musique créatrice d’images fortes. On pense notamment à ce train pris sur une autre rive, à celle qui dit « Dans ce film, je m’incline/ Je tourne le dos à l’horizon… ». Le clip qui accompagne la chanson donne la part belle à une échappée en voiture, à des souvenirs, et s’attarde sur ce que Lefkes chante : les visages, les corps qu’ils soient jeunes ou vieillissants, et qui traversent le monde en posant sur lui un regard d’une beauté qui nous transcende quand elle est mise en musique et en mots, bref en cinq chansons à découvrir de toute urgence !
Dans le cadre de notre cycle sur les addictions au cinéma, focus sur des films qui creusent l’idée d’un pouvoir par le discours que les actes trahissent. Un pouvoir auquel s’accrocher est dangereux pour les personnages qui s’y frottent. On pourra y découvrir une employée un peu trop Corporate, une femme prête à tout pour être Numéro Une, plein de Promesses déçues …
A l’école du pouvoir
« Les addictions sont des pathologies cérébrales définies par une dépendance à une substance ou une activité, avec des conséquences délétères », c’est ainsi que l’Inserm définit les addictions. Ici, nous parlerons d’une dépendance à une activité (non, regarder des films n’en n’est pas une !) politique et comment le cinéma la met en scène, en images et surtout en mots. On se souviendra longtemps du passage du grand oral de l’ENA par le personnage incarné par Céline Sallette dans la série de Raoul Peck L’Ecole du pouvoir. Elle y défiait des hommes qui la regardait désirer ce pouvoir et la série mettait peu à peu fin à ses ambitions, jusqu’à la faire quitter ce monde, pour celui du militantisme. D’une addiction à une autre ? Ici, ce sont bien les convictions plus que le pouvoir lui-même qui guident le personnage. Or, ça n’est pas toujours le cas, loin de là. La saison de Borgen, diffusée sur Netflix dix ans après, venait souligner ce fait : être au pouvoir, c’est avant tout désirer y rester. C’est un pacte non pas avec ses idées, mais avec sa volonté de rester sur le trône ! Apprendre à maitriser ce pouvoir, c’est aussi résister à ceux qui servent leurs intérêts, on n’est pas loin de la dualité représentée par la maîtrise de la force dans Star Wars. Sauf, que bien souvent, même avant d’avoir accédé au trône, les personnages ont déjà basculé du côté obscur. Prenons à Baron Noir, qui nous fait penser que nous sommes tous accros à la politique.
L’exercice du pouvoir
Baron noir, c’est l’histoire de cet assistant de l’ombre qui rêve de pouvoir. Qui rêve d’abord, puis qui est plein de désillusions, et qui finit par désirer être calife à la place du calife. La politique marche ainsi en duo Dans Les Promesses, Clémence, pourtant prévenue par son directeur de cabinet, « t’as peur de devenir une droguée de la politique, comme eux tous ? », ne peut s’empêcher quelques mots de trop, des promesses qu’elle sait perdues d’avance. L’histoire de Clémence, c’est celle d’une femme qui doit quitter le pouvoir, qui en a pris la décision mais qui n’y arrive pas. Tout le film, pris dans l’action permanente, n’est que cette lutte d’une femme politique authentique rattrapée par l’ambition. Si au final, l’ambition du collectif gagne dans le film de Thomas Kruithof, nulle doute que l’exercice du pouvoir est une addiction pour d’autres. C’est sans aucun doute l’avis du ministre des transports représenté dans L’Exercice de l’Etat (Pierre Schoeller, 2011), par lequel nous sommes plongés, dès la première scène, dans les cauchemars d’un homme englouti à proprement parler. Il est presque un pantin à qui on dit ce qu’il faut dire et faire, pris de court par une réforme qu’il ne veut pas mettre en place mais qu’il doit se contraindre à accepter pour garder sa place. Ainsi, c’est un homme sans pouvoir qui est filmé, mais plein d’un corps qui « remplit le vide ». Il met en place des stratégies qui souvent, en fin de course, sortent de la piste, parfois aboutissent. C’est surtout avec ce regard froid et presque clinique sur la politique et ses sorties de route que filme Schoeller, au propre comme au figuré.
Des politiques qui veulent tout mettre en place tout de suite, à l’efficacité, comme ce chauffeur mutique qu’on embauche pour un stage lors d’un entretien rapide, vide, sans intérêt pour la personne embauchée. L’addiction au pouvoir peut donc aussi vider un personnage de sa coquille. C’est exactement le constat que fait Emilie dans Corporate où Céline Sallette incarne une DRH au service de son entreprise que le suicide d’une employée va remettre en question. Or, au début, elle applique bêtement les règles, se sert du petit pouvoir qui lui est offert, s’y accroche. Le plus faible s’écrase, tombe, se courbe. Le plus fort avance sans se retourner. Réfléchir à ses actes, c’est déjà ne plus être compétitif. A l’échelle de la ville comme de l’entreprise (on n’est pas ici à l’échelle nationale !), le pouvoir est déjà un tourbillon vertigineux duquel on ne s’extirpe que par des actes forts et irréversibles, qui consistent souvent à quitter ce monde. D’où le grand classique auquel n’échappe pas Les Marches du pouvoir, du naïf innocent qui se confronte à la réalité du monde politique. Le pouvoir est un défi qui en entraîne d’autres derrière lui tel que le découvre le bavard mais souvent brillant Miss Sloane.
Discours et renoncements
Avoir la parole, c’est maîtriser quelque chose. C’est ce que découvre, à sa petite échelle, le personnage principal de l’adaptation du Discours puisque plus il cherche à mettre des mots dans son discours de mariage, plus il fige la scène, imagine des drames, des rires, des larmes, il a le pouvoir. C’est aussi ce qu’ont bien compris les personnages poussés à l’absurde de Quai d’Orsay. On y voit évoluer Arthur Vlaminck qui est chargé du « langage » au ministère des affaires étrangères. Là encore ce sont les mots qui galvanisent, qui font l’homme de pouvoir, qui font l’addiction aussi. Dans Alice et le maire, cette réflexion sur la parole, qui fait la pensée et doit toujours précéder l’action, la contradiction par les mots en politique, est poussée à son paroxysme dans le duo formé par Anaïs Demoustier et Fabrice Luchini. Le désir d’avancer est plus fort, mais il y a un véritable jeu de mots qui se noue et combat l’action reine et irréfléchie qui fait l’adrénaline du pouvoir (avoir toujours un coup d’avance et distribuer les coups dans autre perspective que garder sa place). Combattre n’est donc pas toujours le seul désir dans cette accession au pouvoir.
On se souvient ainsi du discours qui clôture Numéro Une, le film de Tonie Marshall, sur l’ascension d’une femme à un poste de dirigeante d’entreprise. L’intérêt de Numéro Une n’est pas tant de savoir si Emmanuelle accédera au pouvoir, mais comment elle y accédera. Au final, la réalisatrice ne veut pas simplement filmer des femmes qui combattent, mais des moments de réussite et de pleine possession du pouvoir, sans pour autant en montrer exclusivement le côté négatif. On pense aussi au contrepoint apporté par Divertimento où une femme doit s’imposer comme une cheffe d’orchestre crédible, mais choisit non pas de diriger, mais de « faire corps » avec les musiciens de l’orchestre qu’elle a composé. Elle a ici le pouvoir de tous les amener à jouer ensemble et décide d’en faire non pas une gloire personnelle, mais un choix, fortement politique, de visibilité, d’échange, de partage. Voilà peut-être une nouvelle façon d’aborder l’addiction au pouvoir et de repousser les cauchemars et les compromissions que le cinéma a toujours fait naître de sa représentation du pouvoir, rien qu’à voir ce qu’en font les personnages que combattent les super-héros des films Marvel.
Inspirée de l’histoire vraie du photographe Masashi Asada, La Famille Asada est une très jolie comédie dramatique remplie de bienveillance. A la fois drôle et touchant, ce feel-good movie nous rappelle l’importance de la famille et des souvenirs, à travers un travail mémoriel effectué grâce à un simple appareil photo.
Une famille pas comme les autres
Dès sa première séquence, le long-métrage nous embarque dans son univers décalé. On y voit un enchaînement de chutes quelque peu burlesques, filmées au ralenti, de chacun des personnages masculins. C’est donc une famille atypique que nous présente le réalisateur Ryôta Nakano. Une famille qui sort des normes y compris au sein de la société japonaise. En effet, le père de la famille s’occupe du foyer et ne travaille pas, tandis que la mère, elle, travaille de nuit à l’hôpital. Un simple détail, certes, mais qui est tout de même signifiant. La position d’homme au foyer du père est appuyée à plusieurs reprises lors du film, notamment par une enfant.
Le cadet de la famille, Masashi, est lui aussi un enfant pas comme les autres. Contrairement à son frère Yukihiro, qui se dirige vers une carrière dans les normes, lui se prend de passion pour la photographie. Malgré tout, son manque de confiance en lui empêche d’embrasser son rêve. Mais un jour, il entreprend de réaliser les rêves inachevés des membres de sa famille, grâce à la photographie. Vont alors s’enchaîner diverses séances photos, toutes plus absurdes les unes que les autres. Le père se rêve en Pompier, la mère femme de Yakuza et le grand frère pilote de Formule 1.
C’est ici que réside la plus grande force du long-métrage. Ryôta Nakano arrive à rendre cette famille terriblement attachante. Caractérisé avec soin, chacun des personnages a sa propre voix. Et le travail de mise en scène du cinéaste pour accentuer la dimension burlesque du film est à souligner. Il utilise des effets de style en concordance avec l’univers recréé par la photographie. La séquence de Yakuza sera donc filmée au ralenti, avec une musique intense. Pour autant, le film n’oublie jamais d’être plus pudique lorsqu’il doit l’être. Les moments d’émotion en famille sont filmés avec justesse eux aussi. La Famille Asada est un film en constant équilibre, en harmonie parfaite entre les rires et les pleurs.
La photographie face aux douleurs de la vie
On peut toutefois distinguer deux grandes parties au sein du long-métrage. Une fois toutes les péripéties de la famille achevées, le film se concentre davantage à aborder la réalité de son pays. Masashi est désormais installé à Tokyo et récompensé pour son travail. Son histoire va croiser celle du Japon, à travers le traumatisme du tsunami de 2011. Le film prend alors une tournure bien moins enjouée et plus dramatique. Masashi avait commencé à prendre en photo d’autres familles. Malheureusement, l’une d’elles fût touchée par le tsunami. Dans une volonté de la retrouver et par un heureux hasard, il rencontre un jeune homme qui s’est lancé dans la noble tâche de retrouver toutes les photos laissées à l’abandon dans les décombres.
Au premier abord déconnectée de la première partie du film, sa seconde moitié est pourtant pleinement dans sa continuité sur le plan thématique. Dans la première partie comme dans la seconde, c’est grâce à la photographie et aux souvenirs qu’on surmonte la réalité. Avec sa famille, Masashi essayait avec bonne humeur de panser des plaies. Des plaies créées à cause d’un rêve inachevé ou inaccompli. En restaurant et en collectant ces photos perdues, Masashi essaie également de panser des plaies. Différemment cette fois, en essayant de leur redonner espoir, à travers ces photos, souvenirs encrés d’un temps meilleurs.
Quand bien même elle ne bénéficie pas de la même fraîcheur et vivacité, cette seconde partie vise juste. Nakano y épure sa mise en scène avec finesse. Il s’inscrit pleinement dans la veine des chroniques sociales japonaises, notamment celle d’Hirokazu Kore-eda. Cette filiation avec le maître Japonais s’illustre également dans sa galerie de personnages. Au fil du film, Masashi croise différentes personnes. Leurs vécus à tous sont différents, et chacun va apporter au protagoniste une nouvelle vision de la vie. Même une enfant, endeuillée par la mort de son père, permet au photographe de comprendre quelque chose de la vie.
Ainsi, pendant ces deux heures, on se plaît à côtoyer cette famille Asada. Ryôko Nakano nous invite pleinement dans l’atmosphère de son récit. La proximité avec ces personnages est telle que l’on pourrait croire être invité au sein de cette famille. A la fois drôle et touchant, chronique d’une famille et d’un pays, le film est avant tout un rappel que face à la parfois trop douloureuse réalité, on peut s’en remettre à la photographie et aux souvenirs qu’ils transmettent.
La Famille Asada : bande annonce
La Famille Asada : fiche technique
Réalisation : Ryôto Nakano
Scénario : Ryôto Nakano et Tomoe Kanno
Interprétation : Kazunari Ninomiya (Masashi Asada), Satoshi Tsumabuki (Yukihiro Asada), Jun Fubuki (Junko Asada), Mitsuru Hirata (Akira Asada)
Photographie : Hironori Watanabe
Musique : Takashi Watanabe
Montage : Soichi ueno
Genre : Comédie dramatique
Société de distribution : Art House Films (France)
Date de sortie : 25 Janvier 2023
Durée : 2h07
Pays : Japon
Analyse du phénomène Titanic, à l’occasion de sa ressortie au cinéma le 8 février 2023 : vingt-cinq ans après sa sortie en salle, le long-métrage continue de fasciner les foules. Pour le meilleur et pour le pire. L’œuvre culte de James Cameron souffre en effet d’une réputation ambiguë, charriant avec elle nombre de clichés qui, s’ils s’avèrent justes, décrédibilisent sa valeur. Un quart de siècle, cela se fête. Le Mag du Ciné profite de cette occasion pour réhabiliter un film dense où le cinéma rime avec l’amour.
« Jack, je vole ! »
« Jack, je vole ! ». Voilà vingt-cinq ans que cette réplique culte de Titanic fait s’écrier les cinéphiles du monde entier – sans compter la polémique de la porte (un poil) trop grande sur laquelle Rose est affalée à la fin. Il est des œuvres qu’on oublie et d’autres qui ne cessent de faire parler d’elles. Encore et encore dans une sorte de glose infinie tenant de la parodie autant que de l’admiration.Titanic en fait partie. Pourtant, de l’œuvre, on a tout dit ou presque.
Il est de tradition d’évoquer – à juste titre – sa réussite technique. Le tournage du film a, de fait, nécessité la construction d’une maquette grandeur nature du paquebot. Ce gigantisme s’allie à un budget record de 200 millions de dollars. Pendant 12 ans, Titanic reste numéro un du box-office mondial. Ce qui en fait le plus grand succès de l’histoire du cinéma avec 1,8 milliard de dollars de recettes. Ce record de longévité est dépassé par James Cameron (encore lui) avec Avatar (2009). Si ces chiffres impressionnent, ils tendent à occulter la portée artistique du film. Titanic est souvent perçu sur le mode binaire. Le film est, en effet, soumis à une sorte de découpage entre le reconstitution historique et l’histoire d’amour entre les deux héros. La première bénéfice d’un meilleur crédit que la seconde. Normal pourrait-on dire puisqu’elle est basée sur des faits historiques. De nombreux historiens ont pointé le manque de vraisemblance dans la relation entre Rose (Kate Winslet) et Jack (Leonardo Dicaprio). Il est, en effet, peu probable d’imaginer une femme appartenant à la haute société avoir une histoire avec un artiste bohème sans le sou. Si tant est que cela soit possible – car il est toujours possible de trouver des contre-exemples – le poids des convenances est tel qu’il l’interdit.
Titanic montre fort bien la division sociale qui règne sur le paquebot. La première classe, qui regroupe les membres de l’aristocratie, occupe des appartements cossus et spacieux, situés en haut du navire. Tandis que la deuxième et la troisième classes, qui concernent respectivement la classe moyenne et les franges les plus pauvres de la société, s’entassent dans des chambres minuscules au confort pour le moins rudimentaire. Cette organisation stricte implique un quotidien extrêmement codifié où les plus riches vivent dans un microcosme doré desquels les plus pauvres sont exclus. Il n’y a pas de mixité sociale qui tienne, voire qui puisse s’envisager. Une femme de la haute société se doit de tenir son rang. Il en va de son honneur comme de celui de sa famille. Rose Dewitt Bukater (Kate Winslet) le sait fort bien. Sa rencontre avec le fougueux Jack Dawson (Leonardo Dicaprio) aurait sûrement été impossible sans le cinéma.
Souvenez-vous. Un soir, écrasée par une existence corsetée, refusant un futur sans avenir, promise en mariage à un homme qu’elle déteste, Rose décide d’en finir. Accoudée à la proue du navire, elle s’apprête à sauter dans l’eau lorsqu’elle est arrêtée par un jeune homme nommé Jack. Ce dernier lui enjoint de ne pas faire cette bêtise et lui sauve la vie. Une telle scène paraît de toute évidence mieux s’accorder à la fiction qu’à la réalité historique. Qu’une femme de la haute société parle – en tête-à-tête – à un homme passe encore. Qu’elle soit sauvée du suicide par un homme pauvre frise malicieusement la provocation. James Cameron le sait et s’en moque fort bien.
L’important, c’est (l’art) d’aimer
Le succès de Titanic n’aurait pas été ce qu’il est sans son couple star. Il fallait que Rose et Jack se rencontrent pour qu’il y ait œuvre d’art. Leur romance est moins stéréotypée qu’on ne le croit. L’argument supposément cliché du « elle est riche, il est pauvre » ne prend pas. Pire, ce dernier tend à occulter la dimension philosophique que recèle le film. De quoi le succès de Titanic est-il le nom ? De la reconstitution historique ? De la preuve que le cinéma est un « art » au sens étymologique du terme (du latin ars signifiant « savoir-faire ») ? Oui, sans doute, mais pas que. Titanic est un « hymne à l’amour » comme le chantait Piaf. L’affirmation peut paraître naïve. On se moque aisément aujourd’hui du long-métrage de James Cameron comme d’un film à l’eau de rose qui, sous couvert de parler d’histoire, entortille le spectateur dans un romantisme niais. Ce sont pourtant ces mêmes détracteurs qui versent une larmichette à la fin du film. Mais alors, si stéréotype il y a, d’où provient la fascination que l’œuvre ne cesse d’inspirer ? Titanic rejoue le mythe poétique de l’amour impossible entre deux êtres que tout oppose. Le fossé social qui sépare les deux héros s’exprime jusque dans leur manière de voir la vie. Jack est un artiste bohème épris de liberté. Pour lui, elle constitue, un bien inestimable qui ne saurait être négocié.
L’artiste dessine les gens qu’il rencontre lors de ses voyages. Le confort matériel lui importe peu. Jack puise dans l’air qu’il respire sa créativité. Rose est impressionnée par le jeune peintre. Elle envie à Jack sa liberté. Rose est enfermée dans une existence qu’elle exècre. Bienséance, pudeur, silence –, autant de règles imposées par l’aristocratie aux femmes qui se retrouvent, bien vite, emmurée vivantes, se mourant à petit feu afin de sauver les apparences à l’instar de Rose. Celle-ci maquille sa tentative de « suicide » en accident, faisant de Jack une sorte de complice malgré lui. Le jeune homme se tait, mais n’est pas dupe. Si la jeune femme veut se mentir à elle-même, en croyant pouvoir mettre sous le tapis son malaise existentiel, lui n’y croit pas une seule seconde. Le feu qui brûle en elle, cette flamme de la vie, si vive et si précieuse s’éteindra, si elle cède à la norme bourgeoise -, lui dit-il à la sorte à la sortie de la messe.
Ce discours peut passer pour un détail dans un film qui dure près de trois heures. Il introduit – au contraire – un point de bascule. Jack secoue Rose de sa (tor)peur à (ré)agir. L’artiste incite la jeune femme à réfléchir à son avenir. Choisir la vie bourgeoise implique de museler ses désirs, de se taire et d’attendre patiemment que les choses passent (si elles passent) – de lorgner du côté de la mort, en espérant qu’elle arrive un peu plus vite. Rose est forcée de reconnaître que Jack a raison. Cette dernière choisit ainsi le camp de l’artiste. Celui-ci revendique son dénuement pour mieux célébrer son amour de la vie. Pour lui, l’existence est un « don » autant qu’elle est un art dont il faut profiter à chaque instant –, tant qu’on a encore le temps. Ne nous gâchons pas le plaisir de le citer : « Je pense que la vie est un don et je ne veux pas le gâcher, on ne sait pas quelle donne on aura le jour suivant, on apprend à accepter la vie comme elle vient. Pour que chaque jour compte. »
Ni avec toi, ni sans toi
Jack est un peintre doublé d’un poète. Sa philosophie emprunte à la fois chez Rimbaud et Épicure – avec une préférence marquée pour le premier. Il faut aimer la vie et l’amour car il n’y a que cela qui vaille la peine d’être vécu, représenté et conservé grâce à l’art. Rose est impressionnée par cet artiste qui se moque du « qu’en dira-t-on » bourgeois. Jack a très bien cerné la jeune femme. Il la sait enfermée dans un univers qu’elle déteste. L’artiste lui fait alors découvrir la simplicité du monde ouvrier lors d’une fête. La liberté qui émane de Jack détermine Rose à prendre en main son destin. Bien qu’il ait été tenté de le faire, ce n’est pas l’artiste qui intime à son modèle de rompre ses chaînes. C’est à elle qu’il revient – in fine – de décider de la manière dont elle vivra sa vie. Titanic réécrit, de fait, le mythe de Pygmalion et de Galathée. L’artiste ne tombe pas amoureux de sa création. Rose n’est pas un objet façonné par Jack. Le modèle impose à l’artiste ses conditions et non l’inverse. On pense à la scène du portrait dont les modalités d’exécution sont – chose rare – définies, au préalable, par la jeune femme.
« Jack [Dawson, et qu’] il m’a sauvée, de toutes les façons qu’une personne peut être sauvée », affirme Rose soixante ans après le naufrage du Titanic. Jack opère un déplacement dans la figure stéréotypée du « sauveur ». Si Rose est peut-être une femme en détresse lorsqu’elle le rencontre, la jeune femme ne doit, néanmoins, son salut qu’à elle-même. Jack a offert à Rose la possibilité de pouvoir être libre –, non son effectivité qui ne peut dépendre que de la jeune femme. L’artiste apparaît, en cela, comme un vecteur d’agentivité. Il donne à Rose la force de s’affranchir des autres autant que d’elle-même. Être une femme libre devient ainsi, pour la jeune femme, quelque chose d’envisageable, n’étant plus confinée à un lointain horizon d’attente. Jack conçoit la vie comme un art. L’existence est un tableau que l’on façonne au fil du temps. Son exécution doit autant à nous-mêmes qu’aux multiples modèles que l’on rencontre au fur et à mesure. La réappropriation du corps et de la vie qui l’anime passe dans le film par une redéfinition de l’image que l’on possède de soi. Le portrait de Rose nue portant le fameux diamant – d’ailleurs convoité par les scientifiques qui écoutent son récit – constitue un premier élément de bascule.
Amour océan
La rupture adviendra définitivement au moment du naufrage. Rose choisit, contre l’avis de Jack, de ne pas monter dans les canots de sauvetage, affrétés uniquement pour les femmes et les enfants (de première classe, – cela va sans dire). La jeune femme refuse volontairement de se sauver la vie. Cette décision ne peut paraître absurde qu’à celles et ceux qui n’en ont pas compris la portée politique. Rose est amoureuse et cet amour lui donne la force de dire non. La jeune femme affirme son droit de décider si elle veut vivre ou mourir. Cette décision lui sauvera, de fait, la vie. Il fallait que Jack meure pour que Rose puisse vivre. Certains diront que la mort de l’artiste est un prétexte pour faire pleurer dans les chaumières. Voire pour rendre la chanson de Céline Dion encore plus déchirante. Un tel avis placarde là encore une lecture romantique stéréotypée. Jack n’est pas un prince charmant. Il est prince aimant. Ce dernier donne l’amour et la confiance qui manquait à Rose pour s’affranchir en l’aimantant à la liberté. Alors qu’il se rigidifie déjà, plongé dans une eau glaciale, Jack répond au « Je t’aime » de Rose :
« Ne fais pas ça, ne fais pas celle qui m’dit adieu. Pas encore… est-ce que tu m’as compris ? Écoute, tu vas te sortir de là, tu vivras longtemps, et tu vas faire plein de bébés… et tu vas les voir grandir, et tu mourras très vieille, une vieille dame, bien au chaud dans ton lit… Pas ici… pas cette nuit… pas comme ça, est-ce que tu m’as compris ? Gagner ce voyage est la meilleure chose qui me soit arrivée, il m’a mené à toi, et je lui suis reconnaissant pour ça. Tu dois me faire cet honneur, à présent promets-moi, que tu vas survivre, que tu n’abandonneras jamais, jamais… même si ça a l’air sans espoir… promets le moi, maintenant… et ne romps jamais cette promesse. »
Rose fera sienne les paroles de l’artiste. « Je n’abandonnerai jamais. », dira-t-elle. S’accrocher à la vie, l’aimer en dépit de ses vicissitudes, même si elle peut être cruelle et dégueulasse, lui laisser malgré tout une chance, ne serait-ce pour que les fulgurances et les magnifiques hasards qu’elle met sur notre route. Jack lègue à Rose une philosophie qui s’incarne comme un art de vivre. L’héroïne ira plus loin en adoptant à la fin le nom de Jack. Dorénavant, Rose se nomme « Dawson ». Elle incorpore le souvenir de son amant autant que les valeurs qu’il porte. Cette existence faite d’amour, d’art et de liberté, on l’entrevoit dans un dernier travelling qui égrène une série de photos avant de se fixer sur le visage de Rose. Penchée, juste avant, vers le bastingage, celle-ci jette le diamant bleu à la mer. Ce dernier est en forme de coeur. La symbolique ne s’arrête pas là. Rose rend hommage à celui qui lui a donné la force d’aimer la vie. Celle-ci a tenu sa promesse. Elle peut enfin mourir, s’éteindre en paix en allant le retrouver dans les couloirs du Titanic. « L’amour est la seule passion qui ne souffre ni passé ni avenir », disait Balzac dans Les Chouans (1829). Jack, si tu nous entends, on pleure.
Bande-annonce – Titanic
Fiche technique – Titanic
Réalisation et scénario : James Cameron
Musique : James Horner
Casting : Leonardo DiCaprio et Kate Winslet
Direction artistique : Martin Laing et Charles Dwight Lee
Décors : Peter Lamont
Costumes : Deborah Lynn Scott
Photographie : Russell Carpenter
Son : Christopher Boyes
Montage : Conrad Buff, James Cameron et Richard A. Harris
Production : James Cameron et Jon Landau (producteurs), Rae Sanchini (no) (producteur délégué), Al Giddings, Grant Hill et Sharon Mann (en) (coproducteurs), Pamela Easley (productrice associée)
Sociétés de production : 20th Century Fox, Paramount Pictures et Lightstorm Entertainment4
Sociétés de distribution : 20th Century Fox (International), Paramount Pictures (Canada et États-Unis)
Pays : États-Unis
Genres : catastrophe, drame, romance
Durée : 195 minutes
Sortie : 7 janvier 1998