The Addiction : L’assuétude au Mal

Cinéaste de l’héritage néo-noir et visionnaire du mal-être occidental, particulièrement étatsunien, Abel Ferrara s’immergera dans les allégories du cinéma d’horreur dans les années 90. Respectivement avec Body Snatchersl’invasion continue en 1993 et The Addiction en 1995, en continuum des films d’épouvante d’une vaste portée philosophique et politique. De l’histoire du colonialisme avec L’Île du Docteur Moreau en 1931, adapté de l’œuvre de H.G. Wells, en passant par la métaphore acerbe de l’Amérique des sixties avec la figure du Zombie dans La Nuit des morts-vivants en 1968, le genre aura porté des œuvres à la force allégorique intarissable.

Film de vampire, The Addiction nous conte le vampirisme comme un mal furieux et intense. Tout juste, il apparaît comme une épidémie créant des addicts au sang et à la violence extrême du XXe siècle.

La mauvaise conscience d’une étudiante new-yorkaise

The Addiction s’ouvre sur une projection de diapositives du massacre de Mỹ Lai. Précisément, un carnage ayant été commis par l’armée américaine durant la guerre du Viêt Nam. L’étudiante en philosophie Kathleen Conklin (Lili Taylor), y est filmée tourmentée, niant l’atrocité d’un mouvement de la tête sans détourner les yeux. De fait, elle ne parviendra pas à dépasser sa mauvaise conscience, sentiment constitutif du film d’Abel Ferrara. Une culpabilité qui la conduira à se faire agresser par une vampiresse dans une ruelle new-yorkaise. Dès lors, la jeune femme entame son voyage sanguinaire au cœur du mal moderne tout en achevant son doctorat.

Les vampires ont toujours été iconographiques et populaires. Ajusté à son univers filmique, le cinéaste les rend nuisibles, marginaux et déviants. Au-delà du fléau des bas-fonds new-yorkais et de l’imagerie de l’héroïnomane, la figure du vampire absorbe tous les maux passés et présents chez Ferrara. Tout juste, le vampire embrasse un malaise historique d’une violence enfouie et perpétuelle. Kathleen s’y confronte en plongeant dans une furie vampirique. Elle n’échappera pas non plus aux images des massacres de l’impérialisme américain jusqu’à une exposition sur l’Holocauste. Cela soulève des questionnements contemporains. D’emblée, c’est l’impossibilité de s’extirper d’une certaine désinvolture ou, à l’inverse, d’une dépression latente. Surtout, c’est l’inévitable sentiment de culpabilité qui frappe quiconque intériorise ce passé sanguinaire occidental.

Trip didactique dans la misère urbaine

The Addiction s’inscrit esthétiquement dans un héritage néo-noir cher au réalisateur. Arborant un noir et blanc funèbre, il emprunte également à l’expressionnisme. Pourtant, Abel Ferrara ne travaille pas seulement la retranscription gothique et stylistique. Tourné pour 500 000 dollars, The Addiction ambitionne un cinéma de guérilla. Cette symbiose entre un cinéma d’horreur conscient, s’inclinant devant son genre, et un tournage modeste marqué par une volonté de composer avec le réel, impressionne. De facto, Kathleen vit ses errances vampiriques au centre d’un espace public bien réel, ravagé par une politique d’inégalités territoriales et sociales. Entourée d’épaves, de femmes et d’hommes démunis, certains agonisants, dans les rues véritables de Manhattan, elle absorbe et se nourrit, littéralement, de la pauvreté.

Elle y confrontera un mentor (Christopher Walken) reclus dans un entrepôt désaffecté reconverti en logement de fortune. Vampire, il n’en a plus que le nom, rejetant les plaisirs de la chair et la violence. Cela ouvre la voie à la résolution d’une dépendance qui ne satisfait que la rage. La vidant de son sang et la sevrant, le vampire ancestral lui conjure de se contrôler. Cette rencontre permettra à Kathleen de terminer sa thèse de doctorat et de la présenter. La soutenance, une étape finale du parcours du personnage et à priori salvatrice qui mettra fin au cauchemar.

Drame philosophique et résurrection

The Addiction nous conte surtout une impasse philosophique. Tentant de rationnaliser sa culpabilité, prônant l’omnipotence de la philosophie de l’action, Kathleen impressionne le corps professoral de l’Université de New-York. En réalité, elle embrasse sa dégradation morale et les ténèbres. Sa première résolution sera de les convier pour célébrer son succès. Elle y invitera aussi ses congénères sanguinaires et transformera ses enseignants en proies d’une orgie d’hémoglobine. Abel Ferrara et son scénariste Nicholas St. John reprennent ici le festin du vampire, lieu-dit narratif du mythe, pour raconter la descente aux enfers et le renoncement. Ici, le vampire dans toute sa perfidie représente la fuite en avant. L’orgie renvoyant à tous les excès tels qu’ils soient, de l’individualisme exacerbé, à la consommation et aux paradis artificiels. À la fin, la jeune Kathleen achèvera les festivités par une overdose qui la conduira à l’hôpital.

Les derniers instants du chef-d’œuvre d’Abel Ferrara assurent le salut de l’âme de son protagoniste sans la moindre ambigüité. Kathleen supplie Dieu de lui pardonner et d’ainsi briser les chaînes de son addiction. Aider et soulager par un prêtre lui offrant les derniers sacrements, la jeune femme se retrouve ressuscitée face-à-face avec sa tombe. Kathleen développe suffisamment de force morale pour regarder le mal en face sans y succomber. 

Bande Annonce The Addiction

Synopsis : Brillante étudiante en philosophie à l’Université de New York, Kathleen prépare activement sa thèse de doctorat. Un soir, elle croise sur son chemin une étrange et séduisante femme qui la conduit de force dans une impasse avant de la mordre au cou. Bientôt, Kathleen va développer un appétit féroce pour le sang humain qu’elle assouvira en attaquant ses proches ou des inconnus…

Fiche Technique — The Addiction

Réalisation : Abel Ferrara
Scénario : Nicholas St. John
Directeur de la photographie : Ken Kelsch
USA – 1995 – 1h22
Avec Lili Taylor, Christopher Walken, Annabella Sciorra, Edie Falco
Sortie le 10 avril 1996

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Deauville 2026 : The Last Pickpocket in New York, les mains dans les poches

Comment survivent les voleurs à la tire dans notre société moderne ultra connectée, où l'argent est devenu virtuel et les téléphones des traceurs ambulants ? En partant de cette question simple, "The Last Pickpocket in New York" propose un polar urbain délicieusement rétro qui rend hommage aux classiques du genre. Porté par la performance impeccable de John Turturro, le film convainc plus par son atmosphère nostalgique que par son scénario ingénu.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.

Le cinéma dans la peau, de l’écran à la plume

Le cinéma est un langage construit, 24 mensonges par seconde, et écrire sur lui est une manière de prolonger cette fabrication tout en se découvrant soi-même. Que représente le cinéma ? Comment le traduire par des mots ? Qu’est-ce que l’exercice révèle de soi ? À travers ces témoignages personnels, les rédacteurs du Mag du Ciné explorent leur relation intime à l’écriture critique, entre perception, émotion et identité.

Top Films 2025 : les meilleurs films selon la rédaction

En 2025, le cinéma a révélé une vitalité rare : entre gestes d’auteurs affirmés, récits intimes, propositions radicales et nouvelles voix, l’année compose un paysage foisonnant où mémoire, doute et réinvention se croisent sans cesse. À travers ce top, la rédaction du Mag du Ciné dresse un état des lieux du cinéma contemporain, entre œuvres marquantes, visions singulières et explorations formelles qui témoignent d’un art toujours en mouvement.

Ces scènes de l’imaginaire, du rêve, qui nous fascinent, nous subjuguent

Entre rêve et réalité, le cinéma nous offre des scènes suspendues qui fascinent et subjuguent. De Huit et demi à Edward aux mains d’argent, de Life of Chuck à Le Vent se lève, ce dossier explore l’imaginaire et l’onirisme des grands auteurs, où la magie des images nous émerveille et nous surprend.