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La Mine du Diable : à la recherche de la veine mère

Dans son nouveau documentaire, le réalisateur italien Matteo Tortone nous convie à une plongée fascinante dans La Mine du Diable, en plein cœur de la Cordillère des Andes. Un voyage fascinant, entre réel aride et imaginaire débridé.

Synopsis : Jorge, jeune chauffeur de moto-taxi quitte la banlieue de Lima et sa famille pour poursuivre ses rêves d’or et de fortune, en rejoignant la mine de La Rinconada, sur le toit de la Cordillère des Andes. Là-bas, on raconte que la mine appartient au Diable, et qu’il ne cède ses pépites qu’en échange d’un sacrifice…

Peu après Si tu es un homme (1er mars 2023), de Simon Panay, sort La Mine du Diable, de Matteo Tortone. Les deux documentaires accompagnent un enfant pour le premier, un adolescent pour le second, dans leur descente au cœur d’une mine d’or. Mais le premier nous emmenait sur le continent africain, au Burkina Faso, alors que le second nous entraîne en Amérique du Sud, vers les hauteurs andines de la mine de La Rinconada, au Pérou. Une mine qui, située sous le Glacier Auchita, aussi appelé La Bella Durmiente (La Belle Endormie), se pénètre d’abord à l’horizontale, avant d’explorer vers le haut et le bas les entrailles de la montagne. On comprend qu’un tel lieu, perché à 5100 mètres d’altitude, ait favorisé le développement de légendes, de croyances, de rituels…

C’est cet insondable de La Rinconada que le réalisateur et coscénariste italien, ici secondé par Mathieu Granier, a souhaité explorer. Dans un noir et blanc qui délocalise et universalise l’action, en même temps qu’il la désamarre de la réalité documentaire et lui fait plus aisément rejoindre le fantastique, on suit le jeune Jorge (José Luis Nazario Campos), de la banlieue de Lima, où il exerçait laborieusement le métier de moto-taxi, à la ville andine de La Rinconada, non loin de la frontière bolivienne. Sur un rythme par moments assez lent et toujours très fascinant, comme happé par une autre dimension à laquelle nous conduit naturellement la musique d’Ivan Pisino, on assiste aux premiers contacts avec la mine et la petite ville, ainsi qu’à la distension du lien avec les proches laissés en contrebas.

D’après le récit de José Luis Nazario Campos lui-même, la voix off de Denzel Calle González, qui a la douceur hypnotique de celle de Patricio Guzman dans ses documentaires, mais un timbre légèrement plus aigu, nous introduit à la dimension ethnographique du lieu, rend audible ce qui n’est pas visible, parfois en prolepse sur le récit, dévoile les croyances, les superstitions, et toutes les raisons pour lesquelles La Rinconada est surnommée « la mine du Diable ». Prennent ainsi sens sous nos yeux les énigmatiques figures du Carnaval, les non moins mystérieux mannequins représentant les mineurs, mais aussi l’inquiétant Diable à la peau pâle censé arpenter les profondeurs de la mine et exiger des sacrifices, volontiers humains. Les nombreux plans nocturnes ou enfoncés dans la mine, à la seule lueur des torches individuelles surmontant les casques, achèvent d’entraîner le spectateur loin des lumières de la raison et de l’immerger dans un bain de nuit et d’irrationnel.

En moins d’une heure et demie, grâce au montage resserré d’Enrico Giovannone qui ne craint pas l’ellipse, le spectateur se retrouve aussi envoûté que le mineur qui ne parvient plus à se dégager des galeries minières et s’acharne à découvrir la veine aurifère exceptionnelle qui fera sa fortune, quitte à y perdre la vie, à tout le moins sa liberté.

Bande-annonce : La Mine du Diable

Un Documentaire de Matteo Tortone par Matteo Tortone
Titre original Mother Lode
19 avril 2023 en salle / 1h 26min /
Distributeur : Juste Doc

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4.5

Les Haïkus de Laurence de Laurence Wagner

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L’art de la poésie traditionnelle a toujours été considéré comme l’un des plus beaux moyens d’explorer des sentiments profonds et des émotions intenses. Et cette forme d’expression est magnifiquement maîtrisée par l’auteure de ce recueil de haïkus : Laurence Wagner… Elle offre à tous ses lecteurs une immersion totale dans son monde. Avec un style élaboré et épuré à la fois – accessible à toutes les générations.

Dans Les Haïkus de Laurence, Laurence invite son lectorat à contempler les merveilles de l’existence à travers ses yeux, en utilisant des poèmes brefs. En seulement 3 lignes de 5, 7, puis 5 syllabes… Chaque création est une fenêtre ouverte sur une scène de la vie quotidienne. Cela reflète des impressions subtiles qui éveillent les sens de tous ceux et de toutes celles qui seront amenés à les lire. Les haïkus traduisent les sensations de l’artiste en quelques mots. Cela permet ainsi aux lecteurs de méditer sur les choses simples. Côté historique, le haïku a été développé au Japon au XVIIe siècle. Mais il a depuis été adopté par des poètes du monde entier, pour poser les termes justes sur des observations. Des instants brefs, des portraits éphémères ou non. Cette forme de poésie est souvent associée à la nature, mais elle peut également aborder une grande variété de sujets, du plus évident au plus complexe…

Mais qui est Laurence Wagner, la poétesse derrière cet ouvrage touchant ?

Tout d’abord Laurence Wagner est née dans une famille passionnée de littérature. Voilà qui expliquerait ainsi son attrait pour l’écriture. D’ailleurs, son père était journaliste et sa mère enseignait le français, l’Histoire et la géographie… Depuis sa tendre enfance, elle a donc été baignée dans les livres et la poésie. Par la suite, elle a développé un amour pour la poésie. Adolescente, sa vie a pris un tournant des plus radicaux…

En une seule nuit, elle a perdu la quasi-totalité de sa vue. Cette expérience aurait pu la briser et la décourager. Au contraire, elle en a plutôt tiré une force incroyable. Laurence a décidé de partager cette particularité avec les autres. De plus, elle a écrit une autobiographie intitulée Un autre regard sur la vie. Ce livre raconte son parcours, mais aussi la gestion de la société envers les personnes handicapées. Ces individus sont souvent jugés différemment. Il a été très bien accueilli, et a permis à Laurence Wagner de se faire connaître en tant qu’écrivaine.

Toujours animée par l’esprit de communion avec ses lecteurs, Laurence Wagner s’est ensuite lancée dans la publication de recueils de poésie. Elle a ainsi présenté plusieurs œuvres qui abordent des sujets de la vie quotidienne. Cela concerne les saisons, les émotions, les sensations… Son style aérien et agréable à découvrir a rencontré un grand succès auprès d’un large public. L’artiste a d’ailleurs remporté de nombreux prix lors de concours littéraires.

Dans ce recueil intitulé Les Haïkus de Laurence, Laurence Wagner a exploré un nouveau genre de poésie.

Dans ces fameux haïkus, elle propose des scènes de routine avec une sacrée précision et une belle sensibilité. Elle utilise les cinq sens pour décrire ce qu’elle voit, entend, sent, goûte et touche, créant ainsi des poèmes d’exception, qui fascinent et laissent le lecteur à la fois rêveur, mais en pleine réflexion sur son environnement.

Ce tout nouvel ouvrage invite donc tous les fans de poésie à redécouvrir ou tout simplement profiter du haïku, sous une plume attentive et joueuse. Dans ce voyage, le lecteur traverse différents tableaux de la vie de tous les jours. Grâce à sa forme agréable et facile à comprendre, n’importe quel petit curieux peut se lancer dans cette aventure. Ce que l’on pourrait retenir de cette œuvre est son universalité, car elle parlera effectivement à un lectorat large.

Cette connexion entre humains est précieuse, permettant ainsi de nous rapprocher les uns les autres…

Un ouvrage disponible pour toutes et tous et qui compte un peu plus de 200 pages – parfait pour un voyage en train ou un déplacement. Cela vous donne l’occasion de vous détendre de temps en temps, couper votre lecture, sans pour autant être désarçonné par ces pauses.

En définitive, il n’est pas étonnant que Laurence Wagner ait été primée et récompensée pour ses travaux lors de concours divers et variés. Cet ouvrage court et rapide à lire regorge de tableaux envoûtants de simplicité et d’authenticité. Parmi les grandes qualités de ce livre rare, l’on peut apprécier à quel point l’auteure joue avec les mots, leur accordant toute leur beauté. Après tout, de nombreux artistes font le choix de se lancer dans le haïku pour cette raison précise. En ouvrant ce recueil, cet instant vous donne l’occasion de vous évader ailleurs, le temps de votre lecture. Dans cet univers sensationnel, les émotions sont décuplées. Les images mentales se forment et éloignent le lecteur de ses tracas du quotidien, pour entrer en symbiose avec ce livre, qui témoigne d’un long travail sur soi-même.

Les Haïkus de Laurence, Laurence Wagner
AMH Communication, février 2023, 216 pages

Steve Berry : le futur chouchou d’Hollywood ?

Dan Brown (Da Vinci Code), Suzanne Collins (Hunger Games), Stephen King (Ça) : la liste est longue dès lors qu’il s’agit de compiler les romancier(e)s ayant su transposer leurs univers de fiction au sein des salles obscures. Constat impayable si on y réfléchit bien : à voir l’appauvrissement d’idées sévissant à Hollywood, la démarche de se tourner vers des hommes et femmes de lettres apparaît autant salvatrice (car pouvant initier de nouvelles mythologies) que profondément opportuniste… Mais quitte à faire le jeu des studios et alimenter cette mouvance qui révèle en coin une certaine paresse de l’industrie, pourquoi ne pourrait-on pas donner sa chance et donc adapter à l’écran l’imaginaire d’un certain… Steve Berry ?

Evoquer Steve Berry – et par corollaire son héros de fiction Cotton Malone -, c’est aussi évoquer un aléa rarement mis en avant dans la vie d’un romancier : sa vie d’avant. Car pour autant de J.K Rowling ou Stephanie Meyer ayant rongé leurs freins dans des emplois aux antipodes de ce que deviendra plus tard leur carrière, le cas de Steve Berry s’avère plus atypique. En effet, ce natif de Géorgie a roulé sa bosse pendant près de 20 ans comme avocat avant d’avoir – au prix de quelques 85 refus de maisons d’éditions – sa chance. L’envie de se tourner vers l’écriture sera sans surprises à chercher du coté des difficultés inhérentes à sa profession. « Quand vous êtes avocat, vous voyez des gens dans leurs pires moments tous les jours, et ça vous affecte. Voici la vie d’un avocat : personne ne va en voir un à moins d’avoir un problème. Donc, ils viennent, sollicitent votre avis, ne l’écoute pas et vous reproche ensuite tout ce qui s’est mal passé. Après 30 ans, inutile de dire que ça s’imprègne en vous »

À tel point d’ailleurs que le héros de ses romans – tout du moins sa série principale – est avocat. Un détail tout sauf anodin ici puisque sous couvert d’évoquer son passé, Steve Berry y glisse les prémices de son style et à fortiori de ce héros : cartésien et minutieux.

Cotton Malone, de son vrai nom Harold Earl Malone, détonne en effet dès le départ, avec ses homologues de papiers. Il est rationnel, posé, nettement plus dans l’analyse que l’action (encore que) et son passé d’avocat féru d’Histoire le rend – sans doute pour la bonne tenue du roman – souvent à même de démêler le vrai du faux dans les complots et secrets qui émaillent les récits imaginés par Berry. Car tout aussi fan d’Histoire puisse-t-il être, ce dernier n’entend pas donner une verve documentaire à ses romans. Ce sont des fictions, pour la plupart directement inspirées de faits réels, certaines versant même dans l’uchronie, mais qui gagnent en sérieux et plausibilité grâce à sa prose. On se retrouve ainsi plus d’une fois à se demander si les « libertés » prises par ce dernier tiennent d’un fantasme d’historien non avoué, ou plutôt d’hypothèses étayées par une suite de faits historiques méconnus assemblés les uns aux autres.

En cela, difficile de ne pas voir le lien existant entre lui et un certain Dan Brown : les deux hommes partageant ce même intérêt pour l’Histoire oui, mais abordée via le truchement, plus insolite de l’ésotérisme. Un bien grand mot, utilisé à tort et à travers de nos jours, mais qui ici sert à désigner toute la couche de mystères entourant ses histoires. Si l’on pousse d’ailleurs plus loin cette idée, l’ésotérisme accorde une large place à ce qui est secret ; que ce soit des organisations, des mythes ou encore des trésors. Et même si la teneur de ces histoires tend à se conjuguer souvent avec des mythes fondateurs des Etats-Unis (la figure Martin Luther King dans La Conspiration Hoover, les dessous de l’assassinat de JFK dans Le Code Jefferson ou encore ou la Guerre Froide dans La Quatorzième Colonie), Berry n’en oublie pas de se tourner vers le reste du monde.

Résultat, au gré de 16 romans (le 17ème devrait normalement être publié cette année), le romancier s’est penché sur de grandes figures historiques telles qu’Alexandre le Grand (La Conspiration du Temple), Hitler (La Conspiration de l’Ombre), Napoléon (Le Mystère Napoléon), Mussolini (Le Dernier Secret du Vatican) ou encore Henry VIII (Le Secret des Rois).

À ce stade, une seule inconnue demeure : pourquoi donc Hollywood ne s’est-elle pas encore entichée du bonhomme ? Il y a pour ainsi dire tout les ingrédients réunis pour garantir un succès.

On l’a vu avec la trilogie du Da Vinci Code initiée par Ron Howard ou la saga Benjamin Gates qui a eu droit à un revival cette année sur Disney + (Trésors Perdus : le Secret de Moctezuma) : les histoires à base de trésors cachés, sociétés secrètes et autres soubresauts historiques ont le vent en poupe. Et à l’heure ou le doyen de cette mouvance – Indiana Jones – s’apprête à remiser le fouet une bonne fois pour toute avec Indiana Jones et Le Cadran de la Destinée (sortie le 28 Juin), on peut se demander ou sera exhumé son remplaçant. En outre, la piste Steve Berry s’avère pertinente dans la mesure où n’importe quel scénariste peut à fortiori se reposer sur pas moins de 16 histoires différentes avant de commencer à avoir les neurones qui chauffent. Napoléon, Hitler, la Bibliothèque d’Alexandrie, la Guerre Froide : le vivier d’histoire disponible est intarissable, d’autant qu’il peut être décliné à loisir soit au cinéma, soit en série. Ce dernier support étant à priori l’option la plus enviable car cela permettrait de ne pas réitérer l’échec de Sahara (Breck Eisner – 2005), qui avait emprunté le seul écueil possible dès qu’on évoque adaptation à Hollywood : la question de la fidélité à l’œuvre éponyme.

À l’époque, le romancier Clive Cussler connu pour ses intrigues aux relents d’ésotérisme et de trésors perdus avait ainsi intenté un procès contre le studio pour avoir omis de le consulter en amont de la production. Cet oubli avait conduit le film à emprunter de gros raccourcis pour condenser l’œuvre fleuve (pas loin de 650 pages) en un film de 2h qui occultait son principal intérêt : comment un cuirassé de la Guerre de Sécession avait pu faire naufrage en plein désert du Sahara ? Ce faisant, avec Sahara faisant office de presque jurisprudence dans le milieu, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi la trame sous forme de série mérite d’être envisagée. Déjà pour donner du poids et du crédit à certaines des histoires racontées par Berry, mais aussi pour ne pas minorer ce qui fait le sel de ces histoires : sa grande acuité historique d’une part, mais aussi le lien existant entre tout les personnages. Cotton Malone est certes décrit comme un ours solitaire, mais la plupart de ses aventures ont en commun qu’elles contiennent toutes des figures récurrentes : sa boss acariâtre mais au fond très empathique Stéphanie Nelle, un président des Etats-Unis très impliqué Danny Daniels et surtout son grand amour Cassiopée Vitt.

Suffisamment de matière en tout cas pour espérer coucher en 6/8 épisodes les romans de Berry qui accusent pour la plupart, toutes le cap des 600/700 pages en moyenne. Un gros morceau donc, qu’il nous tarde ici de voir transposé à l’écran, tant derrière ses descriptions inventives que pour son lot de mystères. Steve Berry a réussi quelque chose d’assez unique : redonner goût en l’Histoire.

Le Pacte, entre Martin et Gerd

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Le Pacte, huitième tome de la série Amours fragiles arrive enfin, huit ans après En finir le septième. Très complémentaire et inchangé depuis le premier tome (Le Dernier printemps, 2001), le duo constitué de Philippe Richelle et Jean-Michel Beuriot poursuit son investigation des états d’esprit et mentalités avant et pendant la Seconde Guerre mondiale.

La particularité de la série étant de s’intéresser avant tout aux êtres humains (hommes et femmes) plutôt qu’aux faits de guerre, au fil des épisodes nous avançons chronologiquement (à l’exception de Katarina le quatrième album qui s’autorise un retour en arrière pour une sorte de parenthèse). L’objectif est visiblement de faire sentir comment et pourquoi cette guerre a commencé, puis l’évolution de sa perception dans les esprits. Les conséquences individuelles ressortent bien ici, parce que les auteurs suivent plus particulièrement certains personnages, aussi bien du côté français que du côté allemand.

Katarina et Martin

Côté français, la Résistance s’organise et sur les deux premières planches nous suivons Katarina à Lyon (premier lien avec l’album précédent), où elle circule à bicyclette pendant l’été 1944, pour faire la boîte aux lettres. Petit rappel, c’est à Lyon que Jean Moulin œuvrait à l’unification de la Résistance (avant son arrestation du 21 juin 1943). Les auteurs se contentent d’y situer quelques scènes, laissant le soin aux lecteurs.trices et spécialistes de faire l’association d’idées. Autre lien avec l’album précédent, Martin Mahner (il est Allemand) cherche à se faire oublier. En effet, à Berlin, il a caché Fredi, l’un des conjurés du complot contre Hitler du 20 juillet 1944. Arrêté, Fredi est interrogé sans ménagement à Spandau par la Gestapo, qui cherche à savoir quoi penser de la disparition de Martin : conjuré lui aussi ? Déserteur ?

Martin à la campagne

Sous une fausse identité (Carl Steiner : papiers que Fredi gardait en réserve), Martin quitte Berlin pour trouver refuge chez son oncle Emil où il n’est plus revenu depuis dix ans. Logiquement, ni son cousin ni sa tante ne sont dupes du motif de sa visite (convalescence). Considérant qu’il fait courir un risque à sa famille, il décide d’aller à Beelitz où Hilda, la sœur de Fredi, va le cacher (dans une remise, à l’écart, endroit bien froid). La sœur aînée d’Hilda est mariée à Gerd, avocat qui refuse de demander la grâce de Fredi lorsqu’on apprend sa condamnation à mort.

Les circonstances du pacte

Cet album illustre parfaitement la manière de Richelle et Beuriot qui parviennent de brillante façon à faire comprendre beaucoup sans trop en dire, parce qu’ils connaissent bien l’Histoire et qu’ils prennent leur temps pour tisser leurs intrigues. De nombreux détails émergent au fil de la narration pour situer les lieux, les périodes et les personnages. Ils font ainsi sentir une ambiance générale à l’approche de la défaite allemande, avec une armée prise entre deux feux : les avancées américaine côté ouest et russe côté est. Bien évidemment, les forces allemandes ne s’avouent pas vaincues et de nombreux faits émergent de cette période de tension extrême. Dans la population allemande, celles et ceux qui n’ont jamais apprécié Hitler et les nazis attendent et espèrent faire baisser pavillon à celles et ceux qui agissent toujours comme si le troisième Reich devait poursuivre son existence sur un millénaire. L’homme qui vit avec la mère de Martin ne se gêne pas pour fournir aux autorités des renseignements pouvant mener à l’arrestation du jeune homme. Celui-ci côtoie un ancien de la Gestapo dans un train. Et si Hilda n’apprécie pas trop sa sœur et son mari Gerd, ceux-ci le lui rendent bien, car ils considèrent qu’Hilda a des mœurs un peu légères. Un soir, Gerd trouve Martin dans sa cache. Au lieu de l’abattre comme il en meurt d’envie, il réfléchit un peu à sa situation. Intelligent et malin, lui a déjà senti le vent tourner. Il propose alors un pacte à Martin…

Unité de la série

Cet album situe de manière remarquable les enjeux de l’époque, avec la façon dont les uns et les autres se positionnent, que ce soit par conviction, pour des raisons sentimentales, par aveuglement (bêtise) ou par opportunisme. Parfois en quelques touches simples, les caractères ressortent et on comprend comment et pourquoi les uns et les autres agissent, par esprit de vengeance, avec courage ou bien par lâcheté, pour défendre une position ou par patriotisme, etc. Les auteurs mêlent subtilement l’Histoire avec les petites histoires individuelles. Ils connaissent suffisamment bien les faits et conditions historiques pour nous embarquer dans un épisode particulièrement convainquant. Cela vaut évidemment pour les caractères des différents personnages, ainsi que pour les décors (y compris les véhicules, coiffures et vêtements par exemple). Le dessin est du même ordre, avec notamment quelques superbes vignettes de sites allemands en hiver (beau travail sur les couleurs), avec un trait élégant qui se garde bien de détails trop fins, laissant juste la marge nécessaire au lecteur pour se faire son film, les sous-entendus narratifs s’accompagnant donc d’équivalents visuels. C’est toute la force de cet album et de la série qui s’apprécie par une lecture attentive, car chaque détail compte. À noter quand même que l’album s’appréciera d’autant mieux qu’on connaît ceux qui le précèdent. Enfin, désormais la série est annoncée en neuf épisodes, alors qu’auparavant il était question de dix, comme si les auteurs redoutaient de ne pas arriver au bout de leur entreprise. L’ultime épisode est d’ores et déjà annoncé pour 2023.

Le Pacte – Amours fragiles (tome 8), Philippe Richelle (scénario) et Jean-Michel Beuriot (dessin)
Casterman, mars 2023
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4

« Ramsès II » : un pharaon légendaire

Rédacteur en chef adjoint du magazine Historia, Victor Battaggion s’associe au dessinateur Michael Malatini et au conseiller historique Juan Carlos Moreno García pour donner naissance à l’album Ramsès II, publié dans la collection « Ils ont fait l’Histoire » des éditions Glénat.

Le règne de Ramsès II, troisième pharaon de la 19e dynastie, débute en 1279 avant J.-C. dans un contexte d’incertitudes politiques et géopolitiques. Son père Séthi Ier avait réussi à consolider les frontières égyptiennes et rétablir la stabilité après les turbulences du règne hérétique d’Akhenaton. Cependant, la situation demeure précaire. Ramsès II n’ayant que 25 ans lors de son accession au trône, il doit prouver sa capacité à diriger un empire aux ambitions grandissantes. À peine vient-on de lui remettre le sceptre héqa symbolisant son nouveau pouvoir qu’il prend conscience, presque tétanisé, du travail « colossal » et « insurmontable » qui l’attend.

Les faits vont rapidement lui donner raison, puisque le jeune pharaon va être confronté à des défis géopolitiques majeurs, notamment l’expansion de l’Empire hittite non loin de ses frontières. Cette situation menace les intérêts égyptiens, sans compter que des routes maritimes et terrestres essentielles pour les échanges avec d’autres nations se voient elles aussi affectées, notamment par les Libyens. Dans leur album, graphiquement abouti, Victor Battaggion et Michael Malatini vont habilement démontrer l’impact de ces événements sur la personnalité même de Ramsès II, mais aussi sur l’organisation et l’architecture de l’Égypte ancienne.

Alors qu’il cherchait initialement à préserver des liens d’amitié sincères avec ses proches, Ramsès II se comporte de plus en plus en tyran. Il comprend que la préservation de la prospérité égyptienne passe par la protection des frontières nationales et le contrôle des routes stratégiques. Il n’hésite pas à mener plusieurs campagnes militaires d’envergure, audacieuses, contre les Hittites, dont la plus célèbre demeure sans conteste celle de Qadesh, au cœur de l’album, qu’il a ensuite abondamment exploitée à des fins de propagande – et parfois en dépit des faits. Plus tard, un traité de paix historique sera signé entre les deux empires. Entretemps, d’immenses chantiers, la construction de monuments, d’une forteresse aux confins de l’Occident et l’institution d’une nouvelle capitale en Basse-Égypte, à Pi-Ramsès, feront de lui un pharaon de la démesure, bâtisseur et… volage.

C’est une dimension importante du récit : la vie sentimentale de Ramsès II est marquée par une relation passionnée avec son épouse royale Néfertari, qu’il admire et aime sincèrement. Mais bien qu’ils partagent des sentiments profonds, le pharaon trouve du réconfort dans les bras de nombreuses autres épouses et concubines, conformément aux usages de l’époque. Ramsès II aurait ainsi engendré plus d’une centaine d’enfants, dont certains accèderont plus tard aux plus hautes fonctions de l’État. Dans l’album, cet état de fait transparaît clairement. On aperçoit un Ramsès II flattant amoureusement son épouse, puis se désolant un peu plus tard de sa disparition, au point de se refermer sur lui-même, sans toutefois que cette dernière soit ignorante de ses relations parallèles, connues et tolérées.

Un dossier historique, glissé en fin d’album, permet de creuser plus avant la personnalité et l’histoire de Ramsès II. Il comporte des précisions utiles permettant de mieux comprendre les motivations et agissements du pharaon. On y rappelle sa postérité, des histoires bibliques aux Dix commandements de Cecil B. DeMille en passant par les monuments colossaux ou les affrontements militaires ayant traversé les millénaires. Qadesh y est décrite comme une localité-clé pour le contrôle de la Syrie méridionale et des routes qui y convergent. Les intérêts commerciaux menacés et l’émergence d’une nouvelle grande puissance, l’Assyrie, y figurent également en bonne place.

Ramsès II, Victor Battaggion, Michael Malatini et Juan Carlos Moreno García
Glénat, mars 2023, 56 pages

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3.5

« Dissident Club » : dogmatisme et esprit critique

Taha Siddiqui et Hubert Maury publient aux éditions Glénat un roman graphique autobiographique, consacré au journaliste pakistanais, lauréat du prix Albert-Londres en 2014.

S’il est un nom qui résonne avec la détermination et la résilience dans le microcosme journalistique, c’est bien le sien. Taha Siddiqui est né au sein d’un monde déchiré par les conflits et les divisions religieuses. Il a tôt été exposé à la politique et aux idéologies. En grandissant dans un foyer placé sous la patronage d’un père conservateur et radicalisé, en partageant sa vie entre le Pakistan et l’Arabie saoudite, en expérimentant à plusieurs reprises l’incommunicabilité contrainte entre chiites et sunnites, il a puisé de quoi forger son caractère et ses convictions, jusqu’à devenir, en dépit des résistances familiales, l’une des voix les plus respectées de sa profession.

Le jeune Taha vit ses premières années sous le soleil irradiant d’Arabie saoudite, où ses parents ont émigré. Le royaume aride est déjà extrêmement conservateur et le père Siddiqui a pris l’habitude de se conformer aux conseils du cheikh local. Pendant son enfance, Taha doit troquer les coloriages de super-héros, les films de Walt Disney et les parties de football contre des prières à la mosquée et une éducation religieuse des plus strictes. C’est à la suite de la mort du général Zia, qui avait fondé le mouvement des moudjahidines, que Taha et son frère prennent véritablement conscience de leur identité pakistanaise. Leur père, lui, ne cesse de cracher sa haine envers Benazir Bhutto et les Occidentaux, voyant des ennemis partout là où ses dogmes sont remis en question.

Dissident Club remonte le temps : ses premières pages relatent une tentative d’assassinat à l’encontre de Taha Siddiqui, avant un immense flashback qui constitue le cœur de ce roman graphique. À sa lecture, on comprend que la politique, omniprésente, influence de manière indélébile le jeune Taha. Qu’il s’agisse des attentats du 11 septembre 2001, qui secouent le monde entier, de la guerre du Golfe ou en Afghanistan, ou de l’ascension du général Pervez Musharraf, tous ces événements contribuent à nourrir la curiosité et l’esprit critique du futur journaliste, dont le choix de travailler à la télévision, et qui plus est pour une chaîne américaine, provoquera le courroux de son père, avant une rupture filiale définitive.

Taha Siddiqui développe ainsi une fascination pour le journalisme et la quête de vérité. Tandis qu’il entreprend des études de journalisme, il découvre le dogmatisme qui prévaut sur les bancs de l’Université et débute une romance interdite avec une étudiante chiite. Cela amène à deux observations fondamentales : l’histoire est revisitée afin de glorifier le Pakistan et le sunnisme, dans une veine nationaliste et religieuse, tandis que le conservatisme dont s’imprègne la société pakistanaise se verra illustré par cette scène glaçante durant laquelle Taha et sa petite amie Sonya feront l’objet des menaces d’une foule véhémente pour… avoir flirté dans une voiture.

De nombreuses autres descriptions émaillent Dissident Club. L’album, très dialogué, montre une jeunesse se représentant Oussama Ben Laden comme un héros, fréquentant des écoles coraniques où la mixité est prohibée, soumise à la Muttawa (la police religieuse), s’éveillant à la sexualité comme elle le peut (en se tripotant entre hommes devant des films pornographiques). À Karachi, l’armée pakistanaise facilite la mise en chantier de villes-champignons. Après les attentats du 11 septembre, la croissance du pays se trouve en effet dopée par les investissements étrangers et les financements américains destinés à la lutte contre le terrorisme. Le juge Chaudrhy, le chef taliban Baitullah Mehsud, les services secrets de l’ISI, le conflit indo-pakistanais figurent eux aussi en bonne place dans le récit.

Dans un album-fleuve, Taha Siddiqui et Hubert Maury ne portraiturent finalement rien de moins qu’une banalité tétanisante. Cet oxymore se justifie pleinement quand on mesure les pulsions de haine et de mort qui accompagnent l’endoctrinement religieux et le corsetage d’une jeunesse aspirant pourtant à la liberté. Cette dernière a un prix. Pour Taha Siddiqui, ce sera celui de l’exil, en France, terre d’accueil qui le voit aujourd’hui accoucher de cet estimable testament politique et autobiographique.

Dissident Club, Taha Siddiqui et Hubert Maury
Glénat, mars 2023, 264 pages

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4

« La Verticale de la peur » : une dictature de la loi

Gilles Favarel-Garrigues publie La Verticale de la peur aux éditions La Découverte. Il y analyse le détournement de la loi à des fins coercitives dans un système poutinien caractérisé par la verticalité, le kompromat, la culture de la peur et les collusions d’intérêts.

Directeur de recherche au CNRS, Gilles Favarel-Garrigues a séjourné et travaillé en Russie, jusqu’à ce que le FSB, en cheville avec les juges locaux, ne le condamne à une amende et ne l’expulse du territoire national, au prétexte qu’il se serait livré à des activités d’espionnage économique. Autant dire que l’auteur a personnellement expérimenté la manière dont la loi est exploitée à des fins de coercition sous le régime de Vladimir Poutine. En publiant La Verticale de la peur, il entend faire la lumière sur un système bien rôdé où chacun peut se voir, du jour au lendemain et parfois sans le moindre fondement légitime, exposé à la menace judiciaire.

Le système poutinien décrit dans l’ouvrage s’apparente à une machinerie aux allures bien ordonnées. Il se caractérise par une habile instrumentalisation du droit et de la justice, servant avant tout à consolider la domination politique du pouvoir en place. Les caciques du régime s’estiment intouchables tant qu’ils demeurent loyaux ; l’étoffe de ce système clientélaire se constitue d’une fonction disciplinaire du droit et des mécanismes de répression. L’une des caractéristiques distinctives de cette politique pénale réside dans l’usage de catégories fourre-tout telles que l’extrémisme, les « agents étrangers » et les fausses informations concernant la guerre en Ukraine. Le flou juridique, savamment entretenu, permet au pouvoir de cibler et réprimer à sa guise les individus jugés dangereux, ou à tout le moins gênants. Ainsi, l’exemple d’Alexandre Chestoune est abondamment rapporté par Gilles Favarel-Garrigues : en déplaisant à plus puissants que lui, l’ancien maire s’est retrouvé dans le collimateur d’une justice biaisée, subissant de nombreuses pressions, qu’il a enregistrées, avant d’être déchu et incarcéré.

La Verticale de la peur démystifie l’organisation de la justice dans la Russie poutinienne. Des professionnels du renseignement financier, tels que Viktor Zoubkov, Mikhaïl Fradkov et Mikhaïl Michoustine, accèdent aux plus hautes fonctions, renforçant l’influence du pouvoir sur la justice. La répression judiciaire se fait d’autant plus intense dans les fiefs régionaux, les ministres sont de plus en plus soumis aux caprices de la justice (les exemples ne manquent pas depuis 2010) et des oligarques tels que Vladimir Goussinski ou Boris Berezovski bâtissent de véritables empires médiatiques leur permettant d’user de leur influence pour discréditer leurs adversaires. Gilles Favarel-Garrigues donne bon nombre d’exemples concrets. Surnommé le « télé-tueur », Sergueï Dorenko n’est certainement pas le moindre d’entre eux. Il cible publiquement, avec verve, tous ceux qui contestent les politiques de Vladimir Poutine. Arkadi Mamontov constitue un autre cas d’école : obsédé par les complots anti-russes, il s’engage activement dans une lutte contre la corruption des plus dévoyées.

Comme le souligne la sociologue du droit Kathryn Hendley, la Russie demeure profondément duale en matière de justice. Bien que la plupart des décisions judiciaires soient conformes aux exigences d’un État de droit, les affaires les plus sensibles, les litiges les plus controversés et les dossiers les plus politiques démontrent que les tribunaux locaux peuvent aussi être une arme employée contre des rivaux et des opposants au pouvoir en place. Gilles Favarel-Garrigues va plus loin dans son ouvrage, en analysant la place, dans la société russe, des redresseurs de torts, des justiciers influenceurs, des organisateurs de raids (par exemple anti-migrants) ou des agences de collecte de dettes, où des juristes souvent fanfaronnants s’entourent d’anciens membres des services de sécurité et multiplient les pressions, sous des formes très variées. L’auteur fait également état de ce paradoxe : dans la Russie poutinienne où s’exerce une authentique « dictature de la loi », un Navalny et un Jirinovski, aux profils politiques fort différents, ont en commun une même intransigeance judiciaire, érigée en moyen d’influence et d’image.

Parallèlement, le modèle occidental est sciemment et obstinément dépeint en contre-exemple, à l’aide de reportages sensationnalistes dans les médias. La société civile et les ONG subissent une pression judiciaire accrue et une croisade contre l’homosexualité, parfois assimilée à de la pédophilie, a lieu dans l’indifférence quasi générale. La défiance des milieux économiques envers les services répressifs et les tribunaux ne cesse de se renforcer et la lutte anti-drogue est transformée en outil de répression à l’encontre des artistes contestataires et utile à la surveillance des salles de concert et des boîtes de nuit. Cette utilisation détournée du droit témoigne, comme l’explique avec pertinence l’auteur, d’une volonté d’exercer un contrôle sur les espaces politiques, économiques, culturels et sociaux.

Riche en exemples et très documenté, La Verticale de la peur nourrit une réflexion qui apparaît avec évidence. L’approche disciplinaire de la loi permet au pouvoir en place de maintenir un contrôle étroit sur la société et de neutraliser toutes menaces potentielles. Ce système met en lumière les tensions entre les principes d’un État de droit et les impératifs politiques d’un régime soucieux de préserver sa domination et d’imposer sa vision idéologique, au mépris des faits et des réalités.

La Verticale de la peur, Gilles Favarel-Garrigues
La Découverte, mars 2023, 235 pages

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4

« Le Voyageur » : odyssée picturale

Le Voyageur, de Théa Rojzman et Joël Alessandra, voit le jour aux éditions Daniel Maghen. On y suit les pérégrinations, quotidiennes et intérieures, d’un gardien quinquagénaire du musée du Louvre, en pleine quête existentielle.

Dans le roman graphique Le Voyageur, nous découvrons Patrick, un gardien du musée du Louvre, usé par le temps et la monotonie de son existence. L’incessant ballet des visiteurs et leurs photographies foisonnantes exaspèrent cet homme de 50 ans, solitaire et infantilisé, qui vit encore chez sa mère. Le tableau de Léonard de Vinci La Joconde est devenu un symbole de cette lassitude et de ce désenchantement, tandis que les prétendues « affaires de grandes personnes », plaidées par la matriarche pour couper court à toute discussion, illustrent bien la manière dont Patrick est diminué dans son propre foyer.

Un jour, un événement surréaliste bouleverse la vie de Patrick : il bascule littéralement dans le tableau de La Joconde. Il s’ensuit une incursion dans la Toscane du XVIe siècle, sublimement représentée par les illustrations de Joël Alessandra. Il va rencontrer Léonard de Vinci, mais aussi un jeune garçon du nom de Léonard, qui semble être une réincarnation de lui-même. Cette expérience consistant à pénétrer dans un univers pictural riche et mystérieux n’est cependant pas l’apanage de Patrick, puisqu’un bouquiniste semble partager un vécu semblable… Cette initiation à un nouveau monde, mêlée à des révélations sur son père, dont il ne savait rien, encouragent Patrick à reprendre sa vie en main et à s’émanciper en emménageant seul. Cette décision marque le début d’une quête existentielle où la sensibilité du personnage est mise à nu.

Le Voyageur se distingue par sa générosité graphique, notamment dans la représentation de Florence. Les vignettes, les doubles pages, les quelques dessins en noir et blanc fourmillent de détails et de poésie. L’œuvre explore avec beaucoup de justesse la vie intérieure de Patrick, à l’image de la série Olive, parue aux éditions Dupuis. Les deux ont en effet en commun d’offrir un voyage introspectif au cœur de l’esprit et du cœur de leur personnage principal. Plus généralement, la poésie se fait omniprésente dans l’album ; elle transparaît notamment à travers l’évocation du sfumato, technique artistique qui floute les contours des sujets et des personnages, ainsi que dans la quête de sens de la vie. Une prise de conscience s’opère chez Patrick lorsqu’il se rapproche de sa collègue Geneviève et qu’il découvre avec elle l’Italie en même temps qu’il s’éveille à l’amour.

Les thématiques familiales, finement abordées, apportent une profondeur supplémentaire à une double odyssée, personnelle et picturale. Au bout du compte, Le Voyageur apparaît comme une œuvre qui s’expérimente davantage qu’elle ne se raconte. Les auteurs se portent à la bonne hauteur pour saisir le tréfonds de leur personnage et faire naître chez lui une soif de renouveau. Tardive mais belle et optimiste.

Le Voyageur, Théa Rojzman et Joël Alessandra
Daniel Maghen, mars 2023, 150 pages

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3.5

L’Eden : métaphore du purgatoire

À l’inverse du récent Un Varón et de sa sensibilité, L’Eden préfère plonger dans la noirceur et parler de la violence colombienne de manière bien plus métaphorique et universelle. Un premier long-métrage captivant, bien qu’ayant également quelques maladresses qui le rendent difficilement abordable.

Synopsis de L’Eden : Eliú, un garçon de la campagne, est incarcéré dans un centre expérimental pour mineurs au cœur de la forêt tropicale colombienne, pour un crime qu’il a commis avec son ami El Mono. Chaque jour, les adolescents effectuent des travaux manuels éprouvants et suivent des thérapies de groupe intenses. Un jour, El Mono est transféré dans le même centre et ramène avec lui un passé dont Eliú tente de s’éloigner…

Il est tout de même malvenu de comparer Un Varón de Fabián Hernández avec L’Eden d’Andrés Ramirez Pulido. Certes les deux œuvres possèdent quelques similarités, comme ce statut de premier long-métrage pour leur réalisateur respectif, ou encore la thématique de la violence chez les jeunes colombiens, livrés à eux-mêmes et baignant dans les vices (drogue, sexe…). Mais cela s’arrête là ! En effet, alors qu’Un Varón épousait un style documentaire – Hernández allant jusqu’à s’inspirer de son vécu –  pour livrer un film sensible tout en pointant du doigt une masculinité toxique, Pulido fonce à pieds joints dans la fiction pure et dure pour être avant toute chose une métaphore. Poussant L’Eden aux frontières du fantastique et du biblique, c’est pour dire !

Car si le long-métrage s’intéresse à un programme de réinsertion de jeunes criminels, c’est plus précisément pour nous dépeindre une nouvelle vision du purgatoire. Oubliant intentionnellement tout élément spatio-temporel, le récit suit un groupe d’adolescents condamnés à restaurer une hacienda défraîchie et ainsi bâtir, de manière imagée, un tout nouveau jardin d’éden. Mais pour eux, le chemin pour le paradis – qui se traduit ici sous forme de rédemption – ne sera pas facile à atteindre tant ils seront mis à l’épreuve. Que ce soit par leurs conditions de travail (en pleine jungle, en pleine chaleur, pouvant être vus comme des esclaves…) ou leurs démons qui ne cessent de revenir les hanter. Pour le personnage principal, Eliú, ces démons sont principalement représentés par la violence qui ne cesse de parasiter son quotidien. Entre son ami El Mono qui ne regrette en rien leur crime – avoir tué un inconnu en s’étant trompé de cible –, son frère qui semble suivre le même chemin, le neveu de la victime désirant se venger et le chef de garde plus apte à les mater que de leur montrer la moindre clémence… tout autour du protagoniste l’empêche d’abandonner sa noirceur d’âme. Même le directeur du programme, ancien détenu cherchant à aider les jeunes en difficulté, n’est pas épargné ! Lui, présenté comme un signe de bonté et d’espoir, voit son programme sans cesse remis en cause et devient une douloureuse alternative de ce que pourrait être Eliú. À savoir se laisser hanter au quotidien jusqu’à commettre l’irréparable dans un moment de folie.

Vous l’aurez compris, L’Eden est avant toute chose un récit imagé au possible, et pleinement assumé dans ce sens. Et autre que l’écriture, Andrés Ramirez Pulido offre par sa mise en scène et ses choix artistiques une ambiance qui ne cesse de renforcer l’aspect lourd et mystique de l’ensemble. Via une photographie soignée et une bande son qui sait être discrète quand il le faut, le cinéaste parvient à nous livrer des plans captivants. Comme ce halo de lumière à la limite du divin, dans une grotte obscure, ou bien cette scène tout droit sortie de l’Enfer où Eliú se baigne seul dans la piscine sale de l’hacienda parmi débris, qui pourraient s’apparenter à des têtes flottantes à la surface. Et sans oublier cette image où les jeunes se retrouvent adossés à des colonnes, donnant aux spectateurs l’impression d’être loin de toute réalité. Autant dire que pour son tout premier long-métrage, Pulido ne s’est en aucun cas reposé sur ses lauriers !

Malheureusement, tout comme Un Varón – et cela sera la dernière similarité, promis ! – L’Eden porte les stigmates d’une première œuvre. Car parmi ses indéniables qualités plastiques et d’intention, le titre ne parvient pas à cacher quelques maladresses venant alourdir le résultat. Ce constat, il se traduit principalement par le fait que le titre manque cruellement d’émotion, de sensibilité. Par « maladresses », il faut entendre par là le choix du cinéaste de prendre des comédiens majoritairement non professionnels pour leur spontanéité, mais qui n’ont pas suffisamment d’expérience pour donner vie à leur personnage respectif. « Maladresses » également dans la manière qu’à Pulido de traiter l’importance de la figure paternelle. En effet, si le réalisateur s’emploie à dire que l’absence d’un père ou bien la présence d’un parent toxique est le point de départ de la violence chez nos personnages, jamais cette thématique n’est abordée autre qu’en filigrane. Tout reste à l’état de dialogues ou de background (certains protagonistes ayant le statut de « bâtards ») pour finalement ne jamais prendre le dessus. À cause de ces défauts non négligeables, L’Eden peine à se sortir d’une pesante austérité qui vient contrebalancer avec son récit et son ambiance pourtant captivants.

Mais tout comme Fabián Hernández, il est évident qu’Andrés Ramirez Pulido saura rebondir pour la suite de sa carrière grâce à son savoir-faire. Avec L’Eden, le réalisateur colombien prouve qu’il est capable de livrer une œuvre à la mise en scène léchée, maîtrisée. Et surtout qu’il peut emmener le public dans son imaginaire. Ce n’est clairement pas pour rien que ce premier long-métrage ait brillé lors du dernier Festival de Cannes, lors de la Semaine de la critique – remportant à cette occasion le Grand Prix ainsi que le Prix SACD. Ne lui reste donc plus qu’à peaufiner certains éléments, certaines petites corrections, et sa prochaine œuvre ne pourra que marquer les esprits !

L’Eden – Bande annonce

L’Eden – Fiche technique

Titre original : La Jauría
Réalisation : Andrés Ramírez Pulido
Scénario : Andrés Ramírez Pulido
Interprétation : Jhojan Estiven Jiménez (Eliú), Maicol Andrés Jiménez (El Mono), Wismer Vásquez (Calate), Jhoani Barreto (Ider), Juan Diego Mayorga (Cabezas), Dubán Aguirre (Chucho), Felipe Ortiz (Matajudios), Miguel Viera (Álvaro)…
Photographie : Balthazar Lab
Décors : Johana Agudelo Susa
Montage : Julie Duclaux et Juliette Kempf
Musique : Pierre Desprats
Producteurs : Jean-Etienne Brat, Lou Chicoteau et Andrés Ramírez Pulido
Maisons de Production : Alta Rocca Films, Valiente Gracia et Micro Climat
Distribution (France) : Pyramide Distribution
Durée : 86 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  22 mars 2023
Colombie, France – 2022

 

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3

John Wick : chapitre 4, l’arc de triomphe ?

Si vous trouvez parfois les réactions de votre conjoint(e) exagérées, dites-vous que dans l’histoire du cinéma, un homme a éliminé l’équivalent d’un village, pour le meurtre d’un chien et le vol d’une voiture. Quand le premier opus de la saga John Wick est arrivé, en 2014, personne n’imaginait le formidable succès du personnage de Keanu Reeves. Nous voici donc, en 2023, 299 victimes plus tard. Il revient, plus en colère que jamais, et notre Baba Yaga s’attaque désormais à notre Paris bien-aimé.

Un sacré cœur

Si les trois premiers films de la saga se déroulent presque simultanément, renforçant au passage un effet de réaction en chaîne particulièrement savoureux, John Wick : Chapitre 4 est le premier à comporter une ellipse avec son prédécesseur. Toujours vivant (et on se demande bien comment), notre veuf particulièrement sanguin va se frotter une ultime fois à La Table pour retrouver sa liberté. Évidemment, l’organisation se montre légèrement agacée par cet assassin très doué pour réduire son effectif. Ainsi, c’est même le haut conseil que John s’est mis à dos, et il va tout tenter pour l’éliminer. Le coup classique.

Il faut le dire, le scénario n’a jamais été le point fort de la saga. Toutefois, ce 4ème opus tente de jouer la carte de l’affect. Du moins, plus que les deux précédents. Il offre même quelques belles surprises. L’antagoniste est réussi, accordant enfin au spectacteur un méchant digne de ce nom. De même, John va croiser la route de Caine, incarné par le formidable Donnie yen. Ancien ami et allié, cet assassin aveugle va traquer le Baba Yaga à contre cœur, offrant au spectateur les meilleurs moments du film. Le tout est impeccablement rythmé pendant les 2h50 du long-métrage. Oui, presque 3h de John Wick. Cela peut paraitre long, mais le tout tient particulièrement bien. Il semble, par exemple, bien plus court que les 1h40 d’Astérix et Obélix : L’Empire du Milieu, actuellement en salles. Non, c’est très divertissant, malgré deux énormes défauts.

Quand il me pend dans ses bras, je vois la vie en rouge

Vous le savez, trois choses font de la saga John Wick une franchise extrêmement appréciée et populaire : sa mise en scène, sa photographie et ses chorégraphies. Pour ce quatrième chapitre, deux éléments sont toujours sur le devant de la scène. On pourrait même aller plus loin et dire que John Wick 4 est, par ses décors, sa photographie, son sens du cadrage et de la lumière, l’un des plus beaux films d’actions jamais conçus, si ce n’est le plus beau. Oui, c’est somptueux. Chaque plan du film est un tableau. Chad Stahelski, toujours aux commandes depuis les débuts, s’est surpassé et il offre une véritable claque artistique. La mise en scène, bien qu’efficace, se révèle déjà plus classique. Le film réserve malgré tout quelques passages réellement hallucinants, avec des choix de placement de caméra surprenants (et géniaux).

Vous l’aurez donc compris, c’est sur les chorégraphies que cet opus pose problème. Ceux qui commenceront la saga avec lui se prendront à coup sur une véritable baffe. Malheureusement, le constat est tout autre quand on a vu les trois autres films, particulièrement le dernier. Si quelques scènes restent superbes, particulièrement grâce à Donnie Yen, le constat est là : pour John, on a déjà tout vu. Les combats se ressemblent beaucoup trop et offrent un immense sentiment de redite. Pire, le personnage ne se sert que trop rarement du décor pour mettre à mort ses adversaires. On se souvient du premier combat de Parabellum, où John ouvrait la mâchoire d’un assassin avec un livre, dans une bibliothèque. Ici, ce genre de chose n’arrive que très rarement. Dommage et frustrant, surtout dans un film qui fait tant d’efforts pour se montrer inégalé dans divers domaines.

John Wick n’est pas faible !

Dans John Wick 4, une partie des combats a lieu en extérieur. Le film offre d’ailleurs une belle visite guidée de Paris. Le scénario envoie notre assassin aux quatre coins de la ville, dans le seul but d’offrir des affrontements dans les  lieux cultes de la capitale. Dans l’idée, c’est bien, c’est beau, c’est divertissant. Dans les faits, c’est juste beau, à s’en pâmer, et divertissant. Malheureusement, une majeure partie de ces rixes sont trop longues et apportent au film son 2ème gros défaut : John Wick est immortel. Dans les premiers opus, les gunfights et autres combats se faisaient majoritairement dans des lieux cloisonnés, permettant au héros de se mettre souvent à couvert. Avec les costumes intégralement pare-balles introduits dans Parabellum, les scénaristes se permettent d’offrir au spectateur des lieux plus aérés pour leurs scènes d’action. Mais John se contente, une grande partie du long-métrage, de se protéger avec sa manche pour bloquer les milliers de balles qu’il reçoit. Pas si forts ces assassins surentrainés… viser la tête n’est décidément pas à la portée des meilleurs tueurs de la planète.

La crédibilité en prend un coup, malgré toute notre bonne volonté pour accepter ce côté surréaliste présent depuis les débuts de la saga. Que personne ne se dise « tiens, je vais me poser 5 secondes et prendre le temps de viser la tête », pourquoi pas. Que John survive à une chute de quatre étages, avec un atterrissage qui aurait brisé en mille morceaux n’importe quel être humain, pour se relever indemne, ça passe déjà moins. Et, les quatre fois dans le film où il aurait dû mourir, il est sauvé par un personne ayant pour seule utilité d’être le deus-ex machina du film. Dommage. Finalement, ce quatrième opus est-il décevant ? Un petit peu. Il reste malgré tout très divertissant et toujours très au-dessus du lot dans le cinéma d’action. Et, bon dieu, il est incroyablement esthétique ! On veut l’Oscar de la meilleure photographie.

John Wick 4 : Bande-annonce

John Wick 4 : Fiche technique

Réalisation : Chad Stahelski
Scénario : Michael Finch
Casting : Keanu Reeves / Donnie Yen / Laurence Fishburne / Ian McShane / Lance Reddick /Bill Skarsgard
Durée : 2h50
Genre : Action
Musique : Carson X. MacDonald
Photographie : Dan Lausten
Production : Lionsgate
Société de distribution France : Metropolitan Filmexport

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3.3

« Atlantic Bar » de Fanny Molins : Em-bar-quez-vous !

Ce n’est pas un hasard si le premier long-métrage de cette jeune documentariste talentueuse s’ouvre sur les images d’un frêle esquif fendant nuitamment les eaux du Rhône. Tout n’est affaire que de flux et reflux, chez Fanny Molins, et son documentaire centré sur l’éponyme « Atlantic Bar », en Arles, pourrait s’apparenter à un traité humain sur la mécanique des fluides.

Synopsis : A l’Atlantic Bar, Nathalie, la patronne, est le centre de l’attention. Ici, on chante, on danse, on tient les uns aux autres. Après la mise en vente du bar, Nathalie et les habitués se confrontent à la fin de leur monde et d’un lieu à la fois destructeur et vital.

Le projet a pris son origine en Arles même, suite à une exposition photographique où la jeune femme avait été remarquée. Est né le désir de tourner un court-métrage, sa première réalisation, sur les personnages qui font vivre et fréquentent ce petit bar, modeste et populaire. Bien vite, la richesse de ces figures a gonflé ce projet comme une vague, et la productrice, Chloé Servel, très engagée lors des deux tournages en été, puis automne 2021, a soutenu l’idée d’un long-métrage.

Naît ainsi une galerie de portraits, depuis les gérants, Nathalie, Jean-Jacques et leur fils Sandro, jusqu’aux clients les plus fidèles, essentiellement des hommes. Malgré la diversité des statuts, les parcours ne diffèrent pas tant, marqués par beaucoup de douleurs, des morts (surtout des frères), des abandons (par les pères), l’expérience de la rue, parfois de la délinquance, et, dans presque tous les cas, l’alcoolisme, passé, présent, ou latent, risquant de déferler à nouveau. Un peu comme si l’on rencontrait, chez Robert Guédiguian, non pas des acteurs, mais les modèles qui l’inspirent. Cette authenticité, cette véracité, donnent un grand prix à la première réalisation de la documentariste Fanny Molins, et lui ouvrent d’emblée l’accès à la cour des grands.

D’autant que la caméra très précise et sensible de Martin Roux excelle à recueillir la grâce là où elle se trouve, que ce soit dans le mouvement d’un fragment de corps ou dans la caresse d’un rai de lumière. Quelques plans, somptueux, sur les rues d’Arles, en captent magnifiquement l’altière beauté, hautement clamée jusqu’au cœur du délabrement.

On sait le réel souvent généreux en histoires. Il faut voir tel habitué raconter avec élégance, presque avec fierté, comment réussir un braquage. Ou tel autre livrer son rapport à la poésie et avouer son regret de n’avoir pas vécu au Moyen-Age, pour être bouffon du roi. Des adages sont créés sous nos yeux : « Les cimetières sont pleins de héros morts. Moi, j’aime mieux être un lâche vivant qu’un héros mort ! »…

Autre générosité du réel, donnant la main au hasard : un projet de mise en vente par le propriétaire du bar vient corser la vie de ce petit monde et créer une tension dramatique orientant dangereusement le destin du lieu vers l’avenir, tout en l’arrachant au lourd passé des êtres qui s’y retrouvent. Retour, bien actuel, du politique, à travers l’inflexible question du poids et du pouvoir financiers.

La musique écrite par le duo électroacoustique A Transient State, ponctuellement mais très joliment présente, achève de conférer au documentaire sa beauté, quand ce n’est pas le bar lui-même qui nous offre l’occasion, trop rare, de réentendre « La tendresse », par le subtil et paradoxal Bourvil. « Les gens sont des légendes », chantait, quant à lui, l’immense et regretté Bashung. Nous ne sommes pas près d’oublier les visages et les voix des naufragés de l’« Atlantic Bar ».

Bande-annonce : Atlantic Bar

Un Documentaire de Fanny Molins
22 mars 2023 en salle / 1h 17min /
Distributeur : Les Alchimistes

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4

Houria : le lac des signes

On attendait beaucoup de Mounia Meddour après le succès critique et public de Papicha. Pari gagné :  avec Houria, la réalisatrice s’inscrit dans la continuité de son film précédent tout en s’aventurant sur un chemin artistique aussi singulier qu’audacieux. Du cinéma à fleur de peau et d’images, habité par la pulsion de vie de son héroïne.

Adieu au langage

La danse, Houria a ça dans le sang. Ce n’est pas une échappatoire à son quotidien en Algérie, mais une question de survie : si elle ne bouge pas, elle s’éteint. On la découvre sur les toits de son immeuble, à danser jusqu’à l’épuisement. La physicalité de la caméra de Meddour ajoute à la beauté du geste : massive et légère, ancrée et aérienne, Houria chope le spectateur aux tripes. La grâce et l’effort s’enlacent, comme si la troupe de Pina dans le film documentaire de Wim Wenders montait sur le ring de Rocky, ou l’inverse. En quelques plans, la culture ouvre ses tripes au spectateur et redevient plus essentielle que jamais.

Puis survient l’agression, brutale, immédiate. Un destin se fait couper les ailes en plein vol. Comme tant d’autres dans un pays encore marqué par les plaies de conflits irrésolus. Blessée dans sa chair et dans son âme, Houria ne parle plus, ne bouge plus. Au contact d’un groupe de femmes tout autant figées dans leurs traumatismes, Houria va se réinventer artistiquement pour reconstruire collectivement. Ensemble, elles vont remettre les histoires en mouvement : la sienne, la leur, et celle d’une nation qui n’a plus de mots à mettre sur ses maux.

La fièvre aux corps

Partout ailleurs, le spectateur aurait été astreint à attendre que Houria retrouve la parole pour surmonter son drame. Mais ci-git la tombe de la communication verbale, expropriée par les tyrans et monopolisée par les agresseurs. La thérapie par l’art, ce n’est pas une lubie d’intermittent, mais une nécessité existentielle doublée d’une réalité filmique. Se réapproprier le langage, c’est reprendre le contrôle de son destin : les vérités que personne ne veut entendre, Houria va les exprimer par le corps et le mouvement, la langue des signes et la danse classique en même temps. La « danse des signes » en somme.

La cinéaste fait en sorte que le public s’approprie ces moments de grâce qui tapent systématiquement à l’estomac, et communique avec Houria et ses sœurs sur une fréquence qui échappe aux ondes du langage parlé. On pense à ces moments où le film s’en remet complètement à l’intelligence sensible du spectateur, et bascule dans un réalisme poétique qui renvoie au travail de Peter Weir. Notamment dans la propension à fabriquer un cinéma à la fois minéral et éthéré, en apesanteur et terrien, naturaliste et fantastique. La présence de Léo Lefèvre à la caméra (l’un des chefs op’ francophones les plus passionnants du moment) n’y est pas pour rien, et récupère parfois un scénario qui chancelle sous ses ambitions romanesques.

Une étoile (re)née

À l’instar de son héroïne, Meddour fait feu de tout bois, mais contrairement à elle son langage visuel ne trouve pas toujours le chemin de la synthèse. Il lui manque parfois ce sens du découpage, qui permet au spectateur de digérer la complexité du projet dans l’évidence d’un plan. Qu’on se comprenne bien : en l’état, Houria ne manque pas d’instants prégnants, mais ils s’additionnent plus qu’ils ne se multiplient.

Reste que même lorsque le récit s’enlise, Mounia Medour peut toujours compter sur le souffle de son actrice principale pour se maintenir en altitude. Tous les ouragans de catégorie 5 se nomment au féminin, mais celui-ci a droit à un nom en plus d’un prénom sur sa fiche d’état-civil. Lyna Khoudri, vous la connaissez déjà, mais peut-être pas encore l’étendue de sa puissance de jeu. L’actrice roule à 300% en permanence sans s’épuiser elle ou le spectateur, joue et danse comme si sa vie en dépendait. Houria s’impose ainsi comme une double-confirmation : Mounia Meddour est tout sauf un feu de paille, et Lyna Khoudri l’une des meilleurs choses qui soit arrivé au cinéma français et francophone depuis longtemps.

Bande-annonce : Houria 

Fiche technique : Houria 

Réalisatrice : Mounia Meddour
Par Mounia Meddour
Avec Lyna Khoudri, Rachida Brakni, Nadia Kaci
15 mars 2023 en salle / 1h 38min / Drame
Distributeur Le Pacte