« Nourrir l’humanité » : la Terre colonisée

Les éditions Delcourt publient l’album Nourrir l’humanité, de Sylvain Runberg et Miki Montllo, dans l’excellente collection « Les Futurs de Liu Cixin » – qui, pour rappel, devrait à terme comprendre quinze récits de l’auteur adaptés en bande dessinée.

Il ne faut pas patienter longtemps avant de comprendre à quelle menace l’humanité doit faire face dans cette adaptation de Liu Cixin signée Sylvain Runberg et Miki Montllo : la somptueuse page 7 nous montre ainsi, au-dessus des gratte-ciel d’une métropole éclairée par les phares des voitures et les néons publicitaires, un gigantesque vaisseau spatial extraterrestre. Le tueur à gages Hua Tang semble déjà s’y être habitué : ces visiteurs venus d’ailleurs explorent le ciel depuis plusieurs années. L’homme a de toute façon d’autres chats à fouetter : un obscur Comité composé des treize plus grosses fortunes de la planète s’apprête à le missionner afin d’assassiner trois personnes. On lui donne vingt-quatre heures pour se débarrasser d’un musicien itinérant, d’une femme vivant dans une décharge publique et d’un homme habitant un taudis sous un pont. « L’ensemble de vos revenus annuels dépassent ceux des plus grands pays développés », croit-il bon de préciser, peinant à saisir les motivations présidant à la liquidation d’individus apparemment tout ce qu’il y a de plus inoffensif.

Pour comprendre de quoi il retourne, de nombreux flashbacks et changements de cadre (sur Terre, dans l’espace) vont être nécessaires. Les auteurs introduisent progressivement ces extraterrestres qualifiés de « Dieux », ayant créé d’autres espèces humaines, dont l’une d’entre elles formera à terme une menace pour les terriens – difficile d’en dire plus sans rien divulgâcher. Personnage principal, Hua Tang voit son passé peu à peu dévoilé – il a été le bras droit d’un puissant mafieux après avoir assassiné son père… pour venger la mort de sa mère – et doit agir dans un contexte pour le moins inattendu, puisque des millions de yuans sont distribués à tous les désargentés dont il croise la route. Sylvain Runberg et Miki Montllo le caractérisent avec finesse et lui confèrent une épaisseur appréciable, rendue possible notamment par le recours à des intrigues secondaires et ses activités pour le compte de la mafia.

Nourrir l’humanité porte en bandoulière certains enjeux d’une actualité brûlante. Sur une planète aux caractéristiques similaires à la nôtre, la mécanisation du travail, les inégalités et la marchandisation ont été portées à incandescence, à tel point que les emplois ont disparu, désormais occupés par des robots, et que même l’oxygène est devenu un luxe que certains ne peuvent plus s’offrir. « Durant des siècles, les inégalités n’ont cessé de croître, avec une accélération sans précédent du processus ces 20 dernières années… Un seul individu, le grand propriétaire, possède 100% des richesses de notre planète ! » Partant, le plus gros de l’humanité s’est réfugié dans les sous-sols, où il vivote péniblement. En cherchant à défendre leur cause, ces laissés-pour-compte se verront finalement chassés de leurs propres terres – privatisées par le grand propriétaire, en vertu d’une intelligence soi-disant supérieure.

Réussi sur le plan graphique, comptant une triple page dépliante devenue typique de cette collection, Nourrir l’humanité se veut résolument critique envers les super-riches, l’ultra-libéralisme, les préjugés culturels ou encore l’écocide. Ce n’est pas un hasard si, en accomplissant sa mission, Hua Tang va voir ses trois victimes réaffirmer certains principes qui auraient dû rester élémentaires : la dignité humaine, le respect de l’environnement, la liberté de mener sa vie comme on l’entend, la sacralisation de l’art et de la création… Des valeurs battues en brèche, en perdition dans l’album, et dont le crépuscule explique les nombreux périls habilement mis en scène par Sylvain Runberg et Miki Montllo.

Les Futurs de Liu Cixin : Nourrir l’humanité, Sylvain Runberg et Miki Montllo
Delcourt, juin 2022, 126 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Pour Klára : mange, existe, aime

Cinquième long métrage du Slovène Olmo Omerzu, "Pour Klára" embarque une famille décomposée sur les rivages ensoleillés de l'Adriatique pour mieux l'observer se noyer à sec. Un drame familial d'une subtilité redoutable, porté par un regard qui n'accuse personne — et qui, du coup, nous met tous en cause.

Romería : la mémoire des vagues

Carla Simón n'a jamais vraiment cessé de filmer sa propre histoire. Avec "Romería", son troisième long-métrage en compétition à Cannes 2025, elle va plus loin que jamais : reconstituer la jeunesse de ses parents, morts du sida, à travers le regard d'une fille de 18 ans qui débarque en Galice pour la première fois. Un film sur les origines, les silences de famille et le pouvoir du cinéma à combler ce que la vie n'a pas laissé le temps de vivre.

The Drama : pour le pire ou pour le rire ? Telle est notre (délicieuse) interrogation

Voilà une œuvre qui montre qu’un certain nouvel Hollywood (ici A24 mais ça pourrait être Neon ou FilmNation) peut nous offrir des bons films dits du milieu. Deux stars à l’alchimie indéniable, un scénario original et impeccablement écrit et la réalisation alerte d’un cinéaste qui confirme une voie singulière pour un petit bijou. Une œuvre dont on ne saurait dire si c’est un drame ou une comédie ou les deux, en tout cas accouchée d’une veine romantique acerbe.

Un jour avec mon père : ce qui reste dans la lumière

Il y a des films qui arrivent comme arrivent les souvenirs d'enfance : par effraction, sans prévenir, avec cette netteté particulière des choses qu'on n'a pas cherché à retenir. "Un jour avec mon père", premier long métrage du réalisateur britanno-nigérian Akinola Davies Jr., est de ceux-là. On entre dans ce film comme on entre dans une journée ordinaire et on en ressort changé, sans trop savoir pourquoi, avec quelque chose de chaud et de douloureux logé quelque part dans la poitrine.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Alaska » : la blancheur des paysages, l’ombre des hommes

Dans "Alaska", Philippe Charlot échafaude un thriller tendu, où la beauté immaculée des grands espaces voisine avec le poids lourd des secrets. Servi par le trait réaliste de Tieko et les couleurs feutrées de Tanja Cinna-Wenisch, l’album publié aux éditions Bamboo propose une immersion glaciale, à la frontière du polar et du survival.

« Le Dimanche perdu » : rentabiliser chaque instant

Avec "Le Dimanche perdu", paru dans la collection "Aventuriers d’ailleurs", Ileana Surducan signe une bande dessinée jeunesse qui a la grâce des contes et la lucidité des essais. Sous ses couleurs pétillantes et son dessin d’une grande qualité, l’album met en scène une idée puissante : que devient une vie dont le repos a disparu ?

« Estampillé Japon », l’art très sérieux de dire n’importe quoi

Avec "Estampillé Japon", Erik Tartrais s’amuse comme un petit démon dans un jardin zen : il ratisse les grands clichés du Japon rêvé, les aligne avec soin, puis donne un grand coup de sandale dedans. Il en ressort un album délicieux, faussement sage, vraiment drôle, où le raffinement du décor sert surtout à mieux faire résonner la bêtise très ordinaire des humains.