Chien 51, zone 3 de Magnapole

Petite surprise, avec ce roman, Laurent Gaudé aborde le domaine de la science-fiction, en le combinant avec une trame policière. Bien entendu, il le fait à sa manière, qui risque de dérouter, voire même décevoir les amateurs purs et durs du genre SF. Ce qui ne veut pas dire que le livre soit à rejeter, car l’écrivain inscrit ce roman dans l’ensemble de son œuvre, dont l’influence principale me semble être la tragédie classique.

Grec d’origine, Zem Sparak a fui son pays (auquel il était attaché), au moment de son passage sous contrôle de la firme GoldTex (premier d’une série de rachats du même ordre, pour contrer l’émergence du rival Molochfirst), environ 10-15 avant le présent narratif. Il habite désormais Magnapole et s’active comme « chien » policier dans la zone 3. Avec ses racines, Zem a perdu l’essentiel de ses illusions et il s’est engagé comme policier surtout par dépit. En effet, son statut d’immigré sans ressources particulières ne lui laissait que peu de choix, bien que la condition de policier en zone 3 ne soit guère reluisante puisqu’on le considère comme un « chien » policier (alors qu’on ne sortira jamais de la ville, une des seules occasions d’évoquer la faune ou la flore, donc la nature, se signale par une connotation négative…).

L’organisation par zones

Magnapole semble une mégapole organisée de manière assez concentrique, avec en son centre la zone 1 réservée aux ultra-privilégiés (en gros les dirigeants), puis la zone 2 autour avec une classe légèrement inférieure et la zone 3 encore autour avec la masse des habitants sans trop de ressources. Au sein de cette zone 3, Zem habite dans le quartier RedQ. Particularité notable, un dôme recouvre la ville pour la protéger des intempéries redoutables qui s’abattent de temps en temps, quasiment sans prévenir et faisant de gros dégâts. Or, ce dôme ne couvre et protège que les zones 1 et 2.

Ouverture d’une enquête

Le cadavre d’un homme est trouvé dans un terrain vague de la zone 3. Appelé sur les lieux, Zem constate que l’homme a été assassiné et qu’il présente une grande ouverture sur le ventre, le long du sternum. L’autopsie révèle que le corps porte des traces montrant que quelqu’un (l’assassin ?) a pratiqué cette ouverture pour faire des prélèvements : des implants Eternytox réservés à une élite (ainsi qu’aux rares gagnants d’une loterie). Issus de la technologie de pointe, ces implants permettent non d’accéder à l’éternité comme le nom le suggérerait, mais de se protéger efficacement contre nombre d’affections embêtantes et donc d’arriver à un âge avancé sans soucis physiques particuliers. La victime identifiée, Zem dispose donc d’un mobile pour le crime. Reste à savoir pourquoi on l’a trouvé là, alors que l’homme vivait en zone 2 !

Enquête en zone 2

Pour mener à bien cette enquête, Zem se trouve « verrouillé » sans préavis. Concrètement, cela veut dire qu’il n’a pas le choix, il se trouve affecté à cette enquête un peu particulière qui va l’amener à vadrouiller en zone 2. Pour y aller, il passe par un checkpoint qui confirme ce qu’on sentait : il n’existe pas de libre circulation entre les différentes zones de Magnapole. Autre particularité de l’enquête, Zem devra collaborer avec Salia Malberg, flic de la zone 2 qui, d’emblée, tente de faire valoir sa supériorité. Mais Zem ne se laisse pas faire, ce qui promet une savoureuse confrontation de caractères qui met au passage en évidence les différences de comportement et de mentalité entre habitants de zones différentes. Zem et Salia viennent poser quelques questions au responsable du programme Eternytox qui affirme franchement qu’il ne connaît pas l’homme assassiné, alors que, dans le cadre de son travail, il tient un registre de toutes les personnes ayant bénéficié du programme. Comment est-ce possible ?

Laurent Gaudé et la Science-Fiction

La très bonne idée de base consiste donc à imaginer que la faillite de l’état grec (base tristement réelle) débouche sur son rachat par un groupe privé, GoldTex, qui s’approprie le territoire et modifie le statut de ses employés, les qualifiant de cilariés (pour ne pas dire esclaves), ne faisant qu’accentuer un phénomène déjà connu. En écrivant cette histoire, Laurent Gaudé pose la question : qu’est-ce qui peut empêcher, dans un avenir proche, ce genre d’issue à la faillite d’un état ? Il ne s’agit ici que d’économie-fiction, mais l’auteur s’intéresse aux avancées technologiques qui lui permettent de s’aventurer sur le terrain de la science-fiction. Ainsi, Zem consomme de l’Okios, espèce de drogue qui lui permet de décompresser dans une sorte de réalité virtuelle où il retrouve sa Grèce natale, ce qui nous permet au passage de mieux comprendre les conditions de sa fuite. On remarque également le gadget que certains portent au poignet et qui annonce, en fonction de ce que fait son possesseur, combien de temps il lui reste à vivre. Une pique vis-à-vis de ceux de nos contemporains obsédés par la recherche de la vie éternelle. À rapprocher du programme Eternytox pour ceux qui disposent de moyens très supérieurs. Dans ce monde du futur, l’organisation sociale n’est décrite que pour Magnapole où Zem se déplace, mais on imagine un peu le reste du monde par quelques allusions. Laurent Gaudé s’intéresse plutôt à un aspect historique en lien avec la vie de Zem, avec son histoire déjà mouvementée dans la Grèce d’avant le rachat, ses luttes au moment des Grandes Émeutes et l’histoire d’amour sur laquelle il a dû tirer un trait. L’idée du dôme manque d’originalité, mais elle pose comme base l’échec de la lutte contre le réchauffement climatique, avec toutes les conséquences que cela entraîne. On peut également regretter le flou entretenu sur bien des points de ce monde futuriste, notamment sur tout ce qui se passe en dehors de Magnapole.

Laurent Gaudé et le genre policier

La trame policière pourrait servir de simple prétexte pour tenir les lecteurs.trices en haleine. Elle constitue un bon choix pour explorer Magnapole, son ambiance, inventorier les états d’esprits et les enjeux de pouvoirs. L’auteur ne s’en contente pas, enchaînant les révélations qui finissent même par éclairer d’un nouveau jour le passé de Zem Sparak.

Le message

L’ambiance très froide de ce roman crée le malaise, ce qui correspond à mon avis à une intention de l’auteur qui veut faire sentir la perte d’humanité accompagnant l’émergence des puissances financières. Le symbole en est le rachat de l’État grec par un groupe privé. Mon impression est que l’émergence des puissances financières met au jour une faiblesse humaine primaire : le besoin de se rassurer en amassant ce qu’on peut pour vivre (et assurer ses vieux jours) dans des conditions qu’on considère comme satisfaisantes (très différentes selon les personnes). Le fervent humaniste qu’est Laurent Gaudé se désole de voir la montée des puissances financières et dresse un tableau inquiétant de l’avenir de l’humanité.

Chien 51, Laurent Gaudé
Actes Sud, 17 août 2022

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3.5

Festival

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