« L’Année fantôme » : derrière le rire

La collection « Aire libre » des éditions Dupuis accueille un nouveau roman graphique, intitulé L’Année fantôme, et signé par Didier Tronchet. Il y est question d’humour, de famille et de failles.

Pour Gilles, l’humour est un métier et une carapace bien plus qu’une disposition d’esprit. Cela transparaît à travers ses réalisations professionnelles – il tient une chronique en vue dans un grand journal et participe à des émissions radiophoniques ayant pignon sur rue – mais aussi lors des soirées où il se paie, au moindre prétexte, la tête de ses interlocuteurs. Il sait que la répartie est une arme tranchante qu’il a aiguisée mieux que personne. Mais Gilles est tout en fêlures et ses vulnérabilités remontent à l’enfance. Il suit une thérapie qui met en lumière, pour le lecteur, les nombreux trous mémoriels de son histoire personnelle. Il a rejoint Paris comme un gladiateur entre dans une arène : avec l’envie d’en découdre, le besoin de se montrer et une revanche à prendre sur un statut socioculturel (la France provençale un peu fade) dont il a honte. Gilles est aussi un père de famille tout ce qu’il y a de plus ordinaire, qui aimerait passer pour un héros aux yeux d’un fils qui se désintéresse de lui. On ne choisit pas ses admirateurs. Et on devine aisément que pour Gilles, les milliers de lecteurs ou d’auditeurs anonymes valent peu en regard de l’adolescent qui pose à peine les yeux sur lui et qui tourne volontiers en ridicule son métier d’humoriste.

L’Année fantôme est peut-être le récit le plus intimiste de Didier Tronchet. En se penchant sur le personnage de Gilles Collot-Sopiédard, il met à nu des pans entiers de notre (insignifiante mais tellement belle) humanité. Le jeu de mots qui caractérise ce patronyme en dit d’ailleurs long sur la contenance que l’on aimerait se donner en dépit de toutes les fragilités qui nous déterminent et conditionnent nos actions. Car si Gilles est aux yeux de tous un humoriste accompli, il n’en demeure pas moins, au plus profond de lui-même, un père craintif, un frère démissionnaire et un fils déçu. L’homme est tellement en délicatesse avec lui-même qu’il a gommé de sa mémoire des années entières de son existence, se rattachant aujourd’hui péniblement à quelques détails pour que la maïeutique psychothérapeutique opère et lui permette de reboucher les trous. Mais n’est-ce pas trop tard ? Y a-t-il encore quelque chose à récupérer ou, mieux, à sauver ? Peut-il se réconcilier avec cet enfant insatisfait qui rêvait de dominer la ville du regard ? L’album est mû par de nombreux reliefs intérieurs et invite le lecteur à aller au-delà des apparences. Celles de l’humour, légères et spontanées, cachent ici un mal-être empesé et gorgé de sédiments sans cesse réactualisés.

S’il se penche sur l’homme, ses affects et ses paradoxes, Didier Tronchet n’oublie pas d’évoquer ce qui le structure, la famille, le couple ou l’amour. Dans toutes ces dimensions, L’Année fantôme fait mouche, en prenant appui sur un personnage chancelant, pas tout à fait sûr de ce qu’il veut ni de qui il est. Sur le plan graphique, le résultat apparaît moins probant, dans un style certes affirmé mais peu original ou esthétique (car assez sommaire). Qu’importe, l’essentiel réside ailleurs, dans un portait haut en couleur qui va au fond des choses, là où les hommes eux-mêmes préfèrent parfois détourner le regard.

L’Année fantôme, Didier Tronchet
Dupuis, mars 2023, 192 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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