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« Capitale(s) »: Une exposition gratuite et immanquable sur le street-art à Paris

Jusqu’au 3 juin, l’Hôtel de Ville de Paris célèbre le street-art en rassemblant les oeuvres de plus de 70 artistes qui ont fait la renommée de l’art urbain à travers le monde. Revenant sur la genèse de ce mouvement devenu incontournable, l’exposition Capitale(s) dresse un panorama complet et coloré de son histoire. Elle met en avant les différentes techniques et formes d’expression utilisées par les artistes de rue, allant du graffiti traditionnel aux installations éphémères, en passant par les pochoirs, les affiches et les collages.

L’art qui fait bouger les lignes

Cette grande rétrospective rend hommage à cet art populaire en soulignant la diversité et la richesse du street-art, souvent considéré comme marginal ou illégal. De ses débuts timides à ses expositions les plus marquantes, elle revient sur son histoire, son évolution et les oeuvres de ceux qui ont contribué à faire de ce mouvement un art, au travers d’artistes de renom tels que Shepard Fairey, alias Obey, Blek le Rat, Invader, Keith Haring ou Banksy et d’autres parfois moins connus, de différents pays et cultures.
En mettant en valeur ce mouvement, Capitale(s) suscite les débats sur la place de l’art dans l’espace public, ainsi que sur les frontières entre art et vandalisme. Elle permet de discuter de la manière dont le street-art peut avoir un impact sur l’environnement urbain, en le transformant ou en lui donnant une seconde vie.

L’exposition permet également de sensibiliser le public à la nécessité de préserver et de valoriser le patrimoine culturel et artistique de nos villes, y compris les oeuvres de street-art. Elle montre qu’il peut être un moyen puissant de s’exprimer, de communiquer et de transmettre des messages, tout en contribuant à la richesse culturelle.

Conçue comme un parcours immersif et dynamique, Capitale(s) invite les visiteurs à revenir sur 60 ans de créations et de révolutions visuelles via un parcours chrono-thématique. Imaginée aussi pour les néophytes, l’exposition commence par une salle introduction, présentant les grandes lignes de l’histoire du street-art, sa diversité et sa technicité. On (re)-découvre les précurseurs de cette révolution urbaine que sont Villeglé, Raymond Hains, Blek le Rat ou encore Surface Active pour ne citer qu’eux.
Des thèmes comme la politique, la société, la culture populaire, l’environnement ou encore les artistes femmes sont abordés.
Au grès des différentes salles, panneaux explicatifs, vidéos, documents historiques ou encore photographies montrent l’évolution du mouvement, de ses débuts dans les années 1960 à nos jours. Des oeuvres inédites in situ et réalisations hors-les-murs sauront également ravir les fins connaisseurs. Sans compter les installations interactives exclusives à découvrir durant la visite…

Paris, capitale du street-art

Si le street-art est présent dans le monde entier, il occupe une place privilégiée en France, et plus particulièrement à Paris, l’un des berceaux qui a vu fleurir ce courant. Il était donc logique que la ville, véritable vitrine mondiale, lui rende hommage. On voit notamment qu’elle a été et est toujours une destination incontournable pour les créateurs du monde entier. Les oeuvres des artistes américains tels que Shepard Fairey et Swoon, le britannique Banksy ou encore les français Invader et JR, qui ont marqué les rues de la capitale, en sont la preuve.
C’est donc avec une certaine réjouissance, que l’on navigue aussi à travers les créations de ces nombreux artistes français représentés, de Jef Aérosol à Miss.Tic, en passant par C215 et Speedy Graphito.

Encore une fois, le street-art est un patrimoine culturel qui mérite d’être valorisé. Souvent éphémères car exposées dans l’espace public, il est indispensable de préserver ces oeuvres en les documentant et en les photographiant comme en témoigne l’exposition. Elle permet d’offrir une visibilité nouvelle et une reconnaissance aux artistes en exposant cet art contemporain dans des musées et galeries. Cependant, la rue, toile de fond privilégiée des artistes pour exprimer leur créativité, dénoncer les injustices, délivrer des messages puissants sur la société actuelle, restera quoi qu’il arrive, le plus grand musée du monde, accessible à tous.

Véritable succès, l’exposition ne désemplit pas et joue les prolongations. Initialement visible jusqu’au mois de février, elle a finalement été prolongée jusqu’au 3 juin. Pour tous les amateurs et passionnés de street-art, si vous n’en avez pas encore eu l’occasion, c’est le moment d’aller découvrir cette exposition inédite et immanquable consacrée à l’art urbain.

CAPITALE(S), 60 ans d’art urbain à Paris
Hôtel de Ville de Paris – Salle Saint-Jean
5 rue de Lobau, Paris 4e
Gratuite sur réservation
Jusqu’au 3 juin 2023

Emily, De grandes espérances : les figures féminines enflammées surgissent avec le printemps au cinéma

En mars, plusieurs destins de femmes se sont déployés sur nos écrans (La Syndicaliste, Mon Crime, Women Talking, Houria… ), autant d’œuvres qui font écho à notre époque et de destinées qui s’enflamment. La réalisatrice d’Emily exprime cette résonance : « Au cours des cinq dernières années, j’ai eu envie de dépasser mon rôle d’actrice et de raconter une histoire qui m’appartienne dans son ensemble. Cette volonté a coïncidé avec le mouvement #MeToo et le fait que de nombreuses femmes ont pu faire entendre leur voix. Il y a cinq ans, je n’aurais peut-être pas eu cette possibilité*… » De Grandes espérances renoue avec la représentation du pouvoir féminin à l’écran en y opposant un dilemme moral. Deux œuvres à découvrir dans ce récap du mois de mars au cinéma, qui s’achève avec l’avènement du printemps.

Emily de Frances O’connor
Synopsis : Aussi énigmatique que provocatrice, Emily Brontë demeure l’une des autrices les plus célèbres au monde. Emily imagine le parcours initiatique de cette jeune femme rebelle et marginale, qui la mènera à écrire son chef-d’œuvre Les Hauts de Hurlevent. Une ode à l’exaltation, à la différence et à la féminité.
Date de sortie : 15 mars 2023
Avec : Emma Mackey, Fionn Whitehead, Oliver Jackson-Cohen, Alexandra Dowling, Amélia Gething

Si de nombreux films sur des écrivaines nous sont parvenus ces dernières années (ColetteMary Shelley, Jane pour ne citer qu’eux), c’est plutôt du côté de Bright Star qu’il faut aller chercher le souffle d‘Emily, le premier film de Frances O’Connor. Ce qui compte dans Emily, c’est son insoutenable besoin de liberté, de légèreté. Le récit n’est donc pas un biopic classique et poussiéreux, mais une ode poétique et sensible. Des trois sœurs Brontë ayant écrit (mises en scène en 1979 avec Les Soeurs Brontë d’André Téchiné), Frances O’Connor choisit l’autrice des Hauts de Hurlevent, la poétesse amoureuse dont les poèmes brûleront au vent d’un amour déchu . « J’étais désireuse de trouver un moyen de célébrer la personnalité d’Emily, qui soit liée à son roman, un peu à la façon d’un conte de fée*. » Emily n’est donc pas une question de fidélité biographique mais bien de sensations. Présentée comme une héroïne moderne, débarrassée d’un désir de plaire, de se conformer, le personnage est ici une figure romanesque dessinée par petites touches.

Baigné dans de grands paysages qui viennent donner un sens à son corps en mouvement, prêt au lâcher-prise, le film est un hymne plus qu’un récit linéaire. Emma MacKey interprète cette version d’Emily avec beaucoup de fougue, tout se lisant dans un souffle, une respiration, un regard à la caméra. Il ne s’agit pas d’une représentation de l’écrivaine à sa table de travail, souffrant forcément d’écrire. Ici, on écrit en soufflant les bougies et en ouvrant les fenêtres et c’est bien la vie, le vécu, les sensations, les erreurs qui sont le matériau des œuvres que nous ont laissé les héroïnes d’Emily. Des vies courtes mais célébrées comme des courses folles, des instants de partage, de révolte aussi, tout en explorant les relations de sororité et de complexité qui unissaient Charlotte, Emily et Anne. Ou encore les figures masculines du père et du frère, très opposées et contrebalancées par une histoire d’amour vécue en secret par Emily et perdue par ce secret même…

Emily restera à jamais à l’écran cette jeune fille qui voulait tout vivre, tout brûler, trouver sa voix et dont le récit mêle son roman et des éléments, peu connus et mystérieux, de sa vie.

*Les propos de Frances O’Connor sont tirés du dossier de presse du film

Emily : Bande annonce

De Grandes espérances de Sylvain Desclous
Synopsis : Madeleine, brillante et idéaliste jeune femme issue d’un milieu modeste, prépare l’oral de l’ENA dans la maison de vacances d’Antoine, en Corse. Un matin, sur une petite route déserte, le couple se trouve impliqué dans une altercation qui tourne au drame. Lorsqu’ils intègrent les hautes sphères du pouvoir, le secret qui les lie menace d’être révélé. Et tous les coups deviennent permis.
Date de sortie : 22 mars 2023
Avec : Rebecca Marder, Benjamin Lavernhe, Emmanuelle Bercot

C’est paradoxalement après un drame, par lequel elle ôte la vie, que Madeleine va reprendre le pouvoir sur la sienne. De femme soumise, du moins effacée dans sa relation (on le voit clairement dans la mise en scène des scènes de sexe notamment où Antoine est au-dessus d’elle), Madeleine va peu à peu s’extirper et prendre sa place.  Un pouvoir qu’elle conquiert aux côtés de Gabrielle, femme de pouvoir, de gouvernement et de convictions aussi. Habitée par la loi qu’elle l’aide à défendre, Madeleine inverse les rapports de force. C’est un corps plongé dans l’eau que l’on découvre, sous la surface, un corps qui prend la décision de rejoindre la plage. Une plage qui sera centrale dans la reconquête de Madeleine.

Ce portrait hanté par la mort, la morale et la soif de pouvoir, entraîne l’héroïne dans des abysses d’où les cœurs purs s’évaporent. Ce n’est pas à l’ENA qu’elle trouve un sens à son combat politique, comme jadis l’une des héroïnes de L’École du pouvoir (la superbe série de Raoul Peck), mais en défendant ce qui lui tient à cœur. Il est aussi question de sororité dans une brève scène de clôture qui laisse en suspens le destin politique et l’avenir de Madeleine…

Rebbeca Marder brille encore une fois dans ce rôle aux côtés d’une Emmanuelle Bercot dynamique à souhait !

The Eternal Daughter : A Ghost Story

Brumeuse, mais sans ambiguïté, la dernière œuvre de Joanna Hogg n’hésite pas à réinvoquer les limbes dans un huis clos, où se confondent les rêves, les souvenirs et la réalité. Deux femmes sont ainsi enchaînées dans un hôtel, hanté par les histoires et ses fantômes.

Entre Caprice et consécration, le double commentaire sur la jeunesse de la cinéaste et sur sa justesse onirique du portrait féminin a porté ses fruits. Il n’est donc pas si surprenant d’étendre sa perception du deuil à un autre niveau, au crochet d’une escale fantastique, dans le sens surnaturel du terme, voire fantasmatique. Ce nouveau chapitre partage ainsi la quête d’inspiration qui entrait en conflit avec le personnage d’Honor Swinton Byrne dans The Souvenir. Est-ce donc légitime de s’approprier les souvenirs des autres ? Jusqu’où peut mener la culpabilité qui en découle ? Joanna Hogg y répond avec une perception du méta qui force le respect, car l’émotion ne sera jamais écrasée par son style, sans doute peu organique, mais bien cérébral.

Un visage pour deux

L’ouverture pose l’ambiance, qui rappelle autant l’imaginaire de Hitchcock que les leitmotivs gothiques de la Hammer. La destination semble inquiétante. Un taxi traverse l’obscurité d’une forêt galloise pour enfin accoster l’hôtel Moel Famau, manoir au style géorgien et à la symétrie déroutante. Pas besoin d’aller plus loin pour saisir le jeu de miroirs qui lie intimement une mère et sa fille, toutes deux possédant le même visage. Ce n’est pas sans rappeler les Men d’Alex Garland, qui jouaient avec nos nerfs, à la force de ses personnages masculins. Ici, les lieux sont désertés, que ce soit la nuit tombée ou bien durant les courtes journées. Personne à l’horizon pour venir épier les locataires, à moins que ce ne soit tout l’inverse.

Tilda Swinton se donne ainsi la réplique et fait dialoguer les tourments de Julie, avec ceux de sa mère Rosalind. L’économie des effets visuels fait alors que le champ-contrechamp devient le langage récurrent de cette narration, qui devra davantage compter sur la performance de la comédienne. Bien heureusement, cette dernière parvient à rendre ses personnages aussi énigmatiques que possibles, tout en distillant de précieuses informations dans le non-dit. L’exercice en vaut la chandelle, quand bien même certains pourraient facilement s’éjecter du récit, qui mise tout sur son rythme atypique et son environnement symbolique.

The Mother

Des regards pèsent bel et bien sur Julie, motivée pour concrétiser son projet, à savoir réaliser un film sur une mère qu’elle cherche à connaître. Elle se documente ainsi comme elle peut, avec un dictaphone ou bien un stylo à la main, car finalement, elle est incapable d’écouter ou de dialoguer avec le symbole de maternité, dont elle ignore tous les chagrins. Julie se refuse de se conformer à la maternité comme sa mère, qui ne comprend pas non plus le besoin vital de sa fille pour la création artistique. Le quiproquo continue ainsi, tout le long du séjour, qui voit défiler des fantômes dans les yeux et les oreilles de Julie, persuadée qu’un mal règne en ces lieux.

Les codes de l’épouvante sont ainsi empruntés pour leur esthétique, afin de mieux cerner la psyché de Julie Hart, le nouvel avatar de Joanna Hogg. Mais derrière cette fine voile spectrale, de nombreux éléments nous ramènent vers la mélancolie. La chambre louée se nomme Rosebud et la madeleine de Proust contraste fort bien avec toutes les gargouilles, gardiens immortels de l’hôtel. La bienveillance de Julie envers Rosalind est donc à relativiser, au même rang que le coup d’avance qu’aura le spectateur sur le dénouement, inévitable et sans surprise. La crise intériorisée de la réceptionniste (Carly-Sophia Davies) et le calme angélique du gardien (Joseph Mydell) trouvent alors une justification, qui va peu à peu panser les plaies ouvertes de Julie, dernière de sa lignée.

The Daughter

On se croirait d’ailleurs dans un Yasujirō Ozu, du fait de son rythme et de la charge mentale que Hogg impose à son public, mais se serait se méprendre sur la portée de son sujet, très personnel et encore une fois à la frontière de l’expérimental. Toute l’amplitude de The Eternal Daughter baigne dans un nœud sensoriel, où la dualité mère-fille renforce leur étreinte ou bien le sentiment d’un rendez-vous manqué. C’est en cela que le film dépeint toute sa puissance émotionnelle, à même le visage de Tilda Swinton, un caméléon qui nous renvoie également aux différentes fonctions de la réceptionniste.

Un jeu de cadre, une errance qui isole les héroïnes dans le décor, une présence fantomatique, en définitive, il y a de quoi interpréter une folie similaire à Shining, mais dans ce cas-ci, ce sont plutôt des promenades au fin fond de la mémoire qui nous apparaissent subtilement. Toute cette démarche, dans une grande retenue et dans une élégance convaincante, nous rappelle l’importance des souvenirs qu’on se laisse mutuellement, jusqu’à ce qu’une poignée de main nous rapproche ou nous sépare à jamais de nos racines.

Bande-annonce : The Eternal Daughter

Fiche technique : The Eternal Daughter

Réalisation & Scénario : Joanna Hogg
Photographie : Ed Rutherford
Son : Jovan Ajder
Décors : Stéphane Collonge
Costumes : Grace Snell
Montage : Helle le Fevre
Production : A24, BBC Film, Element Pictures, JWH Films
Pays de production : Grande-Bretagne, États-Unis
Distribution France : Condor Distribution
Durée : 1h36
Genre : Drame
Date de sortie : 22 mars 2023

Synopsis : Julie, accompagnée de sa mère âgée, vient prendre quelques jours de repos dans un hôtel perdu dans la campagne anglaise. La jeune femme, réalisatrice en plein doute, espère y retrouver l’inspiration ; sa mère y voit l’occasion de faire remonter de lointains souvenirs, entre les murs de cette bâtisse qu’elle a fréquentée dans sa jeunesse. Très vite, Julie est saisie par l’étrange atmosphère des lieux : les couloirs sont déserts, la standardiste a un comportement hostile, et son chien n’a de cesse de s’échapper. La nuit tombée, les circonstances poussent Julie à explorer le domaine. Elle est alors gagnée par l’impression tenace qu’un indicible secret hante ces murs.

The Eternal Daughter : A Ghost Story
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3.5

Dalva : un film claque sensible sur les emprises incestueuses

Dans un film haletant et intelligent, Emmanuelle Nicot traite avec finesse, sobriété et humanité de l’inceste et du parcours de reconstruction en foyer de son héroïne. Dalva a l’aura tendue et tendre de son actrice principale Zelda Samson, une révélation!

Il faudrait parler tout de suite des acteurs, la très jeune et novice Zelda Samson et le déjà confirmé, excellent et remarqué Alexis Manenti, notamment pour son rôle de flic raciste dans Les Misérables de Ladj Ly.

Le casting d’un film en est le premier souffle, sa matrice palpable venant irradier tant la mise en scène, la pulsation des personnages que l’histoire.

Ici, dans le premier long métrage de la cinéaste Belge Emmanuelle Nicot, ces deux acteurs créent par la puissance de leur jeu, tout en antithèses vibrantes, l’équilibre nécessaire à l’incarnation de leurs personnages.

Zelda Samson est une Dalva butée, en rage adolescente et brusque explosion de nerfs, mais elle est aussi une Dalva tendre et apeurée, esseulée et désorientée. De tous les plans Zelda Samson investit l’écran  de sa haute photogénie et happe notre regard de sa maturité sensuelle et sidérante. Le personnage d’éducateur – Jaydan(Alexis Manenti) – , face à cette fureur et stupeur, joue avec une solidité magnétique la droiture, la juste distance, la rigueur bienveillante. 

Dans Dalva, Emmanuelle Nicot aime filmer les visages de ses acteurs avec des valeurs de plans correspondant à leur rôle : Dalva est filmée de très près, bouleversée et bouleversante. Manenti d’un peu plus loin, visage dostoievskien -mélange de sagesse, de bonté et de tristesse -surgissant dans le plan  avec un regard plein de miséricorde, de dignité  et d’écoute réparatrice.

Nous insistons sur cette importance du casting car elle n’est pas anodine pour une réalisatrice qui est également spécialisée en «  casting sauvage ». 

Cette passion de l’humain et de l’émotion, Emmanuelle Nicot la met en œuvre dans chaque scène portée par un cinéma à hauteur des complexités juridiques et sociales, influencé par les travaux des Frères Dardenne et de Maïwenn, pour ne citer qu’eux.

Vous allez me demander ce que raconte Dalva ?! Et c’est là qu’il faut aller voir comment une cinéaste s’empare d’un sujet social sans faire un film social.

La jeune Dalva se vit comme une femme, aime immodérément son père qu’elle appelle «  Jacques » et non papa,  et n’a aucune conscience de subir une situation interdite et incestueuse. La caméra d’Emmanuelle Nicot saisit son héroïne à l’arraché (titre d’ailleurs de son court-métrage), dans une rythmique haletante, serrée et concise.

On ne s’attarde pas sur son passé avec son père. On est juste pris au présent dans l’énigme d’une jeune fille qui semble n’avoir aucune idée de ce que l’inceste peut être, une jeune fille qui ne l’est pas et s’est vécue en femme de son père. Le film traduit de manière incisive et délicate, droite et sensible le trajet vers ce passage à la lucidité. Dalva ou le passage. Dalva ou l’aura. Vers l’émancipation? 

Une scène majeure fait front, celle de la confrontation entre Dalva et son père en prison en présence de son éducateur. Il faut voir les dégradés de lumière sur les visages, le visage de Manenti écoutant les récits déformés de la fille au père.

Le film encense peut être un peu trop les maisons d’enfance ou foyers mais peut-on lui en vouloir ? Il questionne ce point aveugle où l’amour incestuel devient inceste, où l’emprise peut être confondue avec l’amour, ce point où la loi n’apparaît pas encore, où les frontières sont confuses, où l’on n’est pas encore « normé » mais juste Dalva de passage. Entre apprentissage, visage et rémission.

Bande-annonce : Dalva

Fiche technique : Dalva

Réalisatrice : Emmanuelle Nicot
Avec Zelda Samson, Alexis Manenti, Fanta Guirassy, Marie Denarnaud et Roman Coustère Hachez…
Production : Helicotronc
Co-production : Tripode Productions
Distribution France : Diaphana Distribution
Ventes internationales : MK2
En salle le 22 mars 2023 / 1h 20min / Drame

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5

La Mine du Diable : à la recherche de la veine mère

Dans son nouveau documentaire, le réalisateur italien Matteo Tortone nous convie à une plongée fascinante dans La Mine du Diable, en plein cœur de la Cordillère des Andes. Un voyage fascinant, entre réel aride et imaginaire débridé.

Synopsis : Jorge, jeune chauffeur de moto-taxi quitte la banlieue de Lima et sa famille pour poursuivre ses rêves d’or et de fortune, en rejoignant la mine de La Rinconada, sur le toit de la Cordillère des Andes. Là-bas, on raconte que la mine appartient au Diable, et qu’il ne cède ses pépites qu’en échange d’un sacrifice…

Peu après Si tu es un homme (1er mars 2023), de Simon Panay, sort La Mine du Diable, de Matteo Tortone. Les deux documentaires accompagnent un enfant pour le premier, un adolescent pour le second, dans leur descente au cœur d’une mine d’or. Mais le premier nous emmenait sur le continent africain, au Burkina Faso, alors que le second nous entraîne en Amérique du Sud, vers les hauteurs andines de la mine de La Rinconada, au Pérou. Une mine qui, située sous le Glacier Auchita, aussi appelé La Bella Durmiente (La Belle Endormie), se pénètre d’abord à l’horizontale, avant d’explorer vers le haut et le bas les entrailles de la montagne. On comprend qu’un tel lieu, perché à 5100 mètres d’altitude, ait favorisé le développement de légendes, de croyances, de rituels…

C’est cet insondable de La Rinconada que le réalisateur et coscénariste italien, ici secondé par Mathieu Granier, a souhaité explorer. Dans un noir et blanc qui délocalise et universalise l’action, en même temps qu’il la désamarre de la réalité documentaire et lui fait plus aisément rejoindre le fantastique, on suit le jeune Jorge (José Luis Nazario Campos), de la banlieue de Lima, où il exerçait laborieusement le métier de moto-taxi, à la ville andine de La Rinconada, non loin de la frontière bolivienne. Sur un rythme par moments assez lent et toujours très fascinant, comme happé par une autre dimension à laquelle nous conduit naturellement la musique d’Ivan Pisino, on assiste aux premiers contacts avec la mine et la petite ville, ainsi qu’à la distension du lien avec les proches laissés en contrebas.

D’après le récit de José Luis Nazario Campos lui-même, la voix off de Denzel Calle González, qui a la douceur hypnotique de celle de Patricio Guzman dans ses documentaires, mais un timbre légèrement plus aigu, nous introduit à la dimension ethnographique du lieu, rend audible ce qui n’est pas visible, parfois en prolepse sur le récit, dévoile les croyances, les superstitions, et toutes les raisons pour lesquelles La Rinconada est surnommée « la mine du Diable ». Prennent ainsi sens sous nos yeux les énigmatiques figures du Carnaval, les non moins mystérieux mannequins représentant les mineurs, mais aussi l’inquiétant Diable à la peau pâle censé arpenter les profondeurs de la mine et exiger des sacrifices, volontiers humains. Les nombreux plans nocturnes ou enfoncés dans la mine, à la seule lueur des torches individuelles surmontant les casques, achèvent d’entraîner le spectateur loin des lumières de la raison et de l’immerger dans un bain de nuit et d’irrationnel.

En moins d’une heure et demie, grâce au montage resserré d’Enrico Giovannone qui ne craint pas l’ellipse, le spectateur se retrouve aussi envoûté que le mineur qui ne parvient plus à se dégager des galeries minières et s’acharne à découvrir la veine aurifère exceptionnelle qui fera sa fortune, quitte à y perdre la vie, à tout le moins sa liberté.

Bande-annonce : La Mine du Diable

Un Documentaire de Matteo Tortone par Matteo Tortone
Titre original Mother Lode
19 avril 2023 en salle / 1h 26min /
Distributeur : Juste Doc

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4.5

Les Haïkus de Laurence de Laurence Wagner

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L’art de la poésie traditionnelle a toujours été considéré comme l’un des plus beaux moyens d’explorer des sentiments profonds et des émotions intenses. Et cette forme d’expression est magnifiquement maîtrisée par l’auteure de ce recueil de haïkus : Laurence Wagner… Elle offre à tous ses lecteurs une immersion totale dans son monde. Avec un style élaboré et épuré à la fois – accessible à toutes les générations.

Dans Les Haïkus de Laurence, Laurence invite son lectorat à contempler les merveilles de l’existence à travers ses yeux, en utilisant des poèmes brefs. En seulement 3 lignes de 5, 7, puis 5 syllabes… Chaque création est une fenêtre ouverte sur une scène de la vie quotidienne. Cela reflète des impressions subtiles qui éveillent les sens de tous ceux et de toutes celles qui seront amenés à les lire. Les haïkus traduisent les sensations de l’artiste en quelques mots. Cela permet ainsi aux lecteurs de méditer sur les choses simples. Côté historique, le haïku a été développé au Japon au XVIIe siècle. Mais il a depuis été adopté par des poètes du monde entier, pour poser les termes justes sur des observations. Des instants brefs, des portraits éphémères ou non. Cette forme de poésie est souvent associée à la nature, mais elle peut également aborder une grande variété de sujets, du plus évident au plus complexe…

Mais qui est Laurence Wagner, la poétesse derrière cet ouvrage touchant ?

Tout d’abord Laurence Wagner est née dans une famille passionnée de littérature. Voilà qui expliquerait ainsi son attrait pour l’écriture. D’ailleurs, son père était journaliste et sa mère enseignait le français, l’Histoire et la géographie… Depuis sa tendre enfance, elle a donc été baignée dans les livres et la poésie. Par la suite, elle a développé un amour pour la poésie. Adolescente, sa vie a pris un tournant des plus radicaux…

En une seule nuit, elle a perdu la quasi-totalité de sa vue. Cette expérience aurait pu la briser et la décourager. Au contraire, elle en a plutôt tiré une force incroyable. Laurence a décidé de partager cette particularité avec les autres. De plus, elle a écrit une autobiographie intitulée Un autre regard sur la vie. Ce livre raconte son parcours, mais aussi la gestion de la société envers les personnes handicapées. Ces individus sont souvent jugés différemment. Il a été très bien accueilli, et a permis à Laurence Wagner de se faire connaître en tant qu’écrivaine.

Toujours animée par l’esprit de communion avec ses lecteurs, Laurence Wagner s’est ensuite lancée dans la publication de recueils de poésie. Elle a ainsi présenté plusieurs œuvres qui abordent des sujets de la vie quotidienne. Cela concerne les saisons, les émotions, les sensations… Son style aérien et agréable à découvrir a rencontré un grand succès auprès d’un large public. L’artiste a d’ailleurs remporté de nombreux prix lors de concours littéraires.

Dans ce recueil intitulé Les Haïkus de Laurence, Laurence Wagner a exploré un nouveau genre de poésie.

Dans ces fameux haïkus, elle propose des scènes de routine avec une sacrée précision et une belle sensibilité. Elle utilise les cinq sens pour décrire ce qu’elle voit, entend, sent, goûte et touche, créant ainsi des poèmes d’exception, qui fascinent et laissent le lecteur à la fois rêveur, mais en pleine réflexion sur son environnement.

Ce tout nouvel ouvrage invite donc tous les fans de poésie à redécouvrir ou tout simplement profiter du haïku, sous une plume attentive et joueuse. Dans ce voyage, le lecteur traverse différents tableaux de la vie de tous les jours. Grâce à sa forme agréable et facile à comprendre, n’importe quel petit curieux peut se lancer dans cette aventure. Ce que l’on pourrait retenir de cette œuvre est son universalité, car elle parlera effectivement à un lectorat large.

Cette connexion entre humains est précieuse, permettant ainsi de nous rapprocher les uns les autres…

Un ouvrage disponible pour toutes et tous et qui compte un peu plus de 200 pages – parfait pour un voyage en train ou un déplacement. Cela vous donne l’occasion de vous détendre de temps en temps, couper votre lecture, sans pour autant être désarçonné par ces pauses.

En définitive, il n’est pas étonnant que Laurence Wagner ait été primée et récompensée pour ses travaux lors de concours divers et variés. Cet ouvrage court et rapide à lire regorge de tableaux envoûtants de simplicité et d’authenticité. Parmi les grandes qualités de ce livre rare, l’on peut apprécier à quel point l’auteure joue avec les mots, leur accordant toute leur beauté. Après tout, de nombreux artistes font le choix de se lancer dans le haïku pour cette raison précise. En ouvrant ce recueil, cet instant vous donne l’occasion de vous évader ailleurs, le temps de votre lecture. Dans cet univers sensationnel, les émotions sont décuplées. Les images mentales se forment et éloignent le lecteur de ses tracas du quotidien, pour entrer en symbiose avec ce livre, qui témoigne d’un long travail sur soi-même.

Les Haïkus de Laurence, Laurence Wagner
AMH Communication, février 2023, 216 pages

Steve Berry : le futur chouchou d’Hollywood ?

Dan Brown (Da Vinci Code), Suzanne Collins (Hunger Games), Stephen King (Ça) : la liste est longue dès lors qu’il s’agit de compiler les romancier(e)s ayant su transposer leurs univers de fiction au sein des salles obscures. Constat impayable si on y réfléchit bien : à voir l’appauvrissement d’idées sévissant à Hollywood, la démarche de se tourner vers des hommes et femmes de lettres apparaît autant salvatrice (car pouvant initier de nouvelles mythologies) que profondément opportuniste… Mais quitte à faire le jeu des studios et alimenter cette mouvance qui révèle en coin une certaine paresse de l’industrie, pourquoi ne pourrait-on pas donner sa chance et donc adapter à l’écran l’imaginaire d’un certain… Steve Berry ?

Evoquer Steve Berry – et par corollaire son héros de fiction Cotton Malone -, c’est aussi évoquer un aléa rarement mis en avant dans la vie d’un romancier : sa vie d’avant. Car pour autant de J.K Rowling ou Stephanie Meyer ayant rongé leurs freins dans des emplois aux antipodes de ce que deviendra plus tard leur carrière, le cas de Steve Berry s’avère plus atypique. En effet, ce natif de Géorgie a roulé sa bosse pendant près de 20 ans comme avocat avant d’avoir – au prix de quelques 85 refus de maisons d’éditions – sa chance. L’envie de se tourner vers l’écriture sera sans surprises à chercher du coté des difficultés inhérentes à sa profession. « Quand vous êtes avocat, vous voyez des gens dans leurs pires moments tous les jours, et ça vous affecte. Voici la vie d’un avocat : personne ne va en voir un à moins d’avoir un problème. Donc, ils viennent, sollicitent votre avis, ne l’écoute pas et vous reproche ensuite tout ce qui s’est mal passé. Après 30 ans, inutile de dire que ça s’imprègne en vous »

À tel point d’ailleurs que le héros de ses romans – tout du moins sa série principale – est avocat. Un détail tout sauf anodin ici puisque sous couvert d’évoquer son passé, Steve Berry y glisse les prémices de son style et à fortiori de ce héros : cartésien et minutieux.

Cotton Malone, de son vrai nom Harold Earl Malone, détonne en effet dès le départ, avec ses homologues de papiers. Il est rationnel, posé, nettement plus dans l’analyse que l’action (encore que) et son passé d’avocat féru d’Histoire le rend – sans doute pour la bonne tenue du roman – souvent à même de démêler le vrai du faux dans les complots et secrets qui émaillent les récits imaginés par Berry. Car tout aussi fan d’Histoire puisse-t-il être, ce dernier n’entend pas donner une verve documentaire à ses romans. Ce sont des fictions, pour la plupart directement inspirées de faits réels, certaines versant même dans l’uchronie, mais qui gagnent en sérieux et plausibilité grâce à sa prose. On se retrouve ainsi plus d’une fois à se demander si les « libertés » prises par ce dernier tiennent d’un fantasme d’historien non avoué, ou plutôt d’hypothèses étayées par une suite de faits historiques méconnus assemblés les uns aux autres.

En cela, difficile de ne pas voir le lien existant entre lui et un certain Dan Brown : les deux hommes partageant ce même intérêt pour l’Histoire oui, mais abordée via le truchement, plus insolite de l’ésotérisme. Un bien grand mot, utilisé à tort et à travers de nos jours, mais qui ici sert à désigner toute la couche de mystères entourant ses histoires. Si l’on pousse d’ailleurs plus loin cette idée, l’ésotérisme accorde une large place à ce qui est secret ; que ce soit des organisations, des mythes ou encore des trésors. Et même si la teneur de ces histoires tend à se conjuguer souvent avec des mythes fondateurs des Etats-Unis (la figure Martin Luther King dans La Conspiration Hoover, les dessous de l’assassinat de JFK dans Le Code Jefferson ou encore ou la Guerre Froide dans La Quatorzième Colonie), Berry n’en oublie pas de se tourner vers le reste du monde.

Résultat, au gré de 16 romans (le 17ème devrait normalement être publié cette année), le romancier s’est penché sur de grandes figures historiques telles qu’Alexandre le Grand (La Conspiration du Temple), Hitler (La Conspiration de l’Ombre), Napoléon (Le Mystère Napoléon), Mussolini (Le Dernier Secret du Vatican) ou encore Henry VIII (Le Secret des Rois).

À ce stade, une seule inconnue demeure : pourquoi donc Hollywood ne s’est-elle pas encore entichée du bonhomme ? Il y a pour ainsi dire tout les ingrédients réunis pour garantir un succès.

On l’a vu avec la trilogie du Da Vinci Code initiée par Ron Howard ou la saga Benjamin Gates qui a eu droit à un revival cette année sur Disney + (Trésors Perdus : le Secret de Moctezuma) : les histoires à base de trésors cachés, sociétés secrètes et autres soubresauts historiques ont le vent en poupe. Et à l’heure ou le doyen de cette mouvance – Indiana Jones – s’apprête à remiser le fouet une bonne fois pour toute avec Indiana Jones et Le Cadran de la Destinée (sortie le 28 Juin), on peut se demander ou sera exhumé son remplaçant. En outre, la piste Steve Berry s’avère pertinente dans la mesure où n’importe quel scénariste peut à fortiori se reposer sur pas moins de 16 histoires différentes avant de commencer à avoir les neurones qui chauffent. Napoléon, Hitler, la Bibliothèque d’Alexandrie, la Guerre Froide : le vivier d’histoire disponible est intarissable, d’autant qu’il peut être décliné à loisir soit au cinéma, soit en série. Ce dernier support étant à priori l’option la plus enviable car cela permettrait de ne pas réitérer l’échec de Sahara (Breck Eisner – 2005), qui avait emprunté le seul écueil possible dès qu’on évoque adaptation à Hollywood : la question de la fidélité à l’œuvre éponyme.

À l’époque, le romancier Clive Cussler connu pour ses intrigues aux relents d’ésotérisme et de trésors perdus avait ainsi intenté un procès contre le studio pour avoir omis de le consulter en amont de la production. Cet oubli avait conduit le film à emprunter de gros raccourcis pour condenser l’œuvre fleuve (pas loin de 650 pages) en un film de 2h qui occultait son principal intérêt : comment un cuirassé de la Guerre de Sécession avait pu faire naufrage en plein désert du Sahara ? Ce faisant, avec Sahara faisant office de presque jurisprudence dans le milieu, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi la trame sous forme de série mérite d’être envisagée. Déjà pour donner du poids et du crédit à certaines des histoires racontées par Berry, mais aussi pour ne pas minorer ce qui fait le sel de ces histoires : sa grande acuité historique d’une part, mais aussi le lien existant entre tout les personnages. Cotton Malone est certes décrit comme un ours solitaire, mais la plupart de ses aventures ont en commun qu’elles contiennent toutes des figures récurrentes : sa boss acariâtre mais au fond très empathique Stéphanie Nelle, un président des Etats-Unis très impliqué Danny Daniels et surtout son grand amour Cassiopée Vitt.

Suffisamment de matière en tout cas pour espérer coucher en 6/8 épisodes les romans de Berry qui accusent pour la plupart, toutes le cap des 600/700 pages en moyenne. Un gros morceau donc, qu’il nous tarde ici de voir transposé à l’écran, tant derrière ses descriptions inventives que pour son lot de mystères. Steve Berry a réussi quelque chose d’assez unique : redonner goût en l’Histoire.

Le Pacte, entre Martin et Gerd

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Le Pacte, huitième tome de la série Amours fragiles arrive enfin, huit ans après En finir le septième. Très complémentaire et inchangé depuis le premier tome (Le Dernier printemps, 2001), le duo constitué de Philippe Richelle et Jean-Michel Beuriot poursuit son investigation des états d’esprit et mentalités avant et pendant la Seconde Guerre mondiale.

La particularité de la série étant de s’intéresser avant tout aux êtres humains (hommes et femmes) plutôt qu’aux faits de guerre, au fil des épisodes nous avançons chronologiquement (à l’exception de Katarina le quatrième album qui s’autorise un retour en arrière pour une sorte de parenthèse). L’objectif est visiblement de faire sentir comment et pourquoi cette guerre a commencé, puis l’évolution de sa perception dans les esprits. Les conséquences individuelles ressortent bien ici, parce que les auteurs suivent plus particulièrement certains personnages, aussi bien du côté français que du côté allemand.

Katarina et Martin

Côté français, la Résistance s’organise et sur les deux premières planches nous suivons Katarina à Lyon (premier lien avec l’album précédent), où elle circule à bicyclette pendant l’été 1944, pour faire la boîte aux lettres. Petit rappel, c’est à Lyon que Jean Moulin œuvrait à l’unification de la Résistance (avant son arrestation du 21 juin 1943). Les auteurs se contentent d’y situer quelques scènes, laissant le soin aux lecteurs.trices et spécialistes de faire l’association d’idées. Autre lien avec l’album précédent, Martin Mahner (il est Allemand) cherche à se faire oublier. En effet, à Berlin, il a caché Fredi, l’un des conjurés du complot contre Hitler du 20 juillet 1944. Arrêté, Fredi est interrogé sans ménagement à Spandau par la Gestapo, qui cherche à savoir quoi penser de la disparition de Martin : conjuré lui aussi ? Déserteur ?

Martin à la campagne

Sous une fausse identité (Carl Steiner : papiers que Fredi gardait en réserve), Martin quitte Berlin pour trouver refuge chez son oncle Emil où il n’est plus revenu depuis dix ans. Logiquement, ni son cousin ni sa tante ne sont dupes du motif de sa visite (convalescence). Considérant qu’il fait courir un risque à sa famille, il décide d’aller à Beelitz où Hilda, la sœur de Fredi, va le cacher (dans une remise, à l’écart, endroit bien froid). La sœur aînée d’Hilda est mariée à Gerd, avocat qui refuse de demander la grâce de Fredi lorsqu’on apprend sa condamnation à mort.

Les circonstances du pacte

Cet album illustre parfaitement la manière de Richelle et Beuriot qui parviennent de brillante façon à faire comprendre beaucoup sans trop en dire, parce qu’ils connaissent bien l’Histoire et qu’ils prennent leur temps pour tisser leurs intrigues. De nombreux détails émergent au fil de la narration pour situer les lieux, les périodes et les personnages. Ils font ainsi sentir une ambiance générale à l’approche de la défaite allemande, avec une armée prise entre deux feux : les avancées américaine côté ouest et russe côté est. Bien évidemment, les forces allemandes ne s’avouent pas vaincues et de nombreux faits émergent de cette période de tension extrême. Dans la population allemande, celles et ceux qui n’ont jamais apprécié Hitler et les nazis attendent et espèrent faire baisser pavillon à celles et ceux qui agissent toujours comme si le troisième Reich devait poursuivre son existence sur un millénaire. L’homme qui vit avec la mère de Martin ne se gêne pas pour fournir aux autorités des renseignements pouvant mener à l’arrestation du jeune homme. Celui-ci côtoie un ancien de la Gestapo dans un train. Et si Hilda n’apprécie pas trop sa sœur et son mari Gerd, ceux-ci le lui rendent bien, car ils considèrent qu’Hilda a des mœurs un peu légères. Un soir, Gerd trouve Martin dans sa cache. Au lieu de l’abattre comme il en meurt d’envie, il réfléchit un peu à sa situation. Intelligent et malin, lui a déjà senti le vent tourner. Il propose alors un pacte à Martin…

Unité de la série

Cet album situe de manière remarquable les enjeux de l’époque, avec la façon dont les uns et les autres se positionnent, que ce soit par conviction, pour des raisons sentimentales, par aveuglement (bêtise) ou par opportunisme. Parfois en quelques touches simples, les caractères ressortent et on comprend comment et pourquoi les uns et les autres agissent, par esprit de vengeance, avec courage ou bien par lâcheté, pour défendre une position ou par patriotisme, etc. Les auteurs mêlent subtilement l’Histoire avec les petites histoires individuelles. Ils connaissent suffisamment bien les faits et conditions historiques pour nous embarquer dans un épisode particulièrement convainquant. Cela vaut évidemment pour les caractères des différents personnages, ainsi que pour les décors (y compris les véhicules, coiffures et vêtements par exemple). Le dessin est du même ordre, avec notamment quelques superbes vignettes de sites allemands en hiver (beau travail sur les couleurs), avec un trait élégant qui se garde bien de détails trop fins, laissant juste la marge nécessaire au lecteur pour se faire son film, les sous-entendus narratifs s’accompagnant donc d’équivalents visuels. C’est toute la force de cet album et de la série qui s’apprécie par une lecture attentive, car chaque détail compte. À noter quand même que l’album s’appréciera d’autant mieux qu’on connaît ceux qui le précèdent. Enfin, désormais la série est annoncée en neuf épisodes, alors qu’auparavant il était question de dix, comme si les auteurs redoutaient de ne pas arriver au bout de leur entreprise. L’ultime épisode est d’ores et déjà annoncé pour 2023.

Le Pacte – Amours fragiles (tome 8), Philippe Richelle (scénario) et Jean-Michel Beuriot (dessin)
Casterman, mars 2023
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4

« Ramsès II » : un pharaon légendaire

Rédacteur en chef adjoint du magazine Historia, Victor Battaggion s’associe au dessinateur Michael Malatini et au conseiller historique Juan Carlos Moreno García pour donner naissance à l’album Ramsès II, publié dans la collection « Ils ont fait l’Histoire » des éditions Glénat.

Le règne de Ramsès II, troisième pharaon de la 19e dynastie, débute en 1279 avant J.-C. dans un contexte d’incertitudes politiques et géopolitiques. Son père Séthi Ier avait réussi à consolider les frontières égyptiennes et rétablir la stabilité après les turbulences du règne hérétique d’Akhenaton. Cependant, la situation demeure précaire. Ramsès II n’ayant que 25 ans lors de son accession au trône, il doit prouver sa capacité à diriger un empire aux ambitions grandissantes. À peine vient-on de lui remettre le sceptre héqa symbolisant son nouveau pouvoir qu’il prend conscience, presque tétanisé, du travail « colossal » et « insurmontable » qui l’attend.

Les faits vont rapidement lui donner raison, puisque le jeune pharaon va être confronté à des défis géopolitiques majeurs, notamment l’expansion de l’Empire hittite non loin de ses frontières. Cette situation menace les intérêts égyptiens, sans compter que des routes maritimes et terrestres essentielles pour les échanges avec d’autres nations se voient elles aussi affectées, notamment par les Libyens. Dans leur album, graphiquement abouti, Victor Battaggion et Michael Malatini vont habilement démontrer l’impact de ces événements sur la personnalité même de Ramsès II, mais aussi sur l’organisation et l’architecture de l’Égypte ancienne.

Alors qu’il cherchait initialement à préserver des liens d’amitié sincères avec ses proches, Ramsès II se comporte de plus en plus en tyran. Il comprend que la préservation de la prospérité égyptienne passe par la protection des frontières nationales et le contrôle des routes stratégiques. Il n’hésite pas à mener plusieurs campagnes militaires d’envergure, audacieuses, contre les Hittites, dont la plus célèbre demeure sans conteste celle de Qadesh, au cœur de l’album, qu’il a ensuite abondamment exploitée à des fins de propagande – et parfois en dépit des faits. Plus tard, un traité de paix historique sera signé entre les deux empires. Entretemps, d’immenses chantiers, la construction de monuments, d’une forteresse aux confins de l’Occident et l’institution d’une nouvelle capitale en Basse-Égypte, à Pi-Ramsès, feront de lui un pharaon de la démesure, bâtisseur et… volage.

C’est une dimension importante du récit : la vie sentimentale de Ramsès II est marquée par une relation passionnée avec son épouse royale Néfertari, qu’il admire et aime sincèrement. Mais bien qu’ils partagent des sentiments profonds, le pharaon trouve du réconfort dans les bras de nombreuses autres épouses et concubines, conformément aux usages de l’époque. Ramsès II aurait ainsi engendré plus d’une centaine d’enfants, dont certains accèderont plus tard aux plus hautes fonctions de l’État. Dans l’album, cet état de fait transparaît clairement. On aperçoit un Ramsès II flattant amoureusement son épouse, puis se désolant un peu plus tard de sa disparition, au point de se refermer sur lui-même, sans toutefois que cette dernière soit ignorante de ses relations parallèles, connues et tolérées.

Un dossier historique, glissé en fin d’album, permet de creuser plus avant la personnalité et l’histoire de Ramsès II. Il comporte des précisions utiles permettant de mieux comprendre les motivations et agissements du pharaon. On y rappelle sa postérité, des histoires bibliques aux Dix commandements de Cecil B. DeMille en passant par les monuments colossaux ou les affrontements militaires ayant traversé les millénaires. Qadesh y est décrite comme une localité-clé pour le contrôle de la Syrie méridionale et des routes qui y convergent. Les intérêts commerciaux menacés et l’émergence d’une nouvelle grande puissance, l’Assyrie, y figurent également en bonne place.

Ramsès II, Victor Battaggion, Michael Malatini et Juan Carlos Moreno García
Glénat, mars 2023, 56 pages

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3.5

« Dissident Club » : dogmatisme et esprit critique

Taha Siddiqui et Hubert Maury publient aux éditions Glénat un roman graphique autobiographique, consacré au journaliste pakistanais, lauréat du prix Albert-Londres en 2014.

S’il est un nom qui résonne avec la détermination et la résilience dans le microcosme journalistique, c’est bien le sien. Taha Siddiqui est né au sein d’un monde déchiré par les conflits et les divisions religieuses. Il a tôt été exposé à la politique et aux idéologies. En grandissant dans un foyer placé sous la patronage d’un père conservateur et radicalisé, en partageant sa vie entre le Pakistan et l’Arabie saoudite, en expérimentant à plusieurs reprises l’incommunicabilité contrainte entre chiites et sunnites, il a puisé de quoi forger son caractère et ses convictions, jusqu’à devenir, en dépit des résistances familiales, l’une des voix les plus respectées de sa profession.

Le jeune Taha vit ses premières années sous le soleil irradiant d’Arabie saoudite, où ses parents ont émigré. Le royaume aride est déjà extrêmement conservateur et le père Siddiqui a pris l’habitude de se conformer aux conseils du cheikh local. Pendant son enfance, Taha doit troquer les coloriages de super-héros, les films de Walt Disney et les parties de football contre des prières à la mosquée et une éducation religieuse des plus strictes. C’est à la suite de la mort du général Zia, qui avait fondé le mouvement des moudjahidines, que Taha et son frère prennent véritablement conscience de leur identité pakistanaise. Leur père, lui, ne cesse de cracher sa haine envers Benazir Bhutto et les Occidentaux, voyant des ennemis partout là où ses dogmes sont remis en question.

Dissident Club remonte le temps : ses premières pages relatent une tentative d’assassinat à l’encontre de Taha Siddiqui, avant un immense flashback qui constitue le cœur de ce roman graphique. À sa lecture, on comprend que la politique, omniprésente, influence de manière indélébile le jeune Taha. Qu’il s’agisse des attentats du 11 septembre 2001, qui secouent le monde entier, de la guerre du Golfe ou en Afghanistan, ou de l’ascension du général Pervez Musharraf, tous ces événements contribuent à nourrir la curiosité et l’esprit critique du futur journaliste, dont le choix de travailler à la télévision, et qui plus est pour une chaîne américaine, provoquera le courroux de son père, avant une rupture filiale définitive.

Taha Siddiqui développe ainsi une fascination pour le journalisme et la quête de vérité. Tandis qu’il entreprend des études de journalisme, il découvre le dogmatisme qui prévaut sur les bancs de l’Université et débute une romance interdite avec une étudiante chiite. Cela amène à deux observations fondamentales : l’histoire est revisitée afin de glorifier le Pakistan et le sunnisme, dans une veine nationaliste et religieuse, tandis que le conservatisme dont s’imprègne la société pakistanaise se verra illustré par cette scène glaçante durant laquelle Taha et sa petite amie Sonya feront l’objet des menaces d’une foule véhémente pour… avoir flirté dans une voiture.

De nombreuses autres descriptions émaillent Dissident Club. L’album, très dialogué, montre une jeunesse se représentant Oussama Ben Laden comme un héros, fréquentant des écoles coraniques où la mixité est prohibée, soumise à la Muttawa (la police religieuse), s’éveillant à la sexualité comme elle le peut (en se tripotant entre hommes devant des films pornographiques). À Karachi, l’armée pakistanaise facilite la mise en chantier de villes-champignons. Après les attentats du 11 septembre, la croissance du pays se trouve en effet dopée par les investissements étrangers et les financements américains destinés à la lutte contre le terrorisme. Le juge Chaudrhy, le chef taliban Baitullah Mehsud, les services secrets de l’ISI, le conflit indo-pakistanais figurent eux aussi en bonne place dans le récit.

Dans un album-fleuve, Taha Siddiqui et Hubert Maury ne portraiturent finalement rien de moins qu’une banalité tétanisante. Cet oxymore se justifie pleinement quand on mesure les pulsions de haine et de mort qui accompagnent l’endoctrinement religieux et le corsetage d’une jeunesse aspirant pourtant à la liberté. Cette dernière a un prix. Pour Taha Siddiqui, ce sera celui de l’exil, en France, terre d’accueil qui le voit aujourd’hui accoucher de cet estimable testament politique et autobiographique.

Dissident Club, Taha Siddiqui et Hubert Maury
Glénat, mars 2023, 264 pages

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4

« La Verticale de la peur » : une dictature de la loi

Gilles Favarel-Garrigues publie La Verticale de la peur aux éditions La Découverte. Il y analyse le détournement de la loi à des fins coercitives dans un système poutinien caractérisé par la verticalité, le kompromat, la culture de la peur et les collusions d’intérêts.

Directeur de recherche au CNRS, Gilles Favarel-Garrigues a séjourné et travaillé en Russie, jusqu’à ce que le FSB, en cheville avec les juges locaux, ne le condamne à une amende et ne l’expulse du territoire national, au prétexte qu’il se serait livré à des activités d’espionnage économique. Autant dire que l’auteur a personnellement expérimenté la manière dont la loi est exploitée à des fins de coercition sous le régime de Vladimir Poutine. En publiant La Verticale de la peur, il entend faire la lumière sur un système bien rôdé où chacun peut se voir, du jour au lendemain et parfois sans le moindre fondement légitime, exposé à la menace judiciaire.

Le système poutinien décrit dans l’ouvrage s’apparente à une machinerie aux allures bien ordonnées. Il se caractérise par une habile instrumentalisation du droit et de la justice, servant avant tout à consolider la domination politique du pouvoir en place. Les caciques du régime s’estiment intouchables tant qu’ils demeurent loyaux ; l’étoffe de ce système clientélaire se constitue d’une fonction disciplinaire du droit et des mécanismes de répression. L’une des caractéristiques distinctives de cette politique pénale réside dans l’usage de catégories fourre-tout telles que l’extrémisme, les « agents étrangers » et les fausses informations concernant la guerre en Ukraine. Le flou juridique, savamment entretenu, permet au pouvoir de cibler et réprimer à sa guise les individus jugés dangereux, ou à tout le moins gênants. Ainsi, l’exemple d’Alexandre Chestoune est abondamment rapporté par Gilles Favarel-Garrigues : en déplaisant à plus puissants que lui, l’ancien maire s’est retrouvé dans le collimateur d’une justice biaisée, subissant de nombreuses pressions, qu’il a enregistrées, avant d’être déchu et incarcéré.

La Verticale de la peur démystifie l’organisation de la justice dans la Russie poutinienne. Des professionnels du renseignement financier, tels que Viktor Zoubkov, Mikhaïl Fradkov et Mikhaïl Michoustine, accèdent aux plus hautes fonctions, renforçant l’influence du pouvoir sur la justice. La répression judiciaire se fait d’autant plus intense dans les fiefs régionaux, les ministres sont de plus en plus soumis aux caprices de la justice (les exemples ne manquent pas depuis 2010) et des oligarques tels que Vladimir Goussinski ou Boris Berezovski bâtissent de véritables empires médiatiques leur permettant d’user de leur influence pour discréditer leurs adversaires. Gilles Favarel-Garrigues donne bon nombre d’exemples concrets. Surnommé le « télé-tueur », Sergueï Dorenko n’est certainement pas le moindre d’entre eux. Il cible publiquement, avec verve, tous ceux qui contestent les politiques de Vladimir Poutine. Arkadi Mamontov constitue un autre cas d’école : obsédé par les complots anti-russes, il s’engage activement dans une lutte contre la corruption des plus dévoyées.

Comme le souligne la sociologue du droit Kathryn Hendley, la Russie demeure profondément duale en matière de justice. Bien que la plupart des décisions judiciaires soient conformes aux exigences d’un État de droit, les affaires les plus sensibles, les litiges les plus controversés et les dossiers les plus politiques démontrent que les tribunaux locaux peuvent aussi être une arme employée contre des rivaux et des opposants au pouvoir en place. Gilles Favarel-Garrigues va plus loin dans son ouvrage, en analysant la place, dans la société russe, des redresseurs de torts, des justiciers influenceurs, des organisateurs de raids (par exemple anti-migrants) ou des agences de collecte de dettes, où des juristes souvent fanfaronnants s’entourent d’anciens membres des services de sécurité et multiplient les pressions, sous des formes très variées. L’auteur fait également état de ce paradoxe : dans la Russie poutinienne où s’exerce une authentique « dictature de la loi », un Navalny et un Jirinovski, aux profils politiques fort différents, ont en commun une même intransigeance judiciaire, érigée en moyen d’influence et d’image.

Parallèlement, le modèle occidental est sciemment et obstinément dépeint en contre-exemple, à l’aide de reportages sensationnalistes dans les médias. La société civile et les ONG subissent une pression judiciaire accrue et une croisade contre l’homosexualité, parfois assimilée à de la pédophilie, a lieu dans l’indifférence quasi générale. La défiance des milieux économiques envers les services répressifs et les tribunaux ne cesse de se renforcer et la lutte anti-drogue est transformée en outil de répression à l’encontre des artistes contestataires et utile à la surveillance des salles de concert et des boîtes de nuit. Cette utilisation détournée du droit témoigne, comme l’explique avec pertinence l’auteur, d’une volonté d’exercer un contrôle sur les espaces politiques, économiques, culturels et sociaux.

Riche en exemples et très documenté, La Verticale de la peur nourrit une réflexion qui apparaît avec évidence. L’approche disciplinaire de la loi permet au pouvoir en place de maintenir un contrôle étroit sur la société et de neutraliser toutes menaces potentielles. Ce système met en lumière les tensions entre les principes d’un État de droit et les impératifs politiques d’un régime soucieux de préserver sa domination et d’imposer sa vision idéologique, au mépris des faits et des réalités.

La Verticale de la peur, Gilles Favarel-Garrigues
La Découverte, mars 2023, 235 pages

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4

« Le Voyageur » : odyssée picturale

Le Voyageur, de Théa Rojzman et Joël Alessandra, voit le jour aux éditions Daniel Maghen. On y suit les pérégrinations, quotidiennes et intérieures, d’un gardien quinquagénaire du musée du Louvre, en pleine quête existentielle.

Dans le roman graphique Le Voyageur, nous découvrons Patrick, un gardien du musée du Louvre, usé par le temps et la monotonie de son existence. L’incessant ballet des visiteurs et leurs photographies foisonnantes exaspèrent cet homme de 50 ans, solitaire et infantilisé, qui vit encore chez sa mère. Le tableau de Léonard de Vinci La Joconde est devenu un symbole de cette lassitude et de ce désenchantement, tandis que les prétendues « affaires de grandes personnes », plaidées par la matriarche pour couper court à toute discussion, illustrent bien la manière dont Patrick est diminué dans son propre foyer.

Un jour, un événement surréaliste bouleverse la vie de Patrick : il bascule littéralement dans le tableau de La Joconde. Il s’ensuit une incursion dans la Toscane du XVIe siècle, sublimement représentée par les illustrations de Joël Alessandra. Il va rencontrer Léonard de Vinci, mais aussi un jeune garçon du nom de Léonard, qui semble être une réincarnation de lui-même. Cette expérience consistant à pénétrer dans un univers pictural riche et mystérieux n’est cependant pas l’apanage de Patrick, puisqu’un bouquiniste semble partager un vécu semblable… Cette initiation à un nouveau monde, mêlée à des révélations sur son père, dont il ne savait rien, encouragent Patrick à reprendre sa vie en main et à s’émanciper en emménageant seul. Cette décision marque le début d’une quête existentielle où la sensibilité du personnage est mise à nu.

Le Voyageur se distingue par sa générosité graphique, notamment dans la représentation de Florence. Les vignettes, les doubles pages, les quelques dessins en noir et blanc fourmillent de détails et de poésie. L’œuvre explore avec beaucoup de justesse la vie intérieure de Patrick, à l’image de la série Olive, parue aux éditions Dupuis. Les deux ont en effet en commun d’offrir un voyage introspectif au cœur de l’esprit et du cœur de leur personnage principal. Plus généralement, la poésie se fait omniprésente dans l’album ; elle transparaît notamment à travers l’évocation du sfumato, technique artistique qui floute les contours des sujets et des personnages, ainsi que dans la quête de sens de la vie. Une prise de conscience s’opère chez Patrick lorsqu’il se rapproche de sa collègue Geneviève et qu’il découvre avec elle l’Italie en même temps qu’il s’éveille à l’amour.

Les thématiques familiales, finement abordées, apportent une profondeur supplémentaire à une double odyssée, personnelle et picturale. Au bout du compte, Le Voyageur apparaît comme une œuvre qui s’expérimente davantage qu’elle ne se raconte. Les auteurs se portent à la bonne hauteur pour saisir le tréfonds de leur personnage et faire naître chez lui une soif de renouveau. Tardive mais belle et optimiste.

Le Voyageur, Théa Rojzman et Joël Alessandra
Daniel Maghen, mars 2023, 150 pages

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3.5