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Guy Ritchie’s The Covenant : Memories of saviors

Un pavillon d’alliance est dressé par un Guy Ritchie en exploration. Malheureusement, la route qu’il emprunte avec The Covenant est balisée par une démarche didactique. Qu’est-ce que l’héroïsme, si ce n’est une dette à payer ? Ça, le metteur en scène en est conscient, mais il intervient trop tard pour exploiter le filon dramatique qu’il convoque de manière anecdotique.

Synopsis : Lors de sa dernière mission en Afghanistan, le sergent John Kinley fait équipe avec l’interprète Ahmed pour arpenter la région. Lorsque leur unité tombe dans une embuscade au cours d’une patrouille, Kinley et Ahmed sont les seuls survivants. Alors que des combattants ennemis les poursuivent, Ahmed risque sa vie pour transporter Kinley, blessé, en sécurité. De retour sur le sol américain, Kinley apprend qu’Ahmed et sa famille n’ont pas obtenu la possibilité d’entrer aux Etats-Unis comme promis. Déterminé à protéger son ami et à rembourser sa dette, Kinley retourne dans la zone de guerre pour récupérer Ahmed et les siens…

Il est bien loin de son île britannique et de ses mimiques visuelles ou narratives qui font de Guy Ritchie un auteur qui stylise tout, même une simple conversation téléphonique. Le cinéaste retrouve Ivan Atkinson et Marn Davies à l’écriture. Depuis leur version adaptée du Convoyeur de Nicolas Boukhrief, Un Homme en Colère suscitait une vague de modestie pour un cinéaste qui a su refouler ses émotions, à l’image de son héros ténébreux. Ici, on pense également à retenir son souffle, mais moins à laisser un quelconque inhibiteur agir sur la conscience de soldats et de civils, en infiltration dans un pays qui ne leur appartient pas, ou plus du tout.

Mémoires de nos frères

Nous ne plongeons pas dans un film choral comme les autres. La narration reste linéaire de bout en bout et ne dévie pas une seconde de sa démarche. Différents textes viennent compléter les cartons d’introduction afin de nous présenter les protagonistes. Dans leurs uniformes, compliqué de les caractériser. Ce procédé cherche donc à établir le contact entre le spectateur et ces hommes, venus du coin ou d’ailleurs pour mener une lutte contre un régime qui opprime ses citoyens. Cependant, venir plus armé que jamais ne peut que provoquer des escarmouches musclées avec ceux qui ont besoin d’intermédiaires pour se faire comprendre.

Le sergent John Kinley se place effectivement là et Jake Gyllenhaal possède la partition la plus délicate à jouer, tout en tenant compte des traits irrévérencieux des personnages dandys que Ritchie a l’habitude d’écrire. L’héroïsme mal placé est rangé au placard (Horse Soldiers), tandis que le désespoir se cache dans chaque plan. Cette démarche a le mérite d’être honnête et ne faillit pas dans sa mission. Ce point de vue-là a largement été discuté dans Du sang et des larmes de Peter Berg et dans d’autres œuvres qui dénonce une crise par le biais d’opérations militaires en déroute. Il ne s’agit plus de faire la guerre, mais bien d’en revenir.

Ahmed (Dar Salim) est un soi-disant interprète têtu qui a autrefois été anéanti par les mensonges de ses pairs. Son service sous la bannière étoilée est le prix qu’il doit payer afin de pouvoir demander l’asile aux États-Unis, qui ont le monopole sur un pays divisé par la peur d’un côté, et la violence radicale de l’autre. Ahmed choisit de préserver sa famille et il trouvera tout le soutien nécessaire pour que tout se passe pour le mieux. Son instinct le guide et n’entrave pas son jugement, contrairement à la chaine de commandement souvent défectueuse de l’armée américaine, qui doit toujours s’en référer au supérieur ne serait-ce que pour avoir le droit de vivre consciencieusement.

Mémoires de nos peines

« Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou. » Nous n’irons pas jusqu’à dire que cette œuvre applique à la lettre les pensées philosophiques d’Albert Camus, auteur de L’Étranger, mais nous constatons que celles-ci irriguent ses thématiques principales. Lorsqu’une opération tourne mal et que Kinley et Ahmed sont les seuls survivants, traqués sur les plateaux arides de la région, leur complémentarité jongle souvent avec leur dualité. Le sergent a beau encaisser les coups, il lui manquera de la jugeotte pour espérer revoir un jour sa femme et ses enfants.

Le linguiste donne alors tout ce qu’il a pour exfiltrer son employeur, qui a laissé de nombreux camarades derrière lui. C’est dans ces moments que le cinéaste puise dans ses ressources pour filmer autre chose que des marionnettes humaines. Il essaye et il s’efforce de contempler le décor naturel du sud-est espagnol, créant l’illusion d’une trajectoire accidentée et crédible. Hélas, cela ne représente qu’une infime partie d’un récit qui ne sait pas sur quel pied danser.

Les promesses de l’administration américaine sont mises en échec dans une seconde partie nettement plus prometteuse et qui part sur des bases nouvelles. L’intrigue aurait très bien pu se passer de sa première heure et démarrer à partir du soudain rapatriement de John, commotionné et qui a laissé un bout de son voyage en Afghanistan. Et sans tomber dans le piège des flashbacks à outrance, l’effort monstrueux d’Ahmed en solitaire pour sauver son sergent aurait bénéficié d’une meilleure clarté auprès d’un homme maudit et hanté par une dette que son État refuse d’entendre.

L’Étranger

A peine plus de deux mois après la sortie d’Opération Fortune : Ruse De Guerre, toujours sur Prime Video, Guy Ritchie laisse derrière lui son attirail stylistique où l’on aurait vite fait de l’identifier. Pour autant, il creuse dans le bon sens en matière de dramaturgie dans un film qui transpire l’hommage, des cartons de textes en ouverture aux photos des camarades de guerre au dénouement. Ce qui est regrettable, c’est qu’il échoue dans ses changements de ton et dans son interprétation de la camaraderie, qui s’avère être assez niaise dans son dernier acte.

Entre un récit guerrier épique et un drame qui sonde les traumatismes que les États-Unis ont laissés en Afghanistan, même après leur départ, Guy Ritchie’s The Covenant ne parvient pas à choisir son sujet et achève son chemin de croix avec un ange de la mort mécanisé à qui les héros doivent à peu près tout. On prie pour nos frères d’armes, on prie pour les étrangers qui ne sont que des outils à l’échelle militaire, mais que dire de ces deux discours contradictoires qui nous restent en travers de la gorge ?

Bande-annonce : Guy Ritchie’s The Covenant

Fiche technique : Guy Ritchie’s The Covenant

Réalisation : Guy Ritchie
Scénario : Ivan Atkinson, Marn Davies, Guy Ritchie
Photographie : Ed Wild
Décors : Martyn John
Costumes : Loulou Bontemps
Montage : James Herbert
Musique : Christopher Benstead
Production : STX Entertainment
Pays de production : Royaume-Uni, Espagne
Distribution France : Metro-Goldwyn-Mayer, Prime Video
Durée : 2h03
Genre : Drame, Guerre, Action
Date de sortie : 23 juin 2023

Guy Ritchie’s The Covenant : Memories of saviors
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Quelques raccords dits « violents » du cinéma américain, Kubrick et Cimino

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Le raccord violent est un moyen de faire sentir le passage du temps mais à l’inverse de l’ellipse qui tente d’économiser du temps de narration filmique au profit du sentiment du passage, il s’agit de matérialiser l’impossibilité d’un temps qui détraque ce qui a été construit en venant s’inscrire brutalement dans la narration. Puisque le raccord force la conscience du spectateur à s’interroger sur le passage du temps à travers la succession ponctuelle d’images sans lien nécessaire entre elles, n’est-il pas la figure de style la plus proprement cinématographique ? Le cut n’est-il pas la métonymique de l’expérience cinématographique ?

Kubrick – 2001 L’Odyssée de l’espace
odysee-espace-kubrick

Le cut (« raccord » en français) le plus connu de l’histoire du cinéma est sans conteste celui de 2001, l’Odyssée de l’espace de Kubrick. Dans le premier acte de cette fresque cosmique, les singes qu’on devine être les précurseurs de l’humanité vivent en animal luttant pour leur survie dans une étendue désertique. Leur rencontre mystérieuse avec le monolithe semble leur accorder le plus grand des dons dans la maîtrise du premier outil. Armé d’un os pouvant remplir les tâches que lui assigne une intelligence qui n’a dès lors plus rien d’animal, le singe se prépare à devenir un homme et à passer de la bête au souverain. Car en guise d’outil, le premier est aussi et surtout une arme de meurtre pour le contrôle d’un territoire convoité, en l’occurrence un point d’eau. Que le premier outil soit une arme nous révèle-t-il la nécessaire destinée de toute technique, tout instrument, toute technologie ?

Tout concourt en effet à faire de cette scène un prologue tragique car les éléments mis en place seront développés, amplifiés mais jamais ne changeront dans le film. Le spectateur, jusqu’à la séquence du déchaînement cruel de l’intelligence artificielle HAL observe l’outil qu’est la technologie dégénérée dans la violence, jusqu’à la guerre et finalement jusqu’à la mort. Kubrick rejoint la longue tradition de pensée qui remonte au moins au Protagoras (le dialogue et le personnage du dialogue) de Platon qui conçoit la maîtrise de l’outil comme ce qui distingue les êtres humains des animaux pour finalement les enfermer dans la tragédie de leur propre puissance.

Voilà pour le fond, mais ce qui scelle tous ces éléments denses et complexes, c’est le cut de Kubrick. Venant de commettre ce qui est peut être le premier meurtre de l’humanité, le grand singe tout à sa puissance nouvellement conquise jette l’os-arme-outil en l’air dans un geste de triomphe. Cut. La forme de l’os est devenue un vaisseau spatial en orbite et la meute vociférante a laissé place au vide cosmique où se diffuse élégamment le Lac des cygnes de Tchaïkovski. Le raccord a donc cousu ensemble deux époques de la destinée humaine, passant sous silence des milliers d’années d’histoire et d’évolution – mais dans la mesure même où rien n’a changé, où ces époques sont en fait les mêmes. Qu’est-ce à dire ?

Ce qui rend ce raccord signifiant et esthétiquement bouleversant, c’est qu’il nous force à considérer pour l’homme à la fois sa maîtrise technique et l’absence totale d’évolution. Le raccord nous plonge dans cette idée forte qui commande la dynamique du film : de la préhistoire à la conquête spatiale dont se gargarisait l’Amérique des années 60, il n’y a qu’une pure différence temporelle qu’on peut enjamber d’autant plus allégrement qu’elle n’a rien à nous dire ; au fond, rien n’a changé. Aucune différence de nature, mais une pure différence de degrés ; le vaisseau spatial, c’est l’os raffiné et sophistiqué à l’infini mais qui charrie avec lui la même puissance de désastre ; là où le premier outil a porté la mort, le dernier le suivra nécessairement et les airs paisibles du Lac des cygnes ne cachent que très mal ces périls qui finiront de toute façon par se produire.

Élément esthétique saisissant, ce cut n’en est pas moins une figure de style à thèse qui s’inscrit dans le propos nihiliste bien connu des fans de Kubrick (l’homme est voué à l’absurdité d’une existence violente que chaque effort de compréhension ou de maîtrise rapproche de l’inéluctable néant). Ainsi l’image est très belle mais disparaît dans l’idée qu’elle veut illustrer, le fond prend le pas sur la forme puisque la forme a quelque chose à dire de dense, précis et pour ainsi dire très lourd à savoir une thèse philosophique qu’il faut illustrer. Kubrick essaie de faire disparaître ce défaut en ménageant la durée d’un tel discours ( le premier acte des singes dure une bonne demi-heure) et les effets de contraste ( les couleurs vives du désert face au noir profond de l’espace, les différences de style musical) mais une fois comprise, la thèse semble absorber l’idée de mise en scène.

Cette absorption est rendue possible par la fonction elliptique du cut qui soude deux époques car leur intervalle n’a littéralement rien à dire. D’une part, rien dans cet intervalle ne vient menacer la nature nocive de la technologie mais en développe au contraire les potentialités. D’autre part, parce que le geste même, se réduisant en une figure de style cinglante, ne vaut que par ce qu’il joint ensemble. Ainsi ajointées, les deux époques disent au spectateur qu’elles ne sont que variation sur l’idée d’une technique ou technologie maléfique, violente et belliqueuse en soi.

Si l’on rapproche souvent le raccord violent de 2001 de celui de Voyage au bout de l’enfer, en les mettant en concurrence au titre de plus beau cut de l’histoire du cinéma, c’est que le second est aussi brutal et beau que le premier sans en partager pourtant la charge théorique. Plus élégamment, plus économiquement, Voyage au bout de l’enfer ou même le moins aimé raccord de La Porte du Paradis, rapprochent la figure du style d’un acte pur de cinéma, entre temps et conscience. Mais qu’est-ce que la conscience sinon du temps sensible ? Et qu’est-ce que le cinéma sinon le spectacle de cette temporalité sensible au travail ?

Temps de narration, temps de la communauté, le cut de Voyage au bout de l’enfer.

John-Cazale-Chuck-Aspegren-Robert-De-Niro
Cimino pose cette question existentielle et politique : comment une communauté peut réagir à la catastrophe de la guerre ? Une communauté paisible d’ouvriers de Pittsburgh est touchée de plein fouet par la guerre du Vietnam qui fait voler en éclat le sentiment communautaire et le vivre-ensemble autant  que la guerre a ébranlé l’Amérique. Comment une chose aussi folle et lointaine a-t-elle pu se produire au sein de l’histoire américaine au point d’en faire un point de bascule incontournable ? La confrontation au réel traumatique du Vietnam est bien différente dans ce film que dans l’autre classique sur le sujet Apocalypse Now. Là où il fallait raconter la réalisation progressive d’une folie infrangible et présente dès les premiers coups tirés, The Deer Hunter de Michael Cimino narre plutôt l’irruption d’un réel insensé dont la violence cataclysmique vient menacer les fondements mêmes de la communauté – une communauté faite de bric et de broc, de rites épars et au fond d’un je-ne-sais-quoi patriotique quasi magique (comme l’atteste la scène de fin). Fondements fragiles ou insuffisamment solides pour résister à la déferlante d’une guerre historique, peu importe, Cimino filme l’intrusion de la destruction inéluctable et irreprésentable, celle qui a tout sapé et s’en est allée pour n’être repérable que dans ses traces délétères (ainsi le « I dont fit ! », « je ne suis pas à ma place ! » de John Savage qui ne peut plus revenir dans sa communauté après l’horreur vécue).

Cette effraction d’un réel inacceptable mais pourtant traumatique, l’horreur de l’événement que veut raconter le film sont réductibles à sa séquence la plus virtuose en ce qu’elle résume le propos du long métrage – et il s’agit bien sûr du cut entre le premier acte et le deuxième acte du film. La première heure qui semble s’attarder sur chaque détail et chaque personnage ne présente pas la communauté mais la fait exister, la rend tangible et vivante en choisissant de filmer ce qui constitue la communauté elle-même, : se réjouir et faire la fête ensemble pour célébrer le mariage des siens. Nulle part ailleurs dans ce film, ne constate t-on la justesse du commentaire de Cimino lui-même qui révélait vouloir filmer avec The Deer Hunter un « home movie », ces films que l’on pouvait réaliser dans les années 70 à l’aide des premiers caméscopes. Moments familiaux saisis sur le vif, amateurs donc généralement très mal filmés, ces tranches de vie ne manquent pourtant pas de susciter de violentes émotions liées au souvenir. Peut-être est-ce parce que c’est le medium indispensable au travail de mémoire de la communauté, ou plutôt ; parce qu’ils aident tendrement au souvenir en présentant la communauté telle qu’on devrait s’en souvenir, devenant ainsi le corps de la communauté. De même que les personnages n’ont jamais été eux-mêmes que dans ce mariage, avec ses chamailleries, ses disputes, ses rires et ses moments de tendresse et d’amour. Ce qui lie les gens ensemble, c’est qu’ils sont ensemble dans un lieu, dans une salle des fêtes ou dans un cadre.

Après la mariage, la caméra se resserre sur les personnages les plus importants de cette communauté et de l’action elle-même et vient la partie de chasse qui donne son titre au film. Il ne s’agit plus de la communauté ouvrière dans son entier mais de la joyeuse bande d’amis, qu’on sent extrêmement soudée et comme surplombée (à la manière d’un grand frère) par la présence héroïque de Mike joué par De Niro. Là encore la tendresse côtoie les chamailleries et la dispute comme dans n’importe quelle communauté avant que ces menus détails soient sublimés dans la mise à mort d’un daim majestueux, comme pour mieux boucler la boucle de la société américaine qui affirme son identité en maîtrisant une nature et une animalité qui bordent encore la civilisation. Epuisés ; les comparses rentrent boire une dernière bière dans leur bar et l’un deux entame une des Nocturnes de Chopin qu’il massacre à moitié ( Cimino avait vraiment demandé à Georges Dzundza de la jouer comme il le put), ce qui n’empêche pas de saisir l’émotion du moment. La caméra insiste sur chaque visage, avant de les réunir deux par deux puis tous les cinq dans un plan d’ensemble qui indique une dernière fois l’amitié fraternelle de la bande. On sent, on comprend peu à peu que cette origine communautaire bénie, cet Eden Américain ne sera plus jamais atteint puisque la guerre détruira tout à jamais.

Le génie de Cimino se fait à vrai dire plus saisissant car si l’on peut pressentir que ce qui est devant nos yeux est déjà révolu, c’est qu’il filme le présent du point de vue de sa disparition. Comme le souvenir délicieusement doux-amer que suscite n’importe quel home movie, Cimino nous fait ressentir le passage du temps sur une communauté, le temps qui fait et défait tout, le dieu Chronos qui perpétue sa descendance puis mange ses enfants. D’un dehors chaotique irreprésentable dans son horreur, surgit un épisode que la communauté de Pennsylvanie ne pourra pas absorber et digérer mais dont elle devra accepter le poison. Ainsi, la première partie de The Deer Hunter distille incontestablement le parfum du passé car ce que Cimino arrive à filmer c’est un présent qui est déjà mort, l’image-souvenir qui surgit en même temps que le présent disparaît et devient passé.

Or, ce tour de force cinématographique n’est possible que parce que les deux premières parties du film sont suturées ensemble par ce raccord violent qui se devait d’être brutal pour marquer la distinction avec la première partie, à jamais révolue. La Nocturne de Chopin à peine terminée que les pales d’un hélicoptère se font entendre de plus en plus nettement au loin, mais au loin de quoi ? Nous sommes encore dans le bar avec la bande puis tout à coup une jungle qui explose dans des gerbes de flammes, bombardée par un avion que l’on suit du regard sans comprendre que la guerre est arrivée. Arrivée de loin, une fois de plus comme d’un dehors inimaginable parce qu’une telle catastrophe pour la communauté de Pittsburgh ne pouvait tout simplement pas être conçue. Tout comme le personnage, le spectateur à travers ce choc est transporté, comme téléporté dans une réalité que ses repères préexistants ne permettent pas de comprendre.

La nostalgie impossible de l’origine dans la Porte du Paradis.

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Le cut permet donc, entre autres, chez Michael Cimino, de rendre palpable la nostalgie d’un temps révolu à travers la succession normale des images. La conscience mélancolique du spectateur fait la synthèse, rapproche ce qui est sous ses yeux de ce qui n’est déjà plus en comprenant que ça n’a jamais été. Ce qui était filmé n’était pas le réel mais la mémoire nostalgique de ce qui est toujours en nous, présent au cœur de notre mémoire mais sous la forme absente du souvenir. C’est ce jeu entre passé et présent, souvenir et nostalgie que rend palpable le cut violent par le contraste qu’il établit entre les deux images, scènes, plans, moments, époques soudées ensemble qui n’a de lien rien d’autre que celui construit par la conscience du spectateur.

S’il y avait un propos politique ou cyniquement réaliste dans Voyage au bout de l’enfer ( la guerre n’est pas de l’ordre du réel historique mais du monstrueux qui déchire le tissu social communautaire et à ce titre ne peut surgir que du dehors), les cuts entre les différents actes de la Porte du Paradis sont tout entiers dévoués à la nostalgie dans un film qui s’offre pourtant comme politique. On a pu dire en effet que Cimino était un fasciste avec Voyage au bout de l’enfer, qu’importe on le dira marxiste avec La Porte du Paradis. Certes, on sait bien que le film est l’un des échecs les plus tonitruants de l’histoire d’Hollywood, qu’il a coulé la United Artists et le Nouvel Hollywood avec lui, mais ces camouflets somme toute circonstanciés font un peu oublier la charge violemment critique du film, et tout bonnement anti-américaine.

Dans The Deer Hunter, le spectateur halluciné de violence pouvait mettre cette brutalité sur la folie de l’histoire ou des grands qui la font, jusqu’à s’abîmer dans l’horreur de la guerre. Ainsi, dans une guerre à peine finie, il était facile de jeter la faute sur ces vietnamiens effectivement dépeints comme des tortionnaires cyniques s’amusant de la souffrance de ces jeunes ouvriers arrachés à leur patrie. Dans la Porte du Paradis, le contenu du film est tout bonnement à l’opposé puisqu’il s’agit d’un renversement des valeurs de l’Amérique. Sur quelle valeurs primordiales se sont bâtis les Etats-Unis ? La communauté lawful et le hardwork. Travail et respecte l’ordre légal. Peu importe l’origine, peu importe le passé même, il faut s’intégrer en travaillant à la société qui laisse en retour le soin de poursuivre le bonheur souhaité individuellement, quel qu’il soit.

Or, la Porte du Paradis raconte l’histoire d’une petite communauté (une fois de plus) d’Europe de l’Est installée au Wyoming en 1890 et qui vit d’un travail dur mais rétributeur. Ils ne parlent pas bien anglais et ont des loisirs un peu rustres ( les combats de coq par exemple) mais sont après tout américains. Le problème est que l’élite locale entend reprendre leurs terres et leur bétail si possible. Avec l’appui du gouverneur, il est donc décidé de les massacrer sans autre forme de procès. Le héros joué par Kris Kristofferson fait le lien entre ces deux classes sociales. Issu de l’Université toute puissante de Harvard comme nous l’indique le prologue, il est pourtant doublement lié à la petite communauté d’Europe de l’est en tant que leur shérif et parce qu’il est amoureux d’Ella, une jeune prostituée jouée par Isabelle Huppert.

En cette fin de XIXe siècle, les États-Unis deviennent un pays prospère, peu à peu incontournable et à leur sommet une élite puissante qui singe ses modèles européens tout en se targuant et parant des mêmes vertus humanistes, vertus abstraites et creuses qui ne sont que des masques comme on le comprend bien vite. Mais le prologue précise le propos par la représentation de cette élite de Harvard qui s’est dévoyée mais tentait d’incarner la pureté de valeurs morales nécessaire à l’édification d’une grande nation. « It’s over » dit William Irvine joué par John Hurt et cette lamentation résonne durant les trois heures successives du film. Ce qui est fini c’est peut être la pureté de l’innocence primordiale, celle qu’on essaie de maintenir au début mais qui se dégrade en face des impératifs de la réalité, ou alors n’a t-elle jamais été là et ce qui s’étiole peu à peu c’est la conscience d’avoir jamais été pur un jour. C’est précisément ce que le raccord violent entre le prologue et la partie centrale du film nous fait comprendre en fusionnant ce commencement béni et souriant avec l’image d’un homme fatigué et avachi qui passe et dont on observe nulle trace de pureté, d’innocence ou même d’espoir. Cet homme c’est Jim, le personnage principal incarné par Kristofferson.

Dans la scène immense de la ronde des étudiants sur la valse de Strauss qui se transforme en rixe, c’est déjà la cruauté d’un temps circulaire qui est au centre du cadre jusqu’à s’étirer de manière infinie. Ils dansent en cercle jusqu’à l’étourdissement et la violence. Le seul élément ici servant de repère temporel au spectateur est la lumière déclinante qui indique que les lauréats ont valsé jusqu’au bout de la journée, pour laisser place à un zoom puis un gros plan sur le visage souriant d’une femme qui disparaît aussitôt dans le cut. Pourtant, nulle irruption surgissant ici, le raccord a tout l’air d’être un fondu au noir tant il est travaillé méticuleusement car la femme au sourire pleine de promesses laisse immédiatement place à un contrôleur de train filmé dans la pénombre, de dos, et déjà en mouvement vers l’avant du wagon pour s’arrêter sur la tête du personnage qui occupe maintenant le centre et quasi l’intégralité du cadre. Mais son visage à lui est couvert par un chapeau et flouté par les jours de la fenêtre qui laissent passer une lumière blafarde. Ce n’est qu’avec les airs de violon qui se lancent que l’homme se découvre, laissant apparaître le visage fourbu, barbu et fatigué d’un Kris Kristofferson vieillissant, à la barbe déjà grise. L’insert l’indique, 20 ans ont passé, mais il est inutile. Ce raccord semble être toujours la même figure de style mais ici expurgée de toute charge théorique, politique ou même de tout discours car il n’a lieu que pour laisser passer le temps. Dans la tension paradoxale entre la brièveté de ce raccord et la longueur des 20 ans qui viennent de s’écouler, c’est le choc de la fuite du temps qui est mis en scène. Quelques secondes et la conscience fait toute seule le lien entre la lourdeur des traits de Jim Averill et celle inénarrable des années. Sans autre forme de discours, à l’inverse de Kubrick ou même de Voyage au bout de l’enfer, ce pur passage temporel qui n’est qu’une couture d’images, n’est-ce pas là l’expérience la plus pure de cinéma – le temps à travers la succession de ce qui n’est pas temporel par la suppléance du lien construit par la conscience ?

« L’Anthropologie de l’art » : circulation des œuvres et diversité culturelle

Normalienne agrégée et docteure en philosophie, Muriel Van Vliet publie un opuscule passionnant, L’Anthropologie de l’art, aux éditions Apogée.

L’anthropologie de l’art est une discipline qui étudie les œuvres d’art sous l’angle de la diversité culturelle, en considérant les aspects esthétiques, techniques, religieux, sociaux ou politiques. Elle a émergé au XIXe siècle, en même temps que l’apparition de catalogues et revues comparant l’art occidental et extra-occidental. Les ethnologues et paléontologues se sont par exemple intéressés aux objets hybrides, situés entre art et technique, art et religion, art et proto-écriture. Dans son opuscule, Muriel Van Vliet verbalise des conceptions de l’art qui diffèrent nettement de l’esthétique traditionnelle défendue par des penseurs tels que Boileau, Hume, Kant ou Hegel. Il s’agit de questionner les normes absolues de l’art, la hiérarchisation des genres artistiques et les critères universels du « beau ».

Dans l’opuscule de Muriel Van Vliet, la représentation des œuvres, leur insertion dans leur culture d’origine, leur présentation dans les musées, le rapport qu’entretiennent les sociétés avec elles, l’impact de la photographie sur elles et même les articulations entre l’anthropologie de l’art et l’écologie vont être abondamment discutés. L’auteure aborde successivement plusieurs théoriciens de l’art, d’Aby Warburg à Ernst Cassirer en passant par Erwin Panofsky ou André Leroi-Gourhan. Chacun a apporté sa pierre réflexive à un édifice patiemment construit, proposant un nouveau regard sur l’art et ses problématisations.

Historien de l’art allemand du début du XXe siècle, Aby Warburg est notamment connu pour ses conceptions novatrices de l’art et des images. Sa Bibliothèque était organisée de manière particulière, selon un système de classement complexe, basé sur l’idée de parentés thématiques. Warburg avait la conviction que les œuvres d’art ne peuvent être comprises indépendamment de leur contexte culturel. Il était intéressé par les connexions entre l’art, la religion, la mythologie, la philosophie et d’autres domaines de la culture. Selon lui, les images ont une vie propre et peuvent être considérées comme des témoins de la pensée humaine à travers le temps. Il a favorisé l’interaction entre disciplines, atténuant la séparation entre art majeur et mineur, et mettant l’accent sur l’émotion et le rituel dans l’art. Son travail reflétait une fascination pour le parcours de l’humanité de l’irrationnel à la rationalité, et l’intérêt pour le traumatisme et l’affect dans l’art. Il a utilisé la photographie pour accéder à des œuvres autrement inaccessibles et mettre en lumière la survivance à travers les images.

Ernst Cassirer, philosophe allemand du XXe siècle, partageait avec Aby Warburg la mise en valeur des aspects irrationnels de la culture. Ils considéraient l’art et le rituel comme des contrepoints essentiels à l’abstraction de la science, ce qui élargit l’approche esthétique au-delà de la beauté pour inclure la culture dans son ensemble. Cassirer et Warburg se concentraient sur le processus complet de signification. Ils cherchaient à comprendre comment nous donnons du sens au monde de différentes façons. Leur philosophie se concentre sur la relation entre le sujet et le monde, et entre les sujets eux-mêmes.

Sans réelle surprise, Erwin Panofsky occupe une place de choix dans l’ouvrage. Il a joué un rôle important dans le développement de l’approche anthropologique de l’art, qui consiste à étudier les œuvres d’art en tenant compte de leur contexte culturel, social et historique. Selon lui, comprendre une œuvre d’art nécessite de comprendre les croyances, les valeurs et les symboles de la culture qui l’a produite. Il a développé une méthode d’analyse appelée « iconologie », qui consiste à interpréter les images en identifiant les symboles et les significations culturelles qui y sont représentés. Il s’intéressait au rôle de la perspective dans l’art. Il soutenait que la perspective n’est pas simplement une technique de représentation réaliste, mais qu’elle est chargée de significations culturelles plus profondes.

Erwin Panofsky soulève aussi la question de la surinterprétation et de l’objectivité. Selon lui, le recul temporel et une connaissance approfondie de l’histoire des types et des mentalités de base garantissent l’objectivité. Il appelle ce processus le « cercle herméneutique », où la recréation subjective est constamment corrigée par l’enquête archéologique objective. Le « cercle herméneutique » implique que la signification d’un détail ou d’un élément particulier dans une œuvre d’art soit comprise en relation avec le contexte plus large de l’œuvre dans son ensemble, tandis que la compréhension de l’ensemble est influencée par les détails et les éléments individuels qui le composent. Pour interpréter une œuvre d’art, Panofsky a suggéré de suivre un processus itératif de va-et-vient entre trois niveaux d’analyse : le niveau pré-iconographique, le niveau iconographique et le niveau iconologique.

De son côté, Leroi-Gourhan souligne la marge de liberté des humains, même face à des contraintes matérielles extrêmes, observant par exemple des variations stylistiques dans les vêtements et les habitats. Il met en évidence une interaction constante entre l’homme et son environnement, et la créativité technique pour utiliser les ressources naturelles. Dans Le Geste et la Parole, il propose une lecture du progrès technique comme vecteur d’invention de nouveaux outils et langages.

André Malraux et Le Musée imaginaire, à travers lequel les œuvres d’art perdent leur ancrage culturel au profit d’une esthétisation, la vision structurale de la culture de Claude Lévi-Strauss, où chaque élément culturel relève du langage au sens large, possédant un signifiant sensible et un signifié intelligible, l’inclusion de l’environnement dans les réflexions sur l’art et l’anthropologie, l’approche non hiérarchique de Philippe Descola, Tim Ingold et Bruno Latour complètent utilement ce passionnant tour d’horizon. Entretemps, Muriel Van Vliet nous aura initiés, avec érudition, à des théories trop peu commentées, et aura réhabilité l’œuvre d’art dans toutes ses dimensions.

L’Anthropologie de l’art, Muriel Van Vliet
Apogée, juin 2023, 84 pages

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« Tuez de Gaulle ! » revient sur l’attentat du Petit-Clamart

Les éditions Delcourt publient le second tome du diptyque Tuez de Gaulle !, qui se penche plus avant sur l’attentat du Petit-Clamart, sa préparation, sa réalisation et ses suites.

La bande dessinée offre un terrain fertile pour le drame et l’action. Avec ses moments haletants, ses échanges de tirs, la tension de la préparation, l’angoisse de l’attaque manquée et la traque des conspirateurs, l’attentat du Petit-Clamart constitue un événement particulièrement propice à une adaptation graphique. Cela se vérifie à l’occasion de ce second tome : en recourant au langage visuel des planches dessinées, Simon Treins et Munch parviennent habilement à recréer l’urgence de ces moments intenses. Ils rendent palpable l’attente et donnent vie à cette histoire d’une manière bien plus viscérale qu’un texte seul ne l’aurait permis.

Le médium de la bande dessinée est en outre un outil pédagogique précieux quand il s’agit de se pencher sur certaines pages de l’histoire. Ainsi, le diptyque Tuez de Gaulle ! a non seulement exploré les menaces qui pesaient sur le Président français, mais aussi le contexte historique plus large : la guerre d’Algérie, la politique de la guerre froide et les tensions sociopolitiques internes en France. Dans le cas présent, le récit de l’attentat du Petit-Clamart a tout d’une fenêtre grande ouverte sur les divisions qui traversaient la société française à cette époque. Les motivations et les perspectives des différents acteurs sont explicitées, en ce y compris l’insouciance relative de De Gaulle et les points de vue de l’OAS ou de la CIA.

Tout pour achever le gaullisme

Durant le mois d’août de l’année 1962, la conspiration visant à assassiner le président Charles De Gaulle prend forme, dans un appartement parisien accueillant un improbable amalgame d’opposants. Si une première tentative échoue, les conspirateurs, que l’agent Kosta cherche à empêcher de nuire, ne renoncent pas pour autant à leur entreprise. Un voyage en voiture vers Colombey-les-Deux-Églises pourrait être l’occasion idoine, tant attendue, de mettre fin à un régime politique honni par une partie, souvent clandestine, de la France.

Le 22 août 1962, au cœur de la petite commune de Clamart dans les Hauts-de-Seine, la vie du général Charles de Gaulle a ainsi failli être écourtée. Six hommes armés ont tendu un guet-apens au chef de l’État français et ont déclenché un véritable déluge de feu sur sa Citroën DS. Malgré une pluie de quelque 140 balles, miraculeusement, de Gaulle et son épouse, Yvonne, sortent indemnes de l’attaque. Les assaillants doivent fuir, sans même se douter que leur ennemi politique se tient toujours debout, presque sans broncher.

Bien rythmée, partagée entre l’enquête policière, l’organisation du complot et les séquences d’action, cette suite fait mouche, en permettant notamment aux lecteurs de découvrir les arrière-cuisines des attentats visant l’ex-président de la République. L’arrestation grotesque de l’un des conspirateurs témoigne avec évidence du degré de pathétisme de sa bande : on néglige la reconnaissance des lieux, on ne réfléchit pas aux modes de fuite, on échoue à plusieurs reprises dans le timing. En ce sens, sans toutefois en faire une dimension prépondérante, la BD se nantit d’un certain humour.

L’aspect graphique se traduit quant à lui par le soin particulier accordé aux décors et aux détails. Et l’un dans l’autre, cette conclusion de Tuez de Gaulle ! a de quoi combler à la fois les férus d’histoire – l’album est très documenté, bien que certains mystères persistent – et les amateurs de bandes dessinées, qui se montreront certainement sensibles à la construction dramatique et à la densité des enjeux – politiques, sociologiques, historiques, humains…

Tuez de Gaulle ! (tome 2), Simon Treins et Munch
Delcourt, mai 2023, 56 pages

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3.5

« L’Humanité invisible » : Liu Cixin grandit l’homme en le rétrécissant

Les éditions Delcourt ajoutent un nouveau titre à leur collection consacrée à Liu Cixin, auteur chinois de renommée mondiale. Dans « L’Humanité invisible », ce dernier imagine un monde éteint, une Terre exsangue, carbonisée, au sein de laquelle ont survécu des poches d’humanité portées à une échelle microscopique.

La bande dessinée « L’Humanité invisible » se fond dans les canons du genre de la science-fiction. Inscrite dans une collection qui rassemble quinze histoires courtes tirées de l’œuvre de Liu Cixin, elle bénéficie des talents conjugués de Liu Wei et Pan Zhiming. Les illustrations du dernier cité doublent une narration habile, qui donne vie à un monde futuriste aux propriétés douces-amères.

« L’Humanité invisible » révèle une vision pessimiste de l’avenir terrestre. La planète bleue est devenue exsangue, presque carbonisée, à la suite d’une catastrophe solaire. Un explorateur de l’espace, revenant d’une mission au cours de laquelle il cherchait des mondes habitables, atterrit sur une Terre éteinte, pour y découvrir une nouvelle forme d’humanité : des micro-humains vivant en autonomie dans des écosystèmes clos.

Le thème de la résilience face à l’adversité apparaît ainsi comme l’un des piliers de cette histoire. Ces micro-humains, malgré leur taille minuscule, montrent une grande force et un optimisme inaltérable. Ils vivent une existence paisible et insouciante, malgré leur isolement et l’immensité des défis qui se posent à eux. Par la voix de ces personnages, Liu Cixin rappelle au lecteur que l’humanité n’est pas une question de taille physique, mais plutôt d’esprit et de capacités à survivre et à prospérer, même dans les conditions les plus difficiles.

« L’Humanité invisible » met aussi en lumière des considérations sociales épineuses telles que le racisme et la discrimination, tout en offrant un commentaire éloquent sur l’impact de l’exploitation des ressources par les humains. L’utilisation des micro-humains en tant que minorité opprimée, rejetée par les hommes « anciens », offre une critique subtile des divisions sociales et des préjudices, tandis que leur faible impact sur l’environnement – leur taille limitant leurs besoins et leur empreinte écologique – questionne notre rapport aux biens communs et notre gestion des ressources naturelles.

Le récit offre en effet une vision dystopique mais révélatrice de l’exploitation économique de la Terre par l’homme, commentée de manière lucide par les micro-humains. Cette préoccupation écologique se fait l’écho de la pensée d’éminents théoriciens, tels que le biologiste et philosophe Garrett Hardin qui, dans La Tragédie des biens communs, met en lumière la tendance humaine à surexploiter les ressources communes jusqu’à leur épuisement. Les micro-humains, qui ont réussi à réduire leur dépendance aux ressources naturelles et à vivre dans des écosystèmes clos et autonomes, contrastent fortement avec les macro-humains qui ont appauvri la Terre.

Ce parallèle suggère une alternative possible à l’impasse actuelle décrite par Hardin. De plus, il fait écho aux travaux de penseurs comme E.F. Schumacher, qui a plaidé pour une économie à échelle humaine dans Small is Beautiful. La taille modeste et les besoins réduits des micro-humains supportent une critique de la surconsommation et un plaidoyer pour une vie plus respectueuse de l’environnement. De quoi conférer à cet album engageant des fondements plus denses et profonds.

Les Futurs de Liu Cixin : « L’Humanité invisible », Liu Wei et Pan Zhiming
Delcourt, juin 2023, 78 pages

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4

Hallorave ou le malaise sociétal

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Dans une ville nouvelle et anonyme comme il en existe tant, Mezzo (dessin) et Pirus (scénario) font évoluer quelques jeunes, mais aussi la génération de leurs parents, dans un mal-être assez généralisé, mis en évidence par une dégénérescence des mœurs ainsi que par diverses visions de type fantasmes.

L’album est marqué par une nette influence de l’univers de la BD à l’américaine (le dessinateur est un admirateur de Crumb), avec de nombreux détails pour entretenir le doute sur sa provenance. Dès la première planche, Eric le personnage central lit New girl magazine en observant une fille nommée Sal, ce qui pourrait être un diminutif de Sally (utilisation des prénoms américains qui fleurissent dans les séries envahissant les écrans TV), tout en réfléchissant à leurs déguisements pour une rave à l’occasion d’Halloween (voir le titre de l’album). On remarque aussi que les pages sont non numérotées (ce ne sera plus le cas dans les deux autres albums de la série), comme dans un roman graphique à l’américaine. Ceci dit, l’épaisseur de l’album (64 pages) et son format (32 x 24 cm) le rapprochent de la BD franco-belge classique. De plus, il ne comporte aucune mention de traduction. Le doute est définitivement levé (tardivement) par une somme annoncée en euros.

Les complexités de la narration

L’album est constitué de dix chapitres indépendants, même s’ils se font écho avec des personnages qu’on retrouve, parfois juste sous la forme de silhouettes croisées (une des meilleures réussites de l’album) et – cela déstabilise un peu au début – avec changement de narrateur (ou narratrice) à chaque fois. Les premiers chapitres donnent le ton, avec une ambiance sombre (pour ne pas dire glauque), marquée par un choix de couleurs adapté, qui pourrait correspondre à des atmosphères nocturnes alors que ce n’est pas systématique. Ces chapitres laissent une impression particulière, car ils ne comportent aucun dialogue, mais pas mal de texte pour décrire les faits, gestes, impressions et intentions des personnages, l’action étant présentée selon le point de vue du narrateur. De manière générale, l’album comporte bien plus de texte descriptif que de dialogues. C’est probablement assez révélateur du manque de dialogue voire de l’incompréhension entre les différentes générations.

Mentalités des personnages

Ce qu’on retient également de cette lecture, c’est l’absence d’états d’âme de la plupart des personnages. Ainsi, dès le premier chapitre, Eric ne pense qu’au moyen de « piquer » Sal à son pote Damien. Quel stratagème imaginer pour s’isoler avec elle ? Il n’est donc ici jamais question de sentiments (pas plus d’amour que d’amitié), mais de désir et de comment l’assouvir (une personne séduite, on n’attend pas trop pour envisager d’en séduire une autre). D’ailleurs, Eric n’éprouvera aucun remord vis-à-vis de Damien qu’il a abandonné à son triste sort lors de la rave. Globalement, les personnages s’observent beaucoup les uns les autres, avec souvent leurs pensées profondes, reflet de bien plus de mépris que d’estime.

Bizarreries en pagaille

Dès le deuxième chapitre, on observe une nouvelle caractéristique de l’univers de cette BD, avec un élément qui pourrait indiquer un virage vers le fantastique à la façon dont il est présenté, alors qu’il indique plutôt une sorte de déséquilibre mental. Le narrateur est un père de famille qui rentre à la maison après le travail. Visiblement, il n’en peut plus et le retour en famille ne lui apporte pas le réconfort dont il aurait besoin. Lui aussi a remarqué Sal, la fille convoitée par Eric dans le premier chapitre. Ce père de famille a deux filles, dont l’une, Marie, va devenir l’un des personnages qui intervient le plus au fil des chapitres qui, malgré leur indépendance, font avancer les intrigues. Ici, le père trouve ses filles installées sur le canapé pour regarder la télé, avec un intrus qui ne lui plait vraiment pas, vautré à-côté de Marie. La tension monte, révélatrice de l’antagonisme entre les générations. Cela ne fait que commencer.

Où voulez-vous en venir, messieurs (Inter)Mezzo et (Pa)Pirus ?

Dans un premier temps, cette BD m’a laissé perplexe, au point de la rendre (emprunt en médiathèque) sans la terminer, avant de la réemprunter plus tard. Que sont les véritables enjeux, ici ? Les auteurs ne feraient-ils pas dans la complaisance malsaine, en accumulant les scènes de sexe, de violence et quelques comportements au minimum provocateurs ? Il m’a fallu lire le deuxième tome (L’Origine du monde), pour lever mes doutes. À mon avis, les auteurs décrivent les errements d’un monde où, en particulier, les jeunes éprouvent de plus en plus de mal à trouver une place satisfaisante. Ce que les auteurs mettent en cause, c’est l’uniformisation des modes de vie apportés par l’habitat dans des zones pavillonnaires où tout se ressemble, le désœuvrement et ses multiples conséquences, les dérives de la société de consommation, ainsi que la perte de repères liée à l’effondrement des valeurs morales. Dans un tel contexte, beaucoup (pas seulement les jeunes) s’ennuient et cherchent en vain les occasions pour affirmer leurs personnalités. Le titre et l’illustration de couverture de l’album me semblent assez révélateurs de ce constat. Le roi des mouches, surnom donné à Eric par sa mère qui a lu William Golding (auteur de Sa majesté des mouches), met l’accent sur ce jeune blondinet plutôt mignon (il vit avec sa mère, qui en est à son deuxième divorce). Or, Eric sort régulièrement avec une sorte de casque en forme d’énorme tête de mouche (voir l’illustration de couverture), comme si c’était sa seule façon de se singulariser. Il avance donc masqué, jouant un rôle, probablement pour singer le monde des adultes où chacun.e porte un ou divers masques selon les situations (travail, famille, etc.) Ce qui ressort de la lecture de l’album (et des suites), c’est que dans cet univers assez désespérant et sans trop d’avenir, les personnages vivent régulièrement des situations qui sortent largement de l’ordinaire. Cela montre l’inventivité des auteurs qui se montrent experts dans l’art de distiller quelques détails révélateurs (des références musicales, par exemple) sans avoir l’air d’y toucher. Leur maîtrise narrative passe par de nombreux points remarquables, comme une sorte de double narration juxtaposant des réflexions personnelles (voire un souvenir d’une situation antérieure) tout en nous présentant une action différente, ou bien en alternant présent et passé d’une case à la suivante, etc.

Le roi des mouches 1 : Hallorave, Mezzo et Pirus
Glénat, janvier 2005

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4

Été U.S, Partie 2 : À L’ouest, du nouveau

Patatras. Ce week-end, Flash et Élémentaire ont tous deux démarré en dessous des pronostics pourtant déjà bas des spécialistes au box-office américain. Après Fast X, La petite sirène, et Transformers : Rise of the Beast, ça fait déjà cinq blockbusters en un mois d’été U.S quasiment assurés de ne pas rentrer dans leurs frais à la fin de leur exploitation salles. Et ce n’est sans doute pas terminé.

Les heures sombres

Parce que dans l’avenir immédiat, rien n’indique une amélioration. Vendredi, c’est Indiana Jones : Le cadran de la destinée qui prendra position sur les startings-blocks des salles obscures. Et les premières prévisions sont, pour le dire poliment, catastrophiques. Le film de James Mangold devrait prendre la pole position avec 60 millions de dollars pour son premier week-end. Autrement dit, à peine un pourboire pour ses 295 millions de budgets qui auront bien du mal à se recouvrir à l’international.

Pour Disney, le bilan fiscal annuel risque de ressembler à un arrachage de dents sans anesthésie. Entre le dévissage de Disney+, le gadin de La petite Sirène à l’international et celui déjà acté d’Élémentaire (35 millions sur trois jours pour 200 millions de budgets, les carottes sont déjà cuites), le studio n’avait clairement pas besoin d’un nouveau trou de caisse.

Autant dire que quelqu’un va devoir payer l’addition, et on peut parier que ça ne sera pas Bob Iger. L’ancien ex-CEO de la compagnie en appellera surement à l’héritage calamiteux de son successeur et continuera de tailler dans les effectifs à la machette rwandaise pour gagner quelques années de sursis.

Les recettes pompettes

Mais on aurait bien tort de circonscrire le problème au seul exemple de l’empire aux grandes oreilles. En ce moment, c’est le Tout-Hollywood qui tremble sur ses pieds d’argile. Après être massivement revenus dans le giron des salles obscures, lorsqu’il fut avéré que le streaming ne constituait pas un modèle économique pertinent pour des superproductions à 200 patates (Sans Dé-Con-Ner), les majors tournent chèvre. Ce n’est pas qu’un souci de chiffres, mais aussi un problème en cuisine. Suite 15 ans plus tard de suite 20 ans plus tard, remake live-action de classiques du répertoire de l’enfance des trentenaires, super-héros d’univers étendus… La popote du monde d’avant ne trouve plus preneur auprès des spectateurs du monde d’après, manifestement en quête d’autre chose.

Sans doute les plébiscites de Top Gun : Maverick et Avatar 2 : La voie de l’eau ont-ils induit en erreur des exécutifs qui résument l’expérience salles à la taille de l’écran et le succès d’un film au taux de conversion de sa campagne marketing. De la nostalgie, des univers déjà connus, des personnages qui se font appeler par leur prénom par le public : facile à vendre, facile à (re)faire. Pas besoin de s’appeler Tom Cruise ou James Cameron pour nous expliquer la recette. Le cinéma c’est bête comme chou et le spectateur con comme un Powerpoint de première année de MBA.

Un film, pour les gouverner tous

Mais Cameron, comme Cruise, ne fait pas de films pour dire d’en faire un:  ils ne sortent que des événements. Or, s’il y a bien un point commun entre Top Gun : Maverick et Avatar 2, la promesse de vivre une expérience hors du commun qui ne pouvait se réaliser que dans les 4 murs d’une salle obscure. Quelque chose qui suspendait immédiatement le cours des choses pour tout le monde, et refaisait du cinéma cet endroit où l’extraordinaire devenait à portée d’yeux et d’intelligence sensible.

Or, il n’y a rien d’extraordinaire dans la promesse d’un Fast X (qu’on aime pourtant beaucoup), ou d’un Indiana Jones 5 (qu’on attend pourtant beaucoup). Il n’y a qu’une habitude prise pour acquise par les studios, qui ne s’embêtent même plus à vendre un quoique ce soit de spectaculaire dans leurs films budgétés avec la dette extérieure d’un pays en voie de développement.

Flash représente un cas d’école de cette tendance consistant à vendre un Blockbuster sur tout ce sauf pourquoi les gens sont prêts à payer leur place. 100 millions de dollars (au bas mot) en marketing pour nous répéter que Michael Keaton revient en Batman et qu’il y aura des caméos… Soit typiquement les sujets qui ne concernent qu’un public de niche sur Twitter et dont les gens du vrai monde dehors n’ont rien à foutre. Résultat : un démarrage encore plus faible que Black Adam, ô combien injuste pour ce film de sale gosse qui méritait mieux.

Cinq minutes, douche comprise

Bref, il n’y a plus que la promesse de retrouver un plaisir poncé jusqu’à l’émail de boire une Corona en Familia, et de trinquer avec des robots géants sans Michael Bay et un super-héros sans rien de super à l’image… Le tout concentré sur une poignée de semaines, comme le catalogue d’une plateforme streaming où chaque événement potentiel annule immédiatement le précédent.

Le seul à ne pas demander au spectateur de payer 15 balles pour de simples retrouvailles dans la position du missionnaire ? Tom Cruise justement, qui continue de promettre du jamais-vu sur la même partition avec les scènes d’action dingos de Mission Impossible : Dead Reckoning. À voir si la promesse sera suffisante pour amortir un budget de 300 millions de dollars gonflé par le protocole sanitaire que l’équipe a du adopter en catastrophe pour continuer le tournage au plus fort de la pandémie…

De fait, c’est l’autre question à laquelle va se poser Hollywood durant l’inévitable examen de conscience qui succédera à cet été 2023 : les films coûtent cher. Bien trop cher, pour ce qu’on en voit à l’écran, et pour les horizons de rentabilité à l’échelle internationale.

A change is coming

Avec 200 millions, on n’a plus rien et ne récupère plus rien. Voir le dernier Transformers, qui ressemble à un (sympathique) épisode de Powers Rangers en comparaison des films de Michael Bay, et rapportera deux fois moins au bas mot que le dernier épisode de la quinqualogie du Kaboom king. À se demander qui sont les noms qui apparaissent dans des génériques presque aussi longs que celui du Retour du roi.

En comparaison, le Oppenheimer de Christopher Nolan, pourtant tourné en pellicule et en Imax, n’affiche qu’un budget de 100 millions de dollars. Soit sensiblement la même somme que Barbie de Greta Gerwig et Spiderman : Accross the Spiderverse, respectivement carton annoncé et carton acté de cet été U.S qui semble tenir la porte aux outsiders. Des budgets plus modestes, donc pas dépendants d’un seuil de rentabilité déraisonnable aux regards de leurs vrais potentiels en salles. Dépenser moins pour dépenser mieux : même à Hollywood, l’avenir est à la sobriété.

Mais bon, tout ça ce n’est pas la première fois. La situation ressemble beaucoup à la fin des années 90. Quand Kevin Costner l’intouchable prenait l’eau avec Waterworld et Postman, la Warner enchainait les bides de Batman & Robin, L’Arme Fatale 4, et Wild wild West, que les BPM de Stallone et Schwarznegger ralentissaient jusqu’au point mort… Il a fallu un Matrix pour changer la donne et amener quelque de nouveau. À l’heure qu’il est, difficile de dire si l’heureux élu fait partie de ce catalogue estival 2023. Rendez-vous dans un mois pour un nouveau bilan.

 

La Sorcière et le Martien : fait avec le coeur

Né d’une association, La Sorcière et le Martien est un film amateur, et ce, sur tous les aspects. Mais derrière cette qualité à première vue mineure se cache en réalité un long-métrage fait avec envie et ambition, par de jeunes passionnés créatifs. Bref, avec beaucoup de cœur !

Synopsis de La Sorcière et le Martien Myriam, orpheline, apprend qu’elle va changer de famille d’accueil. Elle est souvent moquée pour sa naïveté, mais cette candeur lui permet de voir ce que d’autres ne voient pas : des animaux qui parlent ou même des sorcières bienveillantes qui gardent la forêt surplombant la cité. Elle seule pourrait croire au destin du jeune Bilal qui va rejoindre ses parents scientifiques sur la planète Mars. Ce premier jour d’été sera pour les deux le dernier qu’ils vivront sur le territoire de leur enfance…

La première pensée qui nous vient à l’esprit en découvrant ce long-métrage est sans l’ombre d’un doute : « Qu’est-ce que c’est que ce truc » ? De manière grossière, bien évidemment ! Rien que par son titre, La Sorcière et le Martien, nous pouvons nous attendre à une sorte de divertissement enfantin. Comme ceux qui sont principalement programmés le dimanche matin, durant au bas mot une cinquantaine de minutes et qui ne visent que les spectateurs de trois ans. Pour le coup, nous pourrions considérer cette réaction comme un effroyable a priori, qui nous ferait juger juste par l’énonciation de son titre. Et encore, nous n’avons pas encore évoqué le synopsis, qui reflète ce préjugé. Soit l’histoire d’amitié entre une fillette croyant aux fées et un jeune martien devant retourner sur sa planète natale. À la lecture de ce résumé, impossible de ne pas grimacer et d’appréhender le visionnage. Mais admettons ! Vous vous fichez de tout cela et vous vous décidez de regarder le film de Thomas Badinet. Et là, vous regrettez de ne pas avoir écouté votre première intuition, aussi futile qu’elle eut été.

Avec La Sorcière et le Martien, vous découvrirez un long-métrage ô combien amateur. Et ce à tous les niveaux ! Hormis un scénario niais et simpliste au possible, partant dans toutes les directions, vous commencerez à critiquer bien d’autres aspects. Notamment le jeu des acteurs. Qu’ils soient jeunes ou plus adultes, les comédiens sont d’un amateurisme indigent. Qui peinent à nous faire croire en la véracité des personnages et des situations même rocambolesques du récit. Par un regard ou bien un ton de voix inadapté, les interprètes sont tous à côté de la plaque. Sans exception ! Et une fois que vous aurez fulminé contre le casting, vous vous arrêterez illico sur la qualité de l’image. Sans aucun jeu de lumière ni photographie soignée, La Sorcière et le Martien se présente à nous comme une simple vidéo provenant de Youtube. Avec un visuel franchement discutable, donnant l’impression d’un adolescent ayant pris une caméra et qui se serait amusé à filmer ce qui lui passait par la tête. Un constat qui se confirme notamment lors des séquences de nuit, illisibles car enregistrées en (manque de) lumière naturelle. Soit en pleine obscurité, sans aucun artifice pour rendre l’ensemble un minimum regardable. Et, bien sûr, il serait excessif d’en rajouter une couche en évoquant les effets spéciaux. Mais nous ne pouvons nier ces erreurs visuelles, qui semblent provenir de mauvaises expérimentations effectuées sur After Effects. Est-ce utile d’en rajouter pour dire que La Sorcière et le Martien se révèle être un film de fin d’études niveau collège ? Il n’est, en effet, pas nécessaire de poursuivre sur cette lancée, tant les preuves sautent aussitôt aux yeux. Par contre, et c’est là que la donne change, le long-métrage de Thomas Bardinet (Le Cri de Tarzan, Les Âmes Câlines, Les Petits Poucets) n’est pas un film conventionnel !

En effet, le long-métrage est né d’une association. Celle de l’Atelier du Bricolage Cinématographique de Foirac (une banlieue proche de Bordeaux, en Gironde), créée par le réalisateur lui-même. Et qui a pour but de rassembler des jeunes autour d’une passion commune – en l’occurrence, le cinéma – et de leur permettre d’inventer, de « bricoler », divers petits films avec les moyens du bord. Une aventure qui dure depuis déjà dix bonnes années et qui saute enfin le pas en étant diffusée dans des salles de cinéma. Car voir La Sorcière et le Martien au cinéma, c’est avant toute chose une chance immense ! Certes pour les jeunes participants au projet, pouvant ainsi faire découvrir leur travail à un public plus large. Mais c’est surtout une chance de donner du visu à une telle action, sociétale et culturelle. De donner une chance à ces jeunes artistes et passionnés d’entrée dans la cour des grands. De permettre à l’association même de se faire connaître, pouvant leur permettre d’accéder à bien plus de moyens. Et de leur permettre d’obtenir de nouvelles adhésions, qui ne feront qu’accentuer l’aspect créatif et humain de l’entreprise.

Et en sachant cela, vous serez même surpris par certains aspects de La Sorcière et le Martien. Vous l’aurez compris avec l’entrée en matière de cette critique, il n’est pas aisé de se lancer dans le visionnage du film. Surtout avec un regard beaucoup (trop ?) assidu comme le nôtre, habitué à des œuvres plus professionnelles. Mais en vous prêtant au jeu, vous vous laisserez bluffer par ce que ces jeunes peuvent vous offrir. Comme des idées de mise en scène ingénieuses – le regard de la Sorcière sur fond noir ou encore les silhouettes de la forêt -, offrant à l’ensemble une atmosphère envoûtante. Et c’est là toute la force du titre ! Car derrière son allure de mauvaise vidéo, La Sorcière et le Martien parvient à livrer des instants de poésie – les plans sur le papillon – et d’autres emplis de mystère, qui fonctionnent. Bref, à se présenter à nous comme un film ayant de vrais propositions de cinéma à nous offrir.

C’est pour cela que le rédacteur de ces lignes ne peut donner que la moyenne au long-métrage. Car il ne peut, malheureusement, fermer les yeux sur les nombreux défauts du titre, pouvant en faire fuir plus d’un. Mais il ne peut également pas passer sous silence l’ambition du projet et de cette équipe. Qui nous livre là un film fait avec du cœur. Un peu comme le récent Grand Paris de Martin Jauvat, mais à un niveau encore moindre. Alors, faites fi des a priori que peuvent engendrer le titre, le synopsis voire le film dans son ensemble. Et laissez-lui une chance ! Vous participerez ainsi à la pérennité et à la reconnaissance d’une association qui ne demande qu’à être connue.

La Sorcière et le Martien – Bande-annonce

La Sorcière et le Martien – Fiche technique

Réalisation : Thomas Bardinet
Scénario : Thomas Bardinet
Interprétation : Yasmine Kharfouche (Myriam), Kylian Mahamoud (Bilal), Laura Delebarre (la sorcière), Ève Brange (la fée), Théodore Dupleix (Dorian), Gergana Georgieva (la mère adoptive), Anaïs Vitahen (Eva), Cécile Jeannet-Amour (la voix de la statue)…
Photographie : Thomas Bardinet
Montage : Thomas Bardinet
Musique : Thomas Bardinet
Maisons de Production : Massala Productions et ABC de Floirac, en association avec Le Studio Orlando, Les Films de la Capucine, Philéas Production et Aggelos
Distribution (France) : À Vif Cinémas / DHR
Durée : 77 min.
Genres : Romance, science-fiction, fantastique, policier
Date de sortie :  21 juin 2023
France – 2023

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2.5

Polaris : un portrait passionné et respectueux

S’il peut paraître maladroit dans sa technique et son écriture, Polaris est bien plus qu’un premier long-métrage. Il s’agit là d’une lettre d’amour, adressée à une femme admirable, que la réalisatrice Ainara Vera s’emploie à mettre sous le feu des projecteurs. Le destin de cette navigatrice solitaire gagne à être reconnue.

Synopsis de Polaris : Capitaine de bateaux dans l’Arctique, Hayat navigue loin des Hommes et de son passé en France. Quand sa sœur cadette Leila met au monde une petite fille, leurs vies s’en trouvent bouleversées. Guidées par l’étoile polaire, elles tentent de surmonter le lourd destin familial qui les lie…

Le cinéma n’est pas que fiction. Même quand une œuvre adapte un fait ou bien la vie d’une personnalité, il reste à parier qu’elle comporte ne serait-ce qu’une part d’invention ou de passages romancés, histoire de donner un semblant d’impact au récit, quitte à totalement déformer les propos (n’est-ce pas, Bohemian Rhapsody ?). C’est pour cela que le documentaire peut s’avérer être le format le moins artificiel à nos yeux. Même si toute notion de mise en scène n’est pas étrangère à ce dernier, il en ressort généralement une bien plus grande crédibilité dans ce qu’il met en avant. Vous l’aurez compris, il s’agit là du format idéal quand l’ambition première est de dresser le portrait d’une personne. Surtout quand celle-ci provoque en soi une grande admiration, qu’il est impensable de ne pas partager. C’est sans aucun doute dans cette optique que la réalisatrice Ainara Vera s’est lancée, pour son tout premier long-métrage intitulé Polaris.

En effet, alors qu’elle assistait sur le tournage d’Aquarela – L’Odyssée de l’Eau (documentaire de Victor Kossakovsky), la cinéaste espagnole a fait la rencontre d’Hayat Mokhenache. Une navigatrice qui s’attelle à conduire diverses équipes et expéditions au sein du cercle arctique. Le tout en étant éloigné de toute civilisation. Et surtout de sa famille – notamment de sa sœur Leïla – vivant en France. Une femme hors du commun, que Vera voulait absolument sortir de l’ombre et la faire découvrir au grand public. Et autant dire que le pari est ô combien réussi ! Et pour cause, la cinéaste a passé plusieurs mois (pour ne pas dire années) en sa compagnie, en la suivant sur ses nombreux périples et en mettant en lumière sa vie privée. Que ce soit en couple – pour soulever la difficulté d’entretenir une relation passionnelle dans son cas – ou bien avec sa sœur, afin d’évoquer leur connexion si forte. Allant même jusqu’à des témoignages durant lesquels Hayat aborde des sujets sensibles, tels que des agressions sexuelles – évoluant à un poste, capitaine de bateaux, qui est principalement masculin. Vous l’aurez compris, Ainara Vera met tout en œuvre dans Polaris pour faire honneur à cette grande femme, humble, forte et libre. Et ce malgré les fêlures laissées par son passé et sa vie en solitaire.

Mais là où la réalisatrice parvient à sortir son documentaire du simple portrait, c’est par le biais de sa mise en scène. Car non contente de partager l’existence de cette femme, Vera s’est également donnée pour mission de faire vivre l’expérience aux spectateurs. Que ces derniers puissent ressentir la solitude d’Hayat. Pour cela, Polaris fait preuve d’un travail d’immersion assez remarquable. Rien que pour l’exemple, le rédacteur se souvient d’une scène en particulier. Celle de la proue du bateau, vu du dessus. Ce dernier naviguant au beau milieu des blocs de glace. Dans un silence total. Et là, la tôle percute l’un des icebergs, et le bruit de l’impact retentit de manière brutale. En seulement une image la réalisatrice nous projette ainsi dans le grand froid arctique comme si nous y étions. Où le silence règne en maître, seulement perturbé par le vent et autres bruits parasites. Et cela, Ainara Vera y parvient à plusieurs reprises. Que ce soit pour nous faire ressentir le douloureux froid polaire. Ou encore la complexité de certaines missions d’Hayat, en la suivant dans des endroits exigus et sales telle que la salle des machines d’un bateau. Sans compter que, par sa photographie et l’ambiance qui s’en dégage, le visionnage du film peut parfois se montrer hypnotique, enivrant. Un travail de mise en scène soigné, qui transforme ainsi Polaris en plongée animée et vivante dans le quotidien de cette femme.

Mais comme toute première réalisation, il faut toutefois noter certains défauts qui empêchent le documentaire de se hisser vers le haut du panier. Comme d’avoir un mauvais équilibrage sur le son. Il est bien évidemment concevable que la cinéaste ait eu divers enregistrements d’Hayat pour composer la voix off de son film. Réalisé sur bien des supports (téléphone, en vision sur ordinateur…). Cependant, avoir la même voix déformée par moments, cela peut donner à l’ensemble un aspect technique non finalisé. Ce qui peut déplaire aux personnes qui ne seraient pas habituées au format documentaire. Autre point noir de Polaris : le traitement de Leïla. Ainara Vera avait pour ambition de lier le destin de ses deux sœurs. D’évoquer leur histoire – Leïla étant une ancienne détenue qui vient de donner naissance à une petite fille – et leur relation. Même si la réalisatrice s’est rapprochée de la sœur cadette, au point de filmer son accouchement, il est difficile de comprendre l’importance du personnage dans le récit. En effet, hormis la naissance du bébé, la visite d’Hayat en France et quelques appels téléphoniques, Leïla est souvent mise de côté au profit de sa grande sœur. Sa présence et son importance en sont quasiment anecdotiques, et ce malgré sa mise en avant dans le synopsis. Et surtout les dernières minutes du film, qui soulignent la transmission à la nouvelle génération – Polaris se terminant sur la fille de Leïla. Et étant donné l’ambition première du récit – celle de lier le destin de ses deux sœurs –, c’est fort dommageable d’arriver à un tel constat.

Cela n’enlève en rien les autres qualités du documentaire de Vera, tant ce dernier s’avère être un premier coup d’essai concluant. Et au-delà de l’aspect technique et artistique, Polaris est avant toute chose une déclaration d’amour. Une véritable admiration mise en images avec soin et respect, qui permet de faire découvrir une personne de l’ombre méritant toute notre attention. Et qui, pour le coup, nous incite à la rencontrer, afin de mettre en perspective notre propre existence, notre propre quotidien.

Polaris – Bande-annonce

Polaris – Fiche technique

Réalisation : Ainara Vera
Photographie : Ainara Vera et Inuk Silis Høegh
Montage : Ainara Vera et Gladys Joujou
Musique : Amine Bouhafa
Producteurs : Clara Vuillermoz et Emile Hertling Péronard
Maisons de Production : Point du Jour, Les Films du Balibari et Ánorâk Film
Distribution (France) : Jour2Fête
Durée : 78 min.
Genre : Documentaire
Date de sortie :  21 juin 2023
France, Groenland – 2022

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3

Marcel le coquillage : une coquille pleine d’amour

Sorti l’année dernière aux États-Unis, Marcel the Shell with Shoes On est une des dernières créations du studio A24. Connu pour leurs productions indépendantes et surprenantes, leur Marcel est un petit bijou d’animation et de poésie. Une coquille à chaussures cherche sa famille et c’est toute l’histoire d’un sentiment d’appartenance qui se dessine. Entre notes d’humour délicates et un regard plein de tendresse, impossible de ne pas sortir de sa coquille et craquer pour ce petit personnage.

Dans une maison abandonnée…

Marcel the Shell (en français, le coquillage) vit seul avec sa grand-mère, Nana Connie. Leur quotidien dans leur grande maison abandonnée est rythmé, entre faire tomber des fruits d’un arbre à l’aide d’un batteur électrique et pratiquer le patin à glace… sur de la poussière. Jusqu’ici, ces petites créatures invisibles vivaient leur vie sans se faire remarquer des humains. Mais l’arrivée d’un certain Dean et sa volonté de les filmer dans leur quotidien viennent chambouler leur vie…

Sous la forme du documenteur, Marcel raconte l’histoire d’un petit personnage et la beauté des choses simples. Filmé en macro et à hauteur de sa petitesse, le film nous invite dans la vie plus vraie que nature de cette coquille pleine de ressources et à la voix toute étranglée. Inventif, Marcel fait de deux tranches de pain de mie son lit (sa « breadroom » comme il l’appelle), de miel renversé un moyen de marcher sur les murs ou encore d’une balle de tennis un moyen de locomotion.

Sous couvert d’une jolie naïveté du personnage, Dean Fleischer Camp donne à voir une autre façon de considérer les objets usuels d’un point de vue infinitésimal. La beauté du stop motion alliée à des décors filmés en live action participent à l’impression de réel et laisse imaginer que peut-être, tous les jours, des petits êtres se cachent dans les recoins de nos domiciles.

Avec sa créativité dans le détournement d’objets en apparence insignifiants ou habituels, le film dévoile un amour certain pour la miniature et offre de très belles scènes pleines de poésie, comme celle où Marcel joue de la musique à travers une simple coquillette.

… coquillages et araignées..

Au milieu de ce microcosme fait d’araignées et de moustiques en tous genres, Marcel et sa Nana Connie sont les seuls « rescapés » de leur espèce. Sous le regard amusé et bienveillant du cinéaste Dean, les spectateurs assistent à une relation touchante entre deux êtres qui veillent l’un sur l’autre.

Pleines de tendresse, ces deux petites coquilles sont fans d’un programme TV d’enquête et de sa présentatrice.
Et ils sont loin de se douter qu’ils vont finir par y prendre part… En effet, Marcel est depuis toutes ces années à la recherche de sa famille, « disparue » après une dispute entre le couple qui vivait ici avant.
Une séparation dans la tourmente, qui offre au passage une jolie métaphore sur la rupture (Dean le cinéaste vient lui aussi de quitter sa compagne).

Ainsi, la question du déracinement, le questionnement sur ses origines et la curiosité de Dean vont emmener Marcel dans une aventure plus grande que lui. Opposant la notion d’audience à celle de communauté, Marcel pointe à juste titre qu’un nombre de viewers ne veut pas forcément dire une famille pour autant.

Presque un film dans le film à bien des niveaux, Marcel… joue avec cette idée de popularité sur le net et s’en amuse. À savoir que la petite coquille a fait ses débuts sur YouTube dans des shorts et a tout de suite rencontré le succès. Que l’acteur derrière Dean n’est autre que le réalisateur du film.  Et que dans sa quête, Marcel va trouver dans l’émission télé une plateforme aidante pour avancer dans ses recherches.

… qui l’eût cru, déplorent la perte d’êtres aimés

Mais outre tous ces éléments, le film est avant tout une belle contemplation des objets délaissés par les humains, réinventés par d’autres. En donnant une seconde vie aux objets usuels et en s’arrêtant sur l’infiniment petit, le film infuse des petites notes de zen et délivre une douce méditation sur la famille.

Pas seulement mignon ou gentillet, le long-métrage propose une réflexion sur le deuil, la peur de grandir et réserve de belles séquences émouvantes, accompagnées par une musique savamment décantée. Jamais on n’aura eu autant d’émotion à la vue d’une famille de coquillages biscornus et touchants réunis autour d’un enterrement…

Si A24 ne produit pas toujours des pépites comme on les aime (Beau is Afraid, un cauchemar), le studio renoue ici avec sa patte originale en portant sur grand écran les aventures de ce petit coquillage-ovni, dont la voix inventée par la fantastique Jenny Slate en est une elle-même. Mention toute particulière aussi pour l’incroyable Isabella Rossellini, qui donne à Nana Connie toute sa poigne et vivacité.

Marcel… est donc un film à voir pour son humanité et sa tendresse, qui font du bien au coeur et à l’âme.
Et comme l’a dit Dean Fleischer-Camp dans une interview, Marcel est un coquillage « bien plus humain que les humains ».

Bande-annonce : Marcel le coquillage (avec ses chaussures)

Fiche technique : Marcel le coquillage (avec ses chaussures)

Réalisateur : Dean Fleischer Camp
Scénario : Dean Fleischer Camp, Jenny Slate & Nick Paley
Voix des personnages : Jenny Slate (Marcel), Dean Fleischer Camp (Dean), Isabella Rossellini (Nana Connie) …
Directeur de la photographie : Bianca Cline
Superviseur animation des personnages : Stephen Chiodo
Superviseur des effets visuels : Zdravko Stoitschov
Montage : Jérôme Bréau
Compositeur : Disasterpeace
Sociétés de Production : A24, Cinereach & Chiodo Bros. Productions
Durée : 1h30 min
Genre : Film d’animation
Date de sortie : 14 Juin 2023
États-Unis – 2021

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4

Aucun ours de Jafar Panahi : mettre en scène sans frontière

4

Après Ceci n’est pas un film ou encore Taxi Téhéran, Jafar Panahi propose de nouveau, avec Aucun ours, un film qui n’aurait pas dû exister, mais qui s’écrit dans la nécessité de filmer, de faire cinéma. Une volonté farouche de raconter, de regarder et surtout de ne pas se taire, même face à l’échec d’une mise en scène qui ne peut que constater son impuissance et en offrir les images d’une force inouïe, pour tenter de faire l’impossible.

Au moment du tournage d’Aucun ours, Jafar Panahi était interdit de tournage et de déplacement en Iran (depuis il a été incarcéré puis libéré sous caution en février 2023). C’est donc en exil dans un village, proche de la frontière avec la Turquie, que le réalisateur livre un film aux moyens très modestes mais à l’écriture soignée, intense et aux ramifications multiples. Dans une lettre ouverte envoyée à la Mostra de Venise (où il a reçu le Prix spécial du jury), le réalisateur écrivait : « le cinéma indépendant reflète son époque. Il s’inspire de la société. Et il ne peut y être indifférent ». Depuis Ceci n’est pas fun film (2011), Jafar Panahi fait du cinéma sans dire qu’il en fait. Pourtant, il est sans cesse question de la force de la mise en scène, du sens du regard d’un réalisateur et ce dans toutes ses créations post-2009 (date à laquelle il a été interdit de tournage et de déplacement en Iran après avoir assisté aux funérailles d’un étudiant iranien). Aucun ours est un film d’empêchement qui ne cesse pourtant de se déployer entre les frontières, les langues, les cultures et de raconter le poids des traditions, des images et de la vérité. Quelle sens a cette vérité quand chacun est tenu de surveiller l’autre comme un suspect ? Le film de Jafar Panahi multiplie les mises en abyme, du cinéma dans le cinéma, de la dénonciation dans la dénonciation et des limites dans les limites. Même l’ours du titre est une métaphore de ce long trajet que doit effectuer le réalisateur pour aller dire sa vérité, même une fois l’objet du soupçon remis à ceux qui soupçonnent.

Ce moment de vérité om il doit jurer sur le Coran, Panahi le détourne en proposant à ceux qui l’observent de se filmer disant qu’il n’a rien fait et de leur donner à tous la vidéo. Comme pour dire que l’image, la mise en scène de soi est une confession, mais de quel ordre ? La raison qui l’amène à le justifier est une photo qu’il détiendrait d’une infidélité. Cette photo existe-t-elle ? Nous ne le saurons jamais vraiment. De même que le couple qui désire quitter son pays et que Panahi filme à distance (c’est le vrai film qu’il réalise) est-il vraiment en train de vivre la même chose dans la vie ? Les frontières entre le réel et le fabriqué sont floues de manière volontaire. Panahi se met en scène en jouant son propre rôle, comme souvent. De frontière il est aussi question puisque si le réalisateur est en Iran, son tournage clandestin se déroule en Turquie. Une nuit, il se rend d’ailleurs près de la frontière à la demande de son assistant. Silhouette dans la nuit, le réalisateur revient à son point de départ. Il est observé autant qu’il observe. Est-ce sa mise en scène qui entraîne l’échec du départ du couple ? Qui trahi les amoureux en fuite ? Ou bien filme-t-il une réalité qui se déroule au-delà de lui ? Ou bien encore est-ce en la mettant en scène qu’il la révèle à nos yeux ? Un des acteurs l’interroge d’ailleurs sur le choix qu’il fera de la fin de son histoire, est-ce que ça a un sens de raconter une évasion qui se passe bien, un mensonge donc, quand la réalité est toute autre ?

La force de son propos est aussi de raconter comment la mise en scène influence le monde qui l’entoure. Quand deux personnages se disputent (un homme apporte à une femme un passeport volé qui lui permettra de gagner la France mais la femme refuse de partir seul), dès la première séquence du film, c’est ce voyage même qui se voit bouleversé par le regard que porte le cinéaste. Ce temps est d’ailleurs entrecoupé puisque Jafar Panahi dialogue à distance avec ses personnages via un internet aléatoire. C’est ce qui le pousse à sortir, à être face aux villageois et à confier la tâche de filmer à un autre homme. Pendant ce temps, alors que l’action semble se dérouler loin de lui et être capturée par d’autres, le réalisateur est filmé prenant naïvement quelques photos d’enfants et de femmes en arrière plan. Ce geste là vient percuter une seconde histoire d’amour interdite et mise à mal par des traditions que le réalisateur juge lui-même archaïques au risque de se heurter à la méfiance et au rejet des villageois qui l’entourent. Dans la nuit ou pris dans de longs plans séquence -où l’ascendant sur la discussion semble lui échapper- le cinéaste apparaît fragile, comme balloté entre les discours, les injonctions et les empêchements. Pourtant, c’est bien lui qui filme, qui met en scène et qui raconte cet ours qui est censé l’attaquer dans la nuit et qui finalement n’existe pas (d’où le titre du film), ce gouvernement qui créer des chimères pour opposer ses habitants. Et ce peuple iranien qui semble ne plus pouvoir s’extirper de ses traditions, de ses suspicions et surtout de son immense désespoir (une mise à mort, un suicide ponctuent le film). Jafar Panahi écrivait également dans sa lettre ouverte : « l’espoir de créer à nouveau est notre raison d’être. d’être. Peu importe où, quand et dans quelles circonstances, un cinéaste indépendant crée ou pense à la création ». Et il créer un cinéma empêché de toute part mais qui bouscule ses propres limites, qui raconte le dénuement, le combat et parfois le renoncement, mais en faisant cinéma avec tout ce qui l’entoure. Il fait du cinéma une nécessité quotidienne, de chaque recoin un enjeu de mise en scène et le remet en quelque sorte au centre du village.

 Bande annonce : Aucun ours 

Fiche technique : Aucun ours 

Synopsis : Dans un village iranien proche de la frontière, un metteur en scène est témoin d’une histoire d’amour tandis qu’il en filme une autre. La tradition et la politique auront-elles raison des deux ?

Réalisateur : Jafar Panahi
Scénario : Jafar Panahi
Interprètes : Jafar Panahi, Naser Hashemi, Vahid Mobasheri
Photographie : Amin Panahi
Montage : Amir Etminan
Production : JP Production
Distributeur : ARP Selection
Date de sortie : 23 novembre 2022
Genre : drame
Durée : 1h47

 

Stars at Noon : sortir du Purgatoire

Au Nicaragua, à la veille d’une élection majeure, en un climat de mousson et de pré-guerre civile, une jeune journaliste américaine, belle comme une lune d’été, rencontre un jeune anglais, beau comme un nuage sur une côte verdoyante. A travers cette histoire d’amour, Claire Denis raconte l’impossibilité d’aimer, l’irrémédiable solitude et l’effondrement du monde moderne. Un grand film, désespéré et vital à la fois, sans illusion et cependant acharné à capter la bonté et la beauté des êtres.

Trish (Margaret Quailey) est coincée au Nicaragua. Son passeport a été confisqué en raison d’un article, on l’apprendra plus tard, dénonçant des crimes politiques. En attendant, elle troque ses charmes contre sa sécurité à un officier de l’armée nicaraguayenne qui « bande dur » et, contre l’espoir de partir, à un vice-premier ministre « qui bande mou ». Pour quelques dollars, elle se vend encore aux étrangers de passage.
La mise en scène de Claire Denis nous plonge dès les premiers instants dans l’immense solitude de cette jeune femme, solitude teinté d’un danger diffus. Les rues de Managua sont quasi vides, partout des hommes en treillis armés ; nous sommes, qui plus est, en pleine pandémie. Aucune rencontre humaine ne semble possible. Trish erre dans ce purgatoire, cachant son inquiétude et sa fragilité sous une aisance effrontée, entre étreinte mécanique (quasi imposée) avec l’officier de l’armée nicaraguayenne et rasades de rhum à répétition.
Un soir, au bar de l’hôtel intercontinental, elle rencontre Daniel (Joe Alwyn), un homme d’affaire mystérieux. Si leur nuit d’amour est tarifée, elle n’en reste pas moins ardente. Il y a du don et de la gratuité finalement au creux de cette prostitution ; il y a là, peut-être, quelque chose comme une relation possible, enfin.
Dès la deuxième rencontre, l’action commence. Daniel est recherché pour on ne sait quelles raisons politico-industrielles obscures. Trish et lui se cache dans le motel miteux où elle vit, avant de fuir vers la frontière costaricaine.

Ce pourrait être un thriller d’espionnage, mais Claire Denis s’emploie savamment à en mépriser tous les codes pour nous offrir une œuvre crépusculaire et gracieuse qui vous laisse dans un état de flottement sublime plusieurs heures encore après son visionnage.
Alors qu’habituellement un thriller d’espionnage alterne entre des phases de tensions dramatiques et des moments suspendus, moments généralement propice au développement d’une histoire d’amour, ici, dans Stars at noon, à la faveur d’un rythme continue, monotone, le dramatique et le suspendu s’entremêlent. On pense à ces romans de Dostoievski où les personnages, pris toujours dans quelque urgence, prenne néanmoins le temps d’avoir de longues discussions métaphysiques. Dans ce film, une menace plane perpétuellement sur ces deux corps, et ceux-là, presque comme si de rien n’était, s’attarde cependant à se regarder, à se toucher, à se désirer. Mais l’obstacle est autant intérieur qu’extérieur. Ces baisers toujours plus tendres et profonds couvent en eux-mêmes une essentielle précarité : ils sont trop brûlant pour ne pas accuser le sentiment lancinant de perdition qui habite les deux personnages. Il apparaît très tôt, assez clairement, que tout cela finira mal, et que non, le contraire serait niaiserie, l’amour n’est pas plus fort que tout.

Il s’agit de fuir, de s’échapper d’un labyrinthe politique, mais surtout de s’échapper de soi pour rejoindre l’autre. Les corps, dans leur fébrilité, disent cette recherche et ce besoin de l’autre comme d’un ailleurs. Plusieurs fois, Trish croit avoir perdu Daniel, et s’effondre en larmes avant que celui-ci ne réapparaisse presque aussitôt. On voit, à un autre moment, Daniel s’emparer d’un objet de Trish, un sac, en son absence, et le respirer avidement pour apaiser son angoisse.
L’aime-t-elle, ou n’est-il qu’un moyen d’échapper à sa solitude et de quitter ce purgatoire ; l’aime-t-il, ou n’est-elle que la dernière consolation du condamné à mort ? Une impression nous étreint : celle de voir deux êtres tenter de conjurer la mort et les enfers par l’amour, et d’éprouver l’inévitable échec et la naïveté de cette tentative.

Vouloir sortir de ces labyrinthes du royaume des morts serait louables si les moyens mis en œuvre n’était aussi absurdes et désespérés. Ils fuient vers la frontières costaricaines alors qu’ils sont justement poursuivis par la police costaricaine. Ils se cherchent dans le contact rapproché de leur peau mais sont incapables de s’ouvrir leur âme par une parole qui ne soit ou condescendante ou voilée ou arrachée par la peur et le désir. L’impression de confusion et de fatalité est magistralement rendue par une intrigue pratiquement incompréhensible, et somme toute très secondaire, ainsi que par ce découpage, très typique des films de Claire Denis, découpage qui, quasi sans interruption, va de corps en corps, de visage en visage, en multipliant les angles, sans nous permettre de jamais bien saisir l’espace dans lequel s’inscrive ces corps. Le cinéma de Claire Denis est fait de faux-raccords affectifs et d’espace à la fois confiné et éclaté. On ne sait jamais vraiment où on est ; on ne sait jamais vraiment ce que veulent et ressentent les personnages. Ce sont des mystères que sa mise en scène dispose tout en s’employant à les résoudre. Denis, dont le style cinématographique rappelle le style littéraire de Virginia Woolf, style fragmentée, sépulcrale, à la narration obscure, interroge son histoire plus qu’elle ne la raconte.
Tour à tour passion absolue et instrumentalisation de l’autre, tendresse poignante et jeux de pouvoir, les rapports de Trish et Daniel restent incertains, entre le sacrifice de soi et la trahison. Voici le vrai suspens de ce faux thriller : de quel côté tombera cet amour ?

Si Claire Denis semble mettre peu d’espoir dans l’humanité, la manière dont elle chasse, au cœur de l’effondrement politique et moral de nos sociétés modernes, quelques troués de lumière, la bonté, le don, même inaccompli, la tentative de communion dans l’union équivoque des corps, vient paradoxalement nous serrer le cœur de gratitude pour la vie et pour autrui, pour ce que l’on en reçoit, aussi imparfait, aussi insatisfaisant soit-il.
Il y a une tendresse assez solide qui demeure au cœur de toutes ces relations impossibles, une espérance bizarre dans ce désespoir de damné. A l’officier de l’armée nicaraguayenne, dont on peut dire qu’il n’a fait que se servir de Trish et de sa détresse pour sa satisfaction sexuelle égoïste, Trish, tout à la fin, dit : « En un sens, tu as été bon pour moi. » Ne plus vouloir voir que le bon côté des êtres, c’est sans doute ainsi que l’on sort du Purgatoire.

Bande-annonce : Stars at Noon

Fiche Technique : Stars at Noon

Réalisation : Claire Denis
Scénario : Claire Denis, Andrew Litvack et Léa Mysius, d’après le roman Des étoiles à midi de Denis Johnson
Photographie : Éric Gautier
Son : Jean-Paul Mugel
Montage : Guy Lecorne
Costumes : Judy Shrewsbury
Décors : Arnaud de Moleron
Musique : Tindersticks
Production : Olivier Delbosc
Société de production : Curiosa Films, en coproduction avec Arte France Cinéma et Ad Vitam, avec la participation de Canal+, Arte France et Ciné+
Société de distribution : Ad Vitam Distribution (France)
Pays de production : Drapeau de la France France
Genre : drame, romance, thriller
Dates de sortie :
France : 25 mai 2022 (Festival de Cannes), 14 juin 2023 (en salles)

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4.2