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« Hayat, d’Alep à Bruxelles » : sous les feux croisés

Hayat, d’Alep à Bruxelles paraît aux éditions La Boîte à bulles. Anaële Hermans, Delphine Hermans et Manal Halil y narrent le récit d’une jeune Syrienne contrainte de fuir Alep en raison de la guerre civile.

Depuis le début de la guerre civile en Syrie en 2011, des millions de personnes ont été forcées de fuir leur foyer pour échapper aux diktats des islamistes et aux dangers de mort. Parmi les populations les plus vulnérables, on compte notamment les Doms d’Alep, une communauté nomade qui s’est établie de longue date au nord-ouest de la Syrie. Comme d’autres, les Doms ont fui en masse leur ville natale alors que les heurts se rapprochaient de plus en plus de leur domicile. Ils ont trouvé refuge ailleurs, parfois dans d’autres régions de la Syrie, ou à l’étranger. Dans Hayat, d’Alep à Bruxelles, on peut observer les différences de traitement du régime de Bachar al-Assad à l’endroit des populations d’Alep : tandis qu’il intervient pour secourir les Alaouites (sa communauté d’origine), il abandonne à leur sort les Doms (et d’autres), aux prises avec les combattants, loyalistes, djihadistes ou contestataires. Cela va évidemment conditionner la trajectoire épousée par la jeune héroïne mise en scène dans l’album.

Les scénaristes, formatrices dans un bureau d’accueil pour primo-arrivants, ont pris le parti d’entremêler plusieurs témoignages réels pour créer l’histoire fictive d’Hayat. Elles racontent sa jeunesse à Alep, dans une société conservatrice où les femmes sont déterminées par les traditions familiales, culturelles et religieuses. Elles immiscent peu à peu la guerre civile dans son quotidien de mère résiliente peinant à joindre les deux bouts. Elles content enfin l’exil, éprouvant, angoissant et parsemé d’embûches, puisque la faim se mêle à l’épuisement, aux barrières de sécurité et à l’hostilité des pays d’accueil. À travers Hayat, plusieurs thématiques affleurent : l’émancipation des femmes, la guerre civile, le dogmatisme religieux, le non-respect des droits de l’homme et des conventions internationales, la migration et ses multiples composantes… Hayat agit alors en catalyseur ; elle incarne des problématiques qui s’expriment avec force dans ses pérégrinations, souvent contraintes.

Les Doms forment une communauté marginalisée en Syrie. Lointains parents des Roms d’Europe, ils ont tendance à cacher leurs origines ethniques et à se marier entre eux, les femmes étant généralement promises à l’un de leurs cousins. Hayat, d’Alep à Bruxelles l’indique clairement, et met en vignettes les effets délétères de la guerre civile sur leur quotidien. La situation des Doms s’est en effet aggravée suite au conflit, avec la destruction de leur ville natale, ici Alep, et la nécessité de fuir sans aucune garantie de sécurité ou de soutien. De nombreux Doms ont perdu leur maison, leurs biens et même leur mode de vie traditionnel en raison de la guerre. Au moment de fuir, Hayat n’a ainsi en poche qu’une année de loyer, une somme significative mais vite dépensée. Elle suit des groupes cherchant, comme elle, à rejoindre l’Europe occidentale, en passant par la Turquie (submergée par le nombre de migrants), la frontière serbo-hongroise (fermée, étroitement surveillée, voire militarisée), les baraquements de fortune où on peut se reposer quelques heures (tout au plus), puis Bruxelles, où il faut composer avec toutes les démarches administratives, souvent complexes, inhérentes à une demande de protection et de séjour.

En se portant à la hauteur de leur jeune héroïne, les scénaristes donnent une chair humaine à un phénomène, la migration, autour duquel gravitent tous les fantasmes, et bien souvent les pires. Les épreuves traversées par Hayat sont indépendantes de sa volonté, injustes et profondément traumatisantes. L’exil n’est pas un choix, c’est une nécessité, une question de survie, pour elle comme pour ses enfants. Le sentiment d’identification au personnage est encore renforcé par la première partie de l’album, qui montre une femme malmenée par son mari, menteur, machiste, lâche, inconséquent avec l’argent du ménage et parfois violent. Une femme désireuse d’apprendre, puis de travailler, et enfin de s’affranchir des nombreuses injonctions qui pèsent sur elle. Tout y passe : le père qui commerce en Arabie saoudite et peut agrandir, peu à peu, le foyer familial ; le mariage arrangé dénué d’amour mais pas de désillusions ; les grossesses précoces dans un dénuement relatif ; les aspirations empêchées ou retardées en raison du poids des traditions… Mais malgré cela, Hayat se tient debout, elle résiste, elle porte le foyer à bout de bras.

Hayat, d’Alep à Bruxelles vaut aussi pour ce qu’il énonce de la vie à Alep sous les islamistes. La ville syrienne a tôt été divisée en trois parties contrôlées par des groupes rivaux, dont al-Nosra. Des taxes additionnelles ont été mises en place, de même que des règles sur la musique ou sur les tenues vestimentaires des femmes. Un peu plus tard, ce sont les écoles réquisitionnées par l’armée, les pénuries en tous genres ou les cadavres jonchant des rues en ruines qui ont émaillé le quotidien des populations locales. Ibrahim, le fils d’Hayat, est un témoin meurtri de ces différents événements : il mouillera à nouveau son lit quand la menace se fera plus proche et palpable, signe annonciateur des nombreux affects et tourments dont est immanquablement porteuse la guerre civile syrienne.

Cet album, de grandes sensibilité et densité, donne ainsi à voir la réalité glaçante des conflits armés et du djihadisme, tout en s’intéressant plus particulièrement aux Doms de Syrie, et surtout aux femmes de cette communauté. Pour témoigner, sensibiliser et ne jamais oublier.

Hayat, d’Alep à Bruxelles, Anaële Hermans, Delphine Hermans et Manal Halil
La Boîte à bulles, février 2023, 184 pages

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4

« L’Année fantôme » : derrière le rire

La collection « Aire libre » des éditions Dupuis accueille un nouveau roman graphique, intitulé L’Année fantôme, et signé par Didier Tronchet. Il y est question d’humour, de famille et de failles.

Pour Gilles, l’humour est un métier et une carapace bien plus qu’une disposition d’esprit. Cela transparaît à travers ses réalisations professionnelles – il tient une chronique en vue dans un grand journal et participe à des émissions radiophoniques ayant pignon sur rue – mais aussi lors des soirées où il se paie, au moindre prétexte, la tête de ses interlocuteurs. Il sait que la répartie est une arme tranchante qu’il a aiguisée mieux que personne. Mais Gilles est tout en fêlures et ses vulnérabilités remontent à l’enfance. Il suit une thérapie qui met en lumière, pour le lecteur, les nombreux trous mémoriels de son histoire personnelle. Il a rejoint Paris comme un gladiateur entre dans une arène : avec l’envie d’en découdre, le besoin de se montrer et une revanche à prendre sur un statut socioculturel (la France provençale un peu fade) dont il a honte. Gilles est aussi un père de famille tout ce qu’il y a de plus ordinaire, qui aimerait passer pour un héros aux yeux d’un fils qui se désintéresse de lui. On ne choisit pas ses admirateurs. Et on devine aisément que pour Gilles, les milliers de lecteurs ou d’auditeurs anonymes valent peu en regard de l’adolescent qui pose à peine les yeux sur lui et qui tourne volontiers en ridicule son métier d’humoriste.

L’Année fantôme est peut-être le récit le plus intimiste de Didier Tronchet. En se penchant sur le personnage de Gilles Collot-Sopiédard, il met à nu des pans entiers de notre (insignifiante mais tellement belle) humanité. Le jeu de mots qui caractérise ce patronyme en dit d’ailleurs long sur la contenance que l’on aimerait se donner en dépit de toutes les fragilités qui nous déterminent et conditionnent nos actions. Car si Gilles est aux yeux de tous un humoriste accompli, il n’en demeure pas moins, au plus profond de lui-même, un père craintif, un frère démissionnaire et un fils déçu. L’homme est tellement en délicatesse avec lui-même qu’il a gommé de sa mémoire des années entières de son existence, se rattachant aujourd’hui péniblement à quelques détails pour que la maïeutique psychothérapeutique opère et lui permette de reboucher les trous. Mais n’est-ce pas trop tard ? Y a-t-il encore quelque chose à récupérer ou, mieux, à sauver ? Peut-il se réconcilier avec cet enfant insatisfait qui rêvait de dominer la ville du regard ? L’album est mû par de nombreux reliefs intérieurs et invite le lecteur à aller au-delà des apparences. Celles de l’humour, légères et spontanées, cachent ici un mal-être empesé et gorgé de sédiments sans cesse réactualisés.

S’il se penche sur l’homme, ses affects et ses paradoxes, Didier Tronchet n’oublie pas d’évoquer ce qui le structure, la famille, le couple ou l’amour. Dans toutes ces dimensions, L’Année fantôme fait mouche, en prenant appui sur un personnage chancelant, pas tout à fait sûr de ce qu’il veut ni de qui il est. Sur le plan graphique, le résultat apparaît moins probant, dans un style certes affirmé mais peu original ou esthétique (car assez sommaire). Qu’importe, l’essentiel réside ailleurs, dans un portait haut en couleur qui va au fond des choses, là où les hommes eux-mêmes préfèrent parfois détourner le regard.

L’Année fantôme, Didier Tronchet
Dupuis, mars 2023, 192 pages

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3.5

« Carnet de prison » : au-delà des idées reçues

Les éditions Steinkis publient Carnet de prison, de Galien. Ce dernier raconte son expérience derrière les murs de la maison d’arrêt de Caen, où il a animé, dans des conditions parfois difficiles, un atelier de dessins.

C’est un secret de Polichinelle : les prisons constituent des environnements éprouvants, où les privations et les souffrances sont légion. À peine a-t-il esquissé la topographie des lieux que Galien en souligne les bruits, les odeurs et les regards indiscrets – tant humains que technologiques. Comme partout ailleurs, les cellules de la maison d’arrêt de Caen sont surpeuplées, laissant aux détenus peu d’espace, et encore moins d’intimité. S’il confesse avoir été pétri de préjugés issus de la fiction avant de prendre son poste d’animateur à Caen, Galien n’en sort pas moins conforté dans certaines idées, non pas liées aux détenus eux-mêmes, mais plutôt à leur expérience pénitentiaire.

Ainsi, en France, 17 % des détenus disposeraient de moins de 50 € par mois, alors que le coût mensuel minimum de la vie en prison serait de 200 €. Les détenus doivent donc faire preuve d’ingéniosité pour trouver un peu de réconfort au quotidien. 63 % des personnes condamnées à une peine de prison ferme sont réincarcérées dans les cinq ans. Cela montre à quel point le système pénitentiaire français a du mal à réinsérer dans la société ceux qu’il a condamnés. Les effets psychologiques de l’incarcération sont avérés, bien documentés, mais les délinquants sexuels souffrent en sus d’une stigmatisation associée à leur crime et de l’isolement ou des violences corollaires.

C’est dans ce contexte difficile que Galien a animé un atelier d’écriture dans la maison d’arrêt de Caen. Il raconte avoir été vu avec défiance à la fois par les gardiens et par les détenus, puisqu’il n’appartenait à aucun des deux « camps ». Son objectif était de créer un environnement sûr et sécurisé pour les détenus, dans lequel ils pourraient s’exprimer librement et sans crainte de jugement, par la voie du dessin. Carnet de prison énonce très bien le caractère libérateur et fédérateur du dessin, mais aussi tout ce qui découle de la réalité carcérale : des cours utilisés à des fins communautaires, des vols, des personnes qui se livrent avec sincérité, d’autres qui se referment sur elles-mêmes…

Les locaux vétustes, la circulation entravée dans la prison (le plan Vigipirate a eu pour effet de durcir encore un peu plus les contrôles), le manque de produits frais, le peu de moyens alloués aux loisirs… Si « les détenus se forgent une identité crépusculaire », c’est parce qu’on les enferme dans un caveau de désespoir où le temps se dilate et où les relations humaines se distendent. Galien revient longuement sur la place de la famille, seul accès vers l’extérieur (avec la télévision…), sur les regrets de certains détenus, sur le manque de discernement des autres. Il fait état des confidences des gardiens et s’épanche plus généralement sur une société qui a conditionné l’être à l’avoir, créant ainsi des frustrations potentiellement criminogènes. C’est l’ensemble de ces constats, transcrits avec sincérité et pudeur, qui fait de ce Carnet de prison un ouvrage précieux, utile et terriblement juste.

Carnet de prison, Galien
Steinkis, mars 2023, 160 pages

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4

Redécouvrir Tintin « de A à Z »

Grand admirateur de l’œuvre d’Hergé, Patrice Leconte publie aux éditions Casterman un abécédaire passionné consacré au petit reporter belge Tintin.

Tintin est un personnage emblématique de la bande dessinée franco-belge. Créé par Hergé en 1929, ce petit reporter intrépide et dénué de famille voyage dans le monde entier pour mettre fin aux agissements de criminels éprouvés et résoudre des mystères tous plus épais les uns que les autres. Son univers fictif, riche et complexe, comprend de nombreux personnages, lieux, motifs et événements sur lesquels le cinéaste français Patrice Leconte revient abondamment dans son abécédaire, de manière subjective et enthousiaste.

Si Tintin transparaît dans les albums d’Hergé avant tout à travers les nombreuses péripéties qui le caractérisent, Patrice Leconte démystifie quelque peu le jeune homme derrière l’aventurier. Son appartement, épuré, se trouve au 26 de la rue du Labrador, à Bruxelles. Le reporter y passe peu de temps, mais il lui arrive en revanche de se rendre au marché aux puces (Le Secret de la licorne) ou de se faire une toile en compagnie du capitaine Haddock, comme c’est le cas dans l’album Coke en stock. Dandy de façade, châtelain d’adoption, marin et ivrogne de nature, Archibald Haddock fait partie d’une famille élargie, comprenant Milou, les Dupondt ou le Professeur Tournesol, qui gravite autour du jeune journaliste avec une constance qui ferait presque oublier que ce dernier est en fait dénué de toute attache familiale.

Les péripéties auxquelles Tintin est confronté sont variées et souvent imprévisibles. Du désert brûlant de l’Afrique aux montagnes enneigées du Tibet en passant par les villes cosmopolites d’Europe, Tintin doit s’adapter à des environnements différents, parfois hostiles, et trouver des solutions aux nombreux problèmes qui se présentent à lui. En guidant son lecteur de l’enfant turbulent Abdallah aux couvertures pleines de promesses d’Hergé, Patrice Leconte, lui-même passé par la bande dessinée par le biais du magazine Pilote, rend parfaitement compte des subtilités et des motifs récurrents, ainsi que de la tonalité générale, de ces histoires qui, dans son enfance, étaient publiées sous forme de feuilletons, dans un illustré attendu avec l’impatience habituellement réservée aux grands maîtres.

Parmi les motifs recensés par l’auteur, on note les oiseaux et les bijoux. Ce n’est probablement pas un hasard si Patrice Leconte confesse caresser le rêve de tourner en prises de vues réelles Les Bijoux de la Castafiore, qui rassemble des objets et des personnages emblématiques de l’univers du petit reporter. Tintin de A à Z est aussi une invitation à décrypter les expressions favorites du capitaine Haddock, de portraiturer de manière amusée le Professeur Tournesol ou les Dupondt, voire d’opposer les méchants iconiques hitchcockiens et ceux, plus insignifiants ou pathétiques, qui se dressent sur la route de Tintin. Les voitures, les vocables désuets tels que sapristi, la langue anglaise ou le cinéma figurent également en bonne place dans cet abécédaire.

Il ne faut pas se méprendre sur les intentions de Patrice Leconte. Avec Tintin de A à Z, il se détache de l’examen scrupuleux et académique pour porter un regard affectueux, de passionné, sur la création d’Hergé. Cela peut parfois donner l’impression de rester à la surface des choses. Mais c’est surtout une manière personnelle, légère et efficace, de prendre langue avec un univers fictionnel qui aura marqué durablement la bande dessinée franco-belge.

Tintin de A à Z, Patrice Leconte
Casterman, mars 2023, 132 pages

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3.5

« Les Veilleurs » : au service des autres

La collection « Encrages » des éditions Delcourt s’enrichit de l’album Les Veilleurs, de Yann Dégruel. Employé auprès de personnes souffrant d’un trouble du spectre autistique, ce dernier a tiré de cette expérience une nouvelle appréhension de la maladie et des rapports humains, contée avec sensibilité dans ce roman graphique.

S’occuper de personnes souffrant d’un trouble du spectre autistique constitue un travail exigeant et complexe. Les personnes autistes ont des besoins spécifiques qui requièrent une attention constante et un respect scrupuleux des protocoles mis en place pour leur bien-être. L’une des difficultés les plus importantes réside dans la charge mentale qui pèse sur les travailleurs affectés à la santé des bénéficiaires de soins. Les personnes autistes ont souvent des comportements imprévisibles et déroutants ; elles nécessitent une surveillance continue pour prévenir tout risque d’accident. Ainsi, à l’instar de ses collègues, Yann Dégruel, engagé comme veilleur de nuit, se trouvait en alerte permanente, ce qui ajoutait de l’anxiété à la fatigue accumulée par des horaires décalés.

Dans Les Veilleurs, ces états de fait transparaissent clairement. Yann Dégruel narre l’inconfort, voire le malaise, induits par certaines situations. Il explique le dévouement, la compassion et la rigueur dont doivent faire preuve les travailleurs mis au service de personnes souffrant d’un trouble du spectre autistique. Les protocoles, pour ne citer que cet exemple, demeurent cruciaux : les travailleurs doivent suivre des procédures spécifiques pour garantir la sécurité et le bien-être des personnes qu’ils accompagnent. Rigoureux et contraignants, ces directives sont essentielles pour assurer une prise en charge personnalisée, adéquate et sécurisée.

Les mésaventures peuvent être fréquentes lorsque l’on s’occupe de personnes autistes. Les travailleurs font parfois face à des comportements agressifs, des crises de colère ou des situations imprévues qui nécessitent une intervention hâtée. Ces incidents peuvent générer du stress et se révéler difficiles à gérer, mais ils font toutefois partie intégrante du travail, comme l’explique très bien l’auteur. Les obsessions de Nelson, les insomnie de Pierre, les attitudes erratiques et l’état de dépendance de Clémence ont ainsi mis à l’épreuve Yann Dégruel et ses collègues. Mais malgré ces défis, il apparaît clairement que ce travail s’avère formateur et enrichissant pour ceux qui l’exercent. Cette dimension, retranscrite avec beaucoup de sensibilité, constitue un fil rouge : en prenant soin de personnes dépendantes et diminuées, chacun apprend à développer des qualités portées vers les autres telles que la patience, l’empathie, la tolérance, la générosité ou la bienveillance. Ces expériences affectent le comportement et l’identité des travailleurs, qui peuvent se sentir plus engagés et connectés avec les autres.

Les Veilleurs comprend de nombreuses allusions plus ou moins digressives, sur la pauvreté qui frappe les auteurs de bandes dessinées, la société de consommation, les passoires socratiques, la gestion et l’accueil des réfugiés ou la pyramide de Maslow. Ces passages en rehaussent utilement l’intérêt. Le lecteur appréciera aussi probablement ce clin d’œil figuratif à La Grande Vague de Kanagawa. Il est évident que Yann Dégruel livre beaucoup de lui-même à travers cet album. Ce dernier, authentique ode à la tolérance, témoigne d’une humanité et d’une justesse qui méritent certainement que l’on s’y attarde.

Les Veilleurs, Yann Dégruel
Delcourt, mars 2023, 176 pages

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3.5

« BRZRKR » : le guerrier immortel

Se réappropriant et radicalisant le rôle qu’il tenait dans la tétralogie John Wick, Keanu Reeves donne naissance, en compagnie du scénariste Matt Kindt et du dessinateur Ron Garney, à « B », un personnage immortel lui ressemblant trait pour trait et capable d’infliger les pires horreurs à ses ennemis.

L’armée américaine a toujours disposé d’un arsenal dévastateur, à la pointe de la technologie. Dans BRZRKR comme dans Captain America ou X-Men avant lui, c’est un super-soldat qui vient asseoir sa supériorité. « B » est introduit sans détour : ses yeux s’illuminent étrangement, il saute dans le vide à la manière du Dark Knight et réduit en charpie – littéralement – tous ceux qui se mettent en travers de son chemin. Il y a évidemment beaucoup de John Wick dans la violence esthétisée de BRZRKR. Mais ici, tout est accentué, dans l’outrance et sans rivage. Le sang coule à larges flots, les mâchoires se désolidarisent des visages, les hommes sont assassinés à l’aide des membres qu’on leur arrache et une côte prélevée sur un cadavre peut être réemployée afin d’égorger ses alliés. Keanu Reeves, Matt Kindt et Ron Garney misent beaucoup sur leur sens du spectacle et de la démesure. Et si la mayonnaise n’avait pas si bien pris, ils courraient le risque d’un pathétisme affligeant.

Il y a un peu de Deadpool dans « B », le second degré en moins, la gravité en plus. Transpercé de toutes parts, soumis aux coups et aux brûlures, ce guerrier immortel de 80 000 ans continue de martyriser ses adversaires comme de rien n’était. Et à cette dimension iconique parfaitement servie par une mise en images très cinégénique, les auteurs ajoutent un mystère savamment entretenu sur les origines de Berzerker. Soumis à une batterie d’examens, interrogé par une spécialiste du gouvernement américain, « B » va peu à peu se remémorer son passé, douloureux et marqué du sceau de la barbarie. Ce premier tome de BRZRKR fait le récit de son enfance et verbalise l’utilitarisme y étant associé : vu avant tout comme le protecteur de sa communauté, « B » recevra de son propre père davantage d’affectations que d’affection. Ces liens filiaux contrariés contribuent à conférer de l’épaisseur au personnage, de même que les différents marchés qu’il a passés avec des régimes belliqueux au cours des siècles précédents.

L’énergie, les couleurs, la puissance visuelle, l’altérité : BRZRKR adopte des partis pris radicaux, dont certains ne manqueront pas de souligner le caractère bourrin. Les intentions des auteurs, en partie énoncées dans le dossier technique glissé en appendice de l’album, dépassent pourtant de loin la seule violence esthétisée. De la même manière que Nicolas Winding Refn l’exploite pour révéler les fêlures des hommes et de leur milieu, Keanu Reeves, Matt Kindt et Ron Garney adossent aux massacres perpétrés par « B » un palais mémoriel dégradé, une humanité en souffrance et des failles dont la béance est en passe d’être éventée par celle qui ausculte son esprit. L’apparat graphique est édifiant, le protagoniste en construction. On attend désormais la suite avec impatience.

BRZRKR, Keanu Reeves, Matt Kindt et Ron Garney
Delcourt, mars 2023, 144 pages

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3.5

Les Frissons de l’angoisse : le jeu des apparences

Il est déroutant de constater une filmographie aussi hétérogène que celle de Dario Argento, capable du pire comme du meilleur. L’avantage avec Profondo Rosso (nous utiliserons le titre original et non le titre français Les Frissons de l’angoisse) est que le film représente à la fois la plus grande réussite de son auteur, ainsi que la quintessence la plus pure de toute son œuvre.

Synopsis : Marcus Daly est un pianiste américain de jazz qui, alors qu’il s’apprêtait à rentrer chez lui, assiste au meurtre de sa voisine depuis la rue. Ayant l’impression qu’un élément qu’il a observé lui échappe, Marcus se met alors en quête du tueur, accompagné de la journaliste Gianna Brezzi.

Un peu de contexte

Si pour beaucoup le premier souvenir de cinéma estampillé Argento se nomme Suspiria, son autre chef-d’œuvre, Profondo Rosso, est un indispensable qui réussit à se défaire de l’étiquette giallo, même si cette dernière, dépendante de l’appréciation de chacun, n’est pas la plus grande garantie d’audace et d’originalité. Elle est pourtant la marque de fabrique de son auteur, qui débute avec sa trilogie animalière entre 1970 et 1971 avec dans l’ordre : L’Oiseau au plumage de cristal, Le Chat à neuf queues et Quatre Mouches de velours gris. Il est d’ailleurs amusant qu’Argento avait d’abord présenté son nouveau film comme Le Tigre à dents de sabre, avant de déclarer qu’il s’agissait simplement d’une blague. Cette trilogie, comportant trois histoires n’ayant aucun autre lien entre ses opus, passe du bon, au moyen, pour aboutir au ridicule. Argento renoue donc avec son genre d’origine en 1975, plusieurs années plus tard, ce qui pourrait être le signe à la fois d’une plus grande aisance, ainsi que d’une prise de recule sur le genre tout entier et sur son cinéma de la part du jeune cinéaste italien.

La logique du songe

Pourtant, au vu de l’introduction de l’intrigue telle qu’elle est vendue dans le synopsis, rien ne semble être nouveau sous le soleil : un giallo de plus sans véritable fond qui n’aurait comme intérêt que de montrer de jeunes femmes en blanc se faire poignarder. Et pourtant dès ses premières minutes, Argento présente son genre sous un œil nouveau. Il commence par nous ancrer dans l’esprit, dès les premières secondes, la musique qui accompagnera chaque meurtre, dont le premier est hors-champ et se conclut par l’arrivée du couteau ensanglanté aux pieds d’un enfant. La séquence d’après, lancinante à souhait, démontre d’une nouvelle patte technique et d’une prise de galon de la part d’Argento, prenant le temps de poser son univers avant de se conclure par le second premier meurtre (?). Le réalisateur, désormais expérimenté, met son savoir-faire à profit afin d’offrir une atmosphère onirique sublime, déjà présente dans certaines séquences auparavant. Déjà, il est facile de comprendre pourquoi Argento préférait Turin à Rome, tant il prend plaisir à filmer la ville vide et endormie, dans ces nuits macabres où rode un tueur fou. Cet onirisme ambiant participe intensément à l’ambiance unique que propose Profondo Rosso.

La réalisation et la composition des plans ne servent pas uniquement à suggérer la présence du tueur, ou la mise en avant d’un élément important, mais aussi et surtout à faire vivre le film et ses décors. Il y a le superbe échange entre Marcus et Carlo, un ami lui aussi pianiste, avec entre eux la statue-fontaine (tout aussi superbe et qui représente une allégorie du fleuve Pô pour l’anecdote) et le plan qui s’élargit, plaçant les trois éléments dans le champ pour un effet de style. Celui-ci figure la différence de point de vue entre les personnages. La visite par Marcus de la vieille villa est elle aussi un incroyable exercice de style, donnant vie à cette demeure abandonnée.

Les scènes de meurtres paraissent elles aussi hors du temps, phénomène appuyé par les touches de fantastique apportées par Argento lui-même à l’écriture. Ainsi, par certains aspects, le film ressemble à un rêve éveillé, ce que le jeu entre la musique de Giorgio Gaslini (et Goblin, pour une première collaboration) et le silence appuie, entre tensions et moments de flottements. Le film réunit aussi divers éléments de la trilogie animalière pour les corriger et les perfectionner. Comme si Argento s’était exercé des années auparavant pour aboutir à ce film, celui de toutes ses obsessions et de toutes ses envies de cinéma.

Enfin, en lien avec ce que nous soulignions précédemment, le rapport d’Argento aux secrets, à ce qui se trouve derrière les façades, doit être souligné. Cela peut être chez les hommes, avec Carlo qui semble dissimuler sa vie à son ami Marcus, ou les façades matérielles, avec les différents secrets que recèle le manoir. Plus subtilement, l’une des scènes de meurtre amène la victime à écrire l’identité de son meurtrier à travers la vapeur, avant que le message ne disparaisse, comme un secret enfoui qui ne demande qu’à être découvert. Plus qu’un simple whodunit, le film propose une expérience envoutante qui fait de lui l’un des meilleurs films d’horreur, et le meilleur giallo.

Une société humaine

Le film est aussi très intéressant dans son rapport à des sujets de société : Argento présente en effet à plusieurs reprises dans ses œuvres son rapport aux femmes ainsi qu’à la question de l’homosexualité. Commençons par le rapport aux femmes : nous sommes dans les années 70 en Italie, les clichés pourraient donc avoir raison de nos attentes en termes d’égalité des sexes. Argento décide donc de se jouer de ses spectateurs en développant des scènes pour se moquer des comportements machistes. Bien que l’on trouve cette critique dans nombre d’autres films, même de mauvais, Argento y procède d’une façon aussi utile qu’intelligente. L’exemple parfait est la discorde entre Marcus et Gianna, qui les amène à faire un bras de fer. Gianna gagne, blessant Marcus dans sa virilité, et ce dernier cherche alors des excuses avant de changer de sujet. Cette scène permet à la fois de développer la relation entre les deux futurs amants, ainsi que de placer Gianna comme quelqu’un au-delà de la simple journaliste féministe (insupportable, même si cela doit être le but recherché), qui cherche à s’imposer dans un milieu d’hommes. Ici, cet aspect se trouve véritablement marqué et non juste brièvement souligné. Le comportement de Gianna permet aussi à Argento de se moquer gentiment au passage des féministes qui cherchent constamment à prouver quelque chose, sans que cela ne soit le seul élément définissant le personnage de Gianni.

(SPOILERS) La tentative de renforcer la position de la femme se trouvait déjà dans L’Oiseau au plumage de cristal, dans lequel l’assassin était en fait la cible présumée de la première attaque. Ce retournement est justifié par le fait que cette femme, ayant été agressée il y a plusieurs années, s’identifie désormais comme l’agresseur et non plus la victime. Le résultat est néanmoins très frustrant, car alors qu’Argento nous avait révélés la première attaque du tueur en noir, il ne nous montre pas la réalité des choses empêchant le spectateur de pouvoir prédire la fin. Cette erreur ne sera pas reproduite pour Profondo Rosso, qui use de ce stratagème d’une bien meilleure manière. (FIN des SPOILERS)

Concernant la représentation homosexuelle, l’un des exemples les plus marquants chez Argento est le rôle de détective privé gay que joue Jean-Pierre Marielle dans Quatres Mouches de velours gris, dont le cabotinage fait penser à un crossover entre Columbo et La Cage aux folles. Cela suffit-il cependant à qualifier Argento d’homophobe ? Rappelons que dans son film précédent, Le Chat à neuf queues, il présentait l’un de ses suspects comme un scientifique discret et respectable qui passe ses nuits dans des clubs gays, sans qu’aucun jugement de valeur ne soit apporté lors de la découverte de cet élément de la part du personnage menant l’enquête, ni par aucun autre aspect du film.

Et dans Profondo Rosso ? Le rapport est le même avec le personnage de Carlo, pianiste alcoolique et dépressif qui passe ces nuits chez un travesti. Même situation que pour Le Chat à neuf queues, Marcus découvre ce secret alors qu’il cherche son ami, dans une scène d’une pudeur et d’une dignité sublime : aucun jugement, ni de Carlo, ni du travesti. En réalité, la seule source de mépris de cette scène provient de Carlo lui-même, dont le personnage, de part son lyrisme, sa pensée, son comportement autodestructeur et surtout sa honte d’être homosexuel rappelle énormément Pasolini. Ce constat est appuyé par le fait que Carlo n’aime que deux personnes, sa mère (que Pasolini comparait souvent à la Madone, allant jusqu’à lui donner ce rôle dans L’Evangile selon Saint-Mathieu) et Marcus, son ami.

(SPOILERS) Seulement ami ? Car oui, le doute persiste et la dernière scène de Carlo ne fait qu’accentuer l’ambiguïté entre les deux hommes. Carlo est en réalité le tueur, c’est lui l’enfant que l’on apercevait dans l’introduction, mais quelque chose cloche. D’habitude, la révélation du tueur amène à découvrir sous un autre angle, pervers et aliéné, un personnage que l’on connaissait déjà. Ici, Carlo semble toujours aussi misérable, dépité de devoir tuer Marcus afin de préserver son secret. Alors qu’il se décide enfin à passer à l’acte, il se voit interrompu par la police dans un deus ex machina qui le force à prendre la suite. La scène suivante, mettant en scène la mort de Carlo, est l’une des plus tristes de toute la filmographie d’Argento : Carlo est trainé par un camion de poubelle avant qu’une voiture ne vienne écraser sa tête couverte de larmes et de sang. Pourquoi cherchez à accorder autant d’empathie à un tueur ? Car Carlo est un martyr, celui de l’amour qu’il ne porte non pas à Jésus-Christ, mais à sa déesse, sa mère, qui se révèle être la véritable tueuse que Carlo cherche à couvrir. La mort de cette dernière sera cependant plus expéditive et plus cruelle (bien qu’impressionnante), car elle n’est que la mort de la névrose précédant celle de l’humanité, incarnée par son fils. (FIN des SPOILERS)

Des corps ensanglantés, mais un cœur battant

Ainsi, Profondo Rosso est une merveille de technique et d’écriture, une maestria de la part d’un auteur qui transcende son époque et son genre, si bien qu’il parait peiner à s’adapter après son âge d’or. Si Ténèbres sera un ultime soubresaut, Argento est identifié comme un réalisateur de l’époque bénie des années 70, devenu malheureusement ringard par la suite. Un géant au succès court donc, mais un géant tout de même. La ringrazio molto, signor Argento.

Bande-annonce : Les frissons de l’angoisse

Fiche technique : Les frissons de l’angoisse

Réalisation : Dario Argento
Scénario : Dario Argento, Bernardino Zapponi
Photographie : Luigi Kuveiller
Casting : David Hemmings, Daria Nicolodi
Pays d’origine : Italie
Durée : 126 minutes
Année de sortie : 1975
Genre : épouvante/horreur (giallo)

Le Mans : la vitesse, quoi qu’il en coûte

Plus de 50 ans après sa sortie, Le Mans reste une référence pour tous les amateurs de course automobile. Porté par l’aura de sa star, Steve McQueen, le film nous plonge en immersion totale dans la célèbre course des 24h. Un projet fascinant, habité par le jusqu’au-boutisme de sa mise en scène, et celui de l’acteur.

Un projet dantesque

Le Mans est avant tout un rêve. Celui de sa star, Steve McQueen, fasciné par les sports mécaniques. La persona de l’acteur est d’ailleurs fortement associée à ces engins, notamment à travers ses rôles mythiques dans Bullitt ou La Grande Évasion. Il s’agit donc ici d’une œuvre essentielle au sein de la carrière de l’acteur. Et celui-ci en était pleinement conscient, ce qui explique son investissement total sur la production. À l’initiative du projet, l’acteur assiste à l’édition 1969 des 24h, pour filmer quelques prises de vues. Son objectif est clair : participer réellement à la prochaine édition de la prestigieuse course.

C’est ainsi que naît ce projet dantesque, à la production rendue difficile par sa star. Au départ, le grand John Sturges (La Grande Évasion) fût engagé pour le réaliser. Mais les difficultés de tournage liées à l’absence de scénario lui font quitter le film prématurément. Lee H. Katzin reprit alors la réalisation, dans des conditions toujours chaotiques. Une fois le tournage commencé, Harry Kleiner et Ken Purdy écrivent un script dans un local de production près du Mans. Mais McQueen refusait toute idée de scénario. Ce qu’il voulait, c’était montrer la réalité de la course telle quelle. L’ajout d’une trame scénaristique viendrait réduire à néant l’ambition immersive de l’acteur.

Ainsi, bien qu’existante, l’intrigue du film est suffisamment mince pour arriver à cohabiter avec l’ego de l’acteur. Steve McQueen incarne donc Michael Delaney, qui retourne au Mans un an après son terrible accident. Il s’apprête à participer à la course à bord de sa Porsche 917, avec comme principal rival Erich Stahler et sa Ferrari 512 S. Le sujet du film est clair : la course. Et c’est par un véritable exercice de style, entre le reportage, le documentaire et la fiction, que Le Mans va traiter son sujet.

Les velléités réalistes du film sont annoncées dès sa première partie. La première trentaine de minutes est presque sans dialogue. Elle se contente simplement de nous montrer la préparation de la course. Petit à petit, la ville semble se mettre au rythme de la course, les spectateurs arrivent en masse. Les mécaniciens prennent soin des bolides tandis que les pilotes se préparent. La tension du compte à rebours est accentuée par un montage et une mise en scène astucieuse, filmant les pilotes comme dans un western, dans un duel à distance. En somme, le calme avant la tempête.

Une fois les fauves lâchés, le ballet dansant mécanique peut commencer. L’immersion dans la course est totale grâce à un dispositif de mise en scène impressionnant. Filmées au ras du bitume, en caméra embarquée, on ressent toute la vitesse des voitures dévorant l’asphalte. Outre les scènes spectaculaires, jamais de tels degrés d’immersion et de viscéralité n’avaient été atteints. L’ajout de vraies scènes des 24h, et des grands pilotes qui vont avec, sont d’une grande aide. Le bruit des moteurs sonne comme une symphonie mécanique. Les accidents sont à la fois effrayants et impressionnant du fait de leur authenticité.

Obsession morbide

Car si le film a pour unique sujet la course, il est pourtant inévitable qu’il évoque la mort. Tout au long de Le Mans, celle-ci est omniprésente. Notamment à travers le personnage de Lisa, veuve du pilote Piero Belgetti, impliqué dans l’accident de Delaney. Elle déambule dans les allées du circuit, le paddock, tel un fantôme. Elle agit sur le film comme un rappel que la mort plane au-dessus du circuit. Steve McQueen ne voulait pas entacher son film d’une histoire d’amour, mais son compromis à permis de surligner son propos. Les pilotes de course ne sont rien d’autre qu’une version moderne des gladiateurs. À chaque virage, chaque ligne droite, tout peut arriver.

Michael Delaney est bien conscient des dangers de la course. Le traumatisme de l’accident, qu’il revît au ralenti, est toujours bien là. Pourtant, il prend malgré tout le départ. L’une de ses rares répliques exprime parfaitement toute l’ambiguïté qui habite un pilote de course. « When you’re racing, it’s life. Anything that happens before or after is just waiting. » Le film prend lui aussi réellement vie une fois la course lancée. La première séquence du film, où Delaney déambule dans les rues désertes, est évocatrice. Les rares rencontres entre les pilotes sont très touchantes. On sent un profond respect mutuel, une vraie conscience qu’il s’agit peut-être de leur dernière rencontre.

Steve McQueen, qui joue presque son propre rôle, est habité. Quasi mutique, il a pourtant rarement été si convaincant. Lui aussi était conscient des dangers du sport, puisqu’il l’a frôlé au cours du tournage. D’autres accidents ont émaillé le film, c’est pourquoi il est dédié à David Piper. Celui-ci perdit une partie de sa jambe droite lors des prises de vues. La dimension presque documentaire du film n’en devient que plus troublante. Les accidents montrés à l’écran pourraient très bien être ceux survenus lors du tournage.

Le Mans est un long-métrage frénétique et haletant. Pur film de course, il traite également l’obsession. Celle de ces pilotes, prêts à tout pour courir, mais également celle de Steve McQueen. Tous bravent l’asphalte pour tenter de conquérir l’un des plus grands circuits au monde. Leur obsession est ambiguë car la Faucheuse menace en permanence ces gladiateurs des temps modernes. Mais pour eux, ce n’est qu’au contact de la mort, sur la piste, qu’ils parviennent à vivre.

Le Mans : bande annonce

Le Mans : fiche technique

Réalisation : Lee H. Katzin
Scénario : Harry Kleiner
Interprétation : Steve McQueen ( Michael Delaney ), Siegfried Rauch ( Erich Stahler ), Elga Andersen ( Lisa Belgetti )
Photographie : Robert B. Hausser et René Guissart Jr
Musique : Michel Legrand
Montage : John Woodcock, Donald W. Ernst et Ghislaine Desjonquères
Durée : 1h46
Genre : drame sportif
Date de sortie : 1971
Pays : États-Unis

L’Homme au pousse-pousse (1943 et 1958) de Hiroshi Inagaki : une histoire, deux époques

C’est en 1943 et en 1958 que le cinéaste japonais Hiroshi Inagaki tourna, à quinze ans d’intervalle, deux versions de son film L’Homme au pousse-pousse. Pour cette nouvelle édition restaurée, inédite en Blu-ray et DVD, Carlotta Films eut l’excellente idée de rassembler les deux opus en un seul coffret. Si le scénario demeure rigoureusement identique, comparer les deux versions permet de constater l’inflexion différente qu’ont eus sur elles la couleur, le casting ou encore l’époque de leur sortie initiale. À l’œuvre humaniste réalisée en plein cœur du second conflit mondial, répond en effet le mélodrame chatoyant lauréat du Lion d’or au Festival de Venise.

En 1943, Inagaki a déjà derrière lui une carrière respectable. Né en 1905 à Tokyo, il a rejoint la Nikkatsu en tant qu’acteur dès 1922, avant d’entamer un parcours de metteur en scène à la fin de la même décennie. À la Nikkatsu, puis à la Daiei et à Toho, il se fera connaître avant tout par du jidaigeki et des films de samouraï, avant d’élargir ses horizons thématiques. Entre 1928 et 1970, il ne réalisa pas moins de 110 films et écrivit 70 scénarios, dont les plus connus sont La Légende de Musashi (premier volet d’une trilogie), qui remporta l’Oscar du meilleur film étranger en 1956, et les deux versions de L’Homme au pousse-pousse dont il est question ici.

À l’aube de la Seconde Guerre mondiale (qui débute réellement, pour le Japon, en décembre 1941 avec la déclaration de guerre américaine suite à l’attaque de Pearl Harbour), Inagaki n’a que 36 ans mais il a pourtant déjà signé plus de 50 films (!). Les conditions matérielles liées à la guerre et aux privations, qui frappent le Japon en 1943, donnent toutefois une saveur toute particulière à L’Homme au pousse-pousse. Celui-ci fut en effet tourné avec des bouts de ficelle et doit beaucoup à la ténacité et à l’ingéniosité du cinéaste et de son équipe technique, ce qui ne fait que renforcer notre admiration devant certaines prouesses du film. Le récit, situé en 1905, s’attache au destin de Matsugoro, pauvre conducteur de pousse-pousse, optimiste et fort en gueule. Sa vie bascule le jour où il porte secours à un jeune garçon issu d’une famille aisée. Cette dernière le prend en amitié et, lorsque le père du jeune Toshio meurt, Matsugoro endosse le rôle de père de substitution de ce garçon frêle et peu assuré. Le film est avant tout l’histoire du fossé social qui sépare le protagoniste de son milieu d’adoption, la famille de Toshio évoluant, malgré la proximité des liens affectifs, dans un univers bien différent du sien. La cruauté de cette situation culmine dans la conclusion du récit, alors que Matsugoro, secrètement amoureux de Yoshioko (la mère) mais conscient de l’impossibilité d’une liaison, se retire et meurt dans le dénuement et le chagrin.

Pour incarner le rôle principal, le cinéaste put compter sur le talent de Tsumasaburō Bandō, une des plus grandes stars nippones de l’époque, comédien de théâtre kabuki passé au cinéma, qui tourna dans plus de 200 films jusqu’au début des années 1950 (il est décédé en 1951). Si la version de 1958 gagnera en clarté de la structure narrative, celle de 1943 marque avant tout par ses remarquables expérimentations techniques, tant en termes de cadrages que de montage ou d’effets appliqués à l’image. Un tour de force d’autant plus étonnant si l’on tient compte des moyens spartiates dont disposait le metteur en scène et son équipe, en plein milieu de la guerre et alors que l’essentiel des pellicules de cinéma étaient réservées aux films de propagande.

A l’instar d’Alfred Hitchcock avec L’Homme qui en savait trop, Hiroshi Inagaki tourne quinze ans plus tard une nouvelle version de L’Homme au pousse-pousse. Celle-ci lui permit de remporter le Lion d’or au Festival de Venise. Narrativement, le scénario de ce film respecte scrupuleusement – souvent au mot près – celui de son aîné sorti en 1943. A vrai dire, et même si l’on ne peut que saluer la cohérence de la démarche de Carlotta qui sort les deux versions en un seul coffret, le spectateur serait bien inspiré de ne pas regarder les deux œuvres l’une après l’autre, tant il aura l’impression d’une redite. A condition d’espacer suffisamment les deux visionnages, cependant, le film de 1958 est une indéniable réussite. Les différences majeures par rapport à la version de 1943 tiennent logiquement, d’une part à l’utilisation de la couleur, et d’autre part au casting. Pour succéder à Bandō, Inagaki eut l’excellente idée de confier le rôle de Matsugoro à une autre star, Toshirō Mifune. Rendu célèbre notamment par sa participation à de nombreux longs-métrages d’Akira Kurosawa (dont plusieurs chefs-d’œuvre intemporels), Mifune était familier du cinéma d’Inagaki, puisque les deux hommes avaient déjà tourné plusieurs fois ensemble, notamment La Légende de Musashi, grand succès populaire et critique (Oscar du meilleur film étranger) sorti la même année que… Les Sept Samouraïs de Kurosawa dans lequel l’acteur incarnait également un rôle principal. C’est donc un Toshirō Mifune au sommet de son art que l’on retrouve dans L’Homme au pousse-pousse, et il faut dire que le rôle lui sied à merveille : celle d’une « grande gueule » sans éducation mais avec le cœur sur la main, qui assume l’éducation d’un jeune garçon tout en souffrant d’un amour socialement inacceptable. Bref, à l’œuvre humaniste, épurée et formellement novatrice de 1943, succède un grand film classique à la mise en scène irréprochable. Les cinéphiles y trouveront doublement leur compte.

Synopsis : Matsugoro est conducteur de pousse-pousse. Sa vivacité d’esprit et son tempérament optimiste en font une personne appréciée des habitants de sa ville. Un jour, Matsu se porte au secours d’un garçon blessé, Toshio. Les parents, Kotaro et Yoshioko, louent ses services pour transporter le garçon chez le médecin et le ramener. Matsu se prend d’affection pour cette famille. Quand le père de Toshio meurt, Matsu devient comme un père de remplacement pour le garçon, qu’il contribue à élever. Il tombe secrètement amoureux de Yoshioko, mais est conscient qu’il y a un fossé de classe entre eux. Matsu pense qu’il ne sera jamais qu’un conducteur de pousse-pousse pour elle et son fils… 

SUPPLÉMENTS

Soyons clair, les nouveaux masters des deux films et leur association dans un coffret unique constituent l’argument de vente principal de cette sortie. Car ce n’est pas du côté des suppléments qu’on risque d’en prendre plein les yeux. Pas de livret, et un seul bonus vidéo de 19 minutes, voici le maigre menu des gâteries auxquelles le spectateur a droit. Il faut toutefois reconnaître que l’unique supplément est à la fois intéressant et plutôt original, puisqu’il s’intéresse au projet de restauration de la version de 1943, en suivant notamment son vénérable directeur de la photographie, Masahiro Miyajima. Un véritable travail de passion presque obsessionnelle, plan par plan, réalisé avec l’aide d’équipes situées dans plusieurs pays. C’est également l’occasion de rappeler l’histoire du film à travers diverses interviews, des documents d’archives de Hiroshi Inagaki (qui nous a quittés en 1980) et même quelques surprenantes séquences didactiques d’animation. Bref, voici une véritable création originale et non pas simplement une compilation d’images et entretiens préexistants, ce qu’il nous faut saluer. Il n’empêche que sur le plan des suppléments, le spectateur pouvait espérer davantage de générosité… 

Supplément des éditions DVD et Blu-ray :

  • Les roues du destin : l’histoire de L’Homme au pousse-pousse (2020 / 19 min)

Note concernant les films

4

Note concernant l’édition

2.5

La Chambre des merveilles : la balade de Thelma et Louis

Rêver pour les autres, c’est se pardonner à soi-même. Lisa Azuelos revient de loin pour illuminer un récit, porté par une Alexandra Lamy rayonnante. Le road-trip de son personnage est empreint d’espoir et d’amour, quand vient l’heure de rendre des comptes à ce monde où le temps défile plus vite que nos rêves.

En matière d’humour, l’ouverture de Lisa Azuelos a marqué plus d’une génération, notamment dans son approche de l’adolescence, mais surtout dans les relations mère-fille (LOL, Mon Bébé). Et si l’on peut clairement remettre en question sa qualité de mise en scène, il serait injuste de lui retirer la sincérité qui frappe chacune de ses œuvres, même lorsqu’elle nous fait le portrait de la chanteuse Dalida. En choisissant de s’attaquer au roman éponyme de Julien Sandrel, elle entre consciemment en phase avec la mère âgée qu’elle représente. Ce best-seller tombe sans doute très bien, afin qu’elle puisse enfin assimiler la tendresse d’un drame au sujet grave, mais qui admet sa touche de légèreté. Le scénario est confié au duo Juliette Sales et Fabien Suarez, qui ont notamment écrit la trilogie live-action de Belle et Sébastien. Ensemble, leur seul objectif est de maintenir en vie le jeune garçon de la chambre 405, dans un état végétatif.

La chambre des secrets

Les histoires, on se les raconte à soi-même, comme un facteur de motivation ou bien afin de garder au chaud ses ambitions, même les plus improbables. La réalisatrice a toujours évoqué les enjeux des relations familiales ou sentimentales dans une vie, mais pour Louis (Hugo Questel), heurté par un camion sur son skateboard, le temps est compté.

S’il ne peut donc pas prétendre être physiquement présent dans toute l’intrigue, c’est pourtant auprès de sa mère, Thelma, campée par une Alexandra Lamy touchante, qu’on se surprend à affiner le portrait d’un gamin que l’on croyait un peu à la ramasse à cause de son isolement. Une claque en appelle une autre et ce sera donc à cette femme célibataire de trouver la force d’encaisser le coup, puis d’aider son enfant à s’ouvrir au monde.

Le journal intime et graphique de Louis nous catapulte ainsi dans une quête effrénée de la survie. La liste des tâches à accomplir qu’on y trouve renferme les sentiments secrets d’un jeune adolescent, déjà obsédé par l’inéluctabilité de la fin de vie. Thelma cherche ainsi à se substituer à son fils, voire à entrer en fusion avec la riche et généreuse personne qu’il était avant l’accident et dont elle ignorait le potentiel. Il s’agit d’un défi auquel tout parent doit se confronter un jour ou l’autre, lorsque l’accompagnement scolaire ne suffit plus et qu’il faut alors renouer avec ce genre de « loup-garou », possédant des activités secrètes à l’ombre des regards indiscrets.

Rêve ta vie, vis tes rêves

Un défi après l’autre, une page après l’autre, le voyage de Louis devient celui de Thelma, peu rassurée à l’idée de traverser les frontières et à changer de caractère face aux difficultés. Jusque-là, elle ne répondait pas aux responsabilités maternelles qui faisait d’eux une famille.

Elle enfile son blouson jaune et part donc bâtir des souvenirs à partager avec son enfant inconscient. Malheureusement, l’émerveillement n’est pas au rendez-vous. Le feel-good movie ne peut assurer son efficacité que dans le compromis entre le mélodrame et la comédie. Le film a tendance à s’enfermer dans le second argument, évidemment essentiel mais sans le recul émotionnel qu’il convoite tout le long du périple. Et la playlist que l’on superpose à la narration vise à rendre accessibles les phases ascendantes et descendantes des personnages, ce qui n’est pas aussi pertinent que le miracle attendu au chevet d’un garçon qui ne s’impose aucune limite.

Les regrets du passé orientent alors les choix de Thelma, déterminée à faire la paix avec elle-même, d’où une fameuse lettre écrite à soi pour le futur, incertain. Sur terre ou dans l’eau, cette dernière doit se réconcilier avec la vie et réapprendre à respirer comme il faut. Malgré tout, avec ou sans prétention, on surnage dans la conscience de Louis. Ce que l’on prend pour des désirs déjantés ne sont pas montrés sous cet angle, celui d’une mère soucieuse de comprendre la détresse de son fils. Il se révèle artiste, sportif et sociable, mais ce sont des choses qui se déduisent et que l’on nous fait rarement ressentir.

Par ailleurs, aborder la gravité de l’incident avec trop de légèreté nous détache peu à peu des exploits de la « bucket list ». De même, ce concept aurait sans doute mérité plus de suspense avant le dénouement, émouvant et séduisant. Néanmoins, La Chambre des Merveilles établit qu’il n’y a pas d’âge pour accomplir les rêves d’enfants, qui constituent un certain remède à la culpabilité de Thelma, qui se donne les moyens d’aller jusqu’au bout de ses rêves.

Bande-annonce : La Chambre des merveilles

Fiche technique : La Chambre des merveilles

Réalisation : Lisa Azuelos
Scénario : Fabien Suarez, Juliette Sales
Auteur de l’œuvre originale : Julien Sandrel
Photographie : Guillaume Schiffman
Son : Thomas Lascar
Décors : Nicolas de Boiscuillé
Costumes : Emmanuelle Youchnovski
Montage : Baptiste Druot
Musique : Bonjour Meow
Production : SND, M6 Films, Jérico
Pays de production : France
Distribution France : SND
Durée : 1h38
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 15 mars 2023

Synopsis : La vie toute tracée de Thelma prend un détour tragique lorsqu’un accident plonge son fils Louis, 12 ans, dans le coma. Déterminée à le réveiller par tous les moyens, elle va faire le pari fou d’accomplir une par une les « 10 choses à faire avant la fin du monde » qu’il avait inscrites dans son journal intime, pour lui montrer tout ce que la vie a de magnifique à lui offrir. Mais ce voyage dans les rêves de son adolescent l’emmènera bien plus loin que ce qu’elle imaginait… jusqu’à raviver son propre goût à la vie.

La Chambre des merveilles : la balade de Thelma et Louis
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3

Un Varón : sensibilité en banlieue colombienne

Plutôt que de montrer de front la violence qui sévit dans les quartiers pauvres d’Amérique du Sud, Un Varón, premier long-métrage du réalisateur Fabián Hernández, préfère s’arrêter sur la thématique de la masculinité pour livrer une œuvre sensible, bien que maladroite.

Synopsis Carlos vit dans un foyer du centre de Bogotá, un refuge où la vie est un peu moins rude qu’à l’extérieure. À l’approche de Noël, il aimerait simplement partager un moment avec sa mère et sa sœur. Mais la violence des rues de son quartier, où règne la loi du plus fort, ne cesse de le rattraper. Il doit faire un choix entre adopter les codes dominants d’une masculinité agressive ou embrasser sa nature profonde…

Les conditions de vie dans les quartiers pauvres d’Amérique du Sud sont exécrables voire dangereuses. Internationalement, ce n’est un secret pour personne tant les productions de cette région du globe nous ont dépeint cette dure vérité. Tellement de fois que cela en est presque devenu un cliché de voir un film colombien, brésilien ou autre sortir dans nos salles pour nous parler de la violence extrême sévissant dans ces quartiers. De ses enfants qui se retrouvent malgré eux endoctrinés dans d’inévitables guerres de gangs. Du quotidien de ses personnes devant se confronter aux armes à feu, à la drogue et à la prostitution qui parasitent leur quotidien. Bref, des quartiers – pour ne pas dire bidonvilles – qui feraient pâlir les banlieues décrites dans les récents BAC Nord et Athena. Une thématique qui semble usée jusqu’à la corde – sans paraître péjoratif dans ces propos – et qui nous fait demander ce qu’un nouveau long-métrage pourrait bien nous apporter. Le nouveau titre en date, Un Varón, n’avait donc à première vue rien de bien rafraichissant à raconter. Mais comme tout cliché, il faut aller au-delà de l’image rejetée pour en comprendre les fondements et les motivations. Ce qui permet d’offrir comme ici une toute autre perspective sur le sujet.

Car avec Un Varón, ne vous attendez pas à une œuvre aussi crue et brutale que La Cité de Dieu et consorts. Pour son premier long-métrage, l’ambition du réalisateur Fabián Hernández est ailleurs. Certes, le film évoque la prostitution via la sœur du jeune protagoniste, mais cela s’arrête à quelques répliques. La violence de ces fameux quartiers est dénoncée, mais sans jamais passer par de grandiloquentes séquences de fusillades entre bandes. « Juste » une arme à feu sortie d’une poche ou bien une agression sous forme de racket. Ici, ce qui intéresse le cinéaste, c’est la sensibilité enfouie dans chacun de ses malheureux adolescents, devant faire preuve d’une exubérante et toxique masculinité pour survivre. Au point d’aller à l’encontre de qui ils sont réellement. Un Varón, c’est le portrait d’un jeune garçon qui se façonne malgré lui afin de se faire accepter. Qui doit impérativement cacher sa nature profonde, alors que celle-ci ne demande qu’à exploser au grand jour. C’est donc par le biais d’une œuvre beaucoup plus sensible qu’à l’accoutumée que Fabián Hernández nous touche, et il y arrive de manière convaincante.

Bien qu’étant une fiction, Un Varón démarre tel un documentaire qui donne la parole à plusieurs jeunes afin de capter leur point de vue. Prenant place dans un refuge pour jeunes, rempart à la violence des quartiers, la caméra du réalisateur évite tout artifice de mise en scène pour retranscrire la sensibilité de ces adolescents. Lors de témoignages à cœur ouvert, d’une soirée en mode boum ou bien de l’extase éprouvée devant un épisode des Looney Tunes. En prenant le personnage de Carlos comme point de repère, Fabián Hernández nous guide parmi ces jeunes qui apportent un peu de soleil dans ces quartiers. Et c’est en cela que la première partie d’Un Varón est une réussite. De par sa simplicité et son naturel, le film parvient à nous toucher et capter notre attention par l’humanité dont il fait preuve.

Malheureusement, ce constat s’amenuise peu à peu dans une seconde partie qui semble faire du surplace. La fiction reprenant le pas sur l’aspect documentaire, le long-métrage décide de suivre plus longuement Carlos en dehors des murs du refuge. De le voir se confronter à cette fameuse masculinité. Si Un Varón peut compter sur l’excellente interprétation de sa tête d’affiche (Felipe Ramírez) et la justesse de certaines séquences véritablement prenantes (Carlos en larmes au téléphone avec sa mère, ou encore le dilemme final auquel il est confronté), il souffre néanmoins d’une intrigue qui nous laisse un peu trop sur notre faim. Et pour cause, Un Varón semble se contenter de filmer des situations qui s’éternisent, sans réellement faire avancer son récit. Ce dernier pourrait d’ailleurs se résumer à Carlos renforçant une carapace qui va finalement éclater face à un dilemme moral de trop. Mais quid de sa sœur ?  Comment va réagir la bande face à son choix final ? Carlos va-t-il assumer sa sensibilité par la suite ? Il est clair qu’un film n’est pas censé tenir le spectateur par la main. Mais il est tout de même dommage qu’Un Varón laisse beaucoup trop de questions sans réponse. Telle une histoire incomplète et limite artificielle, qui pose bon nombre de bases pour finalement les mettre de côté sans raison.

Pour le coup, il aurait sans doute été plus judicieux que le long-métrage garde son aspect documentaire jusqu’à la fin, quitte à en adopter tout bonnement le statut. Afin de préserver comme il se doit sa simplicité et surtout la sensibilité dont le projet fait preuve. Ou alors Un Varón aurait très bien pu se contenter d’être deux courts-métrages bien distincts et maitrisés, plutôt que deux œuvres qui donnent l’impression d’avoir été mises bout à bout. Il n’est jamais facile pour un réalisateur de passer du format court au long, et c’est ce qui pèche clairement avec Un Varón. Mais qu’à cela ne tienne ! Malgré sa maladresse d’écriture, le film reste dans l’ensemble un coup d’essai assez convaincant pour Fabián Hernández, qui travaille déjà sur son second long-métrage (Les Oiseaux). Autant dire que le cinéaste pourra ainsi corriger les imperfections d’Un Varón. Et il est certain que nous serons au rendez-vous pour suivre sa filmographie naissante !

Un Varón – Bande annonce

Un Varón – Fiche technique

Réalisation : Fabián Hernández
Scénario : Fabián Hernández
Interprétation : Felipe Ramírez (Carlos), Juanita Carrillo Ortiz (Nicole), Diego Alexander Mayorga (Bastidas), Jesús Alberto Cuero (Camelo)…
Photographie : Sofía Oggioni
Décors : Juan David Bernal
Costumes : Catherine Rodríguez
Montage : Esteban Muñoz
Musique : Mike et Fabien Kourtzer
Producteurs : Manuel Ruiz Montealegre, Louise Bellicaud, Claire Charles-Gervais, Ilse Hughan, Christoph Hahneiser et Josune Hahneiser
Maisons de Production : Medio de Contención Producciones, In Vivo Films, Fortuna Films, Black Forest Films et RTVC Play
Distribution (France) : Destiny Films
Durée : 82 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  15 mars 2023
Colombie, France, Pays-Bas, Allemagne – 2022

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3

Je m’abandonne à toi : dans la forêt des hommes

Je m’abandonne à toi, le film intranquille et fervent de Cheyenne-Marie Carron, se situe dans un territoire aride et non-complaisant où le cinéma français est questionné, mouvementé et soufflé.

Synopsis : Paul, Padre à la Légion Étrangère, est immergé dans les souffrances que draine la guerre. Tour à tour, il est sollicité par des familles de mourants, des soldats tourmentés. Toujours présent aux côtés des autres, Paul tente aussi de réconforter un être qui lui est cher : sa mère.

Je m’abandonne à toi ressemble au nom de son personnage principal : Padre.

Bonté, générosité, douceur, proximité éclairée et spiritualité empathique, toutes ces vertus éclairent le film animés d’un vrai principe de délicatesse. 

Padre, c’est le nom donné à l’aumônier dans la légion étrangère.

Et le film de Cheyenne-Marie Carron prend sa source dans une idée magnifique: un prêtre aumônier à la légion étrangère accompagne- tel un sage stoïcien- de sa présence thaumaturge, de ses mots curateurs ses compagnons : soldats blessés au front, familles exposées, et sa propre mère qui « s’enfonce dans  un monde sans lumière ».

Au rythme de  voyages en train,  on suit ce héros interprété avec une humanité lumineuse par Johnny Amaro dans ses différentes visites à ses pairs en souffrance. On le voit écouter la douleur, s’y pencher avec toute la miséricorde de sa foi, on le voit offrir son cœur à la douleur des autres. Et l’on voit les autres se confier. Toute cette âme du film est forcément touchante. Même si elle peut donner l’impression de filmer un évangile sans jamais évoquer la colère, les conflits haineux, la violence destructrice. Ou plutôt si, ces passions tristes sont toutes réconciliées par l’extrême compassion du Padre.

Je m’abandonne à toi est un film singulier, profondément habité par la foi et ses vertus rédemptrices, un film traversé par l’espérance et la croyance en l’autre. C’est un film bâti surtout sur la foi dans la parole guérisseuse, le verbe est souvent matière narrative et cœur du plan. « Dis une parole, et je serai guéri. » 

Cette puissance accordée aux paroles sont à la fois la colonne vertébrale du film et sans doute aussi ce qui à un certain endroit affaiblit sa grâce .

Pris par les influences sous-jacentes de Pialat (Sous le soleil de Satan), nous ne pouvons pas ne pas penser à la silhouette en soutane de Depardieu lorsqu’on regarde ici l’acteur principal, le film assume cette comparaison sans trop en souffrir car c’est ailleurs qu’il va chercher ses références les plus notables. Cet ailleurs, c’est le dernier tiers du film lorsque Je m’abandonne à toi s’abandonne vraiment, se laisse aller à un cinéma plus pictural et minimaliste que loquace.

On est alors dans la forêt (toutes les scènes dans la nature, auprès des arbres prennent une envergure autre), on est essentiellement dans le poème de Dieu, dans son absence-présence, on est dans la peinture (second métier de la cinéaste), on touche ce que le film aurait davantage pu être si la réalisatrice s’abandonnait vraiment au cadre, lui faisant plus confiance qu’aux paroles. De fait dans ces scènes, le dialogue se raréfie, la beauté, l’énigme du Christ, les déchirures des hommes passent alors par un plan filmé de très loin, par deux hommes qui partagent le chagrin assis sur un tronc d’arbre. Avec une économie de paroles, on est dans la parole du Christ.

On sent ici poindre la beauté du cinéma en devenir de Cheyenne-Marie Caron. Il faut le souligner ces scènes, dont celle avec le berger, sont traversées de la bonté ascétique et de la sobriété sidérante de tout le cinéma de Bruno Dumont !

Nous ne pouvons qu’espérer que la cinéaste fasse le pari de la forme, celle de la peinture son autre métier pour la confier et pour ainsi dire la transposer de manière plus radicale au cœur de ses films à venir.

Bande-annonce : Je m’abandonne à toi

Fiche technique : Je m’abandonne à toi

Réalisatrice : Cheyenne-Marie Carron
Scénariste : Cheyenne-Marie Carron
Avec Johnny Amaro, Anne Sicard, Laurent Borel…
Assistante Réalisatrice : Chloé DI GREGORIO
2nde Assistante Réalisatrice : Lydie ASLANOFF
Scripte : Milena SALLERIN
Directeur de la Photographie : Julien GUERAUD
Assistant Caméra : Antonin TANNER
2Nd Assistant Cam (Nîmes) : Elias ABRIC
2Nd Assistant Cam (Paris) : Gabriel NENY
Ingénieur du son : Jérôme SCHMITT
Perchman : Baptiste GRUEL
Cheffe Décoratrice : PATTY
Costumière : Marina MASSOCCO
Chefs Régie : Olivier DELELIS, Benjamin TAUPENOT
Régisseur Adjoint : Marie-Anne SAINT PRIX, Lola BORNE (Paris)
Monteur Image : Yannis POLINACCI
Mixeur : Mikaël BARRE
Etalonneur : Michel REYNAERT
Production : HESIODE Productions
22 mars 2023 en salle / 1h 35min / Drame

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