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What’s eating Gilbert Grape : faut-il s’oublier pour les autres ?

Film hors du commun d’une vie à première vue ordinaire, What’s Eating Gilbert Grape retrace les moments de vie d’une famille à l’écart de la société, perdue dans une petite ville campagnarde de l’Iowa. Gilbert, l’ainé de la famille, endosse la responsabilité de s’occuper des siens, malgré les difficultés auxquelles il fait face.

Avec ce film, Léonardo Di Caprio reçoit sa première nomination aux Oscars en tant que meilleur acteur secondaire ; la statuette revient cependant à Tommy Lee Jones pour Le Fugitif. A tout juste dix-neuf ans, le jeune acteur fait pourtant l’unanimité au sein des critiques : sa performance en tant que jeune autiste convainc le milieu, et représente un tremplin pour la suite de sa brillante carrière d’acteur.

La caméra au service des acteurs 

La force de What’s eating Gilbert Grape est la performance de ses acteurs : que ce soit Leonardo Di Caprio, Johnny Depp, ou encore Darlene Cates, qui joue Bonnie, tous offrent une sensibilité unique qui crève l’écran. Les mouvements de caméra sont moindres et les plans restent stables, presque figés sur les acteurs, comme si l’image n’était qu’un témoin qui se cachait pour laisser place entière aux personnages. Tout est dans l’action, dans le jeu des acteurs : il n’y a pas d’effet visuel particulier, ni d’impulsion esthétique. La caméra laisse la nature et les personnages s’exprimer : là est toute la beauté du film.

Une mise en scène épurée, voire apaisante

Endora est un village simple, presque vide. Les rues sont silencieuses et peu visibles à l’écran, puisque la maison des Grapes est excentrée du village. De ce fait, l’isolement est double : au-delà des cris d’Arnie, le spectateur entend la brise matinale et le chant harmonieux des oiseaux. Ainsi, le spectateur reste extérieur aux problèmes de la famille Grape, car celle-ci est entourée d’un décor calme et apaisant qui nous submerge.

Le seul instant où la présence du village se fait sentir est lorsque Bonnie sort de chez elle pour la première fois depuis la mort de son mari. Les regards intransigeants se posent avec brutalité sur elle, et le poids de ces regards troublent et submergent aussi bien Bonnie que le spectateur.

Gilbert, ou le rôle inversé du protagoniste

Nous retrouvons Johnny Depp là où on ne l’attendait pas, lui qui joue à merveille les rebelles (notamment dans Cry Baby sorti trois ans plus tôt). Ici, il livre une performance à fleur de peau, déchirée entre la responsabilité et la culpabilité qui inonde son personnage.

Par ailleurs, What’s eating Gilbert Grape reste avant tout une histoire de famille : c’est l’histoire d’une lutte pour l’amour des siens. Gilbert ne vit pas pour lui ; il vit pour sa famille, quitte à s’oublier lui-même. Lorsque Becky lui demande ce qu’il veut réellement, il ne parle de ce qu’il veut lui, mais de ce qu’il veut pour sa famille. Même si le titre du film met Gilbert en avant, celui-ci met de côté sa propre identité.

Becky est la seule personne qui lui permet l’introspection ; elle l’aide à se concentrer sur lui-même, au-delà de toutes les responsabilités qui l’accablent. Elle est la seule personne dont il n’est pas obligé de s’occuper. En d’autres termes, elle lui permet de reprendre le contrôle de son identité.

Finalement, pour Gilbert, son entourage est à la fois une source de problème et d’émancipation. Il vaque à son existence, entouré d’un amour familial qui subsiste au-delà des mots.

Bande annonce : What’s eating Gilbert Grape de Lasse Hallström

Fiche technique : What’s eating Gilbert Grape

Titre : Gilbert Grape
Titre original : What’s eating Gilbert Grape
Réalisation : Lasse Hallström
Scénario : Peter Hedges, d’après son propre roman What’s eating Gilbert Grape
Avec Leonardo DiCaprio, Johnny Depp, Juliette Lewis, Mary Steenburgen, John C. Reilly, Darlene Cates…
Production : David Matalon, Bertil Ohlsson et Meir Teper
Musique : Björn Isfält et Alan Parker
Photographie : Sven Nykvist
Montage : Andrew Mondshein
Pays d’origine : États-Unis
Format : couleur – 1,85:1 – Dolby – 35mm
Genre : comédie dramatique
Durée : 118 minutes (1 h 58)
Date de sortie : 25 décembre 1993 (États-Unis), 6 avril 1994 (France)

L’Homme à la croix : dernier volet d’une trilogie de régime

Roberto Rossellini, figure emblématique du cinéma de régime puis néoréaliste italien, termine son triptyque de films fascistes (réalisé entre 1941 et 1943) avec L’Homme à la croix (L’uomo dalla croce) : une œuvre de guerre conçue avec un grand respect des codes du cinéma de propagande.

Un film de guerre propagandiste 

Dans les années 30 naît un mouvement artistique controversé qui a marqué la première moitié du XXe siècle en Europe et tout particulièrement en Italie. À l’instar du cinéma du Troisième Reich, le cinéma de régime – aussi connu sous le nom de cinéma de propagande fasciste – fût utilisé par l’État italien afin d’instrumentaliser la population. Il sert dès lors à imposer, par le biais d’un soft power cinématographique, des idéaux fascistes. L’art étant une matière très réglementée à l’époque, le cinéma n’a pas échappé à un contrôle sévère et récurrent. Mussolini décrète alors que le cinéma est ‘l’arme la plus forte’. Il décide en conséquence de censurer les œuvres qui ne répondent pas aux codes propagandistes imposés par son régime. C’est dans ce contexte que vient s’inscrire L’Homme à la croix, dernier volet de la ‘trilogie fasciste’ réalisée par Roberto Rossellini.

Tourné en noir et blanc, le film raconte l’histoire d’un aumônier de guerre italien qui, après avoir échappé à l’armée soviétique, porte secours à des hommes, des femmes et des enfants russes cachés dans une ferme située au centre des lignes italiennes et soviétiques. Dans sa réalisation, Rossellini adopte une approche manichéenne avec d’une part l’ennemi, dangereux et véhicule d’une idéologie immorale et funeste. Puis, d’autre part, les Italiens, représentés comme des héros de guerre.

La scène finale  : le dramatisme au service du message 

La construction de L’Homme à la croix est extrêmement simple et s’organise autour d’une morale délivrée lors de la scène de fin. Par le biais de dialogues courts et de nombreux gros plans sur le personnage de l’aumônier, toute la mise en scène est au service d’une sacralisation de l’homme d’église et par conséquent de l’institution, cruciale pour l’Italie fasciste. L’axe minimaliste choisi par Rossellini (majorité des scènes dans un lieu unique : la grange, peu de matérialisme dans les décors, un personnage principal) semble laisser plus de place à l’aumônier, présenté comme un Christ, un homme pieux qui guérit et vient en aide à la veuve et l’orphelin.

C’est cependant le dramatisme de la scène de fin qui va venir clarifier le message général du film. Après avoir effectué un plan d’insert sur le corps de l’aumônier gisant au sol (et sur la croix rouge de son uniforme), le réalisateur affiche un message clair doublé d’une musique dramatique au ton orchestral.

Ce film est dédié à la mémoire des aumôniers militaires qui sont tombés lors de la croisade contre les « impies » – pour défendre la patrie et apporter la lumière de la vérité et de la justice également sur la terre de l’ennemi barbare.

(Questo film è dedicato alla memoria dei cappellani militaria caduti nella crociata contro i ‘senza dio’ – In difesa della patria e per recare la luce della verita e della giustizia anche nella terra del barbaro nemico.)

Cette scène de fin semble donner une vocation documentaire à une œuvre de fiction. Dès lors, le film devient sans équivoque un hommage doublé d’une critique exacerbée de l’ennemi, à savoir ici : les russes.

L’Homme à la Croix sort en 1943, année d’effondrement du régime fasciste de Benito Mussolini. Dans une  perspective cinématographique, cette temporalité s’avère cruciale puisqu’elle marque un tournant dans l’œuvre du réalisateur. Paradoxalement, la trilogie fasciste de Rossellini vient presque directement s’opposer à ses films postérieurs, qui resteront considérés comme les prémices du cinéma néoréaliste italien à l’échelle internationale.

L’Homme à la croix – Bande-annonce

L’Homme à la croix – Fiche technique

Titre original : L’uomo dalla croce
Réalisation : Roberto Rossellini
Scénario : Asvero Gravelli, Alberto Consiglio, Giovanni D’Alicandro, Roberto Rossellini
Acteurs principaux : Alberto Tavazzi (l’aûmonier), Roswitha Smith (Irina), Aldo Capacci (soldat étudiant), Franco Soldati (le soldat russe blessé), Attilio Dottesio (le tankiste blessé), Doris Hild (un paysan russe),  Gualtiero Islenghi (le soldat russe avec la carte du parti), Antonio Majetti (Sergej, le commissaire du peuple), Piero Pastore (mari d’Irina), Marcello Tanzi (soldat), Zoia Weeda (paysanne russe), Antonio Suriano (le soldat témoin du baptême), Franco Pompili (soldat)
Musique : Renzo Rossellini
Scénographie : Gastone Medin
Photographie : Guglielmo Lombardi
Montage : Eraldo Da Roma
Production : Contientalcine, Cines (Roma)
Sociétés de distribution : ENIC Ente Nazionale Industrie
Genre : Film de Guerre, Film dramatique
Durée : 88 minutes
Date de sortie : 3 février 1943, Italie

Gallipoli ou la perte de l’innocence australienne

Il y a les films de guerre connus, grands classiques reconnus par tous ou blockbusters à gros budget et récompenses prestigieuses. Et puis il y a les méconnus, traitant de faits et de thèmes plus intimes avec une patte particulière et en imprimant des émotions poignantes.

Les oubliés de l’Histoire

La Première Guerre mondiale a été assez largement abordée au cinéma, quoique de manière moindre que la Seconde et de manière souvent moins valorisante, ne laissant pratiquement aucune place à l’héroïsme. Certains aspects du conflit ont été nettement privilégiés, particulièrement les fronts Ouest français et italiens, au détriment de beaucoup d’autres. Le front oriental, impliquant la lutte entre les puissances alliées et l’Empire Ottoman, aura ainsi été fort délaissé, à l’exception notable du grand classique Lawrence d’Arabie qui voyait Peter O’Toole rallié et unifier les tribus arabes contre l’occupant turc pour défendre les intérêts britanniques. L’engagement australien, qui fut important sur ce front, n’avait encore jamais été abordé avant la sortie de Gallipoli. Il coïncide avec la nouvelle vague du cinéma australien de la fin des années 1970 et de la décennie 1980. Celle-ci vit émerger une nouvelle génération de cinéastes appelés à devenir influents à l’international, et une série de films de guerre historiques comme Breaker Morant de Bruce Beresford ou La Chevauchée de feu de Simon Wincer, ce dernier traitant du même contexte. Gallipoli aborde la campagne éponyme qui dura de février 1915 à janvier 1916 et vit un corps expéditionnaire composé de Britanniques, Français, Australiens et Néo-Zélandais s’opposer aux troupes ottomanes, et en particulier de la sanglante et inutile bataille de Nek du 7 août 1915. Cette dernière vit mourir plusieurs centaines de jeunes australiens à des milliers de kilomètres de leur pays natal. Le film suit le parcours de deux jeunes australiens, Archy Hamilton et Frank Dune, coureurs émérites d’abord rivaux, puis amis. On voit leur expérience en tant que coureurs de fond, puis leur enrôlement dans le corps expéditionnaire australien en partance pour le Moyen-Orient, leur entraînement et, finalement, leur expérience du combat et de la mort.

C’est en 1976 que Peter Weir eut l’idée du film en visitant la péninsule de Gallipoli. Il y écrivit un premier jet et l’envoya au scénariste David Williamson pour en faire un scénario complet. Il s’efforça d’y intéresser différents studios qui refusèrent et modifia plusieurs fois l’histoire. Finalement, en 1979, il put convaincre la productrice Patricia Lowell d’avancer 850 000 dollars australiens en lui présentant un récit qui se concentrait sur les portraits de deux coureurs de fond. En mai 1980, l’homme d’affaire Rupert Murdoch et le producteur Robert Stigwood acceptèrent de compléter le budget à condition de ne pas excéder trois millions de dollars australiens. Avec finalement 2,8 millions de dollars, ce fut le film australien le cher à l’époque. Le long-métrage fut tourné en Australie du Sud et en Égypte pour les scènes censées se passer à Gallipoli. Le casting est composé presque entièrement d’acteurs peu ou pas connus à l’exception notable de Mel Gibson qui venait tout juste de se faire connaître avec le rôle principal du premier Mad Max, mais n’était pas encore le monstre sacré sulfureux que l’on connaît aujourd’hui. Il se montre très convaincant dans ce rôle de Frank Dunne, jeune coureur d’abord cynique et méprisant avant de devenir plus amical et sensible. Il s’agit là d’un de ses grands rôles dramatiques qui révèle sa polyvalence comme acteur. L’australien Mark Lee, dont la carrière sera essentiellement nationale, est également très bon dans son alter ego optimiste et idéaliste Archy Hamilton. Un casting et une équipe jeune donc au service d’une histoire profondément humaine.

Gallipoli sera un succès commercial local (plus de 11 millions de dollars), gagna plusieurs récompenses nationales et sera salué par les critiques, mais il marchera moins bien à l’international. Il est depuis largement considéré comme un classique du cinéma australien et apprécié tant des critiques que des cinéphiles. Il participa largement à la promotion du cinéma australien et à la carrière de Mel Gibson.

Histoires individuelles dans la tragédie de l’Histoire collective

Il s’agit donc d’avantage d’un film psychologique s’attardant sur le portrait de jeunes gens en apprentissage comme il y en avait beaucoup dans les années 1980 (Les Chariots de feu, Breakfast club) qu’un pur film de guerre, les scènes de combat n’intervenant que tard et fort peu dans le récit. L’essentiel du métrage se concentre autour du portrait des deux héros et de leurs compagnons d’armes. Mel Gibson dira lui-même qu’il ne s’agit « pas vraiment d’un film de guerre. Cela n’est que l’arrière-plan. C’est surtout l’histoire de deux jeunes hommes [1]» et que « Gallipoli est un peu la naissance d’une nation. C’est l’éclatement d’un rêve pour l’Australie [2]». De fait, le thème majeur du film est bien la perte de l’innocence, sujet fortement abordé au cinéma la décennie précédente, notamment dans les nombreux films traitant de la Guerre du Vietnam. L’enrôlement et le conflit sont donc ici perçus comme des métaphores du passage à l’âge adulte et la fin d’une période d’insouciance, au travers d’un apprentissage d’abord festif et joyeux avec la course du début, puis plus dur avec la traversée du désert nécessaire pour se rendre au point de recrutement et, ensuite, l’entraînement lui-même, et pour finir, le combat, perçu comme une apothéose tragique et violente. Cette idée est notamment contenue lors d’une des premières scènes du film quand l’oncle de Archy Hamilton lui lit Le Livre de la jungle de Kipling, ouvrage lui-même perçu comme une métaphore de la sortie de l’enfance insouciante. Il s’agit d’une évolution assez lente, imperceptible, montrant l’évolution progressive des héros ainsi que la nature de leur relation : rivalité, camaraderie, amitié authentique, fraternité d’armes.

La qualité de coureur des deux héros est importante durant tout le film et trouvera sa finalité dans le dernier tiers de l’histoire lorsque le personnage de Frank Dunne doit utiliser cette compétence pour porter un message urgent annulant un prochain assaut meurtrier qui doit bientôt survenir. La course de Dunne est haletante et instaure une forme de suspens qui emporte l’adhésion, même si l’on en devine l’issue tragique. Un grand moment dramatique magnifié par une ambiance poignante et intense et un sens du montage très efficace.

La guerre elle-même, paradoxalement, est fort peu montrée. Les rares combats de la fin montrent surtout des boucheries humaines et des pertes de vie inutiles, à la hauteur de ce qui se passait sur les autres fronts. Comme d’autres films sur cette époque, Gallipoli s’attache surtout à montrer l’aspect terrible et absurde de la guerre à travers les portraits d’une génération de jeunes hommes prématurément fauchés dans un conflit lointain et pour une raison stupide (un contrordre arrivé trop tard). Une issue dont le tragique se nourrit du contraste de l’insouciance et l’enthousiasme des protagonistes durant le reste du film. Une thématique largement intemporelle et toujours d’actualité d’autant plus que la réalisation et l’image demeure d’une qualité et d’une vivacité étonnante. La musique (assurée entre autres par Jean-Michel Jarre) accompagne aussi parfaitement ce portrait de jeunes hommes aux vies fauchées, tant dans leurs moments de joie que de tragédie.

On peut également admirer la minutie de la reconstitution historique, tant dans la présentation visuelle (uniformes, armement) que dans celle des différents protagonistes. Ainsi, le personnage d’Archy Hamilton est largement basé sur les écrits du reporter de guerre australien Charles Bean qui décrivait le soldat Wilfred Harper. Cette précision assure au film un grand réalisme et un meilleur attachement aux différents personnages. Le film fut néanmoins critiqué pour sa description de la chaîne de commandement et des décisions stratégiques britanniques durant la bataille de Nek.

Gallipoli est donc un film de guerre peu ordinaire, mais surtout un portait saisissant d’une certaine génération et de son évolution dans l’engrenage de l’Histoire et de la Grande Guerre.

[1] « Mel’s Moves », Movieline, juillet 2000.

[2] « An American from Kangaroo-land hops to the top », Ampersand, février 1983.

Gallipoli : Bande-annonce

Gallipoli : Fiche technique

Réalisation : Peter Weir
Scénario : David Williamson, d’après une histoire de Peter Weir
Avec Mark Lee (II), Mel Gibson, Bill Kerr, Harold Baigent, Harold Hopkins, Peter R. House, Charles Yunupingu, Heath Harris, Ronny Graham, Gerda Nicolson, Robert Grubb, Tim McKenzie, David Argue, Brian Anderson…
Photographie : Russell Boyd
Musique : Brian May
Musiques additionnelles : Adagio d’Albinoni, Oxygène de Jean-Michel Jarre, Les Pêcheurs de perles de Georges Bizet
Montage : William M. Anderson
Production : Patricia Lovell, avec la participation non créditée de Rupert Murdoch1
Sociétés de production : The Australian Film Commission et R & R Films
Distribution : Roadshow Films (Australie), CIC, Paramount Pictures (États-Unis)
Dates de sortie – Australie : 13 août 1981 – France : 10 mars 1982

The Whale : un raté gargantuesque pour Darren Aronofsky

Six ans après la sortie de Mother! (ce qu’il nous aura fallu pour le digérer), Darren Aronofsky est de retour avec son huitième long-métrage The Whale : un film à huis clos au service du pathétique.

Une catharsis aristotélicienne ratée

Darren Aronofsky est connu pour son cinéma dérangeant et son goût des sujets complexes. Ainsi, l’addiction (Requiem for a dream) ou encore les troubles psychologiques (Black Swan, Mother..) sont des thèmes récurrents dans le travail du réalisateur. Avec The Whale, le réalisateur dresse le portrait de Charlie, un professeur d’anglais souffrant d’obésité morbide, qui dans une volonté d’expiation, tente de renouer avec sa fille Ellie, avant de mourir. Le film ne déroge pas aux choix antérieurs d’Aronofosky et s’adresse à des problématiques complexes : les troubles alimentaires et la dépression mais également la grossophobie. Le personnage de Charlie apparaît dès lors comme un paradoxe : Il est à la fois morbide et sensible.

La solitude et l’état physique de Charlie viennent nous donner un personnage au service du pathos et susciter une sorte de catharsis ratée. Charlie est dépeint comme un personnage monstrueux qui engloutit de la nourriture jusqu’à l’étouffement, transpirant et qui se déplace de manière presque robotique. Le costume créé spécialement pour le film contribue à accentuer cet aspect monstrueux. S’ajoute à cela la violence implicite du regard des personnages secondaires qui viennent moquer et presque déshumaniser Charlie. Finalement, c’est un message qui se voulait honorable qui devient presque dérangeant tant peu d’explications sont données. Le film semble être une représentation froide de l’obésité, dépourvue d’empathie. Dès lors, il faut attendre le milieu du film pour comprendre au détour d’une phrase comment Charlie en est arrivé là. Tous ces détails grotesques ne permettent pas au film d’éveiller les consciences mais inspirent plutôt un sentiment d’inconfort.

Un film paradoxal

L’angle minimaliste choisi par Darren Aronofsky dans ce nouveau long-métrage à huis clos semblait initialement suggérer un renouveau dans le travail de l’artiste. Malheureusement, c’est un film paradoxal et désorganisé que nous retrouvons à l’écran. Le paradoxe réside dans le décalage entre la beauté du film (du jeu des acteurs, de la mise en scène) et la faiblesse du scénario. D’une part, nous assistons à la mise en œuvre du talent incontestable d’Aronofsky qui réussit à maintenir une ambiance claustrophobique et à susciter mille émotions contraires chez son audience  (particulièrement lors de la scène de fin). D’autre part, c’est une intrigue décousue et des personnages secondaires sans profondeur qui s’organisent autour de Charlie et qui contribuent à rendre le film indigérable et à désacraliser le message initial par manque de justesse.

En dépit de cette critique exacerbée, il serait injuste de ne pas ajouter une petite phrase pour saluer la performance captivante et émérite de Brendan Fraser dans le rôle de Charlie (The Whale). Loin de ses rôles les plus célèbres (George de la Jungle, Rick O’connell), il nous offre ici une interprétation dramatique de grande qualité. Ceci est particulièrement vrai dans la scène de fin, une scène emprunte de claustrophobie, qui étouffe le spectateur au sens propre tant il est insoutenable d’observer tant de souffrance et de congestion. Une performance nommée au Oscars et à raison ! Mais une performance qui ne suffira pas à faire oublier le caractère problématique et simpliste du film.

The Whale : Bande-annonce

The Whale : Fiche Technique

Réalisation : Darren Aronofsky
Par Samuel D. Hunter, Samuel D. Hunter
Avec : Brendan Fraser, Sadie Sink, Hong Chau, Samantha Morton, Ty Simpkins
Genre : Drame / 1h 57min
Distributeur : ARP Sélection

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3

Music : entre chant mythologique et poème mutique

Œdipe au pays d’Aliocha, entre formalisme exaspérant et recherche intransigeante, Music, le nouveau film d’Angela Schanelec perd et fascine.

Disons le tout de suite Angela Schanelec n’en fait qu’à sa tête tant avec son scénario qu’avec sa mise en scène. C’est sans doute un talent de savoir n’en n’avoir cure et de se poser au-delà, dans une sorte de no woman’s land inaccessible et libre. Si ce n’est un talent, c’est culotté. La cinéaste allemande ayant reçu l’Ours d’argent en 2019 avec J’étais à la maison, mais… affirme avec ce second opus un geste radical, abscons ou affranchi de tous repères de sens.

Disons le aussitôt le jury du festival de Berlin ne s’est donc pas embarrassé de précautions ni d’une quelconque cohérence pour attribuer le prix du scénario cette année au film d’Angela Schanelec. Car si Music mérite un prix c’est plutôt celui de l’absence de scénario ou prix à inventer du principe de l’association libre en guise de scénario.

Nous y allions curieux, épris de mythes et de mystères. Music nous a -il est vrai- déconcerté par son manque absolu de limpidité qu’une esthétique formaliste un peu forcée et pas nécessairement somptueuse n’équilibre pas. Vous l’avez saisi : Music ne se laisse pas cerner ni réduire.

De quoi s’agit-il alors?

Du mythe d’Oedipe re-inventé dans des récits épars, disloqués et juxtaposés, délibérément incomplets et peu lisibles, récits se situant entre la Grèce et l’Allemagne.

Mais là sans doute n’est pas ce qui anime la réalisatrice. Reprenons un peu depuis le début. Le prélude du film entre montagne et mer offre une expérience de silence. Des actions ont lieu, des femmes des hommes s’affairent dans le brouillard, un homme aux pieds entaillés, un carrefour, un homme assassiné. Cela rappelle cette phrase du dramaturge anglais Edward Bond dans une lettre à ses acteurs : ce qui se passe sur une scène de théâtre ce sont des gens profondément perturbés qui font des choses inattendues.

De fait, ce qui semble importer à Angela Schanelec sont davantage le timbre d’une scène, son chant, sa géométrie surprenante, et l’atmosphère sans continuité narrative qu’elle installe par ses cadres atypiques non sans parenté avec le cinéaste grec Yorgos Lanthimos (Canine, The Lobster…)

Et surtout dans la famille Schneider, la réalisatrice a élu non pas Niels, non pas Vassili le héros des « Amandiers » mais Aliocha, musicien de son état à qui elle va laisser toute latitude( la dernière partie du film étant une sorte de concert) pour être cet Œdipe moderne réconciliant ses meurtrissures archaïques par le chant.

Dès lors que le film cesse son mutisme et entre dans la musique de son titre éponyme, on saisit un peu mieux les intensités en présence et préoccupations de la cinéaste . Dans la prison où il est enfermé, Aliocha-Oedipe prénommé Jon tombe amoureux d’une surveillante Iro (Agathe Bonitzer). Là encore faisant fi des ellipses et des raccords temporels, Angela Schanelec juxtapose l’éclosion de l’histoire d’amour des deux personnages principaux et leur installation dans une vie de couple.

Qu’importe l’histoire, qu’importe les aberrations temporelles, nous sommes au pays des associations libres, des images qui viennent à la tête sans censure et c’est cela qui est voulu et réalisé. L’inconscient au travail de la caméra.

Il reste la beauté gémellaire des deux profils d’Agathe Bonitzer et d’Aliocha Schneider venant interpeller l’écran, il reste une chromatique particulière se fondant avec l’harmonieuse et sévère candeur du corps d’Agathe Bonitzer se baignant dans les flots d’une crique grecque.

La réalisatrice fait beaucoup confiance à l’intérieur de ses plans à la durée (elle a tort car ils ne sont pas suffisamment sidérants pour happer). Elle fait aussi beaucoup confiance à des personnages secondaires en position de stupéfaction comme si cette attitude stupéfaite qui nous regarde pouvait avoir le don de nous stupéfier aussi. C’est une belle idée de théâtre transposée ici au cinéma. Music égare par la durée de ses plans incertains et innove par son affranchissement des normes proposant au spectateur une nouvelle manière de regarder un film les scomme dans un rêve !

Bande-annonce : Music

Fiche Technique : Music

Réalisatrice : Angela Schanelec
Avec Aliocha Schneider, Agathe Bonitzer, Argyris Xafis, Marisha Triantafyllidou, Frida Tarana, Ninel Skrzypczyk, Wolfgang Michael…
Berlinale 2023 : Ours d’argent – Meilleur scénario
Distributeur : Shellac
Sortie le 8 mars 2023.

Synopsis : Trouvé à sa naissance par une nuit de tempête dans les montagnes grecques, Jon est recueilli et adopté, sans avoir connu ni son père, ni sa mère. Adulte, il rencontre Iro, surveillante dans la prison où il est incarcéré à la suite d’un drame. Elle recherche sa présence, prend soin de lui tandis que la vue de Jon commence à décliner… Désormais, à chaque perte qu’il subira, le jeune homme gagnera quelque chose en contrepartie. Ainsi il deviendra aveugle, mais vivra sa vie plus que jamais.
Librement inspiré du mythe d’Œdipe.

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3

Comme une actrice : le vertige du douloureux désir !

Céder ou « ne pas céder sur son désir ». Résister ou capituler c’est la formule de Lacan, l’éthique de la psychanalyse, mise en scène dans un film bancal et masqué de Sébastien Bailly « Comme une actrice », réfléchissant cet obscur acteur de nos vies, le lancinant désir et ses visages-fables.

Synopsis : Anna, actrice proche de la cinquantaine, est quittée par son mari, Antoine, metteur en scène de théâtre. Prête à tout pour ne pas le perdre, elle va jusqu’à prendre l’apparence de la jeune femme avec laquelle il entretient une liaison. Mais ce double jeu pourrait se retourner contre elle…

Le pari de Sébastien Bailly est ambitieux : faire se rencontrer en 1h33 les univers du conte, du thriller et des scènes de la vie conjugale version Desplechin en plus charnel somme toute.

L’ambition d’un film d’ores et déjà offre un crédit au spectateur: celui d’accéder au vertige fantasmé par son réalisateur. Et ce vertige ici est fort. Accepter un postulat qui tient de l’imagerie des films fantastiques avec des clins d’œil lointains et subtils à Bunuel et Demy.

Dans Comme une actrice, Sébastien Bailly nous propose donc de croire à une idée folle: une actrice (jouée par Julie Gayet) à l’aube de la cinquantaine se sent en perdition dans son couple et va abuser des gouttes d’un breuvage hallucinogène pour prendre le visage et l’apparence d’une femme plus jeune (Agathe Bonitzer) que son mari désire. Ou s’imagine désirer.

Les tourments du film portent précisément sur l’imaginaire du désir. Que désire au fond le personnage joué par Benjamin Biolay et le sait-il vraiment ? Et sa femme, quel frisson cherche-t-elle ? Un rôle au théâtre qu’elle n’a jamais eu ou à faire renaître l’histoire de son propre couple ? Le film est juste et soyeux dans ce suspens ou cette hébétude, assez bien rendue par le grand corps d’indolence faussement (ou vraiment ?) détachée jouée par Biolay. Surtout le long métrage, Comme une actrice de Bailly cherche sous les visages, les corps et les peaux des acteurs cadrés très près une vérité inquiète, celle de l’incompréhension et du malentendu qui peuvent surgir au sein d’un couple, endeuillant des années de complicité et de confiance.

Comme une actrice est assez beau dans cette auscultation délicate de la cellule- couple, cet animal étrange à l’alchimie mystérieuse. On sent que c’est cette passion grise, grave et mélancolique qui intéresse le réalisateur mais au lieu de s’en tenir à cette clinique austère du couple. Le film bascule ailleurs, comme s’il cherchait lui- même à se donner un vertige, un frémissement qui fait défaut à la mise en scène.

Le postulat- à la fois fantastique et donc très invraisemblable- accordé, nous voyons Julie Gayet se métamorphoser en Agathe Bonitzer, la jeune fille avec laquelle son mari (interprété donc par un Benjamin Biolay à la nonchalance étirée, exaspérante et prenante) croit retrouver la jeunesse de son désir. Le film prend alors des allures polymorphes oscillant entre le thriller hitchcockien (où Julie Gayet au chignon de Vertigo excelle en retenue exacerbée et blondeur propice), le conte triste et diaphane version Peau d’âne, le gore esquissé et le drame existentiel.

Malheureusement Comme une actrice ne suit radicalement aucune de ses voies. Sébastien Bailly analyse davantage les atermoiements du couple à bout de souffle, il le filme à flanc de visages et d’emportements contenus. Surtout il s’intéresse au vertige de son actrice principale. Vraie sœur de Catherine Deneuve dans Peau d’âne, le personnage de Julie Gayet ne cesse de guetter son miroir, questionnant son image, son devenir et l’on devine aisément la mise en abyme pour une actrice trop rare telle Julie Gayet.

On se prend à rêver de ce que David Fincher ferait du visage et des déchirements de Julie Gayet s’il l’avait filmée dans son furieusement cruel Gone Girl. C’est peut-être de cela dont souffre  Comme une actrice : de ne pas être suffisamment radical en un endroit : de ne pas choisir nettement son genre. Thriller horrifique, drame conjugal, Conte cruel ? Tout est là à même niveau. Donc rien n’y est! Ou plutôt nous sommes au cœur du sujet de Comme une actrice : comment faire pour désirer encore? D’où le désir jaillit ? D’un visage, d’une confiance commune, d’une parole, d’une peau, d’un passé ?

Le film réussit à troubler et retenir par son élégance inquiète, sa confiance aiguë dans le pouvoir de crédibilité du cinéma et ses acteurs, sans convaincre, il réussit à interroger sans résoudre.

Sans doute les partis pris de Sébastien Bailly auraient trouvé une plus forte ampleur dans un format sériel autorisant alors son sujet à vivre toutes ses pistes dans un rythme plus adéquat. C’est tout ce que nous lui contons pour l’avenir : devenir le showrunner de l’adaptation sérielle USA de son propre film.

Comme une actrice : Bande-annonce

Comme une actrice : Fiche Technique

Réalisateur : Sébastien Bailly
Scénariste : Sébastien Bailly, Zoé Galeron
Avec Julie Gayet, Benjamin Biolay, Agathe Bonitzer, Cyril Gueï, Jenny Arasse, Zhiying Yan, Meiling Wang, Ava Baya…
Distributeur : Epicentre Films / Jour2fete
En salle le 8 mars 2023 / 1h 33min / Comédie dramatique

Quentin Victory Leydier : « Un tourbillon dans lequel la narration importe probablement moins que les situations qu’elle permet »

Il s’était déjà penché sur la saga Rocky et sur le binôme Stéphane Brizé-Vincent Lindon. Quentin Victory Leydier publie cette fois, toujours aux éditions LettMotif, une monographie consacrée à John Cassavetes.

Très libre sur la forme, plus passionnée qu’académique sur le fond, cette dernière nous permet de papillonner dans la filmographie du cinéaste américain, au gré des pérégrinations discursives de l’auteur. Avec John Cassavetes conjugue l’analytique, le définitoire et l’anecdotique, au sein d’une publication aérée faisant la part belle aux illustrations et caractérisée par son papier noble et épais. Une édition soignée, qui se lit avec légèreté, sans toutefois rien sacrifier des sophistications d’un cinéaste passé à la postérité. On a voulu creuser plus avant le sujet et adresser quelques questions à l’auteur, qui a eu l’amabilité de nous répondre.

Dans votre ouvrage, vous portez un regard critique sur ce que vous qualifiez d’« onanisme interprétatif ». Bien qu’il soit difficile de plaquer une grille de lecture uniforme sur le cinéma de John Cassavetes, qu’est-ce qui, selon vous, en constitue l’étoffe ?
Effectivement, je pense que trop souvent l’analyse permet à l’analyste de briller sans que cela rejaillisse sur le film. C’est régulièrement une entreprise assez narcissique. Je ne crois pas que ce soit comme ça qu’on donne envie de voir les films.
Assez simplement, je dirais que ce qui constitue l’étoffe des films de Cassavetes, c’est la liberté. J’ai conscience qu’en disant cela, on n’avance pas beaucoup ! Une liberté de ton et une liberté dans la façon de filmer les choses. Bien entendu, il y a des thématiques récurrentes, mais il me semble que ce que l’on retient surtout après le visionnage d’un de ces films, c’est le tourbillon dans lequel il nous entraîne, un tourbillon dans lequel la narration importe probablement moins que les situations qu’elle permet.

À mesure que vous commentez les différents films de John Cassavetes, vous vous demandez quelle en aurait été la réception critique et publique s’ils voyaient le jour aujourd’hui. Pourquoi ?
Au risque de passer pour un réactionnaire (que je ne suis pas), il m’arrive d’être inquiet lorsque je vois tout ce qui passe à la moulinette de la « cancel culture » aujourd’hui. Je me méfie du courant qui emporte et de l’air du temps. Ainsi, logiquement, je me questionne sur la place que pourraient occuper ces films aujourd’hui, tant l’intégrisme fait rage un peu partout. Est-ce que les personnages masculins seraient considérés tour à tour comme des pervers narcissiques (terminologie tellement à la mode), des machistes faisant des barbecues ou comme la quintessence de la toxicité de l’homme ? (Si l’homme est par nature toxique, ce que je ne crois pas, est-ce qu’on peut parler de la toxicité des femmes, ou est-ce interdit ?) Cela ne m’étonnerait pas et j’imagine que ces analyses hautement scientifiques rejailliraient sur le cinéaste. J’ai moi-même été confronté à cela : il y a par-ci par-là des chantres de la tolérance qui se révèlent en réalité de nouveaux censeurs, et on ne peut plus discuter. Il ne faudrait pas dire telle chose ni même la penser… Je serais même à leurs yeux un crétin parce que je loue un artiste plutôt que je ne l’attaque. Ça me met en colère et surtout m’effraie beaucoup. J’en parle peu dans le livre car, si j’aime bien faire de l’humour, j’essaie au maximum de ne pas être provocateur pour le seul plaisir de l’être. Mais quand j’observe la manière de penser de toute une catégorie de personnes, je me dis que je pourrais y aller bien plus fort par endroits ! Après tout, mon avis vaut bien celui d’un autre.
Cependant, il se peut que je me trompe, peut-être que les relations hommes-femmes décrites dans ces films ne poseraient de problèmes à personne et que les spectateurs seraient capables de saisir les situations. Je le souhaite d’ailleurs. En ce qui concerne la réception critique, je dois dire que cela m’intéresse nettement moins. Car de quelle critique parle-t-on ? De celle qui par essence se coule dans le moule de la doxa ? Celle qui donne des prix à des films qui se lovent dans une pensée à la mode ? Je n’ai pas l’impression que nous soyons dans une période qui cherche à rassembler mais bien plutôt, encore et toujours, dans l’ère de la division.

Vous revenez abondamment sur la consommation d’alcool ainsi que le langage gestuel et corporel des personnages de John Cassavetes. En quoi ces deux éléments structurent-ils son cinéma ?
Je crois que ces deux éléments sont intrinsèquement reliés : sous l’effet de l’alcool, notre corps ne fonctionne plus tout à fait de la même façon (notre esprit encore moins !). Et cela produit alors toute une variété de corps : ceux qui s’effondrent, ceux qui au contraire sont électrisés. L’alcool est le personnage qui revient le plus dans tous ces films. Il occupe des fonctions diverses : remontant, excitant, calmant… Et je trouve que cette substance est très bien représentée car sous toutes ses coutures, Cassavetes montrent tous les états que la consommation d’alcool fait naître, du premier au dernier verre (qui est toujours l’avant-dernier, si l’on en croit Deleuze).

Vous le confessez vous-même, Avec John Cassavetes est un essai peu académique. Vous papillonnez et digressez autant que vous analysez, avec une large place accordée aux photogrammes et aux anecdotes personnelles. Pourquoi ce choix éditorial ?
Tout à fait franchement, je n’avais pas envie de repartir sur un livre rigoureusement construit comme l’était celui consacré à Brizé et Lindon. Avec mon premier livre sur Rocky, j’avais eu le besoin de prouver que j’avais bien étudié donc il y avait quantité de notes en bas de pages, de références… Là, ça ne me disait rien parce que j’ai grandi avec Cassavetes. Je voulais donc me replonger là-dedans sans faire le professeur ou l’étudiant. Je sais aussi que certains de mes rares lecteurs apprécient que ce livre se lise plus facilement, comme un roman (peut-être plutôt comme un recueil de nouvelles, je dirais). Je crois que l’on peut apporter quelque chose avec humilité et il me semble que l’on n’est pas obligé de couper les cheveux en quatre pour parler d’art. Je ne sais pas si ce livre fait avancer le champ des idées et je m’en fous, je n’ai pas cette prétention. Je crois en revanche qu’il est sincère et qu’il donne envie. Peut-être même qu’on passe un bon moment !
En ce qui concerne ce choix de l’utilisation de nombreux photogrammes : Cassavetes, c’est une texture d’image et des morceaux de corps humains, il fallait pouvoir montrer ça et le montrer bien. C’est pour cette raison qu’avec Jean-François Jeunet, nous avons décidé de faire un livre plus beau que mes précédents, je veux dire un vrai livre d’art, avec un papier qui reçoit bien mieux les photos, avec le choix d’images pleine page… Le livre est donc un peu plus cher, mais j’en suis fier, parce qu’il se lit autant qu’il se regarde.

La mort rose… morose

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Conçu comme de la science-fiction, ce roman graphique signé de l’Espagnol Jaume Pallardó ne peut que faire résonner en nous certains souvenirs, presque comme s’il était déjà dépassé. Il ne manque néanmoins pas d’intérêt, même s’il pourrait aller plus loin dans son investigation.

Un virus a décimé l’humanité de façon foudroyante, cela vous rappelle quelque chose ? Effectivement, par bien des points, La mort rose rappelle ce que nous connaissons avec la pandémie de Covid-19, comme si l’auteur exploitait un filon bien balisé. Or, si l’album date de 2022 pour sa version française, il a été conçu et réalisé avant 2019. À le lire, on se dit que l’humanité était en quelque sorte préparée psychologiquement à la pandémie que nous connaissons, ce qui se révèle particulièrement troublant.

Pandémie et conséquences

Les survivants se sont organisés, en limitant drastiquement leurs sorties (très contrôlées). Ainsi, le personnage principal (Miguel), travaille comme enseignant à domicile pour des adolescents de niveau lycée. Il utilise la vidéo et Internet, comme ont fait les enseignants pendant le confinement. Les sorties ne se font qu’en portant une combinaison plastique à laquelle il faut faire très attention, car si jamais elle se déchire, les risques de contamination reviennent. Bien entendu, toutes les livraisons se font selon un protocole bien précis, avec décontamination et utilisation de systèmes du genre sas. L’action se situe à un moment où l’humanité espère entrevoir le bout du tunnel. D’ailleurs, Miguel se voit proposer un nouvel emploi dans le cadre de la reconstruction de la ville.

Pandémie et socialisation

Miguel vit seul, avec des relations limitées aux échanges virtuels par l’intermédiaire d’un écran. Son hobby est d’écrire. C’est ainsi que, sur un site de rencontres, il retient l’attention d’une jeune femme qui veut dépasser le cadre des échanges virtuels. Visiblement, elle connaît des lieux où on peut profiter en oubliant les contraintes imposées par le protocole sanitaire, une fois celles-ci réglées à l’entrée. Là, Miguel redécouvre avec plaisir quelques sensations un peu oubliées. Surtout, avec la jeune femme avec qui il fait connaissance, il fait d’autres rencontres. Il découvre ainsi que tout le monde ne perçoit pas la situation de la même façon.

Perception de la pandémie

Ainsi, certains doutent de l’existence même du virus et d’autres considèrent que l’épidémie est derrière eux depuis longtemps et que le gouvernement maintient la pression artificiellement pour profiter du fait que les tensions sociales sont étouffées dans l’œuf. Enfin, quelques-uns s’en fichent, n’ont pas d’opinion.

Pandémie, oui ou non ?

Avec cette BD, l’auteur se montre donc incroyablement visionnaire. Ce qu’il imagine ressemble de manière hallucinante à ce que nous avons connu, à quelques variations près. C’en est presque décevant pour qui chercherait une lecture originale. À cela viennent s’ajouter d’autres remarques négatives. D’abord, au niveau du dessin (trop dépouillé, surtout au niveau des décors, malgré quelques efforts), avec des personnages que l’auteur peine un peu à différencier physiquement. Quand on sait qu’ils portent très régulièrement une combinaison leur couvrant tout le corps, cela n’aide pas. Ensuite, pour un album épais (256 pages), il comprend des longueurs. Je pense ainsi à une double planche où, comme seuls dialogues, nous trouvons « putain » puis « merde » qui n’apportent pas grand-chose. La seule couleur de l’album est le rose, sous plusieurs nuances, justifiant parfaitement le titre. Mais certaines parties sont en noir et blanc. On finit par réaliser qu’elles se situent aux endroits sûrs, alors que le rose correspond aux lieux où réside un danger de contamination. Mais on a vu que certains personnages doutent de la présence de ce virus (et même de son existence). Autrement dit : la couleur se justifie-t-elle ici ou non ? Cela devrait conduire à de vrais doutes sur l’action des autorités. Mais du pouvoir en place nous ne saurons jamais rien d’intéressant (les seules informations proviennent de flashes télévisés). Tout juste si on apprend que celles et ceux qui ont les moyens ont accès à des lieux de liberté inaccessibles aux autres. Émergent finalement cette observation de groupes qui versent dans les théories conspirationnistes. On notera que l’auteur se contente de décrire ces individus avec leurs façons de raisonner et de se comporter. En effet, il n’apporte pas de réponse, nous laissant imaginer s’ils ont tort ou raison. Par contre, on voit bien ce qui se passe pour Miguel qui tente de faire comme si de rien n’était après avoir couru un risque évident par rapport au virus (ou prétendu virus). D’ailleurs, on observe aussi qu’il se comporte de manière assez naïve dès lors qu’une jeune femme cherche à le rencontrer. Il se laisse manipuler comme un débutant, agissant avec la seule motivation de pouvoir passer un peu de temps avec elle, découvrir ce qui lui tient à cœur et le partager.

La mort rose, Jaume Pallardó
La Cafetière, mars 2022
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En bref : Capitaine Vaudou, Ange Leca, Les Petits Voyageurs de L’art et Eugénie de l’orthographe

Retour sur plusieurs parutions récentes. Au programme : Capitaine Vaudou : Le trésor de Christophe Colomb, Ange Leca, Les Petits Voyageurs de L’art : La Joconde de Léonard de Vinci et Eugénie de l’orthographe – Les règles méchantes.

Capitaine-Vaudou-avisCapitaine Vaudou : Le trésor de Christophe Colomb. Série directement inspirée du jeu de rôle éponyme édité par Black Book, Capitaine Vaudou entremêle différents éléments typiques des histoires de pirates, en y ajoutant une dimension surnaturelle et des enjeux à fort relief historiographique tels que l’esclavagisme ou les tensions anglo-irlandaises. Cette suite prolonge avec un vrai sens du spectacle un premier tome déjà prometteur. Aux Bahamas, une procession étrange est en marche, dans le but de capturer l’un des nombreux zombis qui hantent une île maudite. Les services de Cormac McLeod sont aussitôt sollicités, avec son frère Angus, réduit à l’état de mort-vivant, comme moyen de pression. Il va aussi entreprendre une initiation à la magie vaudou dans les Blue Mountains. Sombre, dessiné à traits fins par Darko Perovic, « Le trésor de Christophe Colomb » organise une ronde de personnages bien construits, dont les motivations entrent en collision les unes avec les autres. Entre Robert Louis Stevenson et la franchise Pirates des Caraïbes, Capitaine Vaudou parvient, à mi-chemin (quatre tomes sont prévus en tout), à un équilibre plaisant et à une efficacité appréciable.

Capitaine Vaudou : Le trésor de Christophe Colomb (T02), Jean-Pierre Pécau et Darko Perovic
Delcourt, février 2023, 56 pages

Ange-Leca-avisAnge Leca. Inspirés du magnat de la presse Alfred Edwards et de la jeune comédienne Geneviève Lantelme, les personnages Alfred Clouët des Pesruches et Emma Capus disent quelque chose de la Belle Époque. Lui est un entrepreneur volage et souvent tyrannique, en délicatesse avec l’éthique et la loi. Elle est une comédienne bien mariée mais loin d’être épanouie, au point d’ailleurs d’entretenir une relation extraconjugale avec un journaliste alcoolique, Ange Leca, par ailleurs employé… par son mari. Ange porte assez mal son nom : ayant quitté la Corse après une déception amoureuse, il traîne ses guêtres dans les bars et se montre autant obsédé par l’alcool que par sa maîtresse Emma ou ce cadavre décapité et démembré que les eaux de la Seine, sorties de leur lit, ont fait remonter à la surface de Paris. Tout est là : le triangle amoureux, les mœurs de l’époque, une capitale sous les eaux, une enquête tapissée de mystère. Tom Graffin, Jérôme Ropert et Victor Lepointe n’ont plus qu’à faire avancer l’ensemble pour tenir le lecteur en haleine et caractériser plus avant leurs personnages tout en fêlures. On peut penser à Citizen Kane à travers le personnage d’Alfred Clouët des Pesruches. On décèle des parallèles évidents entre le meurtre impossible à élucider sur lequel enquête Ange et les victimes anonymes retrouvées en France et en Angleterre au début du XXe siècle, avant les avancées de la police scientifique. Sous ses dehors romanesques, bien maîtrisés, le récit se teinte d’un réalisme évident. Pour le reste, entre le drame, la romance et le polar, Ange Leca fait son œuvre, avec savoir-faire.

Ange Leca, Tom Graffin, Jérôme Ropert et Victor Lepointe
Bamboo/Grand Angle, mars 2023, 72 pages

Les-petits-voyageurs-de-l-art-La-Joconde-de-Leonard-de-Vinci-avisLes Petits Voyageurs de L’art : La Joconde de Léonard de Vinci. Comme le rappelle le dossier pédagogique glissé en fin d’album, Léonard de Vinci n’est aucunement réductible à La Joconde, bien que ce tableau, le plus célèbre du Musée du Louvre, constitue probablement sa réalisation la plus commentée. Ingénieur, scientifique, architecte, anatomiste en plus d’être un artiste accompli, l’homme a déployé ses talents à travers les disciplines et a pu compter sur bon nombre de mécènes au cours de sa vie, dont Laurent le Magnifique, Cesare Borgia ou François 1er. C’est ce dernier, justement, qui l’accueille au Clos Lucé, le parraine et tombe amoureux du tableau de Mona Lisa, qu’il va acquérir. Une œuvre de commande, qui se caractérise par la fixation des spectateurs par le regard de Lisa Gherardini, par un sourire mystérieux mais aussi par la technique du sfumato, qui consiste à superposer des couches fines de peinture pour créer des effets diffus et novateurs. Dans leur album, Carbone et Moon Li verbalisent chacun de ces points, à travers l’histoire de Lucas et Jade, capables de traverser les tableaux pour aller à la rencontre des artistes qui les façonnent. Évidemment, la fiction se mêle aux faits historiques et l’on reste, considérant le public auquel s’adresse cette nouvelle collection, à la surface des choses. Mais il n’empêche que le génie de Léonard de Vinci et l’histoire de La Joconde – de sa création à sa vénération en passant par son vol par un ouvrier du musée en 1911 – sont très bien restitués et constituent une entrée en matière plutôt engageante.

Les Petits Voyageurs de L’art : La Joconde de Léonard de Vinci, Carbone et Moon Li
Kennes, février 2023, 48 pages

Eugenie-de-l-orthographe-les-regles-mechantes-avisEugénie de l’orthographe – Les règles méchantes. Dans cet album à finalité pédagogique, les célèbres patates de David Berry prennent part à des scènes de la vie quotidienne. À ceci près qu’une manifestation inattendue, prénommée Eugénie, apparaît pour corriger la moindre de leurs fautes syntaxiques, grammaticales ou orthographiques. Les « règles méchantes » annoncées dans le titre de l’album concernent des liaisons, des accords, des participes passés ; elles sont souvent bafouées, parfois contre-intuitives, la plupart du temps source d’hésitations pour les locuteurs et rédacteurs que nous sommes. Aurore Ponsonnet et David Berry mettent en vignettes des personnages loufoques dans des situations ordinaires. Chacune de leurs incartades donne lieu à une correction immédiate d’Eugénie, présentée comme un génie de la langue française. Évidemment, ces remises en question paraissent d’abord intempestives, mais les Lambert, puisque c’est eux que le lecteur est appelé à suivre, finissent par s’en accommoder, quand ils ne réclament pas eux-mêmes l’intervention de leur magicienne ! Bon enfant, bien moins empesé que les ouvrages de référence sur la question (c’est le but affiché !), Eugénie de l’orthographe comprend une vingtaine de fiches didactiques, illustrées par des exemples concrets, et aisément assimilables par les enfants.

Eugénie de l’orthographe – Les règles méchantes, Aurore Ponsonnet et David Berry
Lapin, mars 2023, 112 pages

« L’Âme au bord des cheveux » : le Cambodge en état de rupture

Le scénariste et dessinateur Séra publie L’Âme au bord des cheveux aux éditions Delcourt. Il y revient sur les événements dramatiques qui ont secoué le Cambodge, où il est né, dans les années 1970.

Le 17 avril 1975, alors qu’il n’a que 13 ans, Séra voit Phnom Penh tomber entre les mains des Khmers rouges. L’épisode a ceci de tragique qu’il fait suite à un conflit mortifère et qu’il vient signifier de manière définitive la mise au ban d’une partie de la population cambodgienne, avec laquelle les communistes ont décidé de faire rupture. Quelques années auparavant, en 1970, le prince Norodom Sihanouk, alors chef d’État, avait été renversé lors d’un putsch organisé par le général Lon Nol. Ce dernier prit ensuite le pouvoir et proclama la République Khmère, avec le soutien des États-Unis. Dans le cadre de la guerre du Vietnam, Washington avait lancé une série de bombardements au Cambodge en 1969. Le pays servait de base arrière aux Viet Cong et aux forces nord-vietnamiennes. Les pertes civiles ont été significatives ; elles ont bien entendu contribué à la montée de l’insurrection communiste dans le pays.

En 1972, tandis les États-Unis se désengageaient du Vietnam, la guerre se poursuivait au Cambodge, victime collatérale, où les forces communistes, appelées Khmers rouges, continuaient à se dresser contre le gouvernement de Lon Nol. C’est donc en avril 1975 que ces forces insurrectionnelles ont pris le contrôle de la capitale, Phnom Penh, mettant ainsi fin à la guerre civile. Mais pas à l’horreur. Car leur régime a été caractérisé par une répression brutale de l’opposition, par des « disparitions » de masse, ainsi que par des politiques économiques désastreuses qui ont notamment débouché sur une famine. Les estimations font état de plus d’un million de Cambodgiens tués sous le régime des Khmers rouges. Dans L’Âme au bord des cheveux, Séra s’emploie, dans un style proche du documentaire, à présenter les événements ayant présidé à la prise de pouvoir des communistes. Il ne tait rien des divisions et douleurs locales, ni des responsabilités franco-américaines.

Des soldats cambodgiens coupant la tête de leurs ennemis au sable béni et dispersé dans les villes pour les protéger des roquettes communistes, L’Âme au bord des cheveux nous immerge dans une réalité méconnue, glaçante, où les guerres se font autant par procuration que par conviction. Séra fait cohabiter différents styles graphiques, tous habilement exploités, pour conter, à travers ses propres yeux d’adolescent, un Cambodge en pleine implosion. Ce sont des enseignants qui deviennent le moteur d’un mouvement contestataire, c’est la désolation qui investit la capitale, ici des enfants soldats, là Henry Kissinger, Gerald Ford, Françoise Demulder ou Sylvain Julienne. En 1975, il n’y a déjà plus qu’un seul conseiller militaire américain au Cambodge, alors que le pays souffre de la faim et de pénuries diverses. Le dénuement et la souffrance sont indicibles, la tristesse inconsolable. Les Khmers rouges, une fois au pouvoir, vident les villes de leur population. Séra confie pourtant que beaucoup, parmi lesquels ses propres parents, ont longtemps pensé que les Cambodgiens ne pourraient entrer en conflit les uns avec les autres. À tort.

Le coût de la guerre au Cambodge durant les années 1970 à 1975 fut astronomique. Si Séra en mathématise les conséquences financières, l’essentiel est évidemment ailleurs. C’est par la sensibilité et l’intimité de son regard, par les descriptions à la fois personnelles et documentaires qu’il (r)apporte, que L’Âme au bord des cheveux parvient à toucher et fasciner le lecteur.

L’Âme au bord des cheveux, Séra
Delcourt, février 2023, 176 pages

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Women Talking : la parole pour apaiser la colère

Il existe des blessures qui ne peuvent pas cicatriser. Sarah Polley prend le temps de débattre sur plusieurs formes d’injustices que le patriarcat a réussi à institutionnaliser dans une communauté mennonite. Les femmes muselées qui la composent vont toutefois élever leur voix, en rêvant d’une réconciliation universelle, tandis que d’autres cauchemardent à l’idée de résister, de fuir ou encore de pardonner à leurs bourreaux.

Inspiré de faits similaires, rencontrés dans une colonie bolivienne du Manitoba (Canada), le livre de fiction de Miriam Toews, Women Talking, relate la peine et la haine de femmes de tout âge. La plupart se réveillent au petit matin, étourdies par des substances anesthésiantes, découvrant les traces de violence et d’abus sexuels à leurs dépens. Une décision doit être prise, impérativement, avant que la cruauté des hommes ne les condamne à capituler en silence.

Partir ou résister ?

C’est donc à Sarah Polley que l’on confie la lourde tâche de transposer une œuvre aussi militante qu’essentielle dans le paysage cinématographique d’aujourd’hui. La petite Sally Salt des Aventures du baron de Münchausen, sous l’œil et la fantaisie de Terry Gilliam, a bien grandi et s’est trouvé un nouveau refuge derrière la caméra. La canadienne continue de tourner autour des rapports homme-femme, qui les unissent ou les éloignent. En 2006, cette dernière abordait déjà les stigmates d’une séparation entre deux seniors dans Loin d’elle, avant de se rabattre sur une romance moins nuancée dans Take This Waltz. Et après avoir bouclé son documentaire Stories we tell, sur des portraits de famille, son initiative sur la série Captive (Alias Grace) la conduit exactement là où elle devrait être.

Le bouquin de Toews met en évidence une cohabitation impossible pour ces femmes, tiraillées entre le désir de déserter et de se battre. Le premier choix peut alors s’assimiler à de la lâcheté et le second à des pensées meurtrières. Quoi qu’il en soit, leur foi et leur intégrité sont mises à mal. Il convient donc de discuter les avantages et les inconvénients d’un potentiel départ. Tout l’enjeu de l’intrigue réside dans une discussion à huis clos, dans une grange où les hommes ne sont pas les bienvenus, à une exception près. Ne sachant ni lire, ni écrire, onze femmes meurtries font appel à August (Ben Whishaw), un éducateur qui revient trop tard pour diffuser sa bienveillance. Autrefois excommunié, il porte en lui cette seule présence masculine qu’on ne qualifiera pas de démoniaque, car ce dernier s’arme d’une compétence que les autres hommes n’ont probablement pas ou peu, à savoir l’écoute. Rédacteur du procès-verbal visant à hiérarchiser les options des femmes de la communauté, il met en retrait sa personne et ses sentiments.

De la colère à la confession

Sous ses airs de film d’époque, il est important d’impliquer moralement le spectateur, avant même qu’il se rende compte qu’on se situe bien au début du XXIe siècle. La photographie de Luc Montpellier souligne ainsi l’intemporalité de l’intrigue, figeant le système de domination masculine à un stade primitif. Les hommes ne sont ici que des silhouettes dans les mémoires et des fantômes qui hantent les débats du jour. La lumière du soleil entretient également l’espoir, évidemment éphémère, car les femmes n’ont plus que quelques heures de répit, avant le retour de leurs agresseurs.

Rooney Mara, Claire Foy, Jessie Buckley, Frances McDormand, Judith Ivey, Sheila McCarthy et bien d’autres encore se sont mobilisées afin d’arracher une vérité, difficile à reconnaître. C’est pourtant à travers les mots et le ton employé que leurs personnages se révèlent. Leur culture religieuse est longuement nuancée, rendant leurs échanges plus pertinents que jamais. Par ailleurs, il n’y aura nul besoin d’illustrer les crimes, commis par les « démons », car les interprètes rendent déjà les confessions bouleversantes. On devine sans peine leur colère, celle-là même qui anime cette réunion de fortune, où l’on évoque les possibilités utopiques aux réactions les plus sanguines. Mais ce cri de rage se transforme tout d’un coup en une force exceptionnelle qui unit ces femmes, qui chantent pour apaiser leur douleur et renforcer un sentiment de solidarité.

Délibération

Fruit d’une imagination féminine, Women Talking achève donc son procès avec malice et sans la noirceur escomptée, au vu du sujet traité. Sortir de la grange permet à toutes de respirer et de prendre le souffle nécessaire, afin d’avoir plus de recul sur le nouveau pouvoir qu’elles se sont découvertes. En minimisant les artifices, Sarah Polley a su libérer la parole des femmes, que l’on a longtemps conditionnées par un manque d’éducation ou une foi aveugle aux hommes de leur communauté. On y trouve une admirable fresque, pleine de justesses et d’intérêts, là où la culpabilité n’est pas à confondre avec le pardon. Ces dernières n’ont plus qu’à tendre leur bras vers le ciel pour trouver leur chemin et se rapprocher un peu plus de cette paix intérieure qui les fait tant rêver.

Bande-annonce : Women Talking

Fiche technique : Women Talking

Réalisation : Sarah Polley
Scénario : Sarah Polley, Miriam Toews
Photographie : Luc Montpellier
Son : Carlos Ibañez, Mathieu Farnarier, Denis Séchaud
Décors : Peter Cosco
Costumes : Quita Alfred
Montage : Christopher Donaldson, Roslyn Kalloo
Musique : Hildur Guðnadóttir
Production : Orion Pictures, Plan B Entertainment
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Universal Pictures International France
Durée : 1h44
Genre : Drame
Date de sortie : 8 mars 2023

Synopsis : Des femmes d’une communauté religieuse isolée luttent en 2010 pour réconcilier leur foi et leur réalité quotidienne.

Women Talking : la parole pour apaiser la colère
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3.5

A mon seul désir de Lucie Borleteau : un conte moderne et libre sur le corps et le désir des femmes

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A mon seul désir est le 3e film réalisé par Lucie Borleteau. Après Fidelio, l’odyssée d’Alice en 2014, la réalisatrice parle de nouveau du corps des femmes, de leur désir, de liberté aussi, dans un conte aux accents érotiques qu’elle a voulu léger et joyeux (et un peu romantique!). Une utopie de puissance féminine qui se regarde comme une nouvelle odyssée du féminin, un regard qui ose. Au cinéma le 5 avril 2023.

Conte 

En débutant son film par une adresse au spectateur qui en fait un conte, une fantasmagorie aussi baroque que burlesque, Lucie Borleteau appelle de ses vœux, la possibilité de « tout oser. » A mon seul désir est un questionnement, sans jugement ni morale, sur les femmes qui choisissent de mettre leurs corps en représentation pour « s’interroger sur notre rapport au désir, que l’on cherche à le susciter ou qu’il nous submerge » *. L’immersion dans leurs spectacles de strip-tease (ou théâtre érotique) est totale. Des scènes comme figées dans le temps, tant ce petit théâtre est « à l’ancienne », sans alcools et autres musiques fortes, juste des spectateurs qui regardent et que l’on regarde. Deux points de vue qui s’entremêlent mais que la réalisatrice raconte depuis la scène, rendant les femmes qui performent puissantes, avec une ascendance claire sur ceux qui sont statiques et qui attendent la naissance du désir, voire du plaisir (pas de contact physique avec les clients cependant). Cette représentation s’apparente à des formats qui pensent le corps des femmes dénudés autrement que comme des objets. ,

A mon seul désir n’est pas un film à thèse, c’est un film qui observe, qui interroge, qui rêve aussi, qui assume ses fantasmes. On pense notamment à Tournée de Mathieu Amalric, ou au plus récent Trois nuits par semaine dont Lucie Borleteau n’a pas eu connaissance de l’écriture au tournage, mais qu’elle relie facilement à son travail depuis qu’elle l’a vu. Pour autant, la proposition de la réalisatrice est plus radicale. En effet, le personnage de novice, ici interprété par Louise Chevillotte, n’est pas extérieur à la mise en scène du corps (là où dans Trois nuits par semaine, Baptiste était photographe donc à distance de son sujet), elle fait partie du spectacle dès les premières minutes, elle se lance. Il n’y a pas de réelle hésitation pour elle et une aisance quasi immédiate à entrer dans ce monde dans lequel, comme le rappelle le synopsis, elle ose entrer.

Corps

Lucie Borleteau filme ce microcosme joyeux et bordélique sans en faire un sujet, juste une réalité qu’elle veut légère et utopique, non pas pour minimiser les agressions ou autres risques, mais pour offrir aux femmes un récit où l’on ose, où la peur n’a pas sa place. Pour autant, le récit d’A mon seul désir n’est pas naïf, il ancré dans une sororité réelle, une solidarité aussi qui pousse les filles à s’entraider, se protéger. Le film de Lucie Borleteau est, comme le dit Céline Sciamma à propos de son propre travail de cinéaste, créateur d’images manquantes. Si mise en danger il y a, elle est toujours un supplément de vie. Si Mia se confie sur son viol, qui encore une fois est rapporté comme une réalité et non comme un sujet, à aucun moment quand elle ne danse ni ne marche dans la rue, on ne sent pas de peur dans son regard, son attitude. On sent à certains moments que la situation pourrait basculer, mais elle parvient toujours, avec l’aide d’Aurore/Manon, à la retourner à son avantage. Il en va de même pour la représentation de la prostitution que la réalisatrice propose, rien de glauque encore une fois, ce qui lui a valu des difficultés à faire financer son film car comme elle le confiait lors d’une avant-première « le personnage n’était pas puni de se prostituer, ce qui m’a valu des remarques outrées dans les commissions de financement ». On est dans la filiation avec Seule la joie dont la réalisatrice déclarait dans l’interview donné au Mag : « les femmes dont je fais le portrait font ce métier non pas parce qu’elles aiment ça, mais parce que c’est le choix qu’elles ont fait. Ce n’est pas une situation que je cautionne mais, dans nos sociétés patriarcales, c’est une réalité ». Pas de portrait dégradant ou volontairement misérable du choix fait par Aurore de vendre son corps, même si la situation a des conséquences sur sa vie et ses relations.

Mise en scène et puissance

La force d’A mon seul désir est cette liberté de ton, l’humour insufflé dans le film et l’absence de violence ou de hiérarchie dans les relations entre les personnages. Ni les hommes, ni les femmes ne cherchent ici à s’écraser, se piétiner. Dans la relation amoureuse, qui est le fil conducteur du film, cette égalité de puissance, de caractère et d’âge (malgré des personnages très différents) est aussi bienvenue. Nous ne sommes pas dans un récit de domination, mais dans un fantasme d’unité, de corps à corps qui fait de l’égalité un sentiment « doux à vivre ». Dans la représentation des corps aussi, le grain des peaux; le regard est fier et non stigmatisant. Bien que la nudité soit présente, elle n’est jamais négative ou simplement voyeuriste, elle fait partie du spectacle. On pense notamment à Aurore qui, à l’intérieur du conte dont elle est le personnage, voit tous ceux qu’elle croisent nus (elle les déshabille du regard littéralement sans pour autant avoir un regard dérangeant sur eux). Peu à peu, elle fait tomber les barrières et s’émancipe de son propre corps. A ce titre, A mon seul désir est plein d’inventivité, de clins d’oeil, on pense notamment au collage de rue « on te croit » aperçu dans deux plans du films (au début et à la fin). Ce récit radical mais doux est porté par de nombreuses formidables comédiennes, mélangées à des performeuses, il est surtout traversé par deux étoiles filantes : Zita Hanrot et Louise Chevillotte qui tout en se livrant comme rarement, ne versent jamais dans la vulgarité. Elles offrent des corps, des voix à ces deux femmes qui certes mettent en scène leur nudité avec pour objectif de susciter du désir, mais qui ont la main sur leurs destinées respectives. Ainsi, ce sont des personnages qui font de véritables choix, dont les vies se croisent, qui s’élèvent à deux, dont les chemins peut-être ne seront pas toujours communs. A mon seul désir parle aussi de transport amoureux, sa forme est une mosaïque de corps, d’humanités.

Ces représentations tiennent par la joie (du moins la légèreté de la romance, des saynètes) sans cesse insufflée par le scénario et cette croyance en la puissance des corps et en des utopies qui réconcilient féminin et masculin, sans occulter la question du désir. Les grands films vous laissent avec des questions, des doutes, des envies aussi de sortir, de courir, de se libérer, surtout d’oser et A mon seul désir n’est que cela, sans proposer une morale, et surtout sans aucune culpabilité ni dans les choix esthétiques, ni dans les actions des personnages … Un film de sensations, plus que de réponses toutes prêtes, ce qui est rare et précieux : » je cherchais à restituer la puissance du corps des femmes, la puissance de la sensation, de l’intime. Le film est rythmé, et je voulais qu’il recèle des surprises […] J’attends d’un film, y compris des miens, qu’il soit complexe, inattendu et bouleversant… » *, contrat rempli pour A mon seul désir.

*les propos de Lucie Borleteau sont tous issus du dossier de presse du film.

A mon seul désir : Fiche technique

Synopsis : Vous n’avez jamais été dans un club de strip-tease ? Mais vous en avez déjà eu envie … au moins une fois… vous n’avez pas osé, c’est tout. Ce film raconte l’histoire de quelqu’un qui a osé.

Réalisation – Lucie Borleteau
Scénario – Lucie Borleteau et Clara Bourreau
Interprètes – Zita Hanrot,  Louise Chevillotte, Laure Giappiconi, Pedro Casablanc , Sieme Miladi, Yuliya Abiss, Tokou Bogui, Céline Fuhrer, Sipan Mouradian, Thimotée Robart. Avec la participation de Melvil Poupaud
Montage – Clémence Diard
Photographie – Alexis Kavyrchine
Production – Marine Arrighi de Casanova, Apsara Films
Durée : 1h57
Date de sortie : 5 avril 2023