Tatoueuses, de Naomi Clément : le nouveau visage du tatouage

La journaliste indépendante Naomi Clément, spécialisée dans la musique, a choisi de s’intéresser au tatouage pour ce livre publié par Leduc. Tatoueuses, avec son sous-titre : Ces femmes qui font bouger les lignes du tattoo en France, est un ouvrage à mettre entre les mains de tous ceux qui sont ravis de voir le tatouage évoluer. Naomi Clément nous permet de découvrir le nouveau visage du tatouage, à travers une multitude de traits féminins ou androgynes, et souvent à peau foncée. Un titre qui fait du bien pour dépoussiérer un univers dont l’histoire est marquée par le machisme, le sexisme et le racisme, au détriment d’un art ancestral.

Les parti-pris de Naomi Clément à saluer : 

Dès les premières pages, la journaliste annonce la couleur : donner la parole aux mains et aux esprits qui font le tatouage aujourd’hui, avec la particularité que ces mains et ces esprits appartiennent à des femmes, et si possible des femmes de couleur, et ce comme un pied de nez à l’histoire du tatouage moderne.
Car il faut dire tout haut cette vérité du tatouage qui dérange : à savoir que cet univers a malheureusement longtemps été gangrené par un rejet des femmes et des personnes de couleur. Ce phénomène a d’ailleurs souvent entraîné une méconnaissance des peaux sombres, avec par exemple cette légende que les peaux foncées doivent être tatouées plus profondément, le résultat étant des tatouages ratés, diffusés ou en relief, car encrés dans la mauvaise couche de la peau…

Naomi Clément ne prend pas de pincettes et cela fait du bien : elle met en avant des tatoueuses qui vont à contre-courant de ces clichés nauséabonds et révolus. Ces interviews sont l’occasion pour ces femmes (et personnes non binaires) de raconter le sexisme qu’elles ont rencontré, le racisme pour certaines, adressé directement à elles ou à leurs clients, comme lorsque Laura Satana nous raconte qu’à ses débuts, encore apprentie, on lui fait tatouer les clients noirs pour se débarrasser d’eux… Ce que l’artiste déplore.
Laura Satana est caucasienne et elle a pourtant été témoin de ce racisme. D’autres tatoueuses, plus jeunes, ont aussi leurs mauvais souvenirs à raconter. À noter que le racisme dans le tatouage, en plus d’être illégal, est aussi illogique d’un point de vue historique, quand on sait que cette forme d’art corporel était pratiquée, dès la Préhistoire, par des peuples de toutes couleurs, et que le mot nous vient du polynésien « tatau » (marquer). En dépit du sexisme et du racisme, toutes ces artistes ont réussi à émerger et à voir leur talent reconnu, malgré de plus grandes difficultés, c’est cela que ce livre célèbre.

Des témoignages dans lesquels on se reconnait, une grande humanité :

Dans chacun de ces témoignages, le lecteur sera touché par la franchise de ces artistes qui racontent la difficulté de leur parcours et leur acharnement malgré un sentiment d’injustice. Ces cheminements, tous différents, sont finalement très surprenants, car malgré leur singularité, ils nous rappellent parfois le nôtre. Des mots de ces tatoueurs.ses, habilement questionnée.e.s par la journaliste, émergent aussi une grande humanité, une volonté de partage et de créativité qui nous fait comprendre ce succès mérité.
Le tatouage n’est pas un emploi alimentaire, ou un emploi facile, qu’on choisit car un ami tatoueur peut nous former, et qu’on va ensuite exercer pour l’argent, et sans amabilité, comme c’est malheureusement le cas dans bien des salons. C’est un métier d’artiste, que l’on fait par passion et par créativité.
Naomi Clément a interrogé les bonnes personnes, des artistes sincères, qui donnent envie de pousser la porte du salon qu’elle possède ou de celui où i.elles exercent. En effet, un des problèmes du tatouage est aussi sa mauvaise réputation, notamment en termes d’accueil : cette impression que ces lieux ne sont réservés qu’à une contre-culture, que certaines personnes, traditionnelles ou trop âgées, n’y sont pas les bienvenues. Ce livre, en interviewant ces personnes ouvertes et créatives, tord le cou à cette mauvaise image, pour redynamiser l’univers du tattoo.

Le tatouage, une technique ? Un art ! 

Avec ces portraits des tatoueuses « aînées », celles qui ont ouvert la voie aux jeunes, et avec ceux de ces nouveaux visages, Naomi Clément nous donne de l’espoir. Le tatouage évolue et se débarrasse de cette sale image qui lui colle à la peau : un milieu sexiste, raciste, mal aimable, imbu de lui-même… Non, le tatouage, c’est aujourd’hui Laura Satana, Dodie, Blum, Alexia Yumcha, Léa Nahon, l’Andro Gynette, etc.
Des femmes, des personnes non binaires, qui sortent de cet archétype du tatoueur qui ne peut exercer que s’il est de sexe masculin, blanc et bourru (pour ne pas dire malpoli), indépendamment de son talent et son expertise. Pour autant, Naomi Clément ne dit pas que les hommes blancs ne peuvent pas être tatoueurs : ces artistes n’ont pas à souffrir d’une mauvaise réputation qui leur est plaquée dessus à cause de préjugés récupérés de l’histoire du tatouage. La journaliste salue simplement le fait que la profession soit à présent aujourd’hui également ouverte à des profils jusqu’alors rejetés : les femmes, les personnes de couleur, etc. et surtout l’existence d’un tatouage bienveillant, à l’écoute des envies de son client, quand bien même celles-ci sont en dehors de la sphère traditionnelle du tattoo (le punk, le rock, la rébellion). Malgré un copinage encore malheureusement bien présent, l’accès à un poste de travail de tatoueur est aussi dorénavant le résultat direct de compétences en dessin, en technique et d’une ouverture à l’autre, pour les interactions avec le client.

Le lecteur remarquera aussi que tout au long de ces conversations, le sacro-saint apprentissage en salon (sorte d’esclavage moderne : de longs mois d’observation et de ménage non rémunérés, une aberration dans le paysage de la formation classique) est aussi mis en charpie par certaines de ces femmes qui se sont formées seules, lassées qu’on leur ferme la porte, et qui sont devenues des tatoueuses magistrales.

Le tatouage, nous dit Naomi Clément en substance, est un art qui ne tolèrera plus les préjugés. C’est un processus créatif au même titre que la peinture, chaque artiste interviewée ayant sa démarche : des tatouages talismans, d’autres symboliques, ou pour servir d’armure… Un très beau recueil d’interviews qui anéantira le syndrome de l’imposteur de bien des tatoueuses ou aspirantes tatoueuses, notamment issues de minorités sexuelles ou ethniques. 

Tatoueuses, Ces femmes qui font bouger les lignes du tattoo en France, Naomi Clément, préface d’Agathe Rousselle 
Leduc, octobre 2022, 160 pages

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Sarah Anthony
Sarah Anthonyhttps://www.lemagducine.fr
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