La Nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé : retour sur la série de Xavier Dolan

4.5

La Nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé est la première série réalisée par Xavier Dolan. Avec son rythme bien à elle, ses personnages torturés, sa famille dysfonctionnelle, ses dialogues aux allures de théâtre et son secret, la série se savoure épisode après épisode (cinq au total), comme un grand film de cinq heures qui réunit les obsessions du réalisateur. La série est à découvrir sur Canal Plus.

Famille en série

Avec sa série, Xavier Dolan déploie ses ailes, prend son temps et travaille ses obsessions : la famille, les drames, les êtres aux fêlures immenses.  Les acteurs de la pièce de théâtre dont est tirée la série, Julie LeBreton, Patrick Hivon, Éric Bruneau et Magalie Lépine Blondeau retrouvent les personnages qu’ils jouaient sur scène. Une fois encore Xavier Dolan est partout : à l’écriture, au montage, à la production, à la réalisation et au jeu puisqu’il incarne un personnage en apparence éloigné du drame mais qui en subit les conséquences de plein fouet ! Pas étonnant que le réalisateur ait annoncé vouloir faire une pause dans sa carrière après cette dernière œuvre intense. C’est la seconde fois qu’il adapte une pièce du dramaturge Michel Marc Bouchard après Tom à la ferme. La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé est une quête de vérité sur trente ans, quête forcément un peu vaine puisque les vies sont déjà brisées.

Ecriture 

Avec un sens du scénario, en ménageant ses effets, ses retours en arrière, Xavier Dolan construit une série addictive, faites d’hypothèses, de moments qui serrent le cœur et de grandes partitions d’acteurs. On ne sait pas où l’on met les pieds lors d’une première scène mystérieuse, presque horrifique, où une vieille dame voit un jeune homme blessé être déposé sous un drapeau LGBTQI+ en feu. C’est par cette scène, capitale bien que non commentée ensuite, que la série débute. Le ton est sombre, inquiétant même. Le reste de la série se déploie dans une attention aux corps et aux visages, qui se transforment au fur et à mesure des années, qui ne savent plus se parler aussi, se toucher. Mireille et Julien par exemple, très complices dans les scènes du passé, ne savent plus se tenir dans la même pièce trente ans plus tard. La force de la série est sa capacité à faire exister chaque personnage de la famille : de la mère au petit dernier, en passant par les frères et sœurs, leurs enfants, leurs compagnons, et le père, qui n’est présent que furtivement mais dont le souvenir s’imprime immédiatement.

Acteurs

Les cinq épisodes, qui épaississent le mystère, sont une plongée dans le passé de la famille Larouche, qui au présent enterre la mère de famille (la formidable Anne Dorval, déjà vue dans Mommy notamment). Au centre des attentions, ce personnage est surtout le lien entre Mireille, Julien, Eliott, Denis, Chantal, Madeleine. Traversés eux aussi par des obsessions et des addictions, ils existent et sont brillamment incarnés, les dialogues également sont des morceaux choisis. Imprégné par l’univers série, Xavier Dolan ne se contente pas de reproduire l’ambiance des années 90, il fait aussi de la série un format qui rebondit d’épisode en épisode, chaque fin d’épisode étant l’occasion d’un rebondissement qui relance l’intrigue, en déplace les enjeux. Le réalisateur n’oublie cependant pas l’émotion, donnant à voir des fêlures au grand jour et tentant avec difficulté mais force de faire entrer la lumière chez ses personnages. Véritable quête d’une vérité qui pourtant ne résout pas tout, cette épopée sur trente ans est aussi très bien mise en scène, avec la même précision qui faisait l’intérêt de Juste la fin du monde. Une noirceur assumée ainsi qu’une qualité dans la représentation du groupe duquel les individualités se détachent sans s’écraser, du moins à l’écran.

Fêlures

Xavier Dolan offre des moments de grâce, de confrontations intenses, à ses personnages et une réflexion sur l’être plus généralement : comment se construire dans et contre sa famille, la place des influences, des choix. L’occasion aussi de dire combien se dévoiler est un danger permanent tout autant qu’une libération. Chaque 50 minutes se savourent tantôt dans l’intensité, tantôt dans des envolées bienvenues. La violence est présente, comme en sourdine, dans les mots aussi, la peur tiraille nos personnages, et l’amour qu’ils ne peuvent s’empêcher de ressentir les uns pour les autres, même si cela les détruit. C’est une manière de faire la série en croyant à son format, à son charme et à son pouvoir, pas juste pour créer du divertissement destiné aux plateformes, mais bien une œuvre singulière, tenace et poétique.

Bande annonce : La Nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé

Fiche technique : La Nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé

Synopsis : Au début des années 1990, Mireille, son frère Julien et leur meilleur ami Laurier forment un trio inséparable. Les garçons viennent de remporter le championnat provincial de baseball et Mireille rêve de brûler les planches. Qui sait ce que l’avenir leur réserve ? Pourtant, une nuit d’octobre, en 1991, leurs destins sont à jamais bouleversés par un terrible incident et leurs routes se séparent. Les deux familles sont brisées. Plus rien ne sera jamais comme avant. Trente ans plus tard, alors qu’elle est devenue thanatologue, Mireille retourne dans sa famille pour embaumer sa mère à la demande de celle-ci, et retrouve ses frères qu’elle n’avait pas revus depuis des décennies. Bientôt, les secrets et les rancœurs refont surface, s’entremêlant au deuil, et à une inarrêtable quête de réconciliation et de vérité.

Réalisation : Xavier Dolan
Scénario : Xavier Dolan
Interprètes : Julie LeBreton, Patrick Hivon, Xavier Dolan, Eric Bruneau, Magalie Lépine Blondeau, Anne Dorval, Julianne Côté
Photographie : André Turpin
Plateforme : Canal Plus
Date de sortie : 23 janvier 2023
Format : mini-série de 5 épisodes
Durée : 50 minutes par épisode
Genre : drame

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Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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