Le baroque contemporain : excès, saturation, mode et cinéma

Des têtes de lions dorées chez Schiaparelli aux paillettes saturées d’Elvis, le baroque fait son grand retour dans la mode et le cinéma contemporains. Démesure, théâtralité, excès : cette esthétique de la surcharge répond à un monde déjà saturé d’images, où seul le trop-plein parvient encore à capter l’attention. De The Favourite à Moulin Rouge!, des défilés de Daniel Roseberry aux collections maximalistes de Gucci, l’excès visuel s’impose comme la seule forme de visibilité dans un univers où le minimalisme ne suffit plus.

« Au XVIIe siècle, le baroque disait ‘trop n’est jamais assez’. Au XXIe, c’est devenu une nécessité de survie visuelle. »

Le Baroque au Cinéma : Quand la Saturation Devient Langage

Le baroque ne revient pas au cinéma comme simple référence nostalgique ou citation historique : il s’impose comme réponse esthétique à notre époque de saturation visuelle. Chez Baz Luhrmann, cette démesure assumée ne cache rien — elle expose au contraire la vérité d’une expérience contemporaine où tout est trop : trop rapide, trop intense, trop simultané. Dans Moulin Rouge!, le montage refuse sciemment tout repos pour l’œil. Les plans s’enchaînent frénétiquement, les couleurs explosent en mélanges impossibles (rouge sang, or criard, bleu électrique), les références musicales s’accumulent du baroque au hip-hop, du cabaret au rock. Cette saturation n’est pas maladresse mais fidélité : fidélité à l’ivresse du Moulin Rouge historique, mais surtout fidélité à notre propre condition perceptive où les stimuli nous assaillent de toutes parts. Comme l’expliquait son mixeur Andy Nelson : « Moulin Rouge, et on le savait pour Elvis aussi, c’était Moulin Rouge fois 10. On allait monter le volume et les amplis à fond ». Cette escalade assumée révèle que le baroque contemporain ne cherche pas l’harmonie mais le choc nécessaire pour percer le bruit ambiant.

Elvis pousse cette logique encore plus loin en transformant la vie du King en kaléidoscope visuel et sonore. Les costumes à strass saturent l’écran (paillettes qui explosent sous les projecteurs, capes en léopard qui claquent, combinaisons lamées or), Las Vegas devient une apothéose kitsch assumée (enseignes géantes, néons criards, miroirs infinis), le montage stroboscopique fait vibrer chaque image. Luhrmann ne filme pas Elvis : il filme l’expérience d’Elvis, cette sensation de trop-plein permanent que vivait le chanteur prisonnier de son propre spectacle. Le baroque devient ici diagnostic d’une époque — celle des années 50 aux années 70 américaines — où le spectacle commence à dévorer ceux qui le produisent.

The Favourite de Yorgos Lanthimos emprunte une voie différente mais tout aussi baroque : les robes à paniers deviennent architectures démesurées (corsets qui écrasent la poitrine, jupes qui occupent la moitié de la pièce), les perruques blanches surchargées pèsent sur les têtes comme des couronnes de plomb, et même la célèbre scène de course de canards transforme l’excès comportemental en principe de mise en scène. Le baroque historique revisité expose ici la violence des rapports de pouvoir sous le vernis des apparences civilisées.

Le Baroque en Mode : Schiaparelli et l’Excès Nécessaire

Si le cinéma expérimente le baroque, la mode le cristallise en objets portables — et c’est là que le paradoxe devient fascinant. Comment porter l’excès ? Comment faire du trop-plein une seconde peau ? Daniel Roseberry, directeur artistique de Schiaparelli, a trouvé la réponse en transformant la provocation en nécessité. Son défilé Printemps/Été 2023 reste gravé dans les mémoires : Kylie Jenner arrive au premier rang vêtue d’une robe de velours noir ornée d’une tête de lion dorée hyperréaliste qui recouvre entièrement son torse. Sur le podium, Irina Shayk porte le même lion, Shalom Harlow un léopard, Naomi Campbell une louve noire. Ces têtes d’animaux sculptées à la main en mousse, résine et fausse fourrure divisent immédiatement : trop réalistes, trop provocantes, trop trop. Mais c’est précisément le but.

Comme l’explique Roseberry dans une interview pour Exhibition Magazine : « L’excès quotidien est quelque chose de vital. Ma règle, c’est que quand vous portez une pièce Schiaparelli, vous devez être arrêté dans la rue immédiatement et quelqu’un doit dire : ‘Oh mon Dieu, qu’est-ce que c’est ?’ C’est un déclencheur de conversation. » Cette déclaration révèle la fonction du baroque contemporain : dans un monde saturé d’images où nous scrollons des milliers de visuels quotidiennement, seul l’excès parvient encore à nous faire lever les yeux. Le minimalisme épuré des années 2010 ne suffit plus — il se noie dans le flux. Le baroque, lui, arrête net le défilement. Il force le regard, provoque la réaction, crée l’événement. Roseberry ajoute ailleurs qu’il cherche à « capturer le moment culturel », affirmant : « Si nous touchons vraiment le moment juste, nous pouvons générer 50 millions de dollars de couverture presse en 30 minutes. » Le baroque devient ainsi stratégie de survie médiatique autant que choix esthétique.

Chez Gucci, sous la direction d’Alessandro Michele (avant son départ en 2022), le maximalisme s’imposait différemment : accumulation d’imprimés floraux, broderies surchargées, superpositions d’accessoires jusqu’à la saturation complète. Chaque look devenait un cabinet de curiosités portable. D’autres maisons explorent également ce retour du baroque : Valentino avec ses collections Haute Couture où Pierpaolo Piccioli ose la monochromie saturée (la fameuse collection Pink PP), Iris Van Herpen qui crée un baroque de la complexité technique plutôt que de l’ornementation, transformant chaque robe en architecture impossible. Le fil rouge : refuser la retenue, embrasser la profusion, assumer que dans notre époque de surcharge informationnelle, seule la démesure parvient encore à exister visuellement.

Pourquoi Maintenant ? Le Baroque Comme Nécessité de Survie Visuelle

Cette résurgence du baroque n’est pas gratuite. Elle répond à une transformation profonde de notre rapport aux images. Walter Benjamin l’avait anticipé : à l’ère de la reproductibilité technique, l’œuvre perd son aura mais gagne en diffusion. Aujourd’hui, nous sommes allés bien plus loin — nous produisons collectivement des milliards d’images quotidiennes (Instagram, TikTok, Pinterest). Dans ce déluge visuel, comment une image peut-elle encore se distinguer ? Par l’excès. Par la saturation. Par le baroque. Ce n’est plus une esthétique parmi d’autres mais une stratégie de survie : exister visuellement exige désormais de saturer, de déborder, de choquer. Le minimalisme devient invisible — littéralement noyé dans le flux des images neutres et épurées qui composent l’essentiel de notre environnement visuel quotidien. Le baroque, lui, crée l’accident nécessaire, la rupture qui force l’attention.

Guy Debord parlait de « société du spectacle » où les rapports sociaux sont médiatisés par des images. Nous vivons aujourd’hui dans une société du sur-spectacle où les images elles-mêmes se noient dans leur propre multiplication. Le baroque contemporain en mode et au cinéma ne cherche pas à échapper à cette logique — il l’embrasse totalement et la pousse à son paroxysme. Il ne critique pas la saturation : il en fait son matériau. C’est en cela qu’il diffère profondément du baroque historique du XVIIe siècle qui célébrait la puissance (de l’Église, des monarchies). Le baroque contemporain célèbre et expose simultanément notre propre impuissance face au déluge d’images que nous avons nous-mêmes créé. Il dit : puisque tout est déjà trop, allons jusqu’au bout du trop. Puisque la mesure est devenue impossible, assumons la démesure. Dans ce geste réside peut-être une forme de lucidité : celle qui refuse le mensonge d’une sobriété devenue inaudible et choisit l’excès comme seul moyen de dire quelque chose dans le vacarme visuel contemporain.

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.

« Soudain », un chemin patient vers l’intime

L'amitié entre une directrice française d'EHPAD et une metteuse en scène japonaise. De cet argument simple, Ryusuke Hamaguchi tire un film épuré et pourtant foisonnant, aussi sensible que politique, sans jamais forcer le trait si ce n'est dans quelques redondances. Analyse.

Kill Bill : The Whole Bloody Affair, la nouvelle séquence anime et le geste hybride que Tarantino a inventé en 2003

Ce mercredi 8 juillet 2026, Studiocanal ressort en salles françaises Kill Bill: The Whole Bloody Affair, la version intégrale de 4h35 que Quentin Tarantino voulait à l'origine. Elle comporte notamment une nouvelle séquence animée inédite de sept minutes, produite par Production I.G en 2025, vingt-deux ans après la séquence originale que Kazuto Nakazawa et Katsuji Morishita avaient réalisée pour Kill Bill Vol. 1. Cette continuité de collaboration entre Tarantino et le studio japonais mérite qu'on s'arrête sur ce qui s'est joué en 2003 : le geste hybride live-action/anime que le réalisateur américain a inventé pour raconter l'enfance d'O-Ren Ishii, et ce que ce geste dit du rapport entre l'anime japonais et le cinéma américain contemporain.

Thérèse et Isabelle par Marie Fortuit : écrire et faire l’amour

Mardi 5 mai 2026, le Petit Théâtre de la Maison de la Culture d’Amiens accueillait l'adaptation de Thérèse et Isabelle de Violette Leduc, un texte longtemps censuré. Marie Fortuit et la compagnie Les Louves à Minuit signent une mise en scène audacieuse qui fait le choix de la retenue, transformant cette histoire d'émancipation en un objet artistique sensible et maîtrisé.

Coulisses The Boys : Le secret du “GORE DIAL” derrière la violence extrême

Ce qui rend la violence de The Boys si impactante, ce n’est pas seulement son exagération, c’est sa précision chirurgicale. Dans les studios VFX, la barbarie n’est plus laissée au hasard : elle se règle comme un paramètre. Un cadran baptisé “GORE DIAL”, quelques crans au-delà de 10, et l’horreur passe du réaliste à l’absurde. Preuve que nous sommes entrés dans une ère où même la sauvagerie la plus démente est devenue une variable technique parfaitement maîtrisée.