Tár : Le crépuscule de l’empire

La grandeur n’a pas à être contrainte par la politesse. En l’occurrence, Tár ne se soucie guère de montrer patte blanche au grand-public. Le seul devoir que s’impose et dont s’acquitte le nouveau film de Todd Field réside dans la fascination exercée par le personnage de Cate Blanchett. Un véritable monstre (dans tous les sens du terme) de grand-écran, lancé dans un jeu de regard de 3 heures avec le spectateur.

Monarchie absolue

On ne peut pas plaire à tout le monde. Todd Field a dû se le répéter plusieurs fois depuis Little Children, son précédent film et échec public qui l’a éloigné des plateaux pendant 15 ans. 15 ans à écrire des scénarios qui terminent au bas de la PAL des producteurs. Ironie du sort, ça doit être l’un des plus invendables qui signe son retour sur les plateaux.

Tár, Lydia de son prénom, est jouée par Cate Blanchett. Cheffe d’orchestre de profession, maestro mondialement reconnue et réputée de vocation, et dictatrice à voix basse de son univers. Plus qu’une star, une véritable cathédrale devant laquelle s’agenouillent les profanes et les professionnels. Bref, Tár est intouchable. Du moins jusqu’à ce que l’éclosion d’un scandale ne ramène l’icône au principe de réalité.

C’est peu de le dire, Tár n’a rien d’une sinécure. 10 minutes de film, une courte introduction qui esquisse son ésotérisme cinématographique, et le personnage interviewé dans le cadre d’une masterclass. Le médiateur essaie vaguement de donner le tempo, mais le combat est perdu d’avance. Tár s’empare de la parole pour ne (presque) plus la rendre pendant au moins 10 PUTAIN DE MINUTES.

Entre filmer la parole et mettre en scène la parole, il y a une limite que Field piétine allègrement avec un pogo de cinéma. On ne comprend pas tout, parfois si peu, de ce qui passe par la bouche de la maestro en démonstration de puissance devant un public silencieusement transi. Pourtant, on ne peut détacher les yeux de l’écran, on boit ses paroles sans regarder l’étiquette . « Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, les types de 60 kilos les écoutent ». Cate Blanchett est loin de chatouiller le quintal, mais la grande Toile nous transforme en nain écrasé par les dimensions de son animal totem. Elle fait parler ses mains pour orchestrer ses mots comme si elle était en représentation. En fait, elle EST en représentation, et elle n’est même que ça. Ce que Brett Easton Ellis appelle l’Empire dans White, dans toute l’arrogance de sa supériorité culturelle et intellectuelle. Il faut la voir humilier sans ménagement, lors d’un cours à Julliard, un élève dont la rhétorique woke n’est tout simplement pas armée pour résister aux scuds verbaux de la grande prêtresse.

Seule avec du monde autour

C’est la problématique contemporaine : les gens de pouvoir ne peuvent plus vivre selon leurs propres règles. Ils sont désormais déférés devant la loi des mortels, et ce qui paraissait normal et acceptable ne l’est plus.

Imbue de sa propre grandeur sans sentir les effets de l’ivresse, Lydia Tár vit sur le piédestal sur lequel l’a mené son talent, et pas mal de calculs. Fielding filme sa créature en vertical, au sein de cadres immenses dans lesquels elle centrifuge tous les regards. « All eyez on me » disait 2Pac.  Mais Lydia Tár n’est pas dans l’échange, elle est plutôt dans la distribution des évidences. L’important n’est pas ce qu’elle dit, mais la façon dont elle le dit : comme un dictateur qui s’impose à notre consentement abreuvé de ses paroles et sa musique d’évangile. Elle parle, les autres exécutent. Et comme tous les tyrans, elle se nourrit tellement du regard de ses dévots qu’elle ne voit pas venir les forces qui attendent sa chute.

Il y a deux régimes de récit dans Tár, qui concernent le même enjeu. Le premier concerne la structure à proprement dit. Sur ce plan, Todd Field retire constamment le romanesque sous les pieds de sa durée de quasiment trois heures. D’abord en allongeant ses scènes au-delà du raisonnable, comme si les dimensions du personnage écrasaient la notion même d’efficacité, puis en lui retirant la maîtrise des horloges. Dépossédée du contrôle de son espace-temps, Tár se retrouve aimantée à petits pas vers le vide. Le réalisateur-scénariste va jusqu’à retirer la cause de l’effet au sein d’ellipses quasiment suicidaires, mais qui enferment un peu plus le spectateur dans le labyrinthe mental de son anti-héroïne.

La fin de leur monde

Le deuxième type de récit nous renvoie à notre façon même de regarder l’image. Car Tár est épiée. Telle une forteresse assiégée, son domaine est pris d’assaut. Elle ne le sait pas, même si le spectateur s’en doute, et pour cause : c’est lui qui regarde à travers la porte. Ça commence dès la première image, quand elle est filmée à son insu par un smartphone et commentée en direct par les réseaux sociaux. Puis un presque-regard caméra, un autre, un son non-identifié qui murmure les premiers signes de déséquilibre à l’oreille interne de Blanchett. Bruits parasites qui se multiplient, s’amplifient, se réincarnent.

Jusqu’à ce que le brouhaha du monde autour ne perce sa bulle pour de bon. La déréalisation du quotidien chère à Roman Polanski se conjugue au gigantisme de Stanley Kubrick : the bigger the movie is, the harder she falls. L’horizontalité des social justice warriors et des réseaux sociaux (les « robots » comme elle les appelle) avale le territoire de sa verticalité. C’est l’histoire d’une icône qui tombe de son royaume pour redescendre sur Terre. Nous devenons, en tant que spectateur, les entrepreneurs de la chute d’une montagne. Jusque dans un dernier plan qui pousse l’allégorie à son paroxysme, avec des millenials en cosplay et en territoire conquis qui observent leur prise de guerre jouer LEUR partition.

Au fond, Tár est un péplum par métonymie, à l’instar de Mad Max: Fury Road, et raconte la grande histoire d’une structure de pouvoir qui s’éteint. Il n’y a que le cinéma dans un ordre de grandeur qui dépasse le commun des mortels pour pousser à ce point l’analogie hors du domaine de la représentation. Comme son personnage, Tár a l’immensité des films qui épèlent la grandeur du médium en sons et en images au détriment des attentes du spectateur. Et Cate Blanchett, celle des actrices qui viennent de poser une barre beaucoup trop haute pour tous ceux et celles qui ne sont pas elle. Qu’on se le dise : si Tár regarde le monde en contre-plongée, c’est aussi et beaucoup grâce à elle.

Bande-annonce, fiche technique et synopsis du film Tár

Réalisateur(s) : Todd Field
Scénariste(s) : Todd Field
Avec : Cate Blanchett, Noémie Merlant, Nina Hoss, Sophie Kauer, Mark Strong, Alec Baldwin…
Distributeur : Universal Pictures International France
Genre : Drame
Pays : Etats-Unis
Durée : 2h38
Date de sortie : 25 janvier 2023

Synopsis : Au sommet de la gloire, une cheffe d’orchestre voit sa carrière vaciller suite à des révélations sur des actes répréhensibles qu’elle a commis.

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Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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