Critique du film « Le Jour le plus long »

Pas moins de quatre réalisateurs et une pléiade de stars se sont rassemblés pour donner vie à ce monument du film de guerre qui demeure encore aujourd’hui un classique indépassable. Le déroulé de l’opération Overlord y est raconté avec minutie, précision et grand spectacle à l’ancienne.

Un projet titanesque qui fit date

Lorsque, le 22 avril 1942, le maréchal Erwin Rommel déclare, à l’occasion de sa tournée d’inspection des fortifications allemandes en Normandie, que « pour les Alliés, comme pour l’Allemagne, ce sera le jour le plus long », il ne se doute pas qu’il inspirera le titre d’un gigantesque film de guerre qui sortirait vingt ans plus tard. Au départ, l’histoire est un livre écrit par l’américain Cornélius Ryan et basé sur les interviews croisées de différents vétérans de toutes les nationalités. C’est le 23 mars 1963 que le producteur français Raoul Lévy achète les droits du livre et s’associe à Associated British Picture Corporation en engageant le réalisateur Michael Anderson (L’Âge de cristal). Ryan fut également engagé pour écrire le scénario. Lévy espérait commencer la production en mars 1961 mais l’ABPC ne put réunir les six millions de dollars de budget nécessaire et le projet fut récupéré pour 175 000 dollars par Darryl F. Zanuck, alors dirigeant de la 20th Century Fox. Zanuck engagea son éditeur et ami Elmo Williams pour réécrire le script en collaboration avec Ryan qui entra très vite en conflit avec le producteur. D’autres plumes de renom, représentant les différentes nationalités concernées, furent également embauchées : James Jones pour les américains, Romain Gary pour les français, Noel Coward pour les britanniques et Erich Maria Remarque pour les allemands.

La production put débloquer un budget de dix millions de dollars (90 millions de dollars actuels) et engagea plus de sept cents soldats américains et britanniques comme figurants. D’emblée, le projet s’annonçait colossal. Signalons que plusieurs centaines de soldats figurants furent rappelés à l’occasion de la crise de Berlin en août-novembre 1961, d’où le recours plus important aux soldats britanniques. Le film fut tourné entre mai 1961 et juin 1962 dans les Hauts de Seine (aux fameux studios de Boulogne), en Corse, dans le Calvados, l’Oise, la Manche, en Charente maritime et dans les Yvelines. Une fois n’est pas coutume, il sortit en France le 25 septembre 1962 avant de faire de même aux États-Unis le 23 octobre de la même année. Il fut un énorme succès commercial, engrangeant cinquante millions de dollars de recette, et obtint une reconnaissance critique en étant nominé pour trois Oscars et en remportant deux (pour la photo et les effets spéciaux) ainsi qu’un Golden Globe.

Au fil des ans, il devint rapidement un classique de l’Histoire du cinéma, un monument du film de guerre et un film référence à l’instar de Ben-Hur pour le péplum ou La Horde sauvage pour le western. Ce que l’on retient généralement du Jour le plus long, c’est son aspect monumental, colossal, de par les énormes moyens déployés à cette occasion (de fait, ce sera le film en noir et blanc le plus cher du cinéma jusqu’à La Liste de Schindler en 1993). Cet aspect consacra le métrage comme un symbole du cinéma-spectacle américain, surpassant toujours ses rivaux européens les plus ambitieux, et ce bien avant l’apparition des premiers blockbusters des années 1970. Mais le film est plus que cela. Film de guerre, il est avant tout un film historique à plusieurs niveaux.

Un film historique à tous les niveaux 

Sorti à peine dix-huit ans après les évènements, le film relate alors des souvenirs encore frais de beaucoup de protagonistes toujours en vie. Du reste, nombre des acteurs, principaux comme secondaires, ont réellement participé au débarquement : Richard Burton, Richard Todd, Bernard Fox et Kenneth More pour les britanniques, Henry Fonda, Robert Ryan, Robert Ryan et Tom Tryon pour les américains, Gert Frobe, Hans Christian Blech, Wolfgang Preiss et Wolfgang Butner pour les allemands. Le mimétisme des acteurs par rapport à leur rôle respectif fut d’autant plus renforcé qu’ils interprétèrent, pour plusieurs d’entre eux, des personnages qu’ils avaient réellement côtoyé, à l’instar de Richard Todd qui incarna le commandant de l’unité dans laquelle il avait réellement servi durant le débarquement. Si l’on ajoute le parcours des différents auteurs du scénario, on peut avoir l’impression d’assister à une réunion d’anciens combattants. S’en dégage une impression assez saisissante de rôles de composition. Mais le réalisme du film ne s’arrête pas là. Ce dernier adopte en effet un ton très immersif, presque documentaire, dans son suivi des évènements ainsi qu’une absence de dramatisation. Zanuck l’avait d’emblée annoncé : « Je veux que tout mon film soit une véritable reconstitution. » Et, de ce fait, un grand soin à été apporté à cette restitution des faits, que ce soit au niveau du matériel, des costumes, du castings, des situations décrites. Bien sûr, ce soin n’évite pas quelques erreurs et anachronismes inhérents au genre (notamment les scènes concernant le parachutiste John Steele, assez différentes des faits réels et qui donnèrent d’ailleurs lieu à quelques controverses historiques) ainsi que quelques détails ne collant pas (la différence d’âge entre John Wayne et son personnage à l’époque du débarquement). Néanmoins, il est impossible de nier l’effort prodigieux et le soin apporté à la reconstitution des faits.

Un autre aspect important du métrage est son côté film-choral. Son casting est sans conteste l’un des plus prestigieux de l’époque et sans doute le plus important pour un film de guerre (à égalité avec Un pont trop loin de Richard Attenborough et sorti quinze ans plus tard). Il est aussi un des plus internationaux, comptant des acteurs américains, britanniques, canadiens, australiens, français et allemands. Un cosmopolitisme qui se retrouve également à la réalisation avec des réalisateurs américain, britannique et austro-allemand. A cet égard, on peut remarquer que, même si la bataille est essentiellement vue du point de vue allié qui reste privilégié, il ne néglige pour autant pas complètement celui des allemands, permettant une vue d’ensemble plus complète des évènements et donnant plus de réalisme au film, tout en évitant le manichéisme. Même si l’antagoniste est clairement défini, il ne s’agit pas ici de juger, mais de présenter un évènement militaire majeur de la manière la plus objective possible.

Il est vrai que le film a été produit durant une époque où la Seconde Guerre mondiale était essentiellement abordée du point de vue stratégique et militaire, et bien avant que le cinéma ne s’intéresse à la Shoah et aux exactions du nazisme, exposant ainsi un autre aspect du conflit. Il était donc d’avantage possible d’exposer ce point de vue, d’autant plus au vu du contexte géopolitique de l’époque (Guerre froide, réconciliation franco-allemande) et des mentalités ambiantes plus enclines à l’oubli des horreurs spécifiques du conflit. Le film nous renseigne donc beaucoup sur la conception de l’évènement abordée lors de sa sortie. Un évènement raconté par des gens qui, chacun à leur niveau, l’avaient vécu. Une sorte de témoignage.

Le film peut donc être vu comme un témoignage direct des évènements, même s’il ne se réduit pas à cela. De par son aspect spectaculaire et la minutie de sa reconstitution, il est aussi un formidable film de guerre et d’action, enchaînant les moreaux de bravoure et les scènes marquantes (dont certaines devenues cultes à l’instar de celle où un soldat américain se fait tuer après avoir été dupé sur son signal sonore par un soldat allemand). Le film est d’ailleurs aussi soigné dans sa représentation des personnages et des scènes intimistes que dans le déroulé des affrontements titanesques. C’est donc également un formidable divertissement haletant et spectaculaire, excellemment interprété et relaté avec un souci prononcé du détail. Un pur film-spectacle couplé à une page d’Histoire, très représentatif de son époque propice aux grandes fresques épiques comme Docteur Jivago et Lawrence d’Arabie.

Bande-annonce et fiche technique du film Le Jour le plus long

Titre original « The Longest Day »
Réalisateurs : Daryl F Zanuck, Andrew Marton, Ken Annakin, Bernard Wiki.
Acteurs : Henry Fonda, Robert Mitchum, John Wayne, Robert Ryan, Mel Ferrer, Rod Steiger, Sean Connery, Bernard Fox, Bourvil, Jean-Louis Barrault, Arletty, Gert Frobbe, Curd Jurgens
Scénario : Cornelius Ryan, d’après son propre livre éponyme (1959)
Producteurs : Darryl F. Zanuck
Scénaristes : James Jones, Cornelius Ryan, Romain Gary, Jack Seddon
Compositeur : Maurice Jarre
Photographie : Jean Bourgoin et Walter Wottitz
récompenses :
• Oscar de la meilleure photographie en noir et blanc
• Oscar des meilleurs effets spéciaux

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Notre salut : Un grand film sur un petit homme, carte sur table

Avec Notre salut, Emmanuelle Marre montre que le cinéma a encore une vie à mener : sérieuse et fiévreuse. D’une manière proche de Peter Watkins, Marre réinvente la manière de filmer l’intime en acte politique, de faire du cinéma un geste terriblement libre.

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.