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65 – la Terre d’avant : un fossile comme un autre

Le paradoxe du T-Rex est intéressant : un grand corps imposant et un petit cerveau pour diriger toute sa férocité. C’est un peu le complexe que traîne cette énième aventure rocambolesque, qui a tout pour plaire à première vue, mais qui se révèle être un pseudo-survival, tout ce qu’il y a de plus inoffensif. Le dinosaure à Hollywood, c’est encore de la viande numérique qui ne fait ni chaud ni froid.

Sous l’impulsion de Sam Raimi et de Columbia Pictures, Scott Beck et Bryan Woods, à qui l’on doit le scénario de Sans un bruit, ont la lourde tâche de restituer l’ambiance que Jurassic World 3 : Le Monde d’après s’est refusé d’offrir à son public, à savoir un basculement de la chaîne alimentaire. Avec autant de fossiles à leur portée, les réanimer le temps d’une promenade sous tension catalysait déjà tout le concept du projet, un peu farfelu, mais que le dernier néophyte des grosses bébêtes ne manquera sous aucun prétexte, le seau de pop-corn en main.

La vie ne trouve pas toujours un chemin

Pourtant, il ne faudrait pas se mentir et plutôt commencer à admettre que les auteurs américains ont encore beaucoup à prouver. Leur contribution au film de genre se limite au slasher Haunt, qui doit tout à ses ancêtres. C’est bien là tout le problème lorsqu’on se lance dans une épopée spatiale qui tourne mal et qui ne prend même pas soin de masquer son pillage sur Interstellar ou encore sur le monumentale Jurassic Park. Le visuel n’aura donc pas de quoi dépayser le premier Terrien, 65 millions d’années après la fin de l’ère du crétacé.

C’est sans doute ce qu’on peut appeler une occasion manquée, de peu, cependant juste assez pour que le spectateur ait toujours un coup d’avance sur le scénario et les personnages. Il est alors inutile d’insister sur la défaillance du pilotage automatique en ouverture, qui a forcé l’atterrissage du vaisseau d’un explorateur. Il s’agit d’un concept dans l’identité du récit, sans surprise et sans un prédateur pour rattraper l’autre.

Extinction imminente

Pas le temps de s’émerveiller comme Steven Spielberg en admirant des diplodocus ou autres tricératops, les cinéastes ne cachent pas leurs intentions, focalisées sur la prédation de leurs jouets carnivores.

« Nous avions une devise : l’essentiel dans le suspense est ce que l’on ne voit pas », affirme le duo de réalisateurs. C’est en effet dans le hors-champ que la puissance de la suggestion peut gagner en efficacité. Le détour par la caverne en témoigne. Vient alors tout un panel sensoriel, tentant de consolider ce style. Malgré ce constat, l’incertitude autour des protagonistes est loin d’être maîtrisée. Le suspense n’a pas le temps d’exister avec une découpe aussi soutenue, ce qui donne le fort sentiment de ne pas avoir d’enjeux à défendre également.

L’argument du film, c’est pourtant les dinosaures, ce qui est un peu contradictoire, sachant que l’on souhaite minimiser leur présence, mais que l’on a également vendu comme le sujet de castagne avec l’ex-marine Adam Driver. Le comédien en impose toujours un peu plus et incarne un Mills perdu dans son esprit. Dommage que toute la mise en scène explicative mâche tout son jeu. On se contente alors d’enchaîner le héros à sa mémoire défaillante, jusqu’à dépendre d’hologrammes pour le forcer à culpabiliser. Il en résulte une guérison accélérée, qui écarte toute trace de solitude.

Fais ce que je dis, pas c’que je fais

Comme pour Sans un bruit, la barrière de langage est présente, mais se révèle moins pertinente ici, voire dispensable. Pas de langue des signes, sauf pour indiquer des directions ou pour mimer ce qui va de soi. Les auteurs semblent avoir oublié de justifier les contraintes, liées à l’environnement hostile dans lequel nos rescapés évoluent. Le cas de l’autre survivante parle de lui-même, ou presque, c’est pourquoi on ne développera pas pour un sou la jeune Koa (Ariana Greenblatt), si ce n’est reproduire le schéma identique du héros qui la sauve et qui se fait ensuite sauver. Leur complicité devrait pourtant être l’ADN de toute l’intrigue, du moins pour Mills, qui avance sans cesse, afin de surmonter un deuil.

L’épreuve ultime du T-Rex est là pour nous convaincre de ce qu’il ne faut pas faire pour garder son public en haleine, car tous les obstacles sont oubliables. En somme, 65 – la Terre d’avant n’est pas le plus convaincant aujourd’hui, en matière de divertissement. On trouvera de meilleures propositions dans le nanarland des Carnosaur et compagnie, mais certainement pas dans ce que Beck et Woods semblent entretenir, au pays du 7e lard, où le gras ne laisse ni place à l’intensité, ni place à l’émotion. Le fait de prendre ce genre de projet au sérieux est sans doute ce qui l’a conduit à sa propre extinction. Le gros caillou tombé du ciel n’y serait donc pour rien.

Bande-annonce : 65 – la Terre d’avant

Fiche technique : 65 – la Terre d’avant

Réalisation & Scénario : Scott Beck, Bryan Woods
Photographie : Salvatore Totino
Décors : Kevin Ishioka
Costumes : Michael Kaplan
Montage : Josh Schaeffer, Jane Tones
Musique : Chris Bacon, Danny Elfman
Production : Columbia Pictures, Bron Studios, TSG Entertainment
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Sony Pictures Releasing France
Durée : 1h33
Genre : Science-fiction, Thriller
Date de sortie : 15 mars 2023

Synopsis : Après un terrible crash sur une planète inconnue, le pilote Mills découvre rapidement qu’il a en réalité échoué sur Terre…il y a 65 millions d’années. Pour réussir leur unique chance de sauvetage, Mills et Koa, l’unique autre survivante du crash, doivent se frayer un chemin à travers des terres inconnues peuplées de dangereuses créatures préhistoriques dans un combat épique pour leur survie.

65 – la Terre d’avant : un fossile comme un autre
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1.5

Mon Crime de François Ozon : drame sous-jacent d’une société nécrosée

François Ozon revient avec un nouveau long-métrage qui traite d’amour, de célébrité et de manipulation, le tout porté par le succès du crime.

Mettant en avant des acteurs pionniers du cinéma français (Fabrice Luchini, Isabelle Huppert, Dany Boon…), Mon Crime est un concentré d’ironie, mêlant révélations macabres et opportunités burlesques dans le Paris des années 30.

La proclamation d’un monde absurde

Ce n’est pas nouveau, François Ozon aime traiter des sujets de société au travers de ses films. Mon Crime n’en fait pas l’exception. Récit acerbe d’une société gangrenée par le profit, la justice y est complètement renversée pour faire régner les apparences. L’acte du crime devient acte de bravoure, voire fait de société. Madeleine, actrice éperdue, rêve d’un rôle important qui pourrait lui permettre de gagner convenablement sa vie. L’illusion du crime lui permet ce confort. Après un discours appris par cœur, elle gagne les faveurs du public et devient une icône, symbole de liberté et de droit, jusqu’à recevoir des dizaines de bouquets de fleurs et de lettres d’admirateurs secrets.

Le dicton central du film est le suivant : l’argent et la considération des autres sont plus importants que la morale. Le juge Gustave Rabusset, joué par Fabrice Luchini, dit cette phrase lourde de sens à Odette Chaumette, jouée par Isabelle Huppert : « Il ne suffit pas d’être juste, mais de rendre justice« . Pour lui, le résultat d’une plaidoirie doit satisfaire l’opinion publique au-delà du jugement réel, même si c’est un mensonge. Ce film creuse les failles humaines vis-à-vis de l’argent, entité vaporeuse qui divague au-dessus de tous les esprits.

Une mise en scène jonchée de références

L’esthétisme du film est splendide, et ce dès la première scène : le spectateur plonge dans une piscine qui laisse ensuite découvrir une maison gigantesque et toute en symétrie. D’ailleurs, le recourt récurrent à la symétrie, qui annonce le calme et la paix, contraste avec la société dystopique montrée par François Ozon. Puis on entre dans l’appartement de Madeleine et Pauline, occupé bientôt par André, l’amoureux romantique de Madeleine. On assiste alors à une séquence sur les toits de Paris, presque hors du temps, dans laquelle les amoureux se parlent au gré du vent, comme un rêve éveillé. Du reste, les décors et costumes m’ont fait penser à Couleurs de l’incendie, le dernier film de Clovis Cornillac : les couleurs marrons et bleues se mélangent dans une harmonie somptueuse et restituent bien la sensation d’époque.

De plus, dès la première apparition des deux protagonistes, leur manière de parler m’a fait penser aux sœurs Garnier dans Les demoiselles de Rochefort : ce sont deux jeunes femmes pleines d’espoir, partagées entre la recherche de l’amour et l’envie de changer de vie. On retrouve même les reflets dans le miroir de la coiffeuse, miroir de danse dans les films de Jacques Demy. Aussi, le jeu d’Isabelle Huppert me rappelle le personnage redoutablement célèbre de Cruella, impression qui s’est concrétisée en voyant les deux dalmatiens aller vers Odette dans la rue.

Une pièce de théâtre

Le film est adapté d’une pièce de théâtre de Louis Verneuil, et on le sent. Le sur-jeu des acteurs en est la cause, en particulier les deux protagonistes. On pourrait presque voir le texte du scénario dans leur esprit lorsqu’elles débitent leurs répliques… Leur jeu n’est pas naturel, ce qui m’a souvent fait décrocher du film. Mais elles ne sont pas les seules… On peut citer le journaliste, ou encore Fabrice Luchini à certains moments. Garder l’articulation et les mouvements du théâtre ne fonctionne pas toujours dans le cinéma. Par contre, Dany Boon est une bonne surprise, dans ce rôle à la fois sérieux et léger.

Résultat de faux semblants et d’apparences, on assiste aussi à un spectacle permanent, ficelé de toutes pièces : cet aspect se voit surtout lors du procès. Madeleine et les deux avocats performent sur scène devant un public bruyant, vacillant entre cris et applaudissements. Habituée à l’interprétation, Madeleine séduit l’audience avec des mots artificiels, loin de toute émotion véritable. Elle n’a sûrement jamais été autant actrice que lors de sa plaidoirie. Pauline l’épaule, s’adresse autant aux jurés qu’au public avec des élans fantastiques et un dynamisme à toute épreuve (tout comme son adversaire). A la fin de son discours, Madeleine se permet même d’envoyer un baiser à l’audience, comme pour marquer son succès à la fin d’une représentation sur scène.

Un film contradictoire

Alors que le film prône la liberté féminine, nous remarquons tout de même que les femmes sont montrées comme manipulatrices, usant de leurs charmes pour séduire et, ainsi, arriver à leurs fins. Madeleine et Pauline jouent les jeunes filles innocentes, prétextant leur crédulité. Elles jouent les femmes fatales, loin de toute idée d’émancipation… Leur beauté est relatée à de nombreuses reprises par les hommes, en ajoutant qu’elle leur permet de sortir de mauvaises situations. Seule Odette contrecarre ce cliché, se moquant de toute réserve pour exalter sa débordante personnalité.

Par ailleurs, les avis divergent : alors que le juge Rabusset affirme que la fin a plus d’importance que les moyens, Madeleine et Pauline assure à Monsieur Bonnard qu’il ne faut pas arriver à des conclusions trop hâtives et qu’il faut s’intéresser aux raisons du crime. En effet, pour le juge, il n’y a que l’issue qui importe, surtout que la tournure de l’affaire l’arrange bien…

Pourtant, c’est bien la fin qui prime sur les moyens, car cette disposition est favorable à tous les partis.

Mon Crime : Bande-annonce

Mon Crime : fiche technique

Réalisateur : François Ozon
Avec Nadia Tereszkiewicz, Rebecca Marder, Isabelle Huppert
1er assistante réalisateur : Marion Dehaene
Directeur de la photographie : Manu Dacosse
Cheffe costumière : Pascaline Chavanne
Chef décorateur : Jean Rabasse
Ingénieurs du son : Jean-Marie Blondel, Jean-Paul Hurier, Julien Roig
Photographe de plateau : Carole Bethuel
Cheffe monteuse : Laure Gardette
Directeurs du casting : David Bertrand, Anaïs Duran
Directrice de production : Aude Cathelin
Producteurs : Eric Altmayer, Nicolas Altmayer
Distributeur : Gaumont Distribution
8 mars 2023 en salle / 1h 42min / Comédie dramatique, Policier, Judiciaire

Toute la beauté et le sang versé : portrait intime de Nan Goldin

Le Lion d’Or 2022 ne manque pas de rugir et de mordre là où il faut, dans le cœur de son public. Si l’on croît traverser le déroulé habituel d’un mouvement social, avec tous ses écueils de chutes et de succès, Toute la beauté et le sang versé nous fait rapidement comprendre une transgression dans sa narration à tiroirs. On nous dévoile des actions militantes en coulisses, des arguments qui gravitent pourtant autour de la biographie de Nan Goldin, une artiste qui a su donner une impulsion à ses photos du quotidien.

Et qui de mieux pour réaliser ce documentaire engagé que Laura Poitras, qui a fait ses armes sur les conséquences des attentats du 11 septembre 2001 (My Country, My Country, The Oath, Citizenfour) ? Cette fois-ci, elle se rapproche d’un autre lanceur d’alerte, pointant du doigt les responsabilités de Purdue Pharma, après qu’un demi-million de décès furent constatés. Sept chapitres mettent en lumière la lutte de Goldin contre l’empire familiale Sackler, à l’origine de la tragédie, tout en gardant un œil sur son point de départ et sur quelle femme libérée elle a été, devant et derrière ses clichés.

The Ballad of Sexual Dependency

La crise des opiacés fut une réalité, une épidémie mondiale où l’addiction des patients était prescrite sous ordonnance médicale. L’OxyContin, l’antidouleur remis en cause, a d’ailleurs failli emporter Goldin. Il n’est donc pas surprenant de la voir brandir des banderoles agressives à même les grands musées qui continuent d’exhiber leur affiliation aux Sackler.

Si l’issue de ce fléau conditionne le documentaire, Laura Poitras prend également soin de brosser le portrait de son héroïne, une femme du Massachusetts et qui a traversé les années 70 avec son appareil photo, captant chaque instant de sa vie comme pour immortaliser ses sujets. Ceux-ci deviennent alors des personnages, figés dans une époque révolue, une émotion fugace ou encore un souvenir que l’on peut garder dans sa poche. Le temps est un facteur qui joue dans le parcours de Goldin, en lui donnant autant de raisons de se battre pour sa survie que pour l’héritage d’une nation aux mille visages, qui se rejoignent fatalement dans son célèbre diaporama : The Ballad of Sexual Dependency.

Goldin n’en démord pas, car derrière chaque photo, sans prétention ni censure, cette dernière donne un sens à de nombreuses vies, considérées comme “marginales”. Le culte de la normalité vient alors effleurer le débat, qui ne tarde pas à se heurter à ses choix de vie et un traumatisme de l’enfance. Le suicide de sa sœur ainée, Barbara, provoque donc toute une révolution dans sa manière de gérer la souffrance, de la regarder en face et de la tutoyer. Violence, sexe, drogue et alcool constituent ses seules limites dans ses voyages et ses rencontres.

Amis, amants et amours, toutes ses relations trouvent dorénavant une place dans les galeries du monde. Et au-delà de leur complicité, ce qu’elle nous livre est avant tout un sentiment de liberté, avant que la proximité avec la mort ne l’oblige à se mobiliser contre les grandes institutions.

No P.A.I.N. no gain

Quand le SIDA emporte petit à petit sa famille de cœur, la riposte est immédiate pour que plus personne ne ferme les yeux sur les horreurs de la mystérieuse maladie, apparue au début des années 80. À présent, son regard se tourne vers le Goliath qu’elle se jure de faire tomber. Les Sackler et leurs prescriptions n’ont pas été digérés par de nombreuses familles, qui pleurent encore leurs proches disparus et qui demandent évidemment d’être entendus par les principaux concernés. La caméra de Laura Poitras nous montre ainsi la volonté de toute une communauté, car elle n’oublie pas de capter l’amour qui les unit et qui leur donne une force considérable dans leurs actions. Contourner les médias, désacraliser les artéfacts étasuniens, diffuser une influence positive envers les victimes et n’importe qui pouvant l’entendre, c’est ce qui a fini par métamorphoser l’argent sale des Sackler en une revanche. Et pour accentuer cette victoire, on finit par poser des visages devant cette entité capitaliste. On leur donne une raison de se justifier et pas uniquement une raison de les pendre haut et court.

L’intelligence du documentaire se situe donc là, dans un enchaînement ludique, qui a tout pour préserver l’intimité des protagonistes. Son aura politique ne fait aucun doute, mais révèle justement cette nécessité de s’exprimer. Ici, les portraits sont sans filtre et sont donc auscultés jusque dans la souffrance qu’ils dégagent. Le titre du film justifie d’ailleurs tout le paradoxe du geste, en restituant les mots d’un médecin, suite au test de Rorschach réalisé par Barbara. Et c’est en cela que cette œuvre possède quelque chose de magnétique, de vibrant et de lyrique.

La clé de la réussite réside ainsi dans les prises de position de la photographe qu’est Nan Goldin, qui parvient à redonner vie à son entourage LGBT et à le rendre éternel à travers ses combats. Toute la beauté et le sang versé montre ainsi la possibilité de changer les choses et que par le biais de la culture peut naître un espoir, porté par un collectif, tout ce qu’il y a de plus humain et moral.

Bande-annonce : Toute la beauté et le sang versé

Fiche technique : Toute la beauté et le sang versé

Titre original : All The Beauty And The Bloodshed
Réalisation : Laura Poitras
Photographie et diaporamas : Nan Goldin
Supervision musicale : Dawn Sutter Madell
Montage : Amy Foote, Joe Bini, Brian A. Kates, A.C.E.
Musique : Soundwalk Collective
Production d’archives : Shanti Avirgan
Production : Altitude, Participant
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Pyramide
Durée : 1h57
Genre : Documentaire
Date de sortie : 15 mars 2023

Synopsis : Nan Goldin a révolutionné l’art de la photographie et réinventé la notion du genre et les définitions de la normalité. Immense artiste, Nan Goldin est aussi une activiste infatigable, qui, depuis des années, se bat contre la famille Sackler, responsable de la crise des opiacés aux États Unis et dans le monde. Toute la beauté et le sang versé nous mène au cœur de ses combats artistiques et politiques, mus par l’amitié, l’humanisme et l’émotion.

Toute la beauté et le sang versé : portrait intime de Nan Goldin
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4

Scream VI : Le couteau le plus aiguisé du tiroir ?

On ne l’attendait pas, du moins certainement pas si tôt après le cinquième opus de la saga. Oui, le dernier Scream sortait il y a tout juste un an dans nos salles. Et un délai aussi court entre deux productions, ça ne présage rien de bien transcendant. D’autant que le cinquième épisode, sorte de soft-reboot, n’a pas convaincu tous les fans de la franchise. On craignait le film de la paresse, n’existant que pour capitaliser sur le succès d’une licence culte. Alors, craintes justifiées ?

A New York, personne ne te verra mourir

Exit Sidney Prescott et faites place aux sœurs Carpenter, nouvelles héroïnes principales de la saga, introduites dans le dernier opus. Difficile de rater Jenna Ortega (Tara) que la totalité d’Hollywood s’arrache depuis un an. Toutefois, c’est bien sur le personnage de Melissa Barrera que le long métrage se concentre.  Une année après les évènements traumatisant de Scream, Sam vit avec le spectre de ses angoisses, un fantôme qui refuse de la quitter. Tara, elle, décide de croquer la vie à pleines dents. La jeune fille se force à reprendre le cours des choses et souhaite laisser le sang derrière elle. Vous vous en doutez, changer de ville ne servira à rien pour les deux sœurettes, car la mort n’a pas encore terminé de jouer avec elles.

Passée une introduction assez surprenante, Scream VI remplit toutes les cases de la saga : des personnages débiles (pour la plupart) qui prennent des décisions stupides, un Ghostface toujours aussi joueur et un côté méta encore très prononcé. Enfin, tout ceci mène inévitablement à la révélation finale, accompagné du long monologue indissociable du (ou des) tueur(s). Toutefois, le film sait se révéler surprenant. En premier lieu, difficile de ne pas remarquer le changement principal : le lieu. Oui, pour la première fois, l’action ne se déroule pas à Woodboro, mais à New York.

La ville, essentiellement composée d’appartements, est l’endroit idéal pour un tueur en série. Tache ardue que de s’enfuir par la fenêtre et de passer par le jardin, quand la sortie en question donne sur le vide, au cinquième étage d’un immeuble. Et cela, Scream VI l’a bien compris. Cette nouvelle donnée avantage nettement notre Ghostface, bien plus brutal qu’auparavant. Oui, notre tueur masqué a la rage. Ce nouvel opus, sans nous sortir des litres de faux sang, est sans conteste le plus violent de la franchise. Bien sûr, cela apporte également son lot d’âneries. On ne pourra s’empêcher de soupirer face à un homme encore debout après quarante coups de couteaux dans le dos.  Oui, à la fin du long métrage, le kill count n’est finalement pas si élevé. On se demande sincèrement comment certaines victimes peuvent sortir vivantes de ce qui leur est arrivé. Rassurez-vous, notre psychopathe traine toujours avec lui son lot de cadavre, que ce soit dans un appartement ou dans une superbe scène dans le métro new yorkais.

Aussi, bien que le côté méta soit toujours bien présent (et avec lui, le personnage toujours aussi insupportable de Mindy), Scream VI est bien plus léger dans ses thématiques ou même dans les mises en abimes pourtant si importantes dans la saga. Regrettable pour une marque de fabrique si essentielle aux films créés par Wes Craven. Les messages ou critiques de la société sont bien plus rares, là où le cinquième opus avait su réserver quelques tacles bien sentis à l’égard de certaines communautés. Non, cet épisode se concentre avant tout sur les sœurs Carpenter et sur la traque de Ghostface, le tout durant près de deux heures qui passent particulièrement vite. Les fans de Slacher adoreront sans doute, tant ce nouvel opus en coche les cases. Ceux qui aiment avant tout les personnages bien écrits et les situations cohérentes auront envie de s’arracher la rétine. Scream VI est un film débile, mais fait avec le cœur, pensé pour offrir une belle évasion sanglante à New York. Que demander de plus, si ce n’est un septième film, plus abouti, que l’on espère malgré tout voir arriver plus tardivement que son aîné.

Scream VI : Bande-annonce

Scream VI : Fiche Technique

Réalisation : Matt Bettinelli-Olpin et Tyler Gillett
Scénario : James Vanderbilt et Guy Busick, d’après les personnages créés par Kevin Williamson
Acteurs principaux : Courteney Cox, Melissa Barrera, Jenna Ortega, Hayden Panettiere, Jasmin Savoy Brown, Mason Gooding
Musique : Brian Tyler
Sociétés de production : Spyglass Media Group, Project X Entertainment et Radio Silence
Société de distribution : Paramount Pictures
Budget: 35 millions de dollars2
Genre : horreur, slasher
Durée : 123 minutes
Dates de sortie : France : 8 mars 2023

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3.3

Pacifiction : tourments sur les îles, d’Albert Serra

Les films du réalisateur Albert Serra se reconnaissent à une écriture cinématographique singulière, épurée de toute dimension spectaculaire. Un cinéma qui fascine autant qu’il dérange. Après La Mort de Louis XIV (2016) et Liberté (2019), il ancre son dernier film dans la très lointaine île de Tahiti. Distribuée par Arcadès, la version DVD/Blu ray vient d’être éditée par BLAQ OUT. L’occasion de découvrir ce film hypnotique.

Apocalypse tomorrow ?

Pacifiction : tourments sur les îles a pour décor l’île de Tahiti, ses plages immaculées, ses montagnes volcaniques et ses couchers de soleil. Un endroit paradisiaque qui a pourtant été choisi par la France pour y effectuer ses essais nucléaires, pendant trente ans, laissant une empreinte durable sur l’environnement. Les habitants de l’île, affectés par toutes sortes de cancers redoutent que les essais ne reprennent un jour. Une rumeur circule justement depuis peu à propos d’un sous-marin qu’on aurait vu au large de l’île. Certains y voient le signe d’une reprise imminente des essais. Sauf qu’aucune déclaration officielle ne vient confirmer cette crainte. Les personnages du film, représentatifs des différentes communauté de l’île, se retrouvent ainsi plongés dans un état d’expectative paranoïaque à la limite de l’absurde.

Monsieur le haut-commissaire

Au cœur de l’intrique, il y a le haut-commissaire de la République De Roller, interprété par Benoit Magimel. Ce notable débonnaire incarne la continuité de l’Etat, à défaut de son autorité. La rumeur qui circule le préoccupe en premier lieu. Sauf qu’il n’est au courant de rien. Il consacre alors toute son énergie à tenter de découvrir ce qu’il en est vraiment. On le suit ainsi, toujours impeccablement vêtu de son costume blanc, à la recherche d’une vérité qui lui échappe. Au Paradise Night d’abord, la boite de nuit fréquentée par un amiral amateur de jeunes marins ; puis sur un spot de surfers et enfin dans un village d’indépendantistes. De Roller s’interroge sur l’influence étrangère à laquelle ces derniers pourraient être soumis,  russe, américaine ou chinoise ? Un fonctionnaire zélé mais inquiet, toujours en décalage (en inadéquation pour reprendre un terme cher au réalisateur) qui apporte au film une touche humoristique subtile.

Dispositif scénique et vulnérabilité

Disons-le tout de suite, ce qui intéresse Albert Serra n’est ni l’action, ni l’explicitation des situations. Bien qu’il y ait là matière à un véritable thriller – menaces diffuses, mensonge d’état et agents infiltrés (ou pas) – le réalisateur espagnol vide le film de son potentiel substrat spectaculaire lui préférant une succession de tableaux, réalisés en plans fixes d’où émerge une réalité. Non pas la réalité de l’histoire – car le réalisateur explique bien qu’il n’y en a pas a priori mais une réalité parmi toutes celles que la contingence du montage permet. De fait, le dispositif scénique choisi par Serra – et qui laisse aux acteurs une grande liberté -, joue sur la vulnérabilité de ces derniers. Ignorant tout du scénario, mais cernés en permanence par trois caméras, les interprètes se retrouvent eux-même sous une pression invisible semblable à celle que le réalisateur entend dénoncer en filigrane. Celle que le capitalisme exerce continuellement sur les populations et sur la nature. Pacifiction est d’abord un film sensitif, mais c’est aussi un grand film politique à sa manière.

Bande annonce : Pacifiction : Tourment sur les Îles

Fiche technique :

  • Titre français : Pacifiction : Tourment sur les Îles
  • Réalisation et scénario : Albert Serra
  • Musique : Marc Verdaguer
  • Décors : Sebastian Vogler
  • Costumes : Praxedes de Vilallonga
  • Photographie : Artur Tort
  • Son : Jordi Ribas
  • Montage : Albert Serra, Artur Tort, Ariadna Ribas
  • Production : Montse Triola, Pierre-Olivier Bardet, Albert Serra, Dirk Decker, Marta Alves, Laurent Jacquemin, Joaquim Sapinho, Andrea Schütte
    • Coproduction : Olivier Père
    • Production exécutive : Elisabeth Pawlowski
  • Sociétés de production : Anderground Films, Arte France Cinéma, Rosa Filmes, Radio-télévision du Portugal, Tamtam Film et Televisió de Catalunya ; avec le soutien de l’Institut Català de les Empreses Culturals et l’Instituto de la Cinematografía y de las Artes Audiovisuales
  • Société de distribution : Les Films du losange
  • Pays de production : Espagne, France, Allemagne et Portugal
  • Format : Couleurs
  • Genre : comédie dramatique, espionnage
  • Durée : 165 minutes
  • Dates de sortie :
    • France : (festival de Cannes 2022), (sortie nationale)

Contenu :

* DVD / Blu ray

*Parution : 7 mars 2023

* Bonus : Entretien avec Albert Serra (27′)

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4.5

« Carnage » : la nature féroce

Gregorio Muro Harriet et Alex Macho publient aux éditions Glénat le second tome de Féroce. Moins dense mais plus spectaculaire que son prédécesseur, il clôture de belle manière un diptyque où les thématiques s’entremêlent ingénieusement.

Le territoire du kraï du Primorié, en Extrême-Orient russe, près des frontières de la Chine et de la Corée du Nord, se prête parfaitement à l’exercice de la bande dessinée. Avec son épais manteau blanc, ses arbres vulnérabilisés par les larves de coléoptères et le froid glacial, sa nature sauvage caractérisée par des tigres sanguinaires, il permet au dessinateur Alex Macho de faire la démonstration de toutes ses qualités figuratives. Sur le fond, les potentialités ne sont pas plus minces, puisque Gregorio Muro Harriet évoque les collusions entre la pègre et les pouvoirs locaux et narre la traque obstinée d’une journaliste, Sabine Köditz, sur place pour un reportage anodin, mais coupable de révélations passées pour le moins gênantes au sujet du parrain Sergey Ovechkin.

La taïga sibérienne fait l’objet de toutes sortes de trafics, dont certains portent sur l’exploitation forestière. Les périls écologiques y sont exacerbés par le mainmise des mafias russes et chinoises, enclines à collaborer pour s’enrichir en dépit de toute considération environnementale. Partant de ce constat, très bien verbalisé par les auteurs dans le premier tome de Féroce, on peut considérer que l’Amba (l’esprit des forêts) incarné par le tigre n’est autre que le levier par lequel la nature reprend ses droits sur les hommes qui la mettent à mal, voire la déciment. Comme son nom l’indique, « Carnage » va prendre appui sur cette vengeance qui ne dit pas son nom, et les motivations des uns et des autres, dans leur noblesse comme dans leur abjection, finiront contrariées par un tigre qui s’affranchit des volontés humaines et qui oppose à la prédation des hommes celle du monde sauvage.

Enlevée, souvent spectaculaire, pas dénuée de rédemptions, cette suite (et fin) perd en densité ce qu’elle gagne en rythme et en action. Gregorio Muro Harriet et Alex Macho y façonnent un parallèle évident entre la duplicité des hommes et la pureté animale, les uns multipliant les faux nez et les doubles jeux quand les autres ne dissimulent rien de leurs intentions. Finalement, le carnage promis se transpose sur deux tableaux : celui de la nature, dénué de sentiments mais dans l’ordre des choses ; celui des hommes, mû par l’égoïsme, le pouvoir et le gain, et fruit de comportements dévoyés. On vous laisse deviner la manière dont les auteurs départagent les deux parties.

Féroce : Carnage, Gregorio Muro Harriet et Alex Macho
Glénat, mars 2023, 56 pages

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3.5

« L’ère des Anges » : la faim de la science

Les éditions Delcourt accueillent le dixième album de la collection « Les Futurs de Liu Cixin », intitulé L’ère des Anges. Sylvain Runberg et Ma Yi y fondent de nombreux enjeux, allant des guerres civiles à l’exploitation des métaux rares en passant par le sous-développement du continent africain et la science sans conscience.

« Je n’ai toujours eu qu’un seul but : sauver mon peuple d’une famine imposée par la communauté internationale. » Le Docteur Ismaël Ita est un homme entier, dévoué, prêt à tous les sacrifices pour sortir son pays de l’ornière dans laquelle il s’est engoncé. En proie à une guerre civile liée à l’exploitation de métaux rares, la Xambie ajoute le malheur à la faim, la violence au désespoir. Très concerné, le chercheur décide de quitter à la hâte Biofuture, l’entreprise de la Silicon Valley qui a financé ses recherches, lesquelles lui ont valu un Prix Nobel. Il revend ses parts dans la société et s’emploie à réinvestir le capital récupéré pour aider son pays. Déjà affleurent plusieurs thématiques qui formeront le cœur de L’ère des Anges : le sous-développement africain, l’extraction minière et ses conséquences, la science sans conscience…

Pour bien le comprendre, il faut se plonger dans la seconde partie de l’album de Sylvain Runberg et Ma Yi. Le Docteur Ita, toujours sous le coup de traumatismes remontant à l’enfance, a perdu sa sœur de façon tragique, alors qu’elle cherchait à se nourrir, désespérément, en ingérant du poison. Depuis, il n’a eu de cesse de s’ingénier à combattre la faim par tous les moyens. En sa qualité de scientifique, c’est le solutionnisme technologique – et génétique en l’occurence – qui a fait l’objet de toutes ses attentions. On le voit ainsi présenté à un comité bioéthique de l’ONU un adolescent ayant subi des manipulations génétiques et capable de se nourrir exclusivement d’herbe. Mais ce que le Docteur Ita assimile à un espoir suscite la défiance de ses interlocuteurs. On touche là à un eugénisme déjà aperçu, sous d’autres formes, dans un film tel que Bienvenue à Gattaca ou dans un roman comme L’île du Docteur Moreau.

L’ère des Anges va alors mettre en scène l’affrontement entre les dominants (la communauté internationale) et les dominés (les Xambiens, qui s’affranchissent des règles de bioéthique pour survivre). Les antagonismes atteignent leur point culminant : les représentants de l’ONU n’acceptent aucune des explications du Docteur Ita, dont les motivations paraissent nobles, et ce dernier, en retour, peine à mesurer les enjeux moraux et civilisationnels qui tapissent ses activités scientifiques. Non seulement l’incommunicabilité est à son comble, mais en plus elle va déboucher sur un conflit armé riche en surprises. Ex-enfant démuni ayant trouvé dans les études de quoi changer son destin – et celui de son pays –, Ismaël Ita va faire preuve de détermination et d’abnégation autant que d’aveuglement.

Il est difficile de nier que l’intérêt principal de L’ère des Anges est indexé à ce personnage ambivalent et complexe, conditionné par ses traumatismes passés. Soigneusement dessiné et mis en planches, l’album de Sylvain Runberg et Ma Yi hybride des phénomènes actuels (sous-développement, conflits civils, capitalisme extractiviste…) avec les enjeux de demain, liés aux potentialités techno-génétiques. Si le fil conducteur du récit est relativement attendu, il se voit bonifié par des sous-propos passionnants, auxquels l’humanité pourrait un jour se heurter.

Les Futurs de Liu Cixin : L’ère des Anges, Sylvain Runberg et Ma Yi
Delcourt, mars 2023, 82 pages

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3.5

« Atlas géopolitique d’Israël » : un territoire sous tension

Les éditions Autrement publient l’Atlas géopolitique d’Israël. Cet outil précieux permet de mettre en lumière certains des grands enjeux d’un État juif sis au Proche-Orient.

L’analyse cartographique de l’État d’Israël permet de comprendre la complexité de ce pays soumis à des nombreuses tensions, territoriales, géopolitiques et énergétiques. Avec des implantations en Cisjordanie, des intérêts sur le plateau du Golan et dans le Sinaï, un territoire morcelé et des frontières mouvantes, évoluant au gré des implantations, le pays hébreu se prête particulièrement bien à l’exercice. De plus, la diversité des populations qui cohabitent à l’intérieur de ses frontières en fait un objet d’étude passionnant. Juifs, Arabes, Druzes y côtoient d’autres minorités, dans un agencement de l’espace souvent stratégique. Les cartes proposées dans cet atlas permettent de visualiser les zones où ces populations se concentrent, ainsi que les endroits dits de tension. Elles se complètent d’infographies utiles à l’objectivation des grands enjeux historiques et contemporains du pays.

Les auteurs ne s’en cachent pas : ils entendent faire de la représentation cartographique le pivot de la réflexion et de la juste appréhension d’Israël. Bâti en 1948 sur le territoire de la Palestine, qui connut une domination ottomane puis britannique, l’État hébreu a été confronté, à peine son indépendance proclamée, à l’hostilité de cinq armées arabes coalisées, avant de vivre deux guerres importantes en 1967 et en 1973. La première a abouti à la redéfinition de son territoire et de son espace stratégique, tandis que la seconde, concomitante avec le choc pétrolier, a remis en question, pour la première fois, l’existence même du pays : prisonniers, ponts aériens et gabegies militaires en ont constitué l’une des principales dimensions. C’est à l’aide de cartes didactiques, commentées avec clarté, que les auteurs en expriment les faits et les effets.

L’atlas anticipe cependant la création de l’État d’Israël, puisqu’il revient sur les premiers textes sionistes et l’exacerbation nationaliste et antisémite en Europe qui poussa les Juifs, au tournant du XXe siècle, à envisager un retour à Sion, sur leurs terres ancestrales. À la suite de l’assassinat du tsar Alexandre II en mars 1881, deux vagues de pogroms s’abattent sur le judaïsme russo-polonais ; des milliers de juifs sont tués, pillés ou battus, et l’immigration vers l’Occident s’accélère de façon exponentielle (en particulier vers les États-Unis). Dans le même temps, plusieurs milliers de jeunes Juifs rejoignent Israël et cherchent à y forger un homme juif nouveau. Cette première aliyah date de 1881-1882, se compose d’intellectuels russes et possède un caractère préfigurateur certain. La suite se constitue des plans Peel et onusien, de la déclaration Balfour et d’une série ininterrompue de conflits, dont certains impliqueront des organisations plus que des nations souveraines, dont le Hezbollah ou le Hamas.

L’atlas revient abondamment sur les questions démographiques, hydrauliques et territoriales. Faisant état d’un effondrement rapide du taux de fécondité des citoyennes arabes, les auteurs avancent que les positions démographiques devraient se rapprocher et se stabiliser. Ils rappellent la part due à la croissance naturelle et à l’immigration à travers le temps. Israël étant dépourvu de grands fleuves et n’ayant pas de pluviométrie abondante, l’eau y demeure un enjeu majeur. Pour atténuer le stress hydrique, au-delà d’une coopération avec des voisins plus favorisés, les autorités recherchent des apports supplémentaires tels que le cheminement maritime ou par pipeline ou le dessalement d’eau de mer. Il est à noter que la consommation d’eau y est importante et en croissance. Les enjeux territoriaux se posent quant à eux partout : dans la capitale, Jérusalem, divisée ; au Golan, bassin hydro-stratégique et sentinelle précieuse ; dans la bande sablonneuse littorale de Gaza, surpeuplée ; en Cisjordanie, où une présence de confinement, de dislocation et de contrôle est actée.

Sans les épuiser – une gageure –, les auteurs passent en revue de nombreux sujets caractéristiques d’Israël. Si certains étaient attendus – les négociations échouées d’Oslo ou de Camp David, le commerce avec l’Occident ou les hautes technologies par exemple –, leur mise en perspective n’en est pas moins passionnante. C’est ainsi que la tradition scientifique du Yishouv est réaffirmée et que l’immigration en provenance d’Allemagne et d’ex-URSS est scrutée sous l’angle du savoir, des médecins aux ingénieurs en passant par les chercheurs. D’autres éléments, plus rarement commentés, figurent également en bonne place dans l’ouvrage. On pense notamment au dispositif de séparation visant à empêcher les kamikazes de pénétrer en territoire israélien depuis la Cisjordanie. Son tracé est long de 730 kilomètres, avec des barrières électroniques en zones rurales et des barrières renforcées d’une paroi murale en béton en zones urbaines. Le bilan est sans appel, puisqu’entre 2002 et 2022, le nombre de victimes d’attentats kamikazes sur le sol national est tombé de 451 à 0.

Le profane y trouvera de quoi s’initier à une réalité socioculturelle, géopolitique et territoriale complexe. Le lecteur averti relèvera quelques points nouveaux et bénéficiera d’un tableau d’ensemble permettant de mettre en miroir les faits les uns avec les autres.

Atlas géopolitique d’Israël, Frédéric Encel
Autrement, mars 2023, 96 pages

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4

Une soif légitime de vengeance, de Vancouver à la Polynésie française

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À Vancouver (province canadienne de Colombie-Britannique), un homme d’origine asiatique, comme son physique le souligne (voir l’illustration de couverture) commence une journée difficile en faisant comme il peut pour échapper à quelques mini-catastrophes. Mais comme le titre le laisse entendre, d’autres catastrophes plus graves l’attendent.

Le premier des cinq chapitres nous présente cet homme dans plusieurs situations où il fait son possible pour se montrer agréable, correct et serviable. Ceci dit, à sa façon de régler le problème auprès d’un pigeon blessé qui s’agite désespérément dans le caniveau, on sent que notre homme n’est pas un anonyme comme les autres. D’ailleurs, son physique de costaud le distingue déjà. De retour chez lui, on le voit extirper un objet de type clé USB d’une cache sous des lattes de son plancher. En fait, connecté sur son ordinateur, l’objet lui permet d’accéder au dark web où, sur un site où il utilise le pseudo de Blue Jackal il prend des ordres auprès de Monsieur Oak son contact. On comprend que Blue Jackal est tueur à gages et que notre homme vient sur le dark web pour faire le point sur son contrat en cours, vérifier son statut et éventuellement rendre compte de son avancement. Mais la suite va nous montrer que les choses ne sont pas aussi simples que cela. La visite à sa mère dans une maison de retraite (la façon dont cela se passe) nous met la puce à l’oreille. De plus, la situation va sérieusement se compliquer avec le contrat en cours. En effet, s’il vient se connecter, c’est qu’il a été confronté à une grosse surprise. Dans la villa où il venait trouver une certaine Mary Sullivan, il a découvert un jeune couple (Mary Sullivan et son compagnon ?) tous deux morts assassinés et torturés. Sur son écran, il constate qu’au nom de Mary Sullivan, il est indiqué que le contrat a été exécuté par… Blue Jackal. Il découvre aussi qu’on lui propose un nouveau contrat, qu’il accepte. Mais, quand il arrive sur place, il réalise qu’un collègue l’attend. Celui-ci lui explique que le contrat du jour doit être effectué conjointement. Pour seule justification, il dit que Monsieur Oak est également son ami. Leur cible est une jeune femme répondant au nom de Neva Romero. L’ordre de mission précise qu’elle doit mourir comme elle a vécu (sous-entendu, de façon violente) et que la police ne réagira pas. Bien entendu, les choses ne vont pas se dérouler comme on pourrait s’y attendre…

Dans son genre, une réussite

Scénarisé par Rick Remender et dessiné par André Lima Araújo (traduit par Benjamin Rivière), ce comics annoncé en deux tomes se situe dans une mouvance aux caractéristiques bien définies, avec relativement peu de dialogues mais beaucoup d’action, un scénario aux multiples rebondissements (chaque chapitre en apportant de nouveaux), un peu d’humour, quelques bizarreries de comportement et des personnages qui n’ont pas froid aux yeux. Ici, le dessinateur se montre doué pour faire sentir le mouvement et le scénario met en valeur quelques manifestations d’émotions, pas seulement la surprise ou l’agressivité, mais aussi des gouttes de sueur à cause de l’angoisse et le cœur qui s’emballe avec le stress. L’organisation générale des planches (vignettes de tailles et formes variées selon les besoins, dialogue absent quand inutile, etc.) sert également un ensemble bien réussi dans son genre. Mais il ne faut pas en attendre autre chose qu’une BD d’action sur une trame de thriller, avec des temps forts hauts en couleurs et des personnages qui évoluent dans des milieux troubles. Petite réticence quand même vis-à-vis du titre qui semble tirer vers l’apologie de la justice expéditive personnelle, avec toute la violence qui l’accompagne (que le scénario assume). Cela est contrebalancé par un dessin élégant et séduisant, bien mis en valeur par les couleurs (dues à Chris O’Halloran), avec en particulier de beaux contrastes entre une atmosphère globalement sombre (à l’image du scénario), et des endroits lumineux. Et puis, cette BD est construite de manière très cinématographique (cadrages, enchainements), ce qui renforce l’effet de séduction qu’elle exerce, notamment par de nombreux détails qui retiennent l’attention. On attend quand même le deuxième tome (sortie annoncé le 24 mars 2023) pour évaluer le degré d’adéquation entre le titre et son contenu (de quelle vengeance s’agit-il et en quoi peut-elle se justifier si légitimement ?), car avec ce premier tome (128 pages non numérotées), légitimement, de nombreuses questions se posent.

Une soif légitime de vengeance (1), Rick Remender et André Lima Araújo
Urban Comics, octobre 2022
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3.5

« Ceci n’est pas un atlas » : rendre visible l’invisible

Les éditions du commun publient Ceci n’est pas un atlas, un ouvrage collectif permettant de mettre en lumière, à travers 21 cas concrets, la manière dont la cartographie peut être adoptée à des fins critiques, en exploitant des données (publiquement disponibles ou collectées à cette fin) pour objectiver des situations sociales méconnues et offrir une meilleure visibilité à des groupes habituellement marginalisés.

Ce que l’on peut qualifier de « contre-cartes » repose sur des cartographies subversives, pertinentes quand il s’agit de remettre en question les représentations dominantes de l’espace, de la géographie et de la politique. Ces cartes sont traditionnellement créées pour contester des conceptions socioéconomiques, géopolitiques ou ethnoculturelles partiales, et parfois employées pour justifier l’oppression, l’exploitation et/ou l’exclusion. Certains des exemples les plus célèbres de contre-cartes sont dûs à W.E.B. Du Bois, qui a créé des représentations mettant l’accent sur certaines données démographiques, économiques et éducatives portant sur les Afro-Américains aux États-Unis. Les cartes du sociologue ont mis en évidence les inégalités raciales dans les domaines de l’éducation, du logement et de l’emploi. Elles ont contribué à remettre en question les stéréotypes et les préjugés raciaux dominants de l’époque.

Les cartographies sont importantes, car elles permettent d’objectiver l’état d’un espace en fournissant une représentation visuelle des éléments géographiques et de leur organisation. Elles rendent compte de la topographie, de la répartition des ressources, des activités économiques et des populations sur un territoire donné, en s’intéressant tant aux stocks qu’aux flux. Cependant, les partis pris du concepteur de ladite carte en conditionnent parfois le message. Les choix des symboles, des échelles, des couleurs et des légendes peuvent par exemple orienter l’interprétation que l’on fait d’une carte. Ceci n’est pas un atlas est lui aussi symptomatique de ces choix. Les cartographies qui le composent visent à étendre la visibilité et l’empowerment de groupes sociaux qui en étaient auparavant dépourvus.

Ces partis pris ne sont pas sous-jacents, ils se voient clairement exprimés par les différents auteurs. Ainsi, les contre-cartes présentées vont donner une voix à des populations et des phénomènes qui ne sont habituellement pas ou mal représentés dans les cartographies dites classiques. Cela donne lieu soit à une relecture des faits en remettant en question les conceptions dominantes de l’espace et de la géographie, soit à la mise au jour d’une réalité qui, jusque-là, ne se donnait pas les moyens d’être objectivée (par faute de données ou d’interprétation de ces données).

Objectiver des réalités cachées 

Les contre-cartes peuvent être utilisées pour promouvoir des revendications territoriales, des luttes écologiques, des campagnes de solidarité locale ou internationale, des projets de développement local… Dans Ceci n’est pas un atlas, les auteurs reviennent amplement sur la méthodologie qui guide leur travail, avant d’en exposer les principales leçons. L’analyse de la gentrification dans la baie de San Francisco n’explique pas seulement comment la spéculation immobilière engendre des départs forcés : elle en étudie les causes et les effets croisés, démontrant à l’aide d’un travail de cartographie narrative les corrélations entre les prix des loyers, les expulsions et les mutations démographiques des quartiers. Les deux derniers phénomènes touchent principalement les populations précaires (jeunes, mères célibataires, etc.), ouvrières, latino-américaines ou afro-américaines. L’outil cartographique peut aussi revêtir un apport inestimable dans des démarches d’audit public et de mission d’enquête. Grâce au travail d’Hyderabad Urban Lab, on parvient à des conclusions édifiantes sur les quartiers informels, le circuit des déchets ou la pénurie de toilettes publiques à Hyderabad (six millions d’habitants, 186 installations sanitaires disponibles).

Plus loin dans l’ouvrage sont évoqués le mouvement des squats à Berlin, une entreprise de cartographies autochtones au Brésil ou la spatialisation du harcèlement sexuel en Égypte, avec l’initiative HarrasMap. Le projet genderATlas permet de mettre en contexte le problème de la granularité des données, avec un espace structuré conformément à la hiérarchie établie par l’administration politique. Une nouvelle fois, les aspects méthodologiques sont évoqués, avec par exemple l’exploitation de données ouvertes ou l’extraction de données issues de Wikipédia à l’aide d’un script Python. Et pour la petite histoire, 57,4 % des rues de Vienne portent le nom d’un homme, contre seulement 5,2 % pour les femmes – soit un rapport de 1 sur 11. Le sans-abrisme à Newcastle upon Tyne est quant à lui mis en relief à travers les commentaires géographiques de trente personnes ayant effectivement expérimenté la vie dans la rue. Elles ont annoté des cartes bidimensionnelles de manière à rapporter les expériences vécues à tel ou tel endroit. Une autre cartographie raconte les aspérités spatiales, temporelles, pécuniaires, policières et politiques qui jalonnent la route des migrants. Le chemin de l’exil s’objective alors à travers les contrôles policiers, le froid, l’injustice, le danger ou la chance.

Ce très bel ouvrage, dont les intentions demeurent des plus louables, se clôture par un petit mot des différentes parties prenantes du projet.

Ceci n’est pas un atlas, ouvrage collectif
Éditions du commun, février 2023, 350 pages

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4

Portrait : François Ozon, réalisateur aux milles facettes

François Ozon a réalisé près de 23 film depuis 1998, entouré des meilleurs acteurs du moment, de fidèles, le réalisateur parcourt les genres, les formes, les sujets avec une grande aisance. Portrait d’un réalisateur en mutation permanente à l’occasion de la sortie de Mon Crime.

Portrait d’un réalisateur en mouvement

François Ozon avec une caméra Super 8 dans son enfance, tel un Spielberg français qui réalise des films aussi divers que variés, tant dans la forme, le ton, que les sujets abordés. Rien que ces 4 dernières années, il a marqué son temps avec Grâce à Dieu, fresque politique aussi nécessaire que bien réalisée. Après un passage par la fiction pure et amoureuse avec Ete 85, il a de nouveau abordé un « sujet de société » à travers Tout s’est bien passé et le suicide assisté, avant de revenir au théâtre tour à tour avec Peter Von Kant et Mon Crime, fraîchement sorti au cinéma. Tout son art est résumé là, cette capacité à faire de grands écarts, à aborder, avec une facilité presque une désinvolture, tous les sujets. Le réalisateur s’est formé à la Fémis dans les années 90, département réalisation. Quelques courts, un ton, une insolence repérée et un premier long métrage en 1998, Sitcom. Première incursion sans fard dans le monde de la famille, cela lui vaut parfois de susciter un certain malaise comme avec Une nouvelle amie qui construisait un personnage trans à travers des répliques aussi subtiles que « je suis un chou-fleur ».

Depuis 98 et Sitcom, François Ozon enchaîne tranquillement quasiment un film par an avec cette volonté de tout tenter, tout oser. Sa filmographie ressemble donc à tout sauf à un long fleuve tranquille. Ainsi quand il s’attaque au féminisme, en trois films : 8 femmes, Potiche et Mon crime, ce n’est pas pour nous donner une vision limpide et réconciliante. Bien au contraire, Mon Crime, dont l’action se situe en 1930, tente un discours ouvertement moderne et un poil anachronique sur l’égalité entre les sexes. Sauf que pour se libérer les femmes sont tout de même décrites comme des manipulatrices. Cependant, des innocentes s’accusent de crimes pour porter une parole, surtout virevolter au-dessus de la vie sans avoir à se préoccuper de considérations matérielles. Souvent, c’est l’hypocrisie de la société qu’Ozon fait voler en éclat.  Un regard qui une fois encore questionne, dérange, interroge. L’année dernière Peter Von Kant, en même temps qu’un hommage, mettait en scène un monstre d’artiste, affublé d’un esclave qui finira par se rebeller. Toute l’atmosphère du film baigne dans une théâtralité et une forme de perversité que seuls certains actes de personnages clefs viennent contrebalancer.

Quand Ozon parle de littérature, il écrit et filme Dans la maison, sur un personnage passionné de littérature et dont l’écriture s’apparente à un voyeurisme outrancier. Quand il raconte le parcours d’une prostituée, elle est Jeune et Jolie et surtout elle n’est pas un être fragile lancée dans la prostitution par nécessité et violence, peut-être alors que la vulgarité est à chercher ailleurs, un peu à l’image du regard troublant porté par Lucie Borleteau dans A mon seul désir. Il ne s’agit pas pour François Ozon de condamner ou de juger mais d’observer depuis ses désirs, ses sensations… Il sait se montrer à la hauteur de son sujet, comme l’a prouvé Grâce à Dieu, film documenté, pudique et très fort, qui pêchait cependant dans sa reconstitution des abus; comme si une barrière se dressait devant un réalisateur habitué à parler de sexualité, mais pas de sexualité criminelle. Peut-être aurait-il fallu ne pas présenter de flash back et se concentrer sur les visages et les corps des adultes qui se battent. Dans ce récit d’enquête,  le casting réunissait de grands noms de Melvil Poupaud à Swann Arlaud en passant par Denis Ménochet.

Mon cinéma

Ozon sait s’entourer et a filmé les plus grands acteurs français, c’est d’ailleurs dans son cinéma qu’on peut voir réunis pour un même film Dany Boon et Isabelle Huppert. Pas n’importe quelle Isabelle Huppert, mais celle qui s’amuse, qui ose. Une Isabelle Huppert enjouée qui joue avec son image. Les barrières en comédie et drame n’existent pas longtemps chez Ozon. En 2021, il a filmé Sophie Marceau pour la toute première fois. Son dernier Mon Crime a la prouesse de réunir les deux actrices les plus en vogues du moment (qui y sont magnifiques, libres, légères) : Nadia Tereszkiewicz et Rebecca Marder. On y retrouve aussi dans un petit rôle savoureux Félix Lefebvre découvert avec Eté 85 et vu depuis notamment dans La Passagère. François Ozon fait de nombreux clins d’œil au cinéma, au théâtre, mais la réalisation n’est pas pour lui un parcours du combattant, c’est avant tout un métier qui lui fait tourner quasiment un film par an. Un métier à travers lequel il fait des passerelles entre ses films, mais aussi avec les œuvres des autres. La force d’Ozon est de ne rien attendre de la réception de ses films comme il le confiait lors de sa venue au festival Passeurs de films en 2021. Dresser son portrait équivaut à traverser plusieurs époques, de nombreux styles, à ne jamais se poser vraiment, s’appesantir. Peu de réalisateurs français naviguent aujourd’hui aussi aisément entre les genres, à part peut-être Michel Hazanavicius. Ces auteurs aux regards multiples nous offrent de temps en temps des œuvres majeures et ne s’essoufflent presque jamais, ils ne cessent de créer. Il le dit encore aujourd’hui : “J’ai pris conscience assez tôt que mes films ne feraient pas l’unanimité”. Toujours lancé dans un nouveau projet quand le précédent arrive jusqu’à nous, il n’écrit pas pour plaire, mais bien par plaisir du métier, plutôt un artisan qu’un artiste à ce titre, François Ozon avance. 

Mon Crime : Bande annonce

Filmographie François Ozon

2023
Mon Crime
2022
Peter von Kant
2021
Tout s’est bien passé
2020
Eté 85
2019
Grâce à Dieu
2017
L’Amant Double
2016
Frantz
2014
Une nouvelle amie
2013
Jeune & Jolie
2012
Dans la maison
2010
Potiche
2009
Le Refuge
2009
Ricky
2007
Angel
2006
Un lever de rideau
2005
Le temps qui reste
2003
5×2
2003
Swimming Pool
2002
8 femmes
2000
Gouttes d’eau sur pierres brûlantes
2000
Sous le sable
1998
Les amants criminels
1998
Sitcom

What’s eating Gilbert Grape : faut-il s’oublier pour les autres ?

Film hors du commun d’une vie à première vue ordinaire, What’s Eating Gilbert Grape retrace les moments de vie d’une famille à l’écart de la société, perdue dans une petite ville campagnarde de l’Iowa. Gilbert, l’ainé de la famille, endosse la responsabilité de s’occuper des siens, malgré les difficultés auxquelles il fait face.

Avec ce film, Léonardo Di Caprio reçoit sa première nomination aux Oscars en tant que meilleur acteur secondaire ; la statuette revient cependant à Tommy Lee Jones pour Le Fugitif. A tout juste dix-neuf ans, le jeune acteur fait pourtant l’unanimité au sein des critiques : sa performance en tant que jeune autiste convainc le milieu, et représente un tremplin pour la suite de sa brillante carrière d’acteur.

La caméra au service des acteurs 

La force de What’s eating Gilbert Grape est la performance de ses acteurs : que ce soit Leonardo Di Caprio, Johnny Depp, ou encore Darlene Cates, qui joue Bonnie, tous offrent une sensibilité unique qui crève l’écran. Les mouvements de caméra sont moindres et les plans restent stables, presque figés sur les acteurs, comme si l’image n’était qu’un témoin qui se cachait pour laisser place entière aux personnages. Tout est dans l’action, dans le jeu des acteurs : il n’y a pas d’effet visuel particulier, ni d’impulsion esthétique. La caméra laisse la nature et les personnages s’exprimer : là est toute la beauté du film.

Une mise en scène épurée, voire apaisante

Endora est un village simple, presque vide. Les rues sont silencieuses et peu visibles à l’écran, puisque la maison des Grapes est excentrée du village. De ce fait, l’isolement est double : au-delà des cris d’Arnie, le spectateur entend la brise matinale et le chant harmonieux des oiseaux. Ainsi, le spectateur reste extérieur aux problèmes de la famille Grape, car celle-ci est entourée d’un décor calme et apaisant qui nous submerge.

Le seul instant où la présence du village se fait sentir est lorsque Bonnie sort de chez elle pour la première fois depuis la mort de son mari. Les regards intransigeants se posent avec brutalité sur elle, et le poids de ces regards troublent et submergent aussi bien Bonnie que le spectateur.

Gilbert, ou le rôle inversé du protagoniste

Nous retrouvons Johnny Depp là où on ne l’attendait pas, lui qui joue à merveille les rebelles (notamment dans Cry Baby sorti trois ans plus tôt). Ici, il livre une performance à fleur de peau, déchirée entre la responsabilité et la culpabilité qui inonde son personnage.

Par ailleurs, What’s eating Gilbert Grape reste avant tout une histoire de famille : c’est l’histoire d’une lutte pour l’amour des siens. Gilbert ne vit pas pour lui ; il vit pour sa famille, quitte à s’oublier lui-même. Lorsque Becky lui demande ce qu’il veut réellement, il ne parle de ce qu’il veut lui, mais de ce qu’il veut pour sa famille. Même si le titre du film met Gilbert en avant, celui-ci met de côté sa propre identité.

Becky est la seule personne qui lui permet l’introspection ; elle l’aide à se concentrer sur lui-même, au-delà de toutes les responsabilités qui l’accablent. Elle est la seule personne dont il n’est pas obligé de s’occuper. En d’autres termes, elle lui permet de reprendre le contrôle de son identité.

Finalement, pour Gilbert, son entourage est à la fois une source de problème et d’émancipation. Il vaque à son existence, entouré d’un amour familial qui subsiste au-delà des mots.

Bande annonce : What’s eating Gilbert Grape de Lasse Hallström

Fiche technique : What’s eating Gilbert Grape

Titre : Gilbert Grape
Titre original : What’s eating Gilbert Grape
Réalisation : Lasse Hallström
Scénario : Peter Hedges, d’après son propre roman What’s eating Gilbert Grape
Avec Leonardo DiCaprio, Johnny Depp, Juliette Lewis, Mary Steenburgen, John C. Reilly, Darlene Cates…
Production : David Matalon, Bertil Ohlsson et Meir Teper
Musique : Björn Isfält et Alan Parker
Photographie : Sven Nykvist
Montage : Andrew Mondshein
Pays d’origine : États-Unis
Format : couleur – 1,85:1 – Dolby – 35mm
Genre : comédie dramatique
Durée : 118 minutes (1 h 58)
Date de sortie : 25 décembre 1993 (États-Unis), 6 avril 1994 (France)