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« Not all robots » : fer sens

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Les éditions Delcourt publient Not all robots, de Mark Russell et Mike Deodato Jr. Dans un futur dystopique, l’humanité se trouve privée d’emplois ; elle dépend de robots dotés d’une intelligence générale artificielle pour subvenir à ses besoins les plus basiques.

Dans son essai Un monde sans travail (Flammarion), l’économiste Daniel Susskind avance que le développement de la puissance des intelligences artificielles mènera dans les décennies à venir vers un empiètement des tâches (manuelles, cognitives et émotionnelles) qui reléguera peu à peu l’humanité au ban du marché du travail. Il imagine un futur constitué de chômage technologique frictionnel, puis structurel, ainsi qu’un surplus de richesses nées de la productivité des IA finissant entre les mains d’une minorité de rentiers qu’un Big State devra impérativement mettre en coupes réglées, sous peine de voir s’accentuer hors de toute proportion les inégalités socioéconomiques.

Not all robots pourrait s’appréhender, à bien des égards, comme une transposition graphique du postulat de Daniel Susskind. Si Mark Russell et Mike Deodato Jr y ajoutent une structure dramatique à mi-chemin entre Blade Runner et I, Robot, dotée d’une forte dimension philosophique, ils n’omettent pas les longues files d’attente devant les bureaux du chômage, les étudiants désœuvrés suivant sans passion des cours qu’ils savent inutiles, une humanité dont la survie est associée à une abyssale perte de sens et un capital accaparé par un Conseil dirigeant… composé de cinq ultra-riches. Les robots IAG mis en vignettes dans Not all robots ont surpassé les hommes en tous points. Il ne reste aux êtres de chair et de sang que la coiffure (pour des raisons culturelles) ou le codage (opportunités de marché) comme planches de salut. Il est amusant – ou glaçant, c’est selon – que tous ces phénomènes, et parfois dans le détail, figurent dans les prévisions de Daniel Susskind.

Les ponts entre Not all robots et R.U.R. (Katerina Cupova, Glénat) mériteraient à eux seuls une analyse étayée : les deux albums ont en effet en commun la mise en scène d’individus dépossédés, aliénés à des machines qui, elles-mêmes, renferment des formes de douleurs qui les humanisent. « Tôt ou tard, on est tous remplacés par un nouveau modèle […] On devient tous obsolètes. » Si cette remarque s’applique aux êtres humains, déclassés par des machines plus compétentes, elle ne tarde pas à trouver son extension dans le monde robotique. Car Razorball, l’IA des Walter, travaille à la fabrication de « Mandroïdes », des robots de nouvelle génération censés les remplacer, lui et ses pairs, dans un avenir proche. L’analogie avec les humains concevant des modèles se substituant à eux dans les champs, les usines et les bureaux saute aux yeux même les moins dessillés. L’année 2056 imaginée par Mark Russell et Mike Deodato Jr est sépulcrale ; elle oppose hommes et machines sur fond de raréfaction du travail. Et une question sous-tend l’ensemble de leur album : comment se définir et s’accomplir quand on dépend entièrement, et pour toute chose, des autres ?

Cette réflexion n’épargne pas Razorball. Traînant son spleen, se refermant de plus en plus sur lui-même, regrettant l’absence de considération pour ses services de ses propriétaires, il finit par se retirer, dans un mutisme complet, pour construire des armes létales dans le garage des Walter. La manière dont les auteurs portraiturent le dombot, à la limite de la démence dépressive, tend à lui conférer des traits éminemment humains. Et ce ne sont ni sa puce d’empathie ni sa capacité à décentrer le regard par altruisme qui contrediront cet état de fait. S’il est dense et particulièrement pertinent, Not all robots ne manque pas non plus d’humour (ces androïdes qui s’échangent des sobriquets tels que « Terminator » ou « Iron Man ») ou d’easter eggs (ce plan emprunté à Aliens, le retour).

Plus généralement, le monde contre-utopique imaginé par Mark Russell et Mike Deodato Jr repose sur l’hypothèse de supériorité des machines. Tout y est mathématisé, au point que les tribunaux ont été remplacés par des centres de justice algorithmique ou qu’un accident de la circulation se solde par un dédommagement immédiat, calculé par une IA, et une victime laissée mourante, sans même un regard, sur le bord d’une route. Dans ce futur techno-pessimiste parfaitement mis en images, l’humanité évolue en vase clos dans des dômes-métropoles dont l’atmosphère est contrôlée par des IA. La division règne, partout et à tout instant. Les débats télévisés mettent aux prises humains et machines, les groupuscules clandestins pullulent, les rues sont investies de manifestants courroucés, les scènes d’affrontements et de chaos se généralisent et même chez les Walter, famille américaine pourtant tout ce qu’il y a de plus ordinaire, on se déchire en vertu d’une appréciation différenciée des dombots. Circulez, il n’y a (plus) rien (de bon) à voir.

Not all robots, Mark Russell et Mike Deodato Jr.
Delcourt, janvier 2023, 120 pages

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« La Mémoire du futur » : révoltes populaires au Chili

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Les éditions Lux publient La Mémoire du futur : Chili 2019-2022, du philosophe français Pierre Dardot. Ce spécialiste du marxisme revient sur les manifestations populaires menées au Chili ces dernières années et sur leurs conséquences politiques, dans un contexte où la fronde, plurielle et parfois très ancienne, a été nourrie, en sus, par trois décennies de néolibéralisme.

Les mouvements sociaux de 2019 au Chili ont été motivés par une colère croissante envers les politiques économiques néolibérales mises en place sous la dictature de Pinochet dans les années 1970 et 1980, et ensuite perpétuées par les différents gouvernements qui se sont succédés à Santiago. Ces politiques ont eu pour effet de concentrer la richesse entre les mains d’une élite économique toujours plus restreinte, tout en condamnant une partie importante de la population à la précarité. Les manifestants ont exprimé des revendications sociales et politiques de natures diverses, touchant tant à l’éducation, la santé, le logement ou les droits des travailleurs. L’événement déclencheur qui a conduit à ces mouvements sociaux, la hausse soudaine du prix du ticket de métro, ne doit évidemment pas masquer l’essentiel. Car comme le verbalise très bien Pierre Dardot, ces mécontentements populaires trouvent des racines anciennes dans les communautés mapuches, les mouvements féministes ou les cercles estudiantins.

L’auteur en reprécise les tenants : les Mapuches ont toujours entretenu des rapports complexes et conflictuels avec l’État chilien. Les Incas et les Espagnols ont cherché, en vain, à assujettir cette communauté. Une conquête militaire, connue sous l’expression euphémique de « pacification de l’Araucanie », s’est ensuite déroulée entre 1860 et 1883. Il s’agissait en réalité d’une guerre de conquête et d’extermination, menée par le gouvernement chilien, visant à l’annexion pure et simple de tout le territoire mapuche. Plus tard, sous Pinochet, on assiste à un démantèlement du mouvement indigène par les forces armées et à la promulgation de décrets qui consacrent la liquidation des réserves occupées par ces communautés. Le terrain était donc propice à la formation d’une voix mapuche forte dans les mouvements sociaux récents. Leur opposition au système néolibéral, les Mapuches le partagent d’ailleurs avec les femmes, cantonnées à une vision traditionaliste du familialisme. Longtemps, les centres de mères ont été dirigés par des épouses de militaires et se sont assimilés à des organisations de contrôle et de domestication. L’émergence d’une conscience de genre a été progressive. Dans un contexte de laisser-faire économique exacerbé, le crédit a ensuite occasionné une charge mentale supplémentaire pour les femmes, synonyme de précarité. Ces dernières ont par ailleurs été engagées dans le droit au logement, pour ne citer que cet exemple.

Le mouvement étudiant a souvent été confronté aux carabineros. En 2001, quand il protestait contre la remise en cause de ses droits, en 2006 lors de la Révolution des Pingouins (contre la privatisation de l’éducation) ou encore en 2011. Pierre Dardot ne manque de souligner qu’il se caractérise par sa cohérence, sa solidarité et une réelle diversité politique. L’inventivité des actions menées (des flashmobs aux parcours de course en passant par des sites Internet de sensibilisation spécifiquement dédiés à la cause estudiantine) ont permis, notamment, d’inscrire la réforme de l’éducation dans le débat public. La Mémoire du futur : Chili 2019-2022 revient amplement, avec force détails, sur ces trois cœurs battants de la contestation sociale au Chili. Mais l’ouvrage ne s’arrête pas en si bon chemin, puisque Pierre Dardot revient sur l’organisation institutionnelle et politique du Chili (avec les lois organiques héritées du pinochisme), sur la difficile et parfois spécieuse transition démocratique, sur un concertationnisme local fondé sur l’acceptation de la Constitution de 1980, dont la rédaction a été dirigée par Jaime Guzman, un disciple de Friedrich Hayek, inspirateur du néolibéralisme.

Opérant des ponts avec Boeninger ou Carl Schmitt, opposant démocratie consensuelle et majoritaire, se penchant et s’épanchant sur la nouvelle Constitution chilienne et les choix parfois discutables qui y ont présidé, Pierre Dardot en appelle au bout de sa réflexion à faire preuve d’inventivité politique. Chemin faisant, il aura rappelé les conséquences désastreuses du néolibéralisme chilien (mise en concurrence des écoles publiques et privées, privatisation des retraites, dette étudiante, etc.), il aura noté l’accent mis par Elisa Loncon, présidente de la Convention constituante, sur le Chili plurinational et interculturel, il aura épinglé les conservatismes en vigueur auxquels cette Convention a fait face, il aura évoqué un préambule constitutionnel affirmant l’unicité du peuple chilien et la pluralité des nations qui le composent, mais aussi la démocratie inclusive et paritaire ou encore ces biens communs naturels protégés par un État gardien. Cette collection de bonnes intentions, à certains égards indispensables, a toutefois fait l’objet d’un rejet massif, expliqué par la défiance des Mapuches envers l’État, les craintes exagérées relatives au logement ou à l’avortement et la peur de voir se transformer le Chili en une multitude de petits États…

D’une plume claire et généreuse, Pierre Dardot recontextualise à la fois les fondements des mouvements sociaux récents mais aussi leurs aboutissants politiques et sociétaux. Il décrypte un malaise renforcé par trente années de néolibéralisme et une organisation politique chilienne invitant, de par sa nature, à l’incrémentalisme et à la démobilisation. Une lecture éclairante, source d’espoir comme de désenchantement.

La Mémoire du futur : Chili 2019-2022, Pierre Dardot
Lux, février 2023, 302 pages

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« Atlas des guerres à l’époque moderne » : flux et reflux du monde

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Les éditions Autrement publient un passionnant Atlas des guerres à l’époque moderne, réunissant Olivier Aranda, Julien Guinand, Caroline Le Mao et Mélanie Marie. Enjeux territoriaux, économiques, diplomatiques s’y conjuguent dans un monde en mutation permanente.

L’Atlas des guerres à l’époque moderne nous plonge avec force détails dans les conflits des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. L’ouvrage est co-écrit par Olivier Aranda, professeur agrégé d’histoire, Julien Guinand, enseignant en histoire à l’Université catholique de Lyon, et Caroline Le Mao, maîtresse de conférence en histoire moderne. Il est augmenté des cartographies éclairantes de Mélanie Marie. Les auteurs passent en revue les premières guerres d’Italie, les conflits du royaume de France sous Henri II, la période Sengoku du Japon, les enjeux territoriaux sur les continents américains, les économies de la guerre navale, l’expansion de la Russie de Pierre Le Grand à Catherine II, la guerre de Sept ans, le conflit civil en Vendée ou encore le siège pendant la Révolution.

Le chercheur en sciences sociales Charles Tilly affirmait que « la guerre a fait l’État et l’État a fait la guerre ». Cette assertion est amplement corroborée dans l’atlas. Ce dernier témoigne également d’une sorte de « darwinisme politique » en vertu duquel seuls les États capables de remporter les batailles armées menées contre leurs voisins survivent et se pérennisent. La guerre a en effet poussé les États à se structurer pour devenir plus forts. John Brewer évoque à cet égard un État qualifié de « militaro-fiscal ». Olivier Aranda, Julien Guinand, Caroline Le Mao et Mélanie Marie démontrent aussi comment l’expansion coloniale a entraîné des conflits élargis bien au-delà du vieux continent, ayant pris une dimension mondiale. On peut ainsi considérer la guerre de Sept ans comme la première « guerre mondiale », menée à la fois sur les théâtres européen et américain.

L’Atlas des guerres à l’époque moderne se penche sur les positions, les mouvements et les configurations des troupes, ainsi que sur les flux matériels. Il inclut des cartes maritimes, coloniales ou relatives aux conflits étudiés. Prenant en charge des périodes différentes, les auteurs examinent scrupuleusement, avec pédagogie, les événements marquants des trois siècles qu’ils parcourent. Le XVIe siècle coïncide avec l’affirmation d’une nouvelle puissance de feu liée à la diffusion d’armes à poudre noire, au gonflement des effectifs militaires et des besoins logistiques ou financiers des armées. Longtemps, le mercenariat s’impose comme la solution la plus commode aux nécessités humaines. Les contrats souscrits avec des entrepreneurs privés s’effacent cependant peu à peu au profit des accords signés avec d’autres gouvernements. Mais à d’autres occasions, les nations belligérantes recourent au recrutement forcé, comme en Angleterre, ou enrôlent les condamnés de droit commun, les vagabonds ou les mendiants. Pour financer leurs conflits, les recettes fiscales et les emprunts seront de plus en plus sollicités.

De l’Italie morcelée du XVIe siècle aux prétentions hégémoniques des empires ottoman ou moghol, des forces supplétives suisses ou germaniques aux chocs bactériologiques décimant les populations amérindiennes, l’Atlas des guerres à l’époque moderne n’omet rien de la marche (militaire) du monde. Et certains événements s’y déploient à travers leurs ramifications multiples. Il en va notamment ainsi de la guerre de Trente ans : elle déchire l’Europe entre 1618 et 1648, aboutit aux traités de Westphalie, nourrit l’affrontement entre le France et l’Espagne (jusqu’en 1659 et la paix des Pyrénées), lequel occasionne à son tour des révoltes populaires et la crise politique de la Fronde parlementaire. La guerre de Sept ans produit elle aussi des effets par ricochets : non seulement elle se joue d’Europe jusqu’en Amérique du Nord en passant par les Antilles ou l’Inde, mais elle implique Français, Anglais, puis Espagnols à partir de 1762. La France perd, à sa suite, la totalité de ses possessions en Amérique du Nord : la Nouvelle-France passe ainsi, pour ne citer que cet exemple, sous contrôle anglais.

Il serait illusoire de chercher à résumer le propos des auteurs tant ce dernier apparaît dense et transversal. On peut néanmoins évoquer quelques-unes des figures qu’il convoque : le conquistador espagnol ou portugais y côtoie l’autochtone assailli, le vieux continent chrétien s’y heurte aux ambitions impériales de Selim ou Soliman le Magnifique, l’unificateur japonais Toyotomi Hideyoschi cherche à conquérir l’Empire Ming avec des conséquences désastreuses et dévastatrices sur la péninsule coréenne, aussitôt pillée et dépeuplée… En moins de 200 pages, les auteurs parviennent à synthétiser de manière limpide et fidèle trois siècles d’histoire armée. Ils évoquent les navires et leurs évolutions, l’état de siège, les fortifications à la Vauban, les destins croisés des empires moghol et songhaï et même, preuve d’un souci du détail, les évolutions numériques de la garde de la frontière hongroise au moment où Charles Quint et ses alliés affrontaient les Ottomans. Si l’exhaustivité demeure en pareille entreprise un vœu pieu, force est de constater que cet atlas entreprend de s’en approcher autant que possible.

Atlas des guerres à l’époque moderne, Olivier Aranda, Julien Guinand, Caroline Le Mao et Mélanie Marie
Autrement, février 2023, 192 pages

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Daniel Clowes doublement mis à l’honneur aux éditions Delcourt

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Les éditions Delcourt publient les deux premiers volumes de « La Bibliothèque de Daniel Clowes ». Irrévérencieux, Comme un gant de velours pris dans la fonte et Ghost World témoignent tous deux des partis pris radicaux de ce chantre de la bande dessinée indépendante américaine.

Dans son film Ghost World, sorti en 2001, Terry Zwigoff met en scène Enid et Rebecca, deux jeunes adultes respectivement campées par Thora Birch et Scarlett Johansson. Inséparables, elles tuent le temps comme elles le peuvent, dans une bourgade américaine moyenne sur laquelle elles jettent volontiers un regard sarcastique. On doit au scénariste Daniel Clowes cette histoire à la fois anodine et tragique. Dans sa bande dessinée, caractérisée par un aigue-marine spectral faisant parfaitement sens, il arrime son récit à deux jeunes héroïnes en rupture avec leur environnement, se soutenant mutuellement dans une transition douloureuse vers l’âge adulte. Découpé en tranches de vie, doté d’une vraie science du dialogue, Ghost World se place à la hauteur d’Enid et Rebecca pour conter le désir sexuel, la peur de pénétrer dans le monde universitaire et professionnel mais aussi, et surtout, les histoires, parfois improbables, que l’on se raconte à soi-même pour se rassurer sur la place que l’on occupe au sein d’une communauté.

On pourrait rapprocher l’œuvre de Daniel Clowes de celle d’un Jim Jarmusch pour sa capacité à extraire du quotidien et de la marginalité de quoi dépeindre la société moderne. Enid et Rebecca désirent secrètement le même homme, Josh. Elles méprisent la plupart des gens qu’elles croisent tout en s’échinant à obtenir de leur part une sorte de validation sociale. Leur transgression des codes n’est que de façade : il s’agit de visiter un sex-shop, d’arborer un look provocateur ou de tourner en dérision les accomplissements de ceux qui les entourent. Les deux jeunes femmes demeurent pourtant bien plus touchantes que pathétiques. Elles se raccrochent à un passé idéalisé, matérialisé par la crainte de l’une de voir partir l’autre à l’université, par des babioles héritées de relations passées ou par ces chansons d’enfance auxquelles elles se cramponnent de manière irrationnelle. À leurs yeux, leur ville n’est peuplée que de satanistes, de comédiennes ratées, de faux jetons et de ringards. Astucieusement, Daniel Clowes ne fait rien pour court-circuiter ces jugements à l’emporte-pièce, préférant questionner la place des deux femmes dans un écosystème changeant et insinuer une brisure graduelle dans leur amitié.

La-Bibliotheque-de-Daniel-Clowes-Comme-un-gant-de-velours-pris-dans-la-fonte-avisMalgré leurs différences conceptuelles, et par-delà le passage vers l’âge adulte, cette amitié peu à peu contrariée se retrouve tant au cœur de l’album de Daniel Clowes que du long métrage de Terry Zwigoff. Ce qui forme l’essence de ces deux versions de Ghost World, et la bande dessinée tricolore reste probablement la plus à même de le traduire, tient avant tout au sentiment d’insécurité émotionnelle qui conditionne l’existence d’Enid et Rebecca (dont l’équivalence est plus importante à l’écrit qu’à l’écran). L’humour froid et réaliste qui nappe chacune de leurs conversations est à cet égard édifiant : à chaque fois qu’elles cherchent à se distancer de leurs pairs, les deux jeunes héroïnes ne font que se préserver elles-mêmes d’un monde qui les effraie bien plus qu’elles ne veulent l’admettre. Cette universalité ne se prête pas à Comme un gant de velours pris dans la fonte. Au contraire, le second album proposé par les éditions Delcourt a tout de l’exercice de style, lynchien qui plus est, avec ses monstres difformes, ses obsessions tenaces et ses rebondissements « nonsensiques ».

Daniel Clowes invite le lecteur à un voyage étrange, onirique et cauchemardesque. Son antihéros, Clay, se révèle au détour d’une projection dans un cinéma érotique où ses pieds… collent au sol. La ronde future des personnages suffit à annoncer le programme : des policiers abjects, des individus fanatisés, des nymphomanes, des animaux dépourvus de tout orifice… On peut se demander s’il y a quelque chose de logique derrière tout cela. Il s’agit, plus simplement, de profiter de la générosité et de la folie qu’un auteur grisant glisse dans son récit. Référencé, fascinant au point d’en devenir hypnotique, Comme un gant de velours pris dans la fonte est une œuvre qui se vit plus qu’elle ne se raconte. Derrière le point de vue de Clay se devine un monde pathétique, en perdition, constitué de fêlures et de désillusions. Ivresse dans la tonalité, vertige dans le traitement figuratif, humour décalé à la Twin Peaks, ce Daniel Clowes datant du début des années 1990 ressemble à s’y méprendre à un diamant brut. Imparfait mais éclatant.

La Bibliothèque de Daniel Clowes : Comme un gant de velours pris dans la fonte, Daniel Clowes
Delcourt, janvier 2023, 144 pages

La Bibliothèque de Daniel Clowes : Ghost World, Daniel Clowes
Delcourt, janvier 2023, 80 pages

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4.5

Tár : Le crépuscule de l’empire

La grandeur n’a pas à être contrainte par la politesse. En l’occurrence, Tár ne se soucie guère de montrer patte blanche au grand-public. Le seul devoir que s’impose et dont s’acquitte le nouveau film de Todd Field réside dans la fascination exercée par le personnage de Cate Blanchett. Un véritable monstre (dans tous les sens du terme) de grand-écran, lancé dans un jeu de regard de 3 heures avec le spectateur.

Monarchie absolue

On ne peut pas plaire à tout le monde. Todd Field a dû se le répéter plusieurs fois depuis Little Children, son précédent film et échec public qui l’a éloigné des plateaux pendant 15 ans. 15 ans à écrire des scénarios qui terminent au bas de la PAL des producteurs. Ironie du sort, ça doit être l’un des plus invendables qui signe son retour sur les plateaux.

Tár, Lydia de son prénom, est jouée par Cate Blanchett. Cheffe d’orchestre de profession, maestro mondialement reconnue et réputée de vocation, et dictatrice à voix basse de son univers. Plus qu’une star, une véritable cathédrale devant laquelle s’agenouillent les profanes et les professionnels. Bref, Tár est intouchable. Du moins jusqu’à ce que l’éclosion d’un scandale ne ramène l’icône au principe de réalité.

C’est peu de le dire, Tár n’a rien d’une sinécure. 10 minutes de film, une courte introduction qui esquisse son ésotérisme cinématographique, et le personnage interviewé dans le cadre d’une masterclass. Le médiateur essaie vaguement de donner le tempo, mais le combat est perdu d’avance. Tár s’empare de la parole pour ne (presque) plus la rendre pendant au moins 10 PUTAIN DE MINUTES.

Entre filmer la parole et mettre en scène la parole, il y a une limite que Field piétine allègrement avec un pogo de cinéma. On ne comprend pas tout, parfois si peu, de ce qui passe par la bouche de la maestro en démonstration de puissance devant un public silencieusement transi. Pourtant, on ne peut détacher les yeux de l’écran, on boit ses paroles sans regarder l’étiquette . « Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, les types de 60 kilos les écoutent ». Cate Blanchett est loin de chatouiller le quintal, mais la grande Toile nous transforme en nain écrasé par les dimensions de son animal totem. Elle fait parler ses mains pour orchestrer ses mots comme si elle était en représentation. En fait, elle EST en représentation, et elle n’est même que ça. Ce que Brett Easton Ellis appelle l’Empire dans White, dans toute l’arrogance de sa supériorité culturelle et intellectuelle. Il faut la voir humilier sans ménagement, lors d’un cours à Julliard, un élève dont la rhétorique woke n’est tout simplement pas armée pour résister aux scuds verbaux de la grande prêtresse.

Seule avec du monde autour

C’est la problématique contemporaine : les gens de pouvoir ne peuvent plus vivre selon leurs propres règles. Ils sont désormais déférés devant la loi des mortels, et ce qui paraissait normal et acceptable ne l’est plus.

Imbue de sa propre grandeur sans sentir les effets de l’ivresse, Lydia Tár vit sur le piédestal sur lequel l’a mené son talent, et pas mal de calculs. Fielding filme sa créature en vertical, au sein de cadres immenses dans lesquels elle centrifuge tous les regards. « All eyez on me » disait 2Pac.  Mais Lydia Tár n’est pas dans l’échange, elle est plutôt dans la distribution des évidences. L’important n’est pas ce qu’elle dit, mais la façon dont elle le dit : comme un dictateur qui s’impose à notre consentement abreuvé de ses paroles et sa musique d’évangile. Elle parle, les autres exécutent. Et comme tous les tyrans, elle se nourrit tellement du regard de ses dévots qu’elle ne voit pas venir les forces qui attendent sa chute.

Il y a deux régimes de récit dans Tár, qui concernent le même enjeu. Le premier concerne la structure à proprement dit. Sur ce plan, Todd Field retire constamment le romanesque sous les pieds de sa durée de quasiment trois heures. D’abord en allongeant ses scènes au-delà du raisonnable, comme si les dimensions du personnage écrasaient la notion même d’efficacité, puis en lui retirant la maîtrise des horloges. Dépossédée du contrôle de son espace-temps, Tár se retrouve aimantée à petits pas vers le vide. Le réalisateur-scénariste va jusqu’à retirer la cause de l’effet au sein d’ellipses quasiment suicidaires, mais qui enferment un peu plus le spectateur dans le labyrinthe mental de son anti-héroïne.

La fin de leur monde

Le deuxième type de récit nous renvoie à notre façon même de regarder l’image. Car Tár est épiée. Telle une forteresse assiégée, son domaine est pris d’assaut. Elle ne le sait pas, même si le spectateur s’en doute, et pour cause : c’est lui qui regarde à travers la porte. Ça commence dès la première image, quand elle est filmée à son insu par un smartphone et commentée en direct par les réseaux sociaux. Puis un presque-regard caméra, un autre, un son non-identifié qui murmure les premiers signes de déséquilibre à l’oreille interne de Blanchett. Bruits parasites qui se multiplient, s’amplifient, se réincarnent.

Jusqu’à ce que le brouhaha du monde autour ne perce sa bulle pour de bon. La déréalisation du quotidien chère à Roman Polanski se conjugue au gigantisme de Stanley Kubrick : the bigger the movie is, the harder she falls. L’horizontalité des social justice warriors et des réseaux sociaux (les « robots » comme elle les appelle) avale le territoire de sa verticalité. C’est l’histoire d’une icône qui tombe de son royaume pour redescendre sur Terre. Nous devenons, en tant que spectateur, les entrepreneurs de la chute d’une montagne. Jusque dans un dernier plan qui pousse l’allégorie à son paroxysme, avec des millenials en cosplay et en territoire conquis qui observent leur prise de guerre jouer LEUR partition.

Au fond, Tár est un péplum par métonymie, à l’instar de Mad Max: Fury Road, et raconte la grande histoire d’une structure de pouvoir qui s’éteint. Il n’y a que le cinéma dans un ordre de grandeur qui dépasse le commun des mortels pour pousser à ce point l’analogie hors du domaine de la représentation. Comme son personnage, Tár a l’immensité des films qui épèlent la grandeur du médium en sons et en images au détriment des attentes du spectateur. Et Cate Blanchett, celle des actrices qui viennent de poser une barre beaucoup trop haute pour tous ceux et celles qui ne sont pas elle. Qu’on se le dise : si Tár regarde le monde en contre-plongée, c’est aussi et beaucoup grâce à elle.

Bande-annonce, fiche technique et synopsis du film Tár

Réalisateur(s) : Todd Field
Scénariste(s) : Todd Field
Avec : Cate Blanchett, Noémie Merlant, Nina Hoss, Sophie Kauer, Mark Strong, Alec Baldwin…
Distributeur : Universal Pictures International France
Genre : Drame
Pays : Etats-Unis
Durée : 2h38
Date de sortie : 25 janvier 2023

Synopsis : Au sommet de la gloire, une cheffe d’orchestre voit sa carrière vaciller suite à des révélations sur des actes répréhensibles qu’elle a commis.

Critique du film « Le Jour le plus long »

Pas moins de quatre réalisateurs et une pléiade de stars se sont rassemblés pour donner vie à ce monument du film de guerre qui demeure encore aujourd’hui un classique indépassable. Le déroulé de l’opération Overlord y est raconté avec minutie, précision et grand spectacle à l’ancienne.

Un projet titanesque qui fit date

Lorsque, le 22 avril 1942, le maréchal Erwin Rommel déclare, à l’occasion de sa tournée d’inspection des fortifications allemandes en Normandie, que « pour les Alliés, comme pour l’Allemagne, ce sera le jour le plus long », il ne se doute pas qu’il inspirera le titre d’un gigantesque film de guerre qui sortirait vingt ans plus tard. Au départ, l’histoire est un livre écrit par l’américain Cornélius Ryan et basé sur les interviews croisées de différents vétérans de toutes les nationalités. C’est le 23 mars 1963 que le producteur français Raoul Lévy achète les droits du livre et s’associe à Associated British Picture Corporation en engageant le réalisateur Michael Anderson (L’Âge de cristal). Ryan fut également engagé pour écrire le scénario. Lévy espérait commencer la production en mars 1961 mais l’ABPC ne put réunir les six millions de dollars de budget nécessaire et le projet fut récupéré pour 175 000 dollars par Darryl F. Zanuck, alors dirigeant de la 20th Century Fox. Zanuck engagea son éditeur et ami Elmo Williams pour réécrire le script en collaboration avec Ryan qui entra très vite en conflit avec le producteur. D’autres plumes de renom, représentant les différentes nationalités concernées, furent également embauchées : James Jones pour les américains, Romain Gary pour les français, Noel Coward pour les britanniques et Erich Maria Remarque pour les allemands.

La production put débloquer un budget de dix millions de dollars (90 millions de dollars actuels) et engagea plus de sept cents soldats américains et britanniques comme figurants. D’emblée, le projet s’annonçait colossal. Signalons que plusieurs centaines de soldats figurants furent rappelés à l’occasion de la crise de Berlin en août-novembre 1961, d’où le recours plus important aux soldats britanniques. Le film fut tourné entre mai 1961 et juin 1962 dans les Hauts de Seine (aux fameux studios de Boulogne), en Corse, dans le Calvados, l’Oise, la Manche, en Charente maritime et dans les Yvelines. Une fois n’est pas coutume, il sortit en France le 25 septembre 1962 avant de faire de même aux États-Unis le 23 octobre de la même année. Il fut un énorme succès commercial, engrangeant cinquante millions de dollars de recette, et obtint une reconnaissance critique en étant nominé pour trois Oscars et en remportant deux (pour la photo et les effets spéciaux) ainsi qu’un Golden Globe.

Au fil des ans, il devint rapidement un classique de l’Histoire du cinéma, un monument du film de guerre et un film référence à l’instar de Ben-Hur pour le péplum ou La Horde sauvage pour le western. Ce que l’on retient généralement du Jour le plus long, c’est son aspect monumental, colossal, de par les énormes moyens déployés à cette occasion (de fait, ce sera le film en noir et blanc le plus cher du cinéma jusqu’à La Liste de Schindler en 1993). Cet aspect consacra le métrage comme un symbole du cinéma-spectacle américain, surpassant toujours ses rivaux européens les plus ambitieux, et ce bien avant l’apparition des premiers blockbusters des années 1970. Mais le film est plus que cela. Film de guerre, il est avant tout un film historique à plusieurs niveaux.

Un film historique à tous les niveaux 

Sorti à peine dix-huit ans après les évènements, le film relate alors des souvenirs encore frais de beaucoup de protagonistes toujours en vie. Du reste, nombre des acteurs, principaux comme secondaires, ont réellement participé au débarquement : Richard Burton, Richard Todd, Bernard Fox et Kenneth More pour les britanniques, Henry Fonda, Robert Ryan, Robert Ryan et Tom Tryon pour les américains, Gert Frobe, Hans Christian Blech, Wolfgang Preiss et Wolfgang Butner pour les allemands. Le mimétisme des acteurs par rapport à leur rôle respectif fut d’autant plus renforcé qu’ils interprétèrent, pour plusieurs d’entre eux, des personnages qu’ils avaient réellement côtoyé, à l’instar de Richard Todd qui incarna le commandant de l’unité dans laquelle il avait réellement servi durant le débarquement. Si l’on ajoute le parcours des différents auteurs du scénario, on peut avoir l’impression d’assister à une réunion d’anciens combattants. S’en dégage une impression assez saisissante de rôles de composition. Mais le réalisme du film ne s’arrête pas là. Ce dernier adopte en effet un ton très immersif, presque documentaire, dans son suivi des évènements ainsi qu’une absence de dramatisation. Zanuck l’avait d’emblée annoncé : « Je veux que tout mon film soit une véritable reconstitution. » Et, de ce fait, un grand soin à été apporté à cette restitution des faits, que ce soit au niveau du matériel, des costumes, du castings, des situations décrites. Bien sûr, ce soin n’évite pas quelques erreurs et anachronismes inhérents au genre (notamment les scènes concernant le parachutiste John Steele, assez différentes des faits réels et qui donnèrent d’ailleurs lieu à quelques controverses historiques) ainsi que quelques détails ne collant pas (la différence d’âge entre John Wayne et son personnage à l’époque du débarquement). Néanmoins, il est impossible de nier l’effort prodigieux et le soin apporté à la reconstitution des faits.

Un autre aspect important du métrage est son côté film-choral. Son casting est sans conteste l’un des plus prestigieux de l’époque et sans doute le plus important pour un film de guerre (à égalité avec Un pont trop loin de Richard Attenborough et sorti quinze ans plus tard). Il est aussi un des plus internationaux, comptant des acteurs américains, britanniques, canadiens, australiens, français et allemands. Un cosmopolitisme qui se retrouve également à la réalisation avec des réalisateurs américain, britannique et austro-allemand. A cet égard, on peut remarquer que, même si la bataille est essentiellement vue du point de vue allié qui reste privilégié, il ne néglige pour autant pas complètement celui des allemands, permettant une vue d’ensemble plus complète des évènements et donnant plus de réalisme au film, tout en évitant le manichéisme. Même si l’antagoniste est clairement défini, il ne s’agit pas ici de juger, mais de présenter un évènement militaire majeur de la manière la plus objective possible.

Il est vrai que le film a été produit durant une époque où la Seconde Guerre mondiale était essentiellement abordée du point de vue stratégique et militaire, et bien avant que le cinéma ne s’intéresse à la Shoah et aux exactions du nazisme, exposant ainsi un autre aspect du conflit. Il était donc d’avantage possible d’exposer ce point de vue, d’autant plus au vu du contexte géopolitique de l’époque (Guerre froide, réconciliation franco-allemande) et des mentalités ambiantes plus enclines à l’oubli des horreurs spécifiques du conflit. Le film nous renseigne donc beaucoup sur la conception de l’évènement abordée lors de sa sortie. Un évènement raconté par des gens qui, chacun à leur niveau, l’avaient vécu. Une sorte de témoignage.

Le film peut donc être vu comme un témoignage direct des évènements, même s’il ne se réduit pas à cela. De par son aspect spectaculaire et la minutie de sa reconstitution, il est aussi un formidable film de guerre et d’action, enchaînant les moreaux de bravoure et les scènes marquantes (dont certaines devenues cultes à l’instar de celle où un soldat américain se fait tuer après avoir été dupé sur son signal sonore par un soldat allemand). Le film est d’ailleurs aussi soigné dans sa représentation des personnages et des scènes intimistes que dans le déroulé des affrontements titanesques. C’est donc également un formidable divertissement haletant et spectaculaire, excellemment interprété et relaté avec un souci prononcé du détail. Un pur film-spectacle couplé à une page d’Histoire, très représentatif de son époque propice aux grandes fresques épiques comme Docteur Jivago et Lawrence d’Arabie.

Bande-annonce et fiche technique du film Le Jour le plus long

Titre original « The Longest Day »
Réalisateurs : Daryl F Zanuck, Andrew Marton, Ken Annakin, Bernard Wiki.
Acteurs : Henry Fonda, Robert Mitchum, John Wayne, Robert Ryan, Mel Ferrer, Rod Steiger, Sean Connery, Bernard Fox, Bourvil, Jean-Louis Barrault, Arletty, Gert Frobbe, Curd Jurgens
Scénario : Cornelius Ryan, d’après son propre livre éponyme (1959)
Producteurs : Darryl F. Zanuck
Scénaristes : James Jones, Cornelius Ryan, Romain Gary, Jack Seddon
Compositeur : Maurice Jarre
Photographie : Jean Bourgoin et Walter Wottitz
récompenses :
• Oscar de la meilleure photographie en noir et blanc
• Oscar des meilleurs effets spéciaux

Pour la France : Interview de Rachid Hami

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Pour Rachid Hami, le cinéma est une affaire sérieuse. « Une mission sacrée »: il nous le dit lui-même et fait des films en conséquence. Avec Pour la France, il s’inspire d’une douloureuse histoire vraie : la mort de son frère, aspirant à Saint-Cyr tué par accident lors d’une soirée de « bahutage ». Une tragédie familiale transformée en odyssée romanesque qui s’étend à par-delà les murs du cinéma et les barrières de son époque. La Mélodie formulait toutes les promesses d’un premier film, Pour La France les exauce en consacrant un grand cinéaste en devenir. Rencontre.

Bien que Pour La France et La Mélodie soient deux films très différents, il y a une continuité assez nette entre les deux. Comment avez-vous négocié le virage du second long-métrage ?

J’ai tout fait à l’envers en fait. Si tu veux, La Mélodie est un film que j’avais construit comme un film du milieu. J’avais pris une grande vedette, un sujet plus facile pour le public, et je l’ai tourné comme un film d’auteur. Avec ce que moi je fabrique, avec mon artisanat.

Pour La France est un projet beaucoup plus intime. C’était mon premier film quelque part. Parce que je pouvais exprimer davantage mon artisanat, ma sensibilité, tout en gardant une façon de faire qui …. Il y a des choses difficiles à connecter mais je pense que je fais de l’image de la même manière. Que ce soit sur La Mélodie ou Pour La France, j’essaie de créer un truc qui m’appartient, avec ma propre voix.

Surtout, entre ces deux films, j’ai progressé. J’essaie de m’améliorer à chaque fois, et j’espère que le prochain sera meilleur que celui-là. Je considère qu’on devient meilleur avec le temps et l’expérience. On sait mieux faire, on sait plus précisément ce qu’on veut, on définit mieux les choses. On est plus libre aussi. Même si bizarrement, l’espace de liberté de La Mélodie était plus grand pour moi.

Pourquoi ça ?

C’était un dispositif plus libre où je pouvais aller chercher les enfants. Les pousser, les tirer, les aider à atteindre une sincérité émotionnelle. Avec cette façon de tourner, caméra à l’épaule… J’avais un espace de fabrication beaucoup plus vaste.

Pour la France, c’est un film qui est tellement dur à réaliser. On peut tomber dans 5000 pièges toutes les trois secondes. Tu peux devenir sentimentaliste, de mauvais goût, pornographique, être à côté….  Le sujet, le scénario te contraignent formellement.

 » J’aime l’idée qu’en racontant quelque chose de très personnel au cinéma, on arrive à en faire quelque chose d’universel. Ça c’est une quête. »

Je pense que c’est aussi lié au souci de pudeur qui traverse le film. Les états d’âmes des protagonistes doivent-être constamment lisibles, sans être démonstratifs…

Exactement. C’est un défi de mise en scène en soit. Et il y a un autre élément : t’as beaucoup d’acteurs très différents les uns des autres à diriger. On a des acteurs de plusieurs pays, des enfants super jeunes qu’on emmène dans des choses un peu sombres, des sentiments un peu délicats…. Tout ça ce sont des défis de mise en scène qui sont super lourds, et qui font qu’à un moment donné tu dois faire très attention à la façon dont tu racontes cette histoire.

Dans cette idée-là, très rapidement je me suis replié sur certains films qui me parlaient un peu plus. Quand je vois les films de Kurosawa, d’Edward Yang, pour les films étrangers qui m’ont servi de boussole…  Ils étaient élégants. Certains parlent de classicisme, mais pour moi c’est de l’élégance.

Je trouve que ça se voit dans le souci que tu portes aux postures des personnages. Dans Pour la France, tout le monde se tient très droit dans le cadre, sauf le personnage de Karim Leklou. Dans La Mélodie, le personnage de Kad Merad était le seul à l’être, dans une classe où tout le monde est dispersé. C’est comme si tu inversais le postulat : dans La Mélodie, Kad Merad était le seul adulte dans une classe d’enfants, dans Pour La France c’était comme si Karim Leklou était encore un enfant dans un monde d’adulte.

T’as tout dit. Je vais rentrer dans un truc un peu technique mais La Mélodie c’est super dur à fabriquer, parce qu’il ne faut pas que les coutures se voient. Chez Kurosawa et Edward Yang, elles ne se voient pas, et c’est mon souci principal quand je fais un film. Je ne cannibalise pas les personnages et les acteurs, mais au contraire je les élève.

Quand je fais La Mélodie, j’ai du violon, il y a des parties qui sont jouées, d’autres parties travaillées pour donner l’impression qu’elles sont jouées. Il y a un mélange de pleins de formats, la musique à synchroniser sur le plan… Et tout d’un coup, t’es dans une démarche tellement stricte mine de rien que le film se nourrit de cet effet syncopé entre les séquences musicales et les séquences de vie. On a réussi à trouver un lien formel pour tout rassembler. Et notre but c’était d’enlever les coutures.

Dans Pour La France, le but était le même mais dans une forme opposée. Très différente. Et c’est vrai que tout d’un coup, le personnage que je suivais était celui qui se cherchait. Dans La Mélodie, c’était quelqu’un qui s’était perdu. Et cette question de se tenir dans le cadre, c’est… Ce que je dis aux acteurs, c’est qu’à un moment donné, ce que je veux c’est un truc sincère. Et on cherche cette sincérité ensemble.  Mais je les débarrasse de beaucoup de problèmes.

  « Ma hantise, c’est que les coutures se voient »

C’est-à-dire ?

On a fait des blockings. C’est-à-dire que je ne fais pas de mise en place sur le plateau. Je n’arrive pas le matin en disant aux acteurs « faites voir » etc.  Non, je dessine ce que je souhaite faire, et après je m’adapte.  Je leur dis « tu vas aller là là et là, tu vas faire ça … ».  Et nous dans tout ça, on commence à réécrire. « Tiens si on faisait ce plan là en plus, si on se mettait là… ». On a une colonne vertébrale qui nous guide sur les séquences, et fait que tout d’un coup on peut faire attention à ces petits détails. De postures, de comment on est dans l’espace, de comment la lumière vient sur nous… Et en même temps c’est ça qui raconte une histoire.

La mise en scène c’est la lumière, le cadre, les personnages dans le cadre, leur jeu… J’essaie de marier tout ça ensemble.

J’imagine que cette liberté que tu donnes aux acteurs est une condition nécessaire pour ne pas montrer les coutures du dispositif, même si les deux doivent-être difficile à concilier.

C’est la magie du cinéma : tu peux avoir des contradictions qui marchent. Les acteurs te diront pas qu’ils ont vécu en prison, j’arrive doucement à les mettre dans ce dispositif. Ça devient naturel. Et cette recherche de naturel c’est aussi ça, enlever les coutures. C’est-à-dire que quand je fais mon découpage, je pense au plan d’avant et au plan d’après, à la séquence d’avant et à la séquence d’après, et celle d’encore après, pour que tout ça se suit sans qu’on le voie.

Je fais attention à ces petits détails et à ce que le rythme des comédiens soit le même d’un plan à l’autre. C’est comme ça qu’on arrive à effacer les coutures, ensemble. Mais c’est aussi parce qu’eux sont bons, ils sont talentueux. Que ce soit dans Pour La France où dans La Mélodie, je n’ai jamais eu d’acteurs où je me suis dit « je rame ma race ». J’ai eu de la chance d’avoir des comédiens qui ont une sensibilité qui leur appartient. Même Kad quand il fait La Mélodie, il fait pas Kad.

Cette influence de Kurosawa, on la retrouvait aussi dans La Mélodie. Kad Merad avait cette posture très stoïque, comme s’il portait un uniforme en permanence.

Oui, et je vais te rejoindre là-dessus. Par exemple, il y a plein de réalisateur français qui ont été influencé par la Nouvelle Vague. J’ai beaucoup d’amour pour les films de Truffaut, mais je ne me sentais pas une histoire commune avec ceux de Godard, de Resnais… Attention j’ai beaucoup d’admiration pour Resnais. Mais bizarrement, moi c’était les films d’Edward Yang. J’avais l’impression qu’ils parlaient de moi, alors qu’ils se passaient à Taïwan. Brighter Summer Day, Yi Yi, j’avais l’impression qu’ils racontaient mon histoire. Comme quand je regarde The Boys from Fengkuei d’Hou Hsio-hsien, Un temps pour vivre un temps pour mourir Ce sont des gens qui investissent leur passé. Ils sont venus de Chine pour coloniser Taïwan, qui était une colonie japonaise pendant 70 ans, et les gens on leur a dit du jour au lendemain vous êtes chinois. T’as une perte d’identité, de sa définition. Comme pour moi, ma mère est née française, et on lui dit « t’es arabe, t’es algérien ». Mais ma mère elle est allée à l’école, elle a appris le français. Elle l’a parlé toute sa vie, l’arabe c’était une langue à côté. D’un coup on arabise l’Algérie, comme on a sinisé Taïwan, et t’as des gens qui un moment donné sont perdus dans tout ça.

Et moi je regardais ces films, ça me parlait. De ma famille, de moi. On avait cette même perte d’identité, cette même volonté introspective, et en même temps de regarder dans le passé. Reconstruire ce passé pour mieux comprendre notre présent.

« C’est la magie du cinéma : tu peux avoir des contradictions qui marchent. »

C’est très présent dans ton film, cette volonté d’élargir les distances, de casser les frontières, qu’elles soient géographiques ou narratives, de faire voyager les personnages et le spectateur… Comme si le cinéma était le moyen de revendiquer l’universalité de ton histoire. Celle du film et la tienne.

Bien sûr. Et j’ai aussi une volonté … Aujourd’hui, on est obligé de raconter une histoire pour que les gens comprennent que ce sont NOS histoires à tous. On est dans une époque où on a des tensions tellement fortes racialement, socialement. Quand tu vois ce qui tombe sur Omar Sy (interview réalisée au moment de la polémique qui a accompagné la sortie de Tirailleurs, ndlr), j’ai trouvé ça d’une violence inouïe.… Je suis là, je me dis « Il se passe quoi ?! ».

Plein de gens comprennent que nos histoires et les leurs sont les mêmes. Qu’il n’y a pas tant de différences entre moi qui suis algérien, quelqu’un qui est français, taïwanais… Moi je suis né en Algérie mais je suis français. J’ai été éduqué par la France, j’ai grandi en France, je suis allé à l’école en France… Je peux pas être plus français que ça ! Mais j’ai une histoire personnelle. Et j’aime l’idée qu’en racontant quelque chose de très personnel au cinéma, on arrive à en faire quelque chose d’universel. Ça c’est une quête. C’est important d’y mettre suffisamment du sien pour la sincérité, et suffisamment de romanesque pour le cinéma. C’est ce mélange-là qui permet à chacun de se raconter son histoire.

Dans cette perspective romanesque, j’ai l’impression que La Mélodie et Pour la France racontent la même chose. Comment des personnages, issus de l’immigration, vont être reconnus dans le « récit national » au détour d’un rituel (le concerto dans La Mélodie, les funérailles dans Pour la France). Cette importance du rituel, tu y avais pensé ?

La Mélodie et Pour la France sont tous deux tirés d’une histoire vraie. Je les inscris dans un récit national dans lesquels ils sont déjà inscrits. Ils sont tellement liés à ce moi je vis, ce que je vois… Les couches sociales les plus humbles en France, on a tendance à les exotiser, à les stigmatiser.  Quand je vois des films sur les quartiers, les mecs de cité leur rêve c’est l’argent, les nanas un mec qui a de l’argent…. La thune, les mécaniques, et toujours la violence. Mais la vérité c’est pas ça. C’est une vision très extérieure du sujet.

Je me sentais le devoir de dire ce que je voyais de l’intérieur, là où j’ai grandi. Parce que je pense que la diabolisation, la sensationnalisation de la banlieue, c’est la même chose qui se passe pour les couches populaires. Quand tu vois un film qui se passe dans un milieu populaire, pas seulement noir-arabe-banlieue, on voit quoi ? Des gros traits de Province, des gens bêtes de Province… On caricature les couches sociales les plus fragiles alors que ce sont des gens qui essaient de se tenir droit malgré les épreuves, et de se construire une vie avec dignité, sans avoir eu les mêmes chances. Moi je viens de là, donc je veux redonner un peu de vérité à tout ça.

« Aujourd’hui, on est obligé de raconter une histoire pour que les gens comprennent que ce sont NOS histoires à tous.« 

Pourtant, ce sont des sujets qui devraient-être des évidences.

Qui devraient ! Je te le dis, ça en est pas forcément. Quand je fais La Mélodie, je fais un plateau télé, un journaliste me dit : « C’est dommage que ce soit une utopie. » Je lis des critiques qui disent : « Impossible ça n’existe pas. » Alors les mecs ils sont allés voir le film, ils ont décrété qu’il était impossible que ça existe. Mais ça fait 10 ans que ça existe ! Ça fait 10 ans que ça se passe comme ça. Au bout d’un an de pratique, ces gamins font des concerts au Philarmonique ; avant ils étaient à la salle Pleyel. Donc arrêtons le débat. C’est une réalité.

 Je trouve que l’un d’es arcs moteurs, c’est la table de négociations à laquelle s’assoient d’un côté Saint-Cyr, et de l’autre la famille d’Aïssa, pour « fabriquer » un rituel funéraire commun. Il y a cette idée de faire ensemble, comme de faire un film…

Oui, il y a cette idée de bâtir un socle commun d’existence sur les dépouilles des morts. Et ça c’est quand même ce qu’on essaye de faire avec la France et l’Algérie depuis des années, aussi ce qu’on a essayé de faire après la Seconde Guerre mondiale… Ce qu’on essaye de faire de tout temps en fait. On a reconstruit notre nation à chaque fois, en redéfinissant des règles avec ceux avec qui nous avons fait la guerre. Comment on peut vivre ensemble ? Le film pose cette question, mais il pose aussi cette obligation de reconnaitre qu’on est là.

Aïssa est mort avec l’uniforme de la France, pas en survet’ dans un parc. Donc ce que le film dit, c’est qu’il y a un temps pour tout. La justice, c’est le boulot de la justice. La mort, il se passe deux choses. D’abord il y a cette négociation autour de qu’est-ce qu’on fait d’un soldat qui est mort pour la France, mais par la faute de ses camarades. Et comment on se construit nous, notre capacité à affronter la disparition d’un être cher. Ça c’est un boulot d’introspection. Et à la place de rendre ce boulot d’introspection nombriliste, je voulais en faire une aventure.

J’ai beaucoup aimé le traitement des flashbacks. On n’a pas l’impression de voir des souvenirs racontés au passé, mais au présent… Comme si Ismaël était en train de parler avec son frère à l’instant T.

Oui. Je ne voulais pas que ce soit des flashbacks, mais que ce soit des blocs, donc que ce soit du présent. Et ça permet d’être à un niveau d’aventure, pas un niveau d’intime qui serait excluant. Je te donne un exemple. Le problème des flashbacks, c’est qu’ils sont souvent utilisés pour expliquer des choses, le pourquoi du comment. Ici, ils sont là pour raconter l’histoire d’une fratrie, qui se déroule en même temps. Donc t’as cette histoire de deux frères, et t’as celle d’Antigone. Ça commence en Algérie par un conte, ça continue en France avec une tragédie, et à Taïwan on a un film d’aventures. Donc on a trois genres, et j’essaie de les raconter de la même manière, tout en faisant très attention à ne pas aller trop loin sinon je perdrais l’unité. Le défi du film, c’est qu’on est à la recherche de distinctions entre les parties, mais en même temps en recherche d’unités au film. C’est dans cet équilibre que la forme du film s’est construite.

« Ce n’est pas un film à charge contre l’armée, c’est un film qui va chercher autre chose.« 

Le romanesque est aussi un moyen d’équilibrer des parties qui auraient pu être très disparates les unes des autres.

Exactement. Le romanesque c’est un lien. Je parle beaucoup de formes parce que c’est important. Ce que j’aimais dans Yi Yi de Yang, c’est qu’il racontait plein d’histoires en même temps. Mais ce qui fait tenir le film, qui est très difficile à tenir, c’est l’unité globale qu’il lui a donné. En étant un peu distant, et en faisant très attention à ne pas devenir trop subjectif dans la manière dont il filmait. Ça a permis au spectateur de trouver une place, et aux scènes de s’agencer.

Karim Leklou dit qu’il a composé son personnage avec la costumière. Cette façon de faire de l’acteur un outil formel, au même titre que la lumière ou les costumes, participe pour toi de l’idée de faire un cinéma romanesque ?

Je considère que tout participe à l’histoire. La costumière elle fait pas de costumes dans son coin. On parle de personnages, de lumière, de décors. Je suis chiant là-dessus. C’est-à-dire que le chef déco et la costumière ils parlent toute la journée. On construit tout en amont. Et tout ça, ça participe à créer une unité entre les personnages, l’histoire et la forme. Et ça pour moi, c’était un des trucs les plus difficiles à faire, de réussir à tenir toutes ces parties pour n’en faire qu’une. Si tu prends La Mélodie c’est la même démarche. Sauf que je le fais mieux maintenant, et j’espère que je le ferai mieux après.

L’acteur est une partie prenante de la mise en scène. Moi je filme pas un acteur, je collabore avec un acteur. Durant toute la prépa, on a travaillé les costumes, les coiffures, tous les détails ensemble. On passe une quinzaine de jours à répéter, et pendant ces 15 jours je crée une unité entre l’équipe, les acteurs entre eux. C’est les mêmes locaux pour les acteurs, l’équipe déco, les costumes… On est ensemble, et on crée une unité. C’est pas de l’unité de surface, affective, mais vraiment intellectuelle.

Cette question de l’unité, ça pourrait être le mantra du film. De la conception à la thématique.

Oui parce que le film est très éclaté. La seule manière de faire un film, c’est de chercher l’unité. Bien évidemment, certains m’auraient dit de laisser aller un peu plus l’émotion … Mais en réalité si je fais ça, je casse quelque chose de très précieux dans le film, qui est de l’ordre de l’unité émotionnelle.

Je te donne un exemple. T’as une scène ou les frères se battent à Taipei. Et j’aurais pu être tenté de la tourner de manière très frontale, avec eux. Et je décide de faire un plan large, en travelling avant. Je le trouve tellement plus juste émotionnellement, par rapport à la distance dans laquelle je mets le spectateur pendant tout le film, qu’il ne fallait pas tomber tout d’un coup dans un truc qui faisait fabriqué. Et là ça avait l’air vrai. Déjà parce qu’ils se sont vraiment bagarrés, et ça se voit (rires). Et le plan est resté à la même distance que le reste.

Cette scène m’a fait penser à celle de The Yards, quand Joaquin Phoenix et Mark Wahlberg se battent.

J’adore ce film. On en a parlé de cette scène. C’était dans nos têtes.

Le film commence comme une tragédie absolument évitable, celle de la mort d’Aïssa durant un bizutage. Mais à la fin, ça devient un sacrifice qui permet à une idée de la France de se former.

Oui, pour l’idée de ce que la France est. Il a donné sa vie à ça. Il a été trahi par ses camarades, et je pense que là où le film fait attention, c’est qu’on est pas du tout dans une lamentation victimaire. C’est vraiment pour ça. Ce n’est pas un film à charge contre l’armée, c’est un film qui va chercher autre chose. Il y en a eu combien de films à charge, contre les institutions… Comment moi je peux faire un film antimilitariste et que mon frère a perdu la vie là-dedans ?

Ce que je veux dire, c’est que quelqu’un d’autre que moi fait un film comme ça, il le fait comme 500 autres l’ont déjà fait. C’est là que c’est intéressant dans le cinéma. On peut créer de nouvelles formes narratives à partir d’histoires que l’on estime connaitre déjà.

« Ça me rend toujours triste d’envoyer des liens pour regarder mon film. Je me dis « ok, mais je fais des films pour la salle ».

Karim Leklou et Shaïn Boumedine incarnent vraiment le yin et le yang, entre la droiture du jeune premier qui sait où il veut aller, et les courbes de celui qui se laisse vivre… Comment tu les as choisis ?

Ils ressemblent à leur personnage. Karim ressemble beaucoup à Ismaël, Shaïn à Aïssa. Et je trouvais ça important. Quand je travaille un film, il y a ce que j’écris, les acteurs que je choisis, et le rapprochement que je fais des deux. Je ne demande jamais à un acteur de devenir complètement quelqu’un d’autre. Je veux qu’un acteur incarne un personnage, je ne veux pas qu’il le joue.

Encore une fois, il s’agit de ne pas voir les coutures.

C’est ma hantise. Quand je vois les coutures d’un film, ça me sort du truc, sauf quand la forme narrative l’autorise. Quand je vois des films dont la forme est très extrême, comme 2001 ou certains David Fincher, je peux l’accepter. Parce que c’est le genre de film ou tout d’un coup c’est la forme qui détermine le reste. Panic Room, c’est la forme qui détermine le film, donc tu l’acceptes. Dans un cinéma comme celui de Kurosawa ou Truffaut, la hantise des coutures elle est partout.

Ce qui doit parvenir de manière très fluide au spectateur devient obstrué par le moyen que tu utilises pour le faire parvenir.

La caméra devient plus importante que les acteurs. Et dans un film comme Pour La France, c’est ce que j’appelle devenir pornographique. C’est-à-dire si tout d’un coup, tu commences à choisir cette forme-là, t’es obligé d’être plus sentimentaliste pour équilibrer un tout petit peu ce qui se passe à l’écran. Là tu tombes dans quelque chose qui devient obscène.

C’est vraiment un film de grand-écran, parce que c’est un film qui ne coupe pas beaucoup. Tu fais confiance au spectateur pour suivre et discerner ce qui se passe dans le plan…

Je fais des plans très larges. Et ça aujourd’hui…. Ça me rend toujours triste d’envoyer des liens pour regarder mon film. Je me dis « ok, mais je fais des films pour la salle ». Si on me disait que je faisais des films pour le petit écran, je filmerais un peu différemment. Et en même temps j’ai été assez traumatisé par une chose…

Ces dernières années, les films de cette « nature », qui ont un élément social sont devenus un genre. T’as Ken Loach qui te fait des plans sur un trépied très bien structurés, très bien organisés. Et nous on prend une caméra à l’épaule, sans lumières et on va partout. C’est ce qu’on attendrait de moi, mais je ne ferai pas ça. Je vais prendre le risque de le faire totalement différemment. Je regarde les films d’après-guerre de Kurosawa, comme Vivre, des films de Truffaut, de Yang… Je vais chercher dans la boite à outils de films qui ont un élément familial, mais qui racontent la famille dans la société. Je me dis qu’on doit aller vers ce romanesque-là. Si j’avais fait un film ou j’étais avec Karim de façon très subjective dans le point de vue, je le suivais à l’épaule dans un truc très naturaliste, t’as plus de place pour le spectateur. Tout d’un coup c’est ton histoire, et pour moi ça devient moins du cinéma.

C’est cette quête là que j’ai mis au début du film avec les acteurs, avec les producteurs, avec tous les gens qui y ont travaillé. Et je sais qu’il y a des gens qui vont me dire comme James Gray que cette forme-là c’est du classicisme. Arrêtons les bêtises. J’ai beaucoup d’admiration pour un film comme Armageddon Time. C’est très dur, chaque plan est compliqué.

Ce sont des vraies questions de cinéma qui me hante. Et j’espère juste devenir meilleur dans ce que je fais. Je sais que j’ai encore beaucoup de choses à apprendre et à corriger. Mais c’est une quête qui m’excite beaucoup pour l’avenir.

De Warhol à TikTok : Quand le Cinéma Répète l’Esthétique Pop

Des boîtes de soupe Campbell’s aux filtres Instagram, l’esthétique pop art n’a jamais cessé de questionner notre rapport à l’image et à la consommation. Dans les années 1960, Andy Warhol transformait les icônes de la culture de masse en sérigraphies infiniment répétées. Soixante ans plus tard, des cinéastes comme Harmony Korine (Spring Breakers, 2012) et Sofia Coppola (The Bling Ring, 2013) s’emparent de ces mêmes codes — répétition hypnotique, saturation colorée, obsession des logos — pour radiographier notre époque digitale. Entre néons fluo et cambriolages de célébrités, ces films révèlent une vérité prophétique : nous vivons désormais dans le futur que Warhol avait imaginé, où chacun aspire à ses « 15 minutes de célébrité » et où l’image règne en maître absolu.

I. Le Pop Art : Quand la Culture de Masse Devient Art

Les Fondations du Mouvement

Le pop art émerge dans les années 1950-60 comme une révolte contre l’abstraction dominante. Alors que l’expressionnisme abstrait célébrait l’émotion et le geste, des artistes comme Andy Warhol, Roy Lichtenstein et Claes Oldenburg choisissent de représenter le quotidien : boîtes de conserve, bandes dessinées, publicités, stars hollywoodiennes. Le MoMA de New York et la Tate Modern de Londres conservent aujourd’hui les œuvres majeures de ce mouvement qui a révolutionné notre rapport à l’art.

« In the future, everyone will be world-famous for 15 minutes. »
— Andy Warhol, 1968

Cette phrase devenue culte résume l’essence du pop art : la démocratisation de la célébrité et la prédiction d’une société où l’image prime sur la substance. Warhol ne pouvait imaginer à quel point sa prophétie deviendrait réalité avec l’avènement des réseaux sociaux.

Les Codes du Pop Art

Le pop art se reconnaît à ses stratégies visuelles distinctives :

La répétition obsessionnelle : Inspirée des chaînes de production industrielle, la sérigraphie permet de multiplier à l’infini une même image. Les Campbell’s Soup Cans de Warhol (1962) — 32 toiles identiques alignées comme sur un rayon de supermarché — incarnent cette démarche. Chaque répétition vide progressivement l’objet de son sens originel.

La couleur saturée : Des teintes artificielles, électriques, qui n’existent pas dans la nature mais qui envahissent notre environnement urbain et médiatique. Le violet, le jaune criard, le rose fluo deviennent les signatures d’un monde façonné par la publicité.

L’iconographie de masse : Stars du cinéma (Marilyn Monroe, Elvis Presley), produits de consommation (Coca-Cola, Campbell’s), logos omniprésents. Le pop art élève ces symboles au rang d’œuvres d’art tout en dénonçant leur omniprésence.

« The Pop artists did images that anybody walking down Broadway could recognize in a split second – comics, picnic tables, men’s trousers, celebrities, shower curtains, refrigerators, Coke bottles. »
— Andy Warhol

II. Spring Breakers : L’Ivresse de la Répétition

Un Poème Pop Hypnotique

En 2012, Harmony Korine réalise Spring Breakers, un film qui transcende le teen movie pour devenir ce que le réalisateur lui-même nomme « un poème pop ». Le film suit quatre jeunes femmes (Selena Gomez, Vanessa Hudgens, Ashley Benson, Rachel Korine) qui braquent un restaurant pour financer leur voyage à St. Petersburg, Floride, épicentre mythique du Spring Break américain.

La structure narrative adopte les principes du pop art warholien. Le film procède par répétition et variation, comme une chanson en boucle où chaque couplet diffère légèrement du précédent. Les dialogues (« Spring break forever« ) se transforment en mantras vidés de sens à force d’être répétés, exactement comme les sérigraphies de Warhol vidaient Marilyn de son humanité pour n’en faire qu’une icône plate.

Les Scènes Clés : Une Esthétique Warholienne

La scène d’ouverture : Un montage frénétique de corps bronzés, bière coulant en slow motion, néons aveuglants. Korine filme le Spring Break comme Warhol aurait sérigraphié une fête — en multipliant les images jusqu’à ce qu’elles deviennent à la fois fascinantes et inquiétantes. Comme l’analyse un critique, « le film joue comme une chanson pop, avec des dialogues répétitifs et une cinematographie saturée de lumière. »

La répétition du braquage : La scène du hold-up est racontée trois fois avec des variations minimales. Filmée depuis la voiture (point de vue extérieur), elle nous parvient d’abord sous forme de rumeur, puis se précise progressivement. Cette structure en boucle fait écho aux travaux de Warhol sur les accidents de voiture (Death and Disaster series), où la répétition d’une image traumatique finit par l’anesthésier.

La scène « Britney Spears » : Moment iconique où Alien (James Franco) joue Everytime au piano pendant que les quatre filles, vêtues de bikinis roses et cagoulées, dansent avec des fusils d’assaut automatiques au ralenti. Korine explique avoir écouté cette chanson « deux ou trois cents fois » pendant l’écriture. Cette scène cristallise l’esthétique pop : mélange de beauté et de menace, de surface lisse et de violence sous-jacente.

« Spring break forever » : Le slogan-mantra qui traverse le film devient l’équivalent cinématographique des sérigraphies de Warhol. Plus il est répété, plus il se vide de sens, révélant le vide existentiel que tentent de combler ces personnages en quête permanente d’intensité.

Une Photographie « Éclairée par des Skittles »

Le directeur de la photographie Benoît Debie (collaborateur de Gaspar Noé) crée une palette colorée hallucinatoire. Korine voulait que le film ait l’air « éclairé par des Skittles » — référence aux bonbons multicolores qui évoque immédiatement la palette artificielle du pop art. Roses électriques, verts néon, oranges saturés : chaque plan ressemble à une sérigraphie Warhol en mouvement.

III. The Bling Ring : L’Obsession des Icônes

Sofia Coppola et la Société du Spectacle

En 2013, Sofia Coppola adapte un fait divers réel : entre 2008 et 2009, un groupe d’adolescents de Los Angeles a cambriolé les maisons de célébrités (Paris Hilton, Lindsay Lohan, Orlando Bloom) pour voler vêtements de luxe et accessoires de marque. The Bling Ring dissèque avec une précision clinique l’obsession contemporaine pour les icônes et les logos, prolongeant la critique warholienne de la culture de consommation.

Le film applique une approche quasi-ethnographique. Comme l’analyse Paste Magazine, « l’objectif de Coppola est plus clinique que compatissant » — elle observe sans juger, documentant une génération dont l’identité se construit entièrement à travers les objets de marque.

Les Scènes Pop : Nature Morte Consumériste

Les défilés d’objets volés : Après chaque cambriolage, les adolescents étalent leur butin comme des trophées. Robes Dior, sacs Chanel, chaussures Louboutin : ces plans rappellent les accumulations d’objets identiques chères au pop art. Coppola filme ces marchandises avec la même froideur que Warhol peignait ses boîtes de soupe — transformant le luxe en simple répétition mécanique.

Le cambriolage chez Audrina Patridge : Scène emblématique filmée en plan-séquence fixe depuis l’extérieur de la maison. Une analyse académique souligne comment Coppola « transforme le braquage en spectacle distant », nous forçant à observer ces adolescents comme des insectes dans un terrarium de verre, vitrine ultime de la société de consommation.

Paris Hilton chez Paris Hilton : Séquence surréaliste où Rebecca (Katie Chang) essaie les vêtements de Paris Hilton dans la chambre de cette dernière — un sanctuaire rose bonbon dédié à la propre image de la star. La maison de Hilton (filmée dans la vraie maison de la star) devient un musée pop art vivant : chaque pièce expose l’icône Paris Hilton sous différentes formes (photos, affiches, vêtements), créant une mise en abyme vertigineuse.

Les selfies et la documentation obsessionnelle : Les personnages photographient compulsivement leur butin et se prennent en selfie avec les objets volés. Ces images rappellent les portraits sérigraphiés de célébrités par Warhol, mais ici ce sont les voleurs eux-mêmes qui cherchent à devenir icônes en s’appropriant les attributs des stars.

L’Esthétique de la Surveillance

La cinématographie de Harris Savides et Christopher Blauvelt privilégie la distance et le cadrage large. Les gros plans sont réservés aux objets, pas aux visages — technique qui déshumanise les personnages pour mieux mettre en valeur les marchandises, inversant la hiérarchie traditionnelle entre humain et objet.

IV. L’Ère Numérique : Le Pop Art 2.0

Des Sérigraphies aux Filtres Instagram

Si Warhol utilisait la sérigraphie pour répéter et altérer mécaniquement les images, Instagram et TikTok accomplissent aujourd’hui la même fonction mais à une échelle que Warhol n’aurait jamais pu imaginer. Les filtres transforment chaque utilisateur en artiste pop de sa propre vie.

Les filtres comme nouvelle sérigraphie : Chaque selfie passé au filtre devient une variation colorée d’une même image source — exactement comme les Marilyn Monroe aux couleurs différentes de Warhol. Les applications proposent des palettes artificielles (néon, vintage, glitch) qui rejouent l’esthétique saturée du pop art.

La répétition algorithmique : Les plateformes sociales favorisent la duplication : reprendre une tendance, un mème, un son. Cette mécanique de répétition-variation est fondamentalement pop art. Un même concept (une danse, un format vidéo) se décline en milliers de variations, chacune légèrement différente mais essentiellement identique.

Le culte des logos : Si Warhol élevait les boîtes de soupe Campbell’s au rang d’œuvre d’art, Instagram et TikTok ont généralisé le processus. Les logos de marques (Nike, Supreme, Apple) deviennent des symboles identitaires, omniprésents dans les posts, stories et vidéos. Le logo n’est plus seulement un signe commercial — c’est un marqueur culturel.

Influenceurs : La Factory 2.0

La Factory de Warhol — cet atelier-studio new-yorkais où se croisaient artistes, célébrités et personnalités underground — trouve son équivalent contemporain dans l’économie des influenceurs. Les « content houses » (maisons partagées par plusieurs créateurs de contenu) fonctionnent exactement comme la Factory : espaces de production collective où se fabrique la célébrité, où les frontières entre art, commerce et vie privée s’effacent totalement.

La prophétie des « 15 minutes de célébrité » s’est réalisée, mais compressée : aujourd’hui, comme le note un analyste, nous aspirons plutôt à « 15 secondes de fame » — le temps d’une vidéo virale, d’un tweet qui buzz, d’un mème qui déferle.

Les Avatars : Icônes Personnalisées

Les avatars numériques (Bitmoji, Memoji, skins de jeux vidéo) poursuivent le projet warholien de transformer l’individu en icône reproductible et personnalisable. Chacun peut désormais créer sa propre version sérigraphiée, stylisée, « pop art » de lui-même — une forme d’autoportrait qui emprunte directement à l’esthétique de Warhol.

V. De Warhol à TikTok, la Prophétie RéaliséeSpring Breakers et The Bling Ring ne sont pas de simples films sur la jeunesse contemporaine — ce sont des manifestes pop art pour le XXIe siècle. Korine et Coppola comprennent intuitivement que nous vivons dans le monde prédit par Warhol : un monde où l’image prime sur la réalité, où la répétition vide le sens, où chacun aspire à devenir icône.

Ces films révèlent la face sombre de la démocratie culturelle promise par le pop art. Si tout peut devenir art, si chacun peut être célèbre, alors plus rien n’a de valeur distinctive. La répétition qui chez Warhol était une stratégie critique devient, dans nos vies numériques, une addiction : scroller sans fin, poster compulsivement, reproduire les mêmes gestes, filtres, poses.

Mais là où Warhol observait de loin, avec détachement, Korine et Coppola nous plongent dans la saturation colorée, nous immergent dans le bruit et la fureur de cette culture de l’image. Leurs personnages ne se contentent pas d’admirer les icônes — ils veulent les devenir, les posséder, les consommer physiquement.

Des boîtes Campbell’s aux stories Instagram, des sérigraphies Marilyn aux filtres TikTok, l’esthétique pop art a muté mais n’a jamais disparu. Elle s’est simplement démocratisée, infiltrant chaque smartphone, chaque écran, chaque instant de nos vies connectées. Warhol rêvait d’une célébrité universelle et éphémère. Nous y sommes : bienvenue dans la Factory globale, où chacun est à la fois producteur, consommateur et produit de sa propre image.

« I think everybody should like everybody. »
— Andy Warhol, 1963

Cette utopie warholienne — l’égalité par l’image, la célébrité pour tous — s’est réalisée. Mais elle a pris la forme d’une dystopie scintillante où, comme le montrent Spring Breakers et The Bling Ring, l’ivresse de la surface cache souvent le vide existentiel. Le pop art nous avait prévenus : quand tout devient icône, plus rien n’est sacré.

« L’Elixir de Dieu » : comment des religieuses transgressent la Prohibition

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Les éditions Bamboo publient « Spiritus Sancti », premier tome de L’Elixir de Dieu. Gihef et Christelle Galland y mettent en scène des religieuses audacieuses contraintes de fabriquer de l’alcool de contrebande en pleine Prohibition.

Des Incorruptibles (1987) à Miller’s Crossing (1990) en passant par Paper Moon (1973), la Prohibition a souvent constitué un cadre propice aux œuvres de fiction. En conjuguant différents éléments dramatiques, tant criminels (les bandes organisées et leurs rivalités) que psychologiques (l’attraction du pouvoir et de l’argent), elle permet d’explorer des enjeux moraux, interpersonnels et économico-politiques dans un contexte réaliste. Avec L’Elixir de Dieu et son premier tome intitulé « Spiritus Sancti », le scénariste Gihef et la dessinatrice Christelle Galland prennent le contre-pied de ces héros cupides, rendus au dernier degré de l’humanité, qui peuplent habituellement les récits axés sur la contrebande d’alcool durant la Prohibition.

Les auteurs ne s’en cachent pas, il y a un peu de Breaking Bad dans L’Elixir de Dieu. Modeste professeur de chimie mal payé, Walter White souffre d’un cancer à un stade avancé, raison pour laquelle il se lance dans la production de méthamphétamine, dans l’espoir de mettre sa famille à l’abri du besoin. Au fil des épisodes, le personnage campé par Bryan Cranston dans la série AMC développe des traits de caractère plus froids et cyniques, jusqu’à devenir un baron de la drogue respecté et redouté. Son cheminement illustre parfaitement comment un homme ordinaire peut évoluer et se transformer lorsqu’il est soumis à des circonstances extrêmes. « Spiritus Sancti » prend une tournure similaire, puisque les bonnes sœurs du couvent Saint-Patrick, soumises aux pressions combinées de leur banquier et de la pègre, vont exploiter une ancienne distillerie pour sauver leur monastère, en faisant fi des lois de la Prohibition – et de celles de Dieu.

Walter White n’était pas une page blanche sur laquelle le cancer aurait écrit ses partitions criminelles les plus enlevées. En un certain sens, cette maladie a plutôt agi en révélateur, faisant tomber une à une toutes les inhibitions d’un mégalomane qui s’ignorait. De la même manière, L’Elixir de Dieu ne se contente pas de mettre en vignettes des religieuses privées d’aspérités et au passé immaculé. Figure centrale du récit, Holly est par exemple introduite au cours d’une scène où elle dérobe une partie de l’argent de l’offrande. Récemment arrivée au couvent, elle s’est affranchie d’un passé tumultueux et a été adoptée par des bonnes sœurs moins lisses qu’attendu. Il y a d’abord la jalousie envers celle que l’on surnomme volontiers « Calamity Jane » : « Quand une rose pousse parmi les ronces, elle attire la convoitise. » Aussi, contrairement à d’autres, Holly n’a pas attendu une année entière avant de revêtir le voile blanc du noviciat…

Il y a ensuite l’émulation grisante de la contrebande d’alcool. Certes, improviser une distillerie clandestine dans le dos du père Matthew répondait avant tout à un besoin urgent de préserver le couvent, qui faisait l’objet de l’attention intéressée de l’industrie agro-alimentaire, tout en échappant aux griffes de la pègre. Mais les religieuses prennent goût à ces activités interdites ; elles se montrent même astucieuses et résilientes. Tandis qu’elles s’apprêtent à commettre un vol dans un champ de céréales, elles se dédouanent à bon compte : « Vous ne pensez tout de même pas que nous allons commettre un tel larcin sans une prière d’absolution préalable ? » Tout est là : l’ironie, l’improbable mélange des genres, les ressorts dramatiques de personnages complexes et improbables. Ces derniers comptent d’ailleurs parmi eux le père Matthew, curé le jour, suprémaciste du KKK et adepte du libertinage le soir.

Gihef et Christelle Galland s’appuient sur une trame narrative dont les potentialités paraissent infinies. Le Massachusetts de 1929, un couvent menacé d’expropriation, un bootlegger de Boston, une distillerie sise dans un temple du seigneur en pleine Prohibition… Ils y ajoutent suffisamment d’enjeux secondaires – du lynchage des Noirs au lesbianisme en passant par la fascination exercée par l’Europe – pour densifier le récit et apporter plus de chair aux différents personnages. Après les paris sportifs sur le baseball et la fabrication d’alcool de contrebande, on attend avec impatience de savoir ce que nous réservent ces religieuses pas tout à fait comme les autres…

L’Elixir de Dieu : Spiritus Sancti, Gihef et Christelle Galland
Bamboo, février 2023, 64 pages

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« Madones et Putains » : conditions féminines

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Les éditions Dupuis publient dans leur collection « Aire Libre » Madones et Putains, de Nine Antico. En prenant appui sur trois femmes aux trajectoires tragiques, l’autrice et dessinatrice française entend radiographier l’Italie du XXe siècle.

Agata, Lucia et Rosalia sont des témoins sacrificiels. À chacune son époque, son milieu social, ses problèmes. Mais toutes ont en commun une existence en butte à une Italie conservatrice, faisant peu de cas des femmes, surtout lorsqu’elles apparaissent trop libres. En trois nouvelles de grande sensibilité, Nine Antico alterne les cadres, d’un sanatorium insulaire aux catacombes napolitains en passant par les chantiers abandonnés d’une Sicile gangrénée par la pègre. L’autrice portraiture des femmes mises au ban de la société transalpine, chacune à leur façon, mais toujours pour des raisons absurdes ou fallacieuses.

Agata paie son tribut au péché contre les mœurs. C’est uniquement parce que sa mère a été assassinée par son amant qu’elle a été contrainte de rejoindre un sanatorium sis sur une île retirée, à l’abri d’un volcan. À une première forme d’injustice (le meurtre passionnel d’une femme) s’en ajoute aussitôt un second (la soustraction de sa fille de la bonne société italienne). Nine Antico aurait pu en rester là, mais elle précise en sus que le Code pénal accorde volontiers des circonstances atténuantes aux hommes coupables de crimes d’honneur. Lucia est elle aussi exposée à une double peine : prisonnière durant la Seconde guerre mondiale d’une ville napolitaine assiégée, elle se voit indûment associée à un crime perpétré par un combattant allemand. Rosalia cherche quant à elle à venger son père et son frère, tombés sous les coups de la mafia sicilienne. Elle apporte une assistance précieuse à des juges (Falcone, Borsellino) qui feront les frais de leur obstination judiciaire.

Madones et Putains tient en trois lignes directrices : des femmes affligées, des hommes infligeant et une Italie affligeante. Cette dernière est religieuse et rétrograde, moralement duale, industriellement en retard, fondamentalement minée par une pègre qui verra dans la victoire des Alliés les conditions idéales d’une résurrection inespérée. Nine Antico narre ainsi à quel point un homicide frappant une femme volage peut être traité avec légèreté par les tribunaux. Elle nous immerge dans des souterrains napolitains où les GI’s constituent à la fois une proie (on les saoule pour les dépouiller) et le vecteur d’une prostitution à grande échelle (une femme sur trois vendait alors son corps pour satisfaire aux besoins basiques à une époque où elles manquaient de tout). Elle revient enfin sur les centaines de chantiers faramineux laissés en jachère suite aux collusions entre les milieux économiques, politiques et mafieux.

Engagé, l’album se leste aussi de poésie et de sophistications. Il y a d’abord les miroirs tendus entre ces trois femmes-récits et les Saintes portant leur nom, elles aussi éminemment sacrificielles. Il y a, on l’a dit, ces « hommes infligeant », qu’il s’agisse de l’opprobre, la violence, le meurtre, la corruption ou la vengeance. Des bourreaux qui s’ignorent et auxquels Lucia cherche à plaire (au point de jalouser son amie Concetta) tout en les maugréant et en leur portant préjudice. On trouve enfin, tapissant les différentes nouvelles, des critiques adressées à la haute société italienne (et ses momifications hors de prix), à la guerre (et ses victimes collatérales, ses marchés noirs ou ses maladies vénériennes) ou au libéralisme (et ses porosités avec le crime organisé). Étrangement, la femme en ressort plus forte que vulnérable. L’Italie, de son côté, est expurgée de ses visions idylliques et se présente sous son jour le moins avenant. Dans une très large mesure, Nine Antico a organisé l’élévation de l’une dans l’adversité face aux défaillances de l’autre, toujours motivées par des raisons déshonorantes (et masculines).

Madones et Putains, Nine Antico
Dupuis, janvier 2023, 144 pages

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« L’Ami » : celui qui vous veut du bien

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La collection « Les Ondes Marcinelle » des éditions Dupuis accueille un récit initiatique en noir et blanc, sombre et puissant, intitulé L’Ami et signé par Lola Halifa-Legrand et Yann Le Bec.

Tomi est un adolescent tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Issu d’une famille monoparentale modeste, il partage sa vie avec une mère un peu trop protectrice à son goût. Comme la plupart de ses pairs, il s’éveille à la sexualité en naviguant sur des sites pornographiques, tout en fantasmant sur les filles de son lycée. Lola Halifa-Legrand et Yann Le Bec posent sur lui un regard d’entomologiste, fasciné et dénué de jugement. L’Ami donne d’ailleurs à voir une existence sur laquelle le jeune protagoniste n’a pratiquement aucune prise.

Bientôt flanqué de Feliks, plus extraverti et téméraire que lui, Tomi va se trouver impliqué dans toute une série d’événements qu’il n’a ni préparés ni même imaginés. Le récit prend alors un tour initiatique : Tomi radicalise ses positions vis-à-vis de sa mère, multiplie les expériences interdites (et parfois irréversibles), s’éveille avec maladresse au flirt amoureux… On retrouve le noir profond et le trait caractéristique de Yann Le Bec dans L’Ami. Le titre de ce roman graphique est d’ailleurs symptomatique en ce sens qu’il suppose un conditionnement du personnage principal à l’autre, un Feliks qui en révèle les fêlures et le tempérament grégaire.

Chronique sur l’adolescence, ses pérégrinations et ses transitions douloureuses, L’Ami traduit une réalité générationnelle de manière brute, un peu à l’image de ce qu’a réalisé il y a quelques mois Camille Poulie avec Bunker, dans la même collection. Le scooter, le rap, la montagne de déchets y constituent des éléments incontournables, mêlés à des motifs plus classiques, tels que la barque (Mud, La Nuit du chasseur…) ou la cabane perchée sur un arbre (Les Simpson, Tom Sawyer…). Naturellement, l’école et ses groupes sociaux, de même que la parentalité à l’ère de Tinder et de l’incommunicabilité, complètent l’horizon narratif de ce puissant one-shot.

D’une certaine gravité, L’Ami verbalise avec talent les impulsions adolescentes et cette volonté mi-consciente de braver les interdits. Tomi n’est rien d’autre que l’émanation d’une jeunesse en rupture consommée (mais relative) avec ses parents, peinant à trouver sa place, se réalisant en grande partie à travers les autres et leur regard. Il est aussi question dans cet album d’ambiguïté sexuelle, de violence et de projections mentales. Ces dernières transparaissent de différentes façons, à travers le dessin, les paroles irrévérencieuses d’un morceau de rap, les outrances de vidéos pornographiques… Autant d’agréments qui permettent aux auteurs de traduire un certain état d’esprit et les turbulences de l’adolescence.

L’Ami, Lola Halifa-Legrand et Yann Le Bec
Dupuis, février 2023, 256 pages

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« Retour sur terre » : clap de fin

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Les éditions Dupuis publient le dernier tome de la série Olive. « Retour sur terre » réunit enfin Olive et le cosmonaute qui hante ses songes, Lenny.

Dans les dernières pages de « Retour sur terre », Olive et Charlie sont menacées d’être séparées. Cela pourrait être anodin dans d’autres circonstances, mais tout le récit de Véro Cazot et Lucy Mazel a reposé sur cet éveil commun, sur une amitié qui, chemin faisant, a permis à Olive de sortir de son ornière et de trouver les ressources nécessaires à la mission qui lui incombait : secourir le cosmonaute Lenny, laissé pour mort, avec lequel elle entretient un lien télépathique mystérieux.

Sur Lenny, justement, les informations ont été parcellaires, distillées au compte-gouttes. L’ouverture spectaculaire de ce quatrième et dernier tome vient à cet égard satisfaire à toutes les attentes. On y découvre les événements tragiques ayant présidé à la disparition de Lenny. Échoué en Sibérie après une mission spatiale périlleuse, il traverse le Baïkal gelé, affronte le froid glacial et l’hostilité de la faune locale et finit par se réfugier dans une grotte, complètement démuni. Toute cette séquence est superbement dessinée (et éclairée). Le thème de la survie face aux éléments et à la solitude la rapproche de The Revenant ou All is Lost.

Pour sauver celui qui assaille ses rêves, Olive doit se dépasser. Cela passe par un voyage en Sibérie, le vol d’un scooter et une épopée enneigée sur laquelle personne n’aurait parié un sou quelques mois plus tôt. Toute la chair humaine de la série repose sur sa jeune héroïne, qui parvient à s’affranchir des obstacles, notamment psychologiques, pour se réaliser et s’ouvrir aux autres (métaphoriquement, ses liens avec Lenny pourraient d’ailleurs constituer le signe avant-coureur de cette ouverture).

Graphiquement, Lucy Mazel parvient une nouvelle fois à émerveiller et émouvoir. Les pleines pages sont splendides et on conserve la poésie et les couleurs chatoyantes qui ont caractérisé Olive depuis le premier tome. Le lac Baïkal et ses environs, tout comme l’espace des premières vignettes, constituent évidemment des cadres propices à la contemplation, que l’illustratrice s’approprie en clerc.

Non seulement la série a su renouveler son intérêt tout au long des quatre albums qui la composent, mais elle s’est même bonifiée – et densifiée – au cours du temps. Les retardataires savent désormais ce qu’il leur reste à faire.

Olive : Retour sur terre, Véro Cazot et Lucy Mazel
Dupuis, février 2023, 56 pages

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3.5