« Atlantic Bar » de Fanny Molins : Em-bar-quez-vous !

Ce n’est pas un hasard si le premier long-métrage de cette jeune documentariste talentueuse s’ouvre sur les images d’un frêle esquif fendant nuitamment les eaux du Rhône. Tout n’est affaire que de flux et reflux, chez Fanny Molins, et son documentaire centré sur l’éponyme « Atlantic Bar », en Arles, pourrait s’apparenter à un traité humain sur la mécanique des fluides.

Synopsis : A l’Atlantic Bar, Nathalie, la patronne, est le centre de l’attention. Ici, on chante, on danse, on tient les uns aux autres. Après la mise en vente du bar, Nathalie et les habitués se confrontent à la fin de leur monde et d’un lieu à la fois destructeur et vital.

Le projet a pris son origine en Arles même, suite à une exposition photographique où la jeune femme avait été remarquée. Est né le désir de tourner un court-métrage, sa première réalisation, sur les personnages qui font vivre et fréquentent ce petit bar, modeste et populaire. Bien vite, la richesse de ces figures a gonflé ce projet comme une vague, et la productrice, Chloé Servel, très engagée lors des deux tournages en été, puis automne 2021, a soutenu l’idée d’un long-métrage.

Naît ainsi une galerie de portraits, depuis les gérants, Nathalie, Jean-Jacques et leur fils Sandro, jusqu’aux clients les plus fidèles, essentiellement des hommes. Malgré la diversité des statuts, les parcours ne diffèrent pas tant, marqués par beaucoup de douleurs, des morts (surtout des frères), des abandons (par les pères), l’expérience de la rue, parfois de la délinquance, et, dans presque tous les cas, l’alcoolisme, passé, présent, ou latent, risquant de déferler à nouveau. Un peu comme si l’on rencontrait, chez Robert Guédiguian, non pas des acteurs, mais les modèles qui l’inspirent. Cette authenticité, cette véracité, donnent un grand prix à la première réalisation de la documentariste Fanny Molins, et lui ouvrent d’emblée l’accès à la cour des grands.

D’autant que la caméra très précise et sensible de Martin Roux excelle à recueillir la grâce là où elle se trouve, que ce soit dans le mouvement d’un fragment de corps ou dans la caresse d’un rai de lumière. Quelques plans, somptueux, sur les rues d’Arles, en captent magnifiquement l’altière beauté, hautement clamée jusqu’au cœur du délabrement.

On sait le réel souvent généreux en histoires. Il faut voir tel habitué raconter avec élégance, presque avec fierté, comment réussir un braquage. Ou tel autre livrer son rapport à la poésie et avouer son regret de n’avoir pas vécu au Moyen-Age, pour être bouffon du roi. Des adages sont créés sous nos yeux : « Les cimetières sont pleins de héros morts. Moi, j’aime mieux être un lâche vivant qu’un héros mort ! »…

Autre générosité du réel, donnant la main au hasard : un projet de mise en vente par le propriétaire du bar vient corser la vie de ce petit monde et créer une tension dramatique orientant dangereusement le destin du lieu vers l’avenir, tout en l’arrachant au lourd passé des êtres qui s’y retrouvent. Retour, bien actuel, du politique, à travers l’inflexible question du poids et du pouvoir financiers.

La musique écrite par le duo électroacoustique A Transient State, ponctuellement mais très joliment présente, achève de conférer au documentaire sa beauté, quand ce n’est pas le bar lui-même qui nous offre l’occasion, trop rare, de réentendre « La tendresse », par le subtil et paradoxal Bourvil. « Les gens sont des légendes », chantait, quant à lui, l’immense et regretté Bashung. Nous ne sommes pas près d’oublier les visages et les voix des naufragés de l’« Atlantic Bar ».

Bande-annonce : Atlantic Bar

Un Documentaire de Fanny Molins
22 mars 2023 en salle / 1h 17min /
Distributeur : Les Alchimistes

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.