Houria : le lac des signes

On attendait beaucoup de Mounia Meddour après le succès critique et public de Papicha. Pari gagné :  avec Houria, la réalisatrice s’inscrit dans la continuité de son film précédent tout en s’aventurant sur un chemin artistique aussi singulier qu’audacieux. Du cinéma à fleur de peau et d’images, habité par la pulsion de vie de son héroïne.

Adieu au langage

La danse, Houria a ça dans le sang. Ce n’est pas une échappatoire à son quotidien en Algérie, mais une question de survie : si elle ne bouge pas, elle s’éteint. On la découvre sur les toits de son immeuble, à danser jusqu’à l’épuisement. La physicalité de la caméra de Meddour ajoute à la beauté du geste : massive et légère, ancrée et aérienne, Houria chope le spectateur aux tripes. La grâce et l’effort s’enlacent, comme si la troupe de Pina dans le film documentaire de Wim Wenders montait sur le ring de Rocky, ou l’inverse. En quelques plans, la culture ouvre ses tripes au spectateur et redevient plus essentielle que jamais.

Puis survient l’agression, brutale, immédiate. Un destin se fait couper les ailes en plein vol. Comme tant d’autres dans un pays encore marqué par les plaies de conflits irrésolus. Blessée dans sa chair et dans son âme, Houria ne parle plus, ne bouge plus. Au contact d’un groupe de femmes tout autant figées dans leurs traumatismes, Houria va se réinventer artistiquement pour reconstruire collectivement. Ensemble, elles vont remettre les histoires en mouvement : la sienne, la leur, et celle d’une nation qui n’a plus de mots à mettre sur ses maux.

La fièvre aux corps

Partout ailleurs, le spectateur aurait été astreint à attendre que Houria retrouve la parole pour surmonter son drame. Mais ci-git la tombe de la communication verbale, expropriée par les tyrans et monopolisée par les agresseurs. La thérapie par l’art, ce n’est pas une lubie d’intermittent, mais une nécessité existentielle doublée d’une réalité filmique. Se réapproprier le langage, c’est reprendre le contrôle de son destin : les vérités que personne ne veut entendre, Houria va les exprimer par le corps et le mouvement, la langue des signes et la danse classique en même temps. La « danse des signes » en somme.

La cinéaste fait en sorte que le public s’approprie ces moments de grâce qui tapent systématiquement à l’estomac, et communique avec Houria et ses sœurs sur une fréquence qui échappe aux ondes du langage parlé. On pense à ces moments où le film s’en remet complètement à l’intelligence sensible du spectateur, et bascule dans un réalisme poétique qui renvoie au travail de Peter Weir. Notamment dans la propension à fabriquer un cinéma à la fois minéral et éthéré, en apesanteur et terrien, naturaliste et fantastique. La présence de Léo Lefèvre à la caméra (l’un des chefs op’ francophones les plus passionnants du moment) n’y est pas pour rien, et récupère parfois un scénario qui chancelle sous ses ambitions romanesques.

Une étoile (re)née

À l’instar de son héroïne, Meddour fait feu de tout bois, mais contrairement à elle son langage visuel ne trouve pas toujours le chemin de la synthèse. Il lui manque parfois ce sens du découpage, qui permet au spectateur de digérer la complexité du projet dans l’évidence d’un plan. Qu’on se comprenne bien : en l’état, Houria ne manque pas d’instants prégnants, mais ils s’additionnent plus qu’ils ne se multiplient.

Reste que même lorsque le récit s’enlise, Mounia Medour peut toujours compter sur le souffle de son actrice principale pour se maintenir en altitude. Tous les ouragans de catégorie 5 se nomment au féminin, mais celui-ci a droit à un nom en plus d’un prénom sur sa fiche d’état-civil. Lyna Khoudri, vous la connaissez déjà, mais peut-être pas encore l’étendue de sa puissance de jeu. L’actrice roule à 300% en permanence sans s’épuiser elle ou le spectateur, joue et danse comme si sa vie en dépendait. Houria s’impose ainsi comme une double-confirmation : Mounia Meddour est tout sauf un feu de paille, et Lyna Khoudri l’une des meilleurs choses qui soit arrivé au cinéma français et francophone depuis longtemps.

Bande-annonce : Houria 

Fiche technique : Houria 

Réalisatrice : Mounia Meddour
Par Mounia Meddour
Avec Lyna Khoudri, Rachida Brakni, Nadia Kaci
15 mars 2023 en salle / 1h 38min / Drame
Distributeur Le Pacte

Festival

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Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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