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Kinnara : l’automate céleste (légende asiatique)

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Dans le royaume d’Ayodyah (royaume du Siam précise la quatrième de couverture), les auteurs s’inspirent de légendes thaïlandaises pour nous conter l’histoire de la succession du roi Tosarot qui avait deux fils.

Les Argentins Enrique Alcatena (dessin) et Eduardo Mazzitelli (scénario) proposent un album dans un univers exclusivement asiatique. Pourquoi pas, car visiblement cela les inspire. Mais que penser du titre ? Le Kinnara est une sorte de génie à rapprocher de ceux qui sortent des lanternes magiques des contes orientaux comme Aladin. Inactif, le Kinnara se présente sous la forme d’une statuette. Lorsqu’elle devient la propriété de quelqu’un, elle prend la forme d’un être mi-homme mi-animal qui devient une sorte de conseiller tout-puissant pour son possesseur. Le Kinnara se révèle très malin et intelligent, allant jusqu’à agir pour son propre compte alors même qu’il est au service de son maître. Il se montre ainsi capable d’influer sur le cours des événements pour pouvoir changer de maître quand l’actuel ne lui convient pas, en particulier s’il ne le trouve pas assez intelligent. Quant à la qualifier d’automate céleste, c’est probablement parce que ses possesseurs voient en lui la manifestation d’une volonté divine. En effet, au début du récit, le Kinnara conseille le roi Tosarot en personne, considéré comme un homme bon. Malheureusement, la vie de Tosarot touche à son terme. Que deviendra alors le Kinnara ?

La lignée royale

Entre Mongkut l’aîné et Phra Lak son cadet, l’entente des fils de Tosarot est quasi parfaite. La légende affirme que « … les frères devinrent forts, éclairés et indomptables. Comme si, une fois les deux nés, un tout avait été formé. » Leur complicité s’épanouit en grandissant. Son Kinnara avait prévenu Tosarot « Tes fils seront invincibles… tant qu’ils seront unis. Mais un seul pourra devenir roi et tes ennemis feront tout leur possible pour les séparer. Celui qui gouvernera n’aura qu’une moitié de couronne. En plus… quelqu’un va venir t’assassiner. » Ainsi, parvenus à l’âge adulte, Mongkut et Phra Lak font face à la mort de leur père. La légende présente Mongkut comme particulièrement joueur alors que Phra Lak se révèle d’une grande intelligence. En tant qu’aîné, Mongkut devrait logiquement accéder au trône. Les circonstances y amènent finalement Phra Lak qui n’était pas spécialement préparé pour cette charge. Il se révèle néanmoins suffisamment perspicace pour l’exercer de façon quasi irréprochable. Mais bien entendu, cela serait trop simple.

Les personnages

À part le roi et ses deux fils, d’autres personnages interviennent dans l’intrigue. Tosarot étant veuf depuis le décès de la mère de Mongkut et Phra Lak, il enchaine les conquêtes, jusqu’au moment où il se fixe avec la belle Rambhai, venue au palais avec trois chats offerts par sa mère. Menkin son favori est particulier, puisqu’il peut prendre l’apparence d’un homme, ce dont profite Rambhai pour en faire son amant. En effet, vieillissant et trop occupé par les affaires du royaume, le roi délaisse Rambhai tout en sachant pertinemment ce qu’elle fait dans son dos. Outre les personnages déjà évoqués, il faut tenir compte de créatures plus ou moins fantastiques qui interagissent avec les humains. Ainsi, Mongkut s’intègre à la communauté des hommes-éléphants où il côtoie le bas peuple, réalisant les difficultés de ceux qui vivent dans la misère (ce qui l’éloigne d’autant plus des contingences royales). N’oublions pas qu’à Longka, le royaume magique des ogres, ces créatures à l’aspect monstrueux peuvent devenir des alliés redoutables. Intervient également Pipek, le conseiller manipulateur de Phra Lak.

Ambiance générale

Découpé en cinq chapitres, l’album se révèle foisonnant, aussi bien du côté des dessins que du scénario. Les dessins sont d’une grande élégance et particulièrement fouillés, mettant en valeur la richesse d’inspiration des décors asiatiques ainsi que la richesse d’aspect des personnages fantastiques. Le scénario est à la hauteur, avec de multiples rebondissements dus aux interactions entre les personnages. L’album comporte aussi des réflexions à caractère philosophique, sur le pouvoir, le but de la vie, le destin, etc. La richesse graphique est due au fait que l’essentiel se passe dans le palais royal où on trouve d’innombrables objets d’arts, des sculptures en particulier. Le travail sur le décor est complété par celui sur les coiffures et les costumes. Le choix du noir et blanc gomme l’aspect très coloré de tout cet ensemble, mais il rend parfaitement compte de la richesse de l’ensemble et privilégie à mon avis l’aspect fantastique à quelque chose qui ferait trop véridique. Si l’aspect esthétique est une belle réussite, le scénario laisse quand même parfois perplexe, peut-être parce que la mentalité asiatique reste difficile à cerner, mais plus sûrement parce que certains rebondissements tombent comme un cheveu sur la soupe. À mon avis, en cherchant à s’inspirer des légendes thaïlandaises annoncées, les auteurs ont parfois un peu de mal à trouver des enchaînements suffisamment fluides. Ce qui n’empêche pas cet album de procurer un bon moment et d’inspirer l’envie de s’y plonger plusieurs fois. Remarque finale, on observe beaucoup de représentations du Bouddha, mais les pratiques et croyances religieuses des différents personnages ne sont jamais évoquées, alors que l’intrigue confronte des personnages à caractère humain avec d’autres à caractère légendaires.

Kinarra : l’automate céleste, Enrique Alcatena et Eduardo Mazzitelli
iLatina éditions (collection « Grandes Autores), mai 2021

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3.5

La couleur des choses, un point de vue original

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Dans la catégorie des BD qui sortent du lot par leur originalité, La Couleur des choses du Suisse Martin Panchaud fait partie des immanquables. Pour celles et ceux qui vont la découvrir, attendez-vous à quelques surprises.

On suit les (més)aventures d’un Anglais de 14 ans pas très bien dans sa peau. Un peu rondouillard, Simon se fait régulièrement harceler et rançonner par les jeunes de son quartier. De plus, cela ne va pas très fort à la maison entre ses parents. La mère reproche au père de ne s’intéresser qu’aux courses de chevaux. Alors qu’il va livrer à une voisine un gâteau que sa mère vient de confectionner, Simon est une nouvelle fois pris à partie par un trio de jeunes voyous. Non seulement Simon ne va pas pouvoir assurer sa livraison, mais il va devoir sonner à la porte de Winney McMurphy. Le trio s’est mis en tête que, puisque cette voyante utilise un taxi pour rentrer chez elle après ses courses, elle pourrait donner quelque chose au trio au lieu de payer le taxi. Tout le monde serait gagnant dans l’histoire. Simon aurait bien aimé trouver du soutien auprès de Lorna, une jeune fille qu’il aime bien et qui gravite autour du trio.

Black Caviar gagnant

Simon trouve effectivement Winney McMurphy qui ne peut rien pour lui par rapport aux exigences du trio infernal. Mais la voyante qu’elle est lui fait une révélation : le résultat de la prochaine course importante, la Royal Ascott. Elle lui annonce le quinté dans l’ordre, avec Black Caviar gagnant. Au détour de ses révélations, elle lui annonce qu’il trouvera ce qu’il cherche à Liverpool. Elle lui a dit aussi qu’elle voyait la mort, mais que cela n’avait rien d’extraordinaire puisque c’est notre destin à tous. Du coup, Simon se met en tête que jouer ce quinté représente la chance de sa vie. Dans la foulée, il trouve un bookmaker complaisant qui accepte son pari malgré son jeune âge. Et pour bien faire les choses, Simon a trouvé à la maison un petit magot de 1 000 livres qu’il engage sur cette mise. Résultat des courses, Simon a vu juste grâce à Winney McMurphy et il est le gagnant d’un véritable pactole ! Mais les soucis ne font que commencer, car Simon est trop jeune pour se présenter au guichet et empocher son gain. Venir avec un adulte se portant garant ne sera malheureusement pas possible car il y a eu du grabuge à la maison, son père a disparu et sa mère est dans le coma à l’hôpital. Rapidement, le nom et la tête de Simon sont connus et quasiment tous ceux qu’il rencontre ne pensent qu’à une chose : le convaincre de leur passer le ticket gagnant.

Un aspect franchement original

Présentée ainsi, cette BD ne semble pas sortir de l’ordinaire. Mais Martin Panchaud a eu l’idée de tout présenter selon un point de vue inédit, en ne dessinant jamais ses personnages. Il représente chaque scène en plongée, d’une hauteur dépendant de la situation, et chaque personnage est juste représenté par un petit disque. Ces disques se distinguent les uns des autres par leur(s) couleur(s) et quand l’un d’eux apparaît pour la première fois, l’auteur l’indique dans une légende. Par contre, il les fait parler, le texte en caractères d’imprimerie à côté des cases avec un trait désignant le personnage. Et l’auteur s’intéresse aux objets qui interviennent dans l’intrigue. Il les dessine soigneusement, les détaille à l’occasion. Il s’attarde également sur une baleine dont il ne cache pas qu’elle interviendra dans l’intrigue. Et puis, il fait preuve de pas mal de fantaisie pour présenter tout ce qui se passe au fil des 225 pages d’une œuvre qui se lit bien. Concrètement, cela ressemble un peu à un storyboard soigné.

Au-delà des prix

Cette BD ne peut donc que retenir l’attention par sa conception et elle n’a pas été primée par hasard : Fauve d’or (Angoulême 2023), Grand Prix de la critique ACBD 2023, Prix Toute première fois (Colomiers 2022), Prix suisse du livre jeunesse, Prix Delémont’BD et de nombreuses sélections pour d’autres prix. Ceci dit, j’espère pour Martin Panchaud qu’il a d’autres idées, car s’il compte proposer d’autres BD sur le même principe, je crains qu’il aille vers quelques déceptions. D’ailleurs (et je le tiens de l’éditeur français qui était présent au festival BD de Colomiers 2023), il a eu du mal à se faire éditer. L’éditeur de La Couleur des choses l’avait refusé dans un premier temps, même s’il peut désormais se féliciter de son choix. Après lecture attentive, son titre m’incite à rapprocher cette BD du roman Les Choses de Georges Perec qui dénonce l’importance prise par les objets dans notre société matérialiste. Ici, Martin Panchaud se contente de tout montrer selon un point de vue original, mais il insiste sur l’obsession de ses personnages intéressés par la possibilité de gagner un beau paquet d’argent pour assurer leur avenir. Contrairement à Simon, aucun de celles et ceux qu’il croise n’est innocent et les révélations peu glorieuses s’accumulent. Attention quand même, l’originalité de l’objet ne doit pas faire oublier le manque de crédibilité de certains détails. D’ailleurs, le classement en BD de cet objet soigné peut se discuter. Ce qu’il en ressort, c’est que le résultat, même s’il brille par son originalité, est particulièrement froid, malgré tous ses aspects fantaisistes. En fait, quand on ouvre une BD, le style de dessin, la façon dont les personnages sont représentés, créent tout de suite l’envie ou l’inverse. Si ici le style séduit, la présentation crée une distance par rapport aux personnages et, en première lecture, on tend à se concentrer sur l’intrigue, donc le texte, plutôt que sur le reste.

La Couleur des choses, Martin Panchaud
Ça et là, septembre 2022 (France)
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3.5

La Chimère : Cinéma d’outre-tombe

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La Chimère, d’Alice Rohrwacher, avec Josh O’Connor (le jeune prince Charles de la série The Crown), nous propose une variation sur le mythe d’Orphée qui, étonnamment et joyeusement, ne cesse de délaisser le dispositif symbolique mis en place par le scénario pour s’attarder sur les hommes, sur leurs corps et leurs émotions, comme pour, semble-t-il, débusquer, dans la chair du monde, les esprits qui s’y dissimulent.

De même que Lazaro, le personnage du précédent film d’Alice Rohrwacher, était un cousin de Saint François d’Assise, Arthur, le héros de la Chimère, est un faux frère d’Orphée. Rohrwacher aime, semble-t-il, convoquer ces figures, moins pour en explorer le mythe que pour les confronter à la modernité. Son cinéma, à l’image de ses personnages et de ses intrigues, fait passer en contrebande les images d’un monde perdu et magique, devant lesquels le contemporain n’a plus qu’à s’affliger, tel un poète romantique parmi les ruines d’une église. Précisons que cette nostalgie n’idéalise aucune époque. Elle est une nostalgie sans objet. Ce qui compte, c’est l’idée d’un autre monde, que symbolisent ici les Etrusques, peuple antique suffisamment lointain et mystérieux pour qu’en eux se résume tout ce qui manque au cœur de l’homme moderne : la croyance en l’au-delà, la gratuité du don. Ce que les Etrusques sacrifiait pour le salut de leur mort, les objets de valeur qu’ils disposaient dans les tombes comme prix du passage vers l’au-delà, les Modernes le déterrent et le bradent pour la jouissance des vivants. Ces derniers sont sans doute plus raisonnables et pragmatiques, mais cela a un coût : l’impossibilité du deuil. Arthur a perdu une femme aimée, et ce deuil impossible est depuis sa condition fondamentale. Régulièrement, il rend visite à la mère de cette femme (Isabella Rossellini), qui elle-même se montre incapable de dépasser cette perte, et parle de sa fille comme si elle était toujours vivante et devait revenir d’un moment à l’autre. Paradoxalement, dans un monde qui ne croit plus en l’au-delà, les morts ne peuvent plus mourir et hantent perpétuellement les vivants.

Arthur a des visions (autre survivance de l’ancien monde). Il devine, par intuition médiumnique, comme les sourciers d’autrefois, l’emplacement des tombes étrusques. Grâce à ce don, avec une bande de jeunes désœuvrés, des « tombaroli », ils pillent ces tombes pour en revendre ensuite les objets à un mystérieux commanditaire. Mais quelle est donc la motivation d’Arthur, notre Orphée moderne, à descendre aux enfers ? Retrouver Eurydice ou tirer de ces profanations un vil profit ? C’est peut-être à se laisser sans cesse distraire de l’un par l’autre, poussé en cela par la bande qui l’accompagne, qu’Arthur n’en finit pas de perdre, encore et encore, celle qu’il a aimée.
Flottant entre deux univers, comme le dit l’une des chansons du film, flottant entre l’ancien et le nouveau, le sacré et le profane, la mort et la vie, Arthur cherche une issue à son désespoir. La Chimère, c’est aussi bien cet entre-deux qui caractérise son existence que l’objet impossible de sa quête éperdue.

Tout dénouement ne pourra venir que d’une révolte contre un système de marchandisation du spirituel, pour qu’Arthur comprenne enfin que ce n’est pas tant l’objet lui-même qui permet de traverser les ravins de la mort que le sacrifice du dit objet. C’est le sens de la dernière partie du film, qui étreint le cœur par son ambiguïté. Qu’est-ce qu’Arthur délaisse, et pour quoi ? Car, s’il y a un premier sacrifice, qui apparaît résolument vertueux, le sacrifice des biens matériels, il y en a un second qui, lui, paraît cruel, le sacrifice de l’amour d’une autre femme, bien vivante celle-ci. Qu’en penser ? Arthur abandonne-t-il le réel pour la chimère, ou un bonheur fini, éphémère, pour un bonheur plus absolu ? À ne pas trancher le film nous plonge dans un état de mélancolie sublime, de joie mêlée de terreur. Il faut sans doute tendre vers la Chimère, mais elle n’est peut-être que néant.

Chez Alice Rohrwacher, même la pellicule est nostalgique : Du 16mm, qui rappelle les plus belles heures du néo-réalisme italien et de la nouvelle vague française. Et puis il y a cette joie, elle aussi nostalgique, à la Fellini, qui teinte le film, et qui tient en partie à ce que la belle humeur carnavalesque qui habite la bande de marginaux entourant Arthur semble toujours dominée par la précarité et l’absence d’avenir. Tout est un peu drôle, fantaisiste, léger chez Rohrwacher ; tout est un peu grave et fatal en même temps.

Il y a de beaux plans aussi, et la cinéaste italienne ne dédaigne pas à l’occasion quelques agencements sophistiqués, mais à la fin c’est le corps de l’acteur, c’est l’émotion du personnage, c’est l’intensité de la scène qui semblent devoir l’emporter, et la caméra s’extrait alors de son pied pour s’en aller suivre ce corps, capter cette émotion, avec une certaine fébrilité documentaire. Les personnages ne sont d’ailleurs presque que cela : des corps, des émotions, des sentiments, des mouvements, des regards. Ils ont une incarnation, très forte, mais quasiment pas de biographie, aucune, en tout cas, qui nous soit contée. Alice Rohrwacher utilise en ce sens un procédé très présent dans les vieux films des années 60 et 70, et qui a eu tendance à disparaître depuis : Celui-ci consiste, lors d’un dialogue, à filmer davantage celui qui écoute que celui parle. Ainsi, ce que l’on perd en compréhension du dialogue, on le gagne en saisie intuitive de ses enjeux émotionnels.

Le sentiment, en effet, constitue, dans La Chimère, le centre névralgique de chaque scène, et c’est à lui que toute la mise en scène est consacrée, bien plus qu’à une élaboration formelle et symbolique à laquelle pourtant l’intrigue invitait, d’où, peut-être, le côté un peu déstructuré, éclaté de la narration. On pourrait déplorer qu’outre quelques plans d’oiseaux symbolisant le monde spirituel, le film se présente comme assez pauvre, voire simpliste (la scène du bateau vers la fin) du point de vue d’une esthétique du plan et du symbole. Le cinéma d’Alice Rohrwacher, malgré son insistance à travailler des archétypes, semble finalement davantage soucieuse des singularités. Mais n’est-ce pas, tout bien considéré, ce balancement qui fait la beauté de ce cinéma, comme si l’on regardait un documentaire sur Ulysse ou la marche de Dante à travers l’outre-monde, comme si, tout d’un coup, la vie réelle devenait mythique ?

Peut-être l’est-elle d’ailleurs, et Alice Rohrwacher, dans cette perspective, n’en serait au fond que l’agent révélateur.

Bande-annonce : La Chimère

Fiche Technique : La Chimère

Réalisatrice : Alice Rohrwacher
Scénariste : Alice Rohrwacher
Montage : Nelly Quettier
Décors : Emita Frigato
Costumes : Loredana Buscemi
Production : Carlo Cresto-Dina
Sociétés de production : Tempesta, Amka Films Productions, Ad Vitam, Arte, Rai Cinema
Pays de production : Italie – Suisse – France
Langue originale : italien
Format : couleur — 35 mm, Super 16 et 16 mm
Genre : comédie dramatique
Durée : 130 minutes
6 décembre 2023 en salle / Comédie dramatique, Drame, Comédie

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4

Kokomo City : Documentaire sur les travailleuses du sexe transidentitaire

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Le premier film documentaire de D. Smith réussit à capturer des femmes au vécu extraordinaire, offrant des récits authentiques qui ne semblent en aucun cas truqués. Malheureusement, le film, cherchant à éviter tout aspect misérabiliste, manque son objectif et étouffe les témoignages de ces femmes prostituées transidentitaires noires par un montage trop lourd et superflu. En tentant probablement de transmettre un message sur la transidentité dans son ensemble, D. Smith oublie même de filmer ces femmes dans leur spécificité, la prostitution.

Synopsis : Daniella, Dominique, Koko et Liyah se livrent sans tabou, avec humour et lucidité, sur le travail du sexe, la communauté noire-américaine, la transidentité, les rapports femmes/hommes et l’amour. D. Smith, réalisatrice elle-même concernée par ces enjeux, offre un regard cru, nerveux et rare sur la vie de ces femmes extraordinaires. Un documentaire coup de poing, surprenant et éclairant.

D. Smith propose, dans son premier film, une exploration complète de la transidentité du point de vue des femmes noires américaines engagées dans la prostitution. En tant que personne transidentitaire elle-même, elle s’efforce, à travers ce documentaire, de dépeindre le quotidien de ces femmes et les violences auxquelles elles sont confrontées dans leur cercle social, ainsi que de certains clients. Ce long-métrage d’une durée de 1h13 a déjà remporté plusieurs distinctions lors de divers festivals tels que Sundance, Berlin, ainsi que le festival du film LGBTQI+ Chéries-Chéris, qui lui a attribué la plus haute récompense dans sa catégorie.

Le film explore le quotidien de quatre femmes qui, à travers un montage alterné, révèlent leur expérience de la prostitution en tant que femmes trans noires, tout en examinant leur relation avec la société pendant leur transition. La plupart de ces femmes sont plongées dans une misère économique totale au moment où elles débutent dans la prostitution.

Avec sa caméra, D. Smith parvient à dépeindre une sphère sociale qui transcende toutes les strates de la société, impliquant tant des hommes noirs que des hommes blancs. Le discours des femmes met en lumière deux types d’hommes distincts : ceux qui perpétuent une violence dominatrice envers les femmes et ceux qui tentent d’inverser ce rapport de domination à travers la transidentité des travailleuses. Le film excelle particulièrement dans cette mise en contraste des expériences de ces femmes, permettant ainsi au spectateur de discerner à la fois l’homme cherchant à reproduire la domination patriarcale et ceux qui préfèrent être soumis dans ce contexte spécifique. (Un constat de domination déjà bien étudié chez une Virginie Despentes ou Christine Delphy dans L’ennemie principal)

Explorant toujours les ambivalences entre les genres, les prostituées abordent les perceptions des femmes extérieures à leur milieu. Cela englobe à la fois celles qui ignorent que leurs maris ont recours aux services sexuels rémunérés et celles qui jugent ces travailleuses en raison de leur profession.

Rater son propos pour diffuser un message plus global

La véritable force du film réside dans les moments où les femmes partagent leurs récits de vie et leurs anecdotes liées à leur métier. Malheureusement, malgré une photographie sublimée par le grain du noir et blanc, le long-métrage n’explore pas suffisamment cet aspect. La scène la plus marquante survient dès le début du film, lorsque l’une des prostituées relate une expérience où elle a découvert qu’un homme était armé et qu’elle a craint pour sa vie. C’est l’un des moments les plus saisissants du film, bien que trop rare et souvent interrompu de manière artificielle par des remises en situation ou des bruitages comiques.

Tout au long du film, D. Smith n’aborde pas seulement le rapport des femmes travailleuses à leur métier. Elle présente de nombreuses séquences de dialogue axées sur l’acceptation des femmes trans dans la société. C’est un sujet trop peu présent et important pour un mouvement qui peine à s’imposer dans le débat public. Cependant, ces moments ne sont pas les plus percutants du film, car ils traitent souvent de banalités. Ce qui aurait véritablement fonctionné, c’est d’immerger le spectateur dans le quotidien authentique d’une prostituée noire trans aux États-Unis.

Dans ce portrait de travailleuses du sexe, il est notable que jamais on ne les voit effectuer leur travail, ce qui pose un problème. Le film adopte davantage une approche documentaire, basée sur des entretiens et des témoignages de femmes transidentitaires, plutôt que de permettre au spectateur d’éprouver la réalité crue et difficile de leur quotidien.

Bien que le film aspire à traiter ces thématiques de manière brute, sa réalisation ne parvient pas à refléter cette intention. L’esthétique du film semble aseptiser les femmes et leur travail. On comprend clairement que le film évite résolument de sombrer dans le fatalisme ou la lourdeur par rapport aux expériences de ces femmes. Il adopte une tonalité joyeuse et est ponctué de musiques. Cependant, cette approche dessert le propos spécifique du film. Il aurait été possible de ne pas verser dans le misérabilisme tout en conservant une certaine froideur afin de représenter au mieux le quotidien des travailleuses du sexe. Néanmoins il faut le reconnaître, le film fonctionne très bien et reste en mémoire pour longtemps. 

Bande-annonce : Kokomo City

Fiche technique : Kokomo City

Réalisation : D. Smith
Scénario : D. Smith
Photographies : D. Smith
Montage : D. Smith
Société de production : Magnolia Pictures
Société de distribution : Dean Médias
Pays de production : États-Unis
Langue originale : Anglais
Genre : Documentaire
Date de sortie : 06 Décembre 2023

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3

Les meilleurs boîtiers multimédia pour 2024

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Avec l’explosion de l’offre de streaming légal et l’évolution de nos habitudes de visionnage de la télévision, des films et des séries, de plus en plus d’appareils émergent sur le marché. Petit tour d’horizon.

Les leaders du marché

Pour commencer, il est important de noter que les fonctions principales (connexion à différents services de streaming ou accès à d’autres chaînes de télévision) sont accessibles avec chacun des principaux boîtiers multimédia. Mieux, vous pouvez y installer votre VPN pour augmenter votre sécurité sur internet et protéger votre vie privée. Certains services  sont compatibles avec tous les principaux boîtiers, mais tous ne proposent pas les mêmes performances en termes de vitesse et de protection.

Comme toujours, certaines marques attirent leurs consommateurs les plus fidèles. Par exemple, les férus d’Apple ne jureront que par l’Apple TV 4K (disponible à partir de 196,95 €). Le boîtier en est à sa troisième génération et est plus petit que les précédentes éditions. L’appareil de la marque à la pomme impressionne par la qualité de son image. Dépourvu de ventilateur, il est donc silencieux, ou presque. L’assistant vocal Siri y est directement intégré, ce qui peut simplifier son utilisation. Mais vous pouvez aussi bien utiliser la télécommande, comme d’habitude. Petit point négatif toutefois : l’Apple TV n’a pas de port USB et est vendue sans câble HDMI. Si vous n’êtes pas équipé, vous devrez donc acheter un câble en supplément.

Google n’est pas en reste dans le domaine des boîtiers multimédia. Son service Google TV, qui remplace Android TV, est accessible avec le Google Chromecast. Cet appareil est bien plus petit que l’Apple TV au point que, contrairement à elle, il n’a pas besoin d’être posé à côté de la télévision. Son petit prix (il est en vente à partir de 59,95 €) le place parmi les boîtiers les plus abordables financièrement. Côté fonctionnalités, le Google Chromecast supporte lui aussi la 4K HDR, mais il laisse certains logiciels de côté.

D’autres options moins connues

Voilà pour les deux appareils les plus connus, qui vous permettent d’accéder aux services de streaming légal les plus connus, par exemple pour vous replonger dans des classiques comme Blade Runner. Mais il existe aussi des alternatives moins mises en avant, et pourtant pas moins performantes. Bien au contraire. Compact et bon marché (on peut le trouver à partir de 27,99 €), l’Amazon Fire TV Stick se fait lui aussi une place parmi les grands. Il se branche à la télévision par un port USB et se distingue par sa facilité d’installation et de réglage. Il intègre aussi l’assistant vocal  pour une meilleure gestion à distance.

Plus chère, mais aussi plus performante, il y a la Nvidia Shield TV (vendue à partir de 159,99 €). Qualité audio et qualité d’image supérieures à la moyenne, mise à l’échelle 4K parfaitement intégrée, ce boîtier comprend aussi les fonctionnalités de Nvidia pour les jeux vidéo, GameStream et GeForce Now. Son design discret parle aussi pour elle. Seul bémol, sa capacité de stockage, qui est assez limitée par rapport à la gamme du produit.

La liste des boîtiers multimédias est encore longue et l’offre se diversifie de plus en plus, aussi bien pour regarder des nouvelles séries comme Shrinking que pour accéder à des chaînes de télévision. Avant de faire votre choix, veillez à bien vérifier les caractéristiques techniques qui vous semblent les plus importantes (nombre de services disponibles, qualité de l’image ou du son…) ainsi que de la facilité que vous aurez à connecter votre nouvel appareil à votre télévision. Si un câble supplémentaire est nécessaire, assurez-vous de l’acheter en même temps pour éviter les mauvaises surprises de dernière minute.

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Fremont (Californie)

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Réfugiée afghane aux États-Unis, Donya travaille pour une entreprise familiale de fabrique de fortune cookies, ce qui lui assure une relative tranquillité. Malheureusement, son passé l’empêche de dormir.

Donya (Anaita Wali Zada) est une charmante jeune femme qui s’en sort plutôt bien par rapport à son vécu. En effet, elle a échappé à l’ambiance devenue insupportable en Afghanistan, et elle a un emploi stable aux États-Unis. Elle obtient même une promotion, parce que son patron, conscient de ses capacités, lui propose de succéder à sa collègue malheureusement décédée, pour rédiger les petits messages qui font la réputation des « Handmade Fortune Cookies » (cookies porte-bonheurs) que l’entreprise commercialise, essentiellement auprès des restaurants asiatiques de la région de San Francisco. Les clients apprécient de trouver ces messages surprises à l’intérieur des friandises.

Dormir

Les journées de Donya sont occupées par son travail, à San Francisco. Le souci, ce sont les nuits, quand elle retourne à Fremont où elle réside. D’autres réfugiés afghans habitent dans le même immeuble qu’elle. Et, comme à son travail, l’ambiance y est relativement calme. Donya dispose d’un logement petit mais correct. On remarque ainsi le lit étroit dans lequel la jeune femme dort. A une collègue qui l’appelle un soir alors qu’elles sont toutes les deux déjà couchées (mais la collègue, elle, n’est pas seule) et qui lui conseille de changer son lit pour un autre plus large, elle lui répond qu’elle n’a pas la place. La suggestion de sa collègue correspond au fait que Donya ne dispose pas des conditions pour envisager une cohabitation amoureuse, quelque chose qui bouleverserait sa vie et lui permettrait probablement de mieux dormir. Cette observation est à mettre en parallèle avec ce qu’on observe chez l’employeur de Donya. La jeune femme se montrant à l’aise sur son nouveau poste a profité de la situation à des fins personnelles, ce que la femme de son employeur déplore vivement, allant jusqu’à demander à son mari de licencier Donya pour faute professionnelle. Le couple s’apprête à se mettre au lit et, chez eux, l’angle de prise de vue donne l’impression que le lit est de type king size. Ceci dit, le couple se trouve alors en situation de désaccord…

La condition de réfugiés

Pour Donya, cette condition qui devrait lui permettre de respirer puisque son avenir est désormais assuré, lui apporte surtout un sentiment de culpabilité, puisqu’en Afghanistan, elle a laissé sa famille et ses collègues. Elle souhaite consulter un psy qui devrait pouvoir lui prescrire des pilules pour dormir. Malheureusement, obtenir un rendez-vous se révèle problématique. A tel point qu’elle va profiter de celui obtenu par un ami voisin pour s’y rendre à sa place. Il lui faudra insister pour profiter de ce créneau horaire, le psy et sa secrétaire se montrant particulièrement professionnels. D’ailleurs le premier face-à-face avec le psy ne se passe pas du tout comme Donya l’imaginait. Le praticien ne se contente pas d’enregistrer ses doléances concernant son sommeil…

Belle surprise

Filmé en noir et blanc et au format 4/3, Fremont dépasse largement le cadre du petit film plutôt bien fait mais qu’on finirait par oublier. Bien que non débutant, le réalisateur iranien Babak Jalali (également coscénariste avec Carolina Cavalli) fait figure d’illustre inconnu. De même, au casting ne figure aucun nom déjà repéré, ce qui représente un atout dans la mesure où chacun-chacune se montre au minimum à la hauteur. Au minimum, car Anaita Wali Zada entre dans son personnage de manière stupéfiante, de même que Gregg Turkington dans le rôle du psy (voir ses mimiques faciales notamment), un rôle parfaitement travaillé puisqu’on sent le professionnalisme du personnage qui cherche à comprendre Donya en l’interrogeant sur son passé, mais sans chercher à la mettre mal à l’aise. Il la met progressivement sur la voie du travail qu’elle peut faire sur elle-même pour aller mieux (aphorisme de son cru « Au port, un bateau est à l’abri, mais il n’a pas été construit pour cela. » Les différentes rencontres que fait Donya permettent de mieux situer le personnage : le voisin dont on devine la violence potentielle vis-à-vis de sa femme, celle qui travaille face à Donya avant sa promotion, leur employeur et sa femme, le patron du bar où Donya mange seule probablement tous les soirs ainsi que le mécanicien à qui elle demande de l’aide dans un garage. Revenons sur le patron de Donya, d’origine asiatique, image presque idéale du rêve américain qui s’est élevé à la force de sa volonté. Il fait visualiser à Donya leurs parcours : elle est née à Kaboul, lui à Shanghai et ils travaillent à Fremont près de San Francisco. C’est donc le destin qui les met en présence, ce qui explique la bienveillance avec laquelle il la traite.

Tout cela est mis en scène tout en douceur, le réalisateur prenant le temps de montrer et faire sentir ce qu’il a en tête en comptant bien plus sur la manière allusive que démonstrative. Le noir et blanc est à cette image, beau sans visée esthétique supérieure. De même, Donya est charmante sans être une beauté à tomber par terre. La douceur de l’ensemble correspond à la tendresse, palpable, que le réalisateur éprouve pour ses personnages. Elle est accentuée par la remarquable BO signée Mahmoud Schricker, essentiellement instrumentale, avec ses accents mélancoliques et quelques envolées particulièrement mélodieuses, sans jamais devenir envahissantes. Bref, le réalisateur réussit un petit miracle d’équilibre et de sensibilité avec un minutage très raisonnable (1h28), pour faire sentir le malaise de Donya, ses raisons et ses efforts pour en sortir. La violence physique n’est donc pas niée ici, mais elle reste suggérée. Et le film laisse suffisamment de place à l’imaginaire des spectateurs pour certains détails (exemple avec l’immeuble où habite Donya : est-il exclusivement peuplé de réfugiés afghans ?) Logiquement Fremont (Prix du jury au festival de Deauville 2023) nous réserve une fin ouverte qui pourrait correspondre à l’un des messages des fortune-cookies, du genre « Ne laissez pas passer la chance qui finit toujours par se présenter, parfois même de façon assez inattendue. » Ni exagérément optimiste, ni trop passe-partout.

Bande-annonce : Fremont

Fiche technique : Fremont – États-Unis

Réalisateur : Babak Jalali
Scénaristes : Babak Jalali et Carolina Cavalli
Sortie française : le 6 décembre 2023 – 1h28
Producteurs : Marjaneh Moghimi, Sudnya Shroff, Rachael Fung, George Rush, Chris Martin, Laura Wagner
Musique originale : Mahmoud Schricker
Photographie : Laura Valladao
Distribution France : JHR Films

Avec :
Anaita Wali Zada : Donya
Gregg Turkington : docteur Anthony
Jeremy Allen White : Daniel
Hilda Schmelling : Joanna

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Le Grand Magasin de Yoshimi Itazu : l’achat responsable

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Le Grand Magasin de Yoshimi Itazu propose, dans la catégorie traditionnelle des animés familiaux apprêtés pour Noël, une aventure originale, amusante et attendrissante. A travers l’apprentissage d’Akino, une nouvelle concierge d’un centre commercial très particulier, le film vend, grâce à une galerie de personnages animaliers hauts en couleurs, des règles de vie, des valeurs humaines, ainsi qu’un message écologique loin d’être anodin en cette période de fêtes. 

Créatrice graphique dans Miss Hokusai, Yoshimi Itazu a dessiné le portrait d’une jeune femme indépendante et déterminée, au sein d’un univers singulier entremêlant habilement historique et fantastique. Avec Le Grand Magasin, présenté en avant-première au festival d’Annecy, elle réalise son premier film d’animation et confirme son attachement pour les héroïnes féminines en voie d’épanouissement. 

La jeune Akino, concierge, fait ses tous premiers pas dans le magasin Hokkyoku. Sans expérience, elle peine à anticiper les besoins des clients, des animaux de toutes sortes allant du furet à l’otarie. Surveillée de très près par l’envahissant responsable de rayons, à l’affût de la moindre erreur, Akino doit prouver sa valeur pour réussir sa période d’essai. Le Grand Magasin retrace ainsi le parcours d’apprentissage de la jeune fille, tout en posant le cadre d’un microcosme humain soucieux de l’écologie.  

La vente, un parcours iniatique balisé d’épreuves

« Tout est dans le regard ». C’est le secret que confie le chef d’Akino à sa nouvelle concierge. Etablir le contact, comprendre le client, qui reste le roi, afin de satisfaire tous ses besoins. Ne jamais dire « je ne peux pas » ou « je n’ai pas » devient ainsi un principe fondamental dans Le Grand Magasin.

En observant et en écoutant tout un panel d’animaux, qui lui lancent des défis insurmontables, Akino s’exerce à se comporter comme une hôtesse parfaite. Elle découvre qu’elle doit se montrer attentive, compatissante, courageuse et déterminée pour se montrer à la hauteur. Elle prend également conscience qu’elle ne doit pas froisser la sensibilité des clients, au risque que ceux-ci ne remettent plus jamais une patte dans le centre commercial.  Par ce récit initiatique, Le Grand Magasin rappelle un peu Le Voyage de Chihiro, dans lequel la jeune Sen, employée aux bains, doit faire preuve de bravoure et d’ingéniosité pour s’occuper d’un redoutable esprit putride.

Volontaire, Akino n’hésite pas à faire appel à un sculpteur étonnant, à des cuisiniers dévoués et aux équipes loyales du magasin afin d’aider les animaux à dégoter le cadeau idéal ou à déclarer leur flamme.  Mais une concierge ne doit pas pour autant céder à tous les caprices d’individus exécrables. Si le client est roi, il ne saurait traiter le personnel comme un esclave. 

Akino s’épanouit finalement dans une entreprise humaniste, dont l’objectif essentiel est de redonner le sourire à des animaux un peu perdus et non de vendre une multitude d’articles inutiles à de vulgaires consommateurs. Le Grand Magasin lance alors un appel, aux petits comme aux grands, à l’économie et à l’écologie. 

Le consumérisme, un fléau écologique

Le Grand Magasin présente en rayon des alertes environnementales. Grâce à son récit composé de tableaux successifs, il nous incite à acheter moins, à s’attacher non pas à des objets matériels, mais à des valeurs de solidarité, d’humanisme, ainsi qu’à la sauvegarde d’animaux rares. Hokkyoku apporte en effet une attention toute particulière aux « V.I.A », les « very important animals », caractérisés par leurs risques élevés de disparition. Dans ce centre commercial, ce n’est donc pas la taille du portefeuille, ou la renommée des clients, qui leur confère un statut privilégié, mais l’impératif, beaucoup plus écologique, de protéger leurs espèces. 

A l’heure où les parents commandent leurs cadeaux de Noël et où les enfants attendent impatiemment de les découvrir, Le Grand Magasin offre une belle occasion, tout en se divertissant, de prendre conscience de notre impact sur l’environnement. Malgré son format un peu court et son histoire simple, le premier film de Yoshimi Itazu tient ses promesses en composant une aventure familiale et touchante.

Le Grand Magasin – Bande-annonce

Le Grand Magasin – Fiche technique

Réalisation : Yoshimi Itazu
Scénario : Satomi Ohshima
Acteurs de doublage (voix originales) : Kawaida Natsumi, Takeo Otsuka, Nobuo Tobita, Megumi Han…
Musique : Tofubeats
Photographie : Koji Tanaka
Directeur de l’animation : Chie Morita
Montage : Junichi Uematsu
Société de production : Production I.G.
Société de distribution : Art House
Genre : animation, aventure
Durée : 1h10
Japon – Sortie France le 6 décembre 2023

 

Soudain seuls : le vent se lève, les corps se retrouvent

Soudain seuls est le 2e long métrage de Thomas Bidegain après Les Cowboys en 2015 (il a également réalisé une partie du film Selfie, sorti en 2020). Une fois encore, le réalisateur raconte la solitude, la lutte pour survivre dans un monde qui, pour les protagonistes, est à réinventer.

Quand Soudain Seuls commence, Ben et Laura sont au bord de la crise de couple. Ils ne se comprennent plus et n’ont visiblement plus les mêmes objectifs. Après une très courte exposition, construite comme une fausse piste, Thomas Bidegain les plonge très vite dans le vif. Alors qu’une tempête démarre, ils ne parviennent pas à rejoindre leur bateau qui le lendemain a disparu. Persuadés de ne devoir rester là et apprendre à survivre, que dix jours seulement, Ben et Laura poursuivent leur engueulade… Pourtant, très vite, ils se rendent compte que personne ne les cherche. Commence alors une lutte qu’ils vont faire ensemble puis séparément.

Peu à peu, Bidegain quitte les querelles pour parler d’amour, de corps qui s’apprivoisent à nouveau… autant que de survie. Dans des paysages somptueux, au bord du monde, le scénariste de Jacques Audiard, fait naître la vie au coeur de l’hiver. Une oeuvre qui tire parfois un peu en longueur mais qui offre deux magnifiques partitions aux acteurs Mélanie Thierry et Gilles Lellouche. On n’y croit pas toujours (quelques rebondissements un peu trop « beaux ») mais on est totalement pris dans cette histoire crépusculaire où les visages sont magnifiquement éclairés, où seuls comptent au final les gestes et les étreintes.

Thomas Bidegain trouve une manière extrême, à travers le récit d’aventures, pour (re)donner envie de suivre  un couple au cinéma : « c’est juste le couple nu, face-à-face, c’est ce qui nous intéressait » explique t-il dans une interview. À la manière de Une nuit (le dernier film d’Alex Lutz), le film de Thomas Bidegain raconte ce que la solitude extrême fait au couple, quand il n’y a plus que lui qui existe. Une valse où survivre et s’aimer sont une seule et même action.

Soudain Seuls : Bande annonce

Soudain Seuls : Fiche technique

En couple depuis 5 ans, Ben et Laura ont décidé de faire le tour du monde en bateau. Avant d’atteindre l’Amérique du Sud, ils font un détour vers une île sauvage, près des côtes antarctiques. En pleine exploration, une tempête s’abat sur eux et leur bateau disparaît. Éloignés du monde, soudain seuls face au danger et à l’hiver qui approche, ils vont devoir lutter pour leur survie et celle de leur couple.

Réalisation : Thomas Bidegain
Scénario : Thomas Bidegain, Valentine Monteil
Interprètes : Gilles Lellouche, Mélanie Thierry
Photographie : Nicolas Loir
Montage : Laurence Briaud
Production : Studio Canal, Trésor Films, Nine Stories
Distributeur : Studio Canal

Godzilla Minus One : les nerfs de la guerre

La longévité de la saga du lézard radioactif géant gonfle encore et toujours. Qu’y a-t-il encore de fascinant pour ces films de monstre, qui mêlent intimement les codes du film catastrophe à son ADN ? Pourquoi est-ce que Godzilla, grand monument de la Toho et de la pop culture, semble immortel à l’écran ? La réponse est dans Godzilla Minus One, qui ne risque pas de décevoir les fans de kaiju eiga et de sensations fortes dans ce portrait du Japon d’après-guerre.

Synopsis : Le Japon se remet à grand peine de la Seconde Guerre mondiale qu’un péril gigantesque émerge au large de Tokyo. Koichi, un kamikaze déserteur traumatisé par sa première confrontation avec Godzilla, voit là l’occasion de racheter sa conduite pendant la guerre.

Le film de 1954, réalisé par Ishirō Honda et produit par Tomoyuki Tanaka, hyperbole évidente aux frappes nucléaires que le pays du soleil levant n’a pas très bien encaissées, a immédiatement intéressé Hollywood, qui a peu à peu dilué l’impact symbolique de la tragédie géopolitique d’origine. Certains se souviendront de la version façon « Le Monde Perdu » de Roland Emmerich, d’autres admettront la qualité esthétique de Gareth Edwards et d’autres fidèles rongent encore leur frein sur la multitude de nanars qui en découlent, avec Godzilla : Final Wars comme le patriarche de cette rubrique. Ainsi, le monde entier s’est accaparé les droits de production et de diffusion du roi des monstres. Netflix a compilé trois films d’animation (La Planète des monstres, La ville à l’aube du combat, Le Dévoreur de planètes), tandis que sa série Monarch : Legacy of Monsters, disponible sur Apple TV+, temporise le retour de la bête avant qu’il ne retrouve son camarade de jeu Kong dans le Monster verse rebooté par Warner Bros.

Réaffectation réussie

Plus monstre de foire pour amuser la galerie que figure terrorisante et traumatique, Godzilla a perdu de sa prestance au fil des années. Il a fallu attendre l’avènement de Godzilla Resurgence, plus connu sous son titre original Shin Godzilla, afin de bouleverser l’héritage de Honda dans le bon sens. Cette résurrection s’est manifestée il y a à peine cinq ans. Dans cette version innovante et fédératrice, la créature mute directement en réponse des décisions gouvernementales, l’occasion idéale pour bâtir une satire rythmée à l’adrénaline, dans les coulisses d’une administration japonaise constamment dépassée par une crise inattendue. Ajoutons à cela un renouvellement esthétique plus « organique », pourrait-on dire, le résultat a autant séduit les cinéphiles que les fans inconditionnels de Gamera, une tortue préhistoire géante, protecteur de la Terre et concurrent direct de Godzilla.

Pour Takashi Yamazaki, ce Godzilla Minus One constitue un souffle libérateur, car le nombre d’œuvres embarrassantes qu’il a réalisées auparavant ne manquent pas (Space Battleship, Lupin III : The First). Tout laisse cependant croire que cette nouvelle altération du roi des monstres peut fièrement marcher dans le sillage de Shin Godzilla et il piétine sans peine les blockbusters hollywoodiens de ces dernières années, pour seulement 15 millions de dollars de budget. Qu’on ne s’y trompe pas, on peut reconnaître de nombreux défauts d’écriture chez le cinéaste, mais en aucun cas le manque flagrant de générosité époustouflante est à pointer du doigt. Ce qui est largement suffisant pour éclipser les faiblesses de ce pur objet de divertissement.

Une guerre sans fin

C’est au crépuscule de la Seconde Guerre mondiale que le kamikaze Kōichi Shikishima (Ryūnosuke Kamiki) retrouve son pays, ravagé par un conflit que les citoyens n’ont pas forcément demandé. Malheureusement, la vision horrifique d’une créature sortie de l’océan le hante, tout comme les fantômes de ses camarades, tombés au combat. S’ensuit alors un récit sur la reconstruction identitaire d’une nation, qui ratisse les rivages des mines magnétiques encore à flot et qui tente, bien que mal, de redonner espoir aux citoyens pour restaurer leurs foyers et protéger leur avenir. On comprend alors rapidement les désirs des scénaristes, en abordant un pan délaissé par Shin Godzilla, où l’on va littéralement suivre les événements à hauteur de la veuve et de l’orphelin.

Les gouvernements japonais et américains sont cette-fois écartés du récit. Une absence qui reflète leur incapacité à défendre une population en détresse, laissée à l’abandon. Dans la gestion de crises à l’arrière, la famine et les maladies frappent les plus jeunes et les plus vulnérables. Souvenez-vous des larmes versées devant Le Tombeau des Lucioles. Pas question de revenir sur ces points fâcheux. Place à une violence plus crue et à un élan optimiste et épique que tout le monde semblait avoir perdu. C’est pourquoi Takashi Yamazaki remet les cartes de l’avenir dans les mains de ces citoyens et soldats survivants qui ont tout perdu, jusqu’à leur honneur. Et malgré le sacrifice et les regrets de chacun, tout ce beau monde est appelé sur le front d’une nouvelle menace inconnue, au large des côtes nippones. La guerre ne semble pas terminée et Godzilla est de retour pour un grand terrassement.

La revanche des sacrifiés

Si l’approche de Shin Godzilla misait sur la formule du « détruire pour tout reconstruire », parabole réaliste de la catastrophe de Fukushima en 2011, ce Minus One l’envisage en permutant les mots. Il s’agit de déconstruire les valeurs d’un pays sans véritable leader sur lequel on puisse se reposer. Le film d’époque permet aussi à l’œuvre de revenir rouvrir des cicatrices qui ne se sont jamais entièrement refermées. C’est toute la malédiction qu’apporte Godzilla, qui passe d’une incarnation de la bombe atomique à une masse colérique, proportionnelle aux matelots ayant été envoyés par le fond. Yamazaki capte habilement cette douleur dans les yeux de ceux qui respirent encore et dont la fracture psychologique constitue le miroir de ce nouveau monde en ruine. Gozdilla n’est vraiment pas de retour pour faciliter leur rédemption.

Étant plus méchant, plus féroce, plus increvable que jamais, l’humanité doit se montrer plus incisive que le lézard pouvant anéantir une mégalopole d’un seul souffle atomique. La force du collectif est amenée à supplanter la pression martiale et impérialiste d’un pays qui a perdu sa flotte et sa fierté. L’idée est à présent de retrouver cette envie de se battre et de vivre. C’est aussi un excellent prétexte pour que Yamazaki vienne achever le baroud d’honneur manqué par son Kamikaze, le dernier assaut (2013). Il se donne à cœur joie dans les diverses séquences en haute mer, qui peuvent d’ailleurs rappeler un célèbre film de requin. Les frissons sont garantis. Et il en appelle également à un mélodrame qui n’est certainement pas avare en bons sentiments, même s’il manque encore de finesse dans l’écriture des personnages pour parfaire la tragédie humaine qui se joue devant nous. Pas non plus question de rester de marbre face à un deuil national qui se rejoue l’écran, car l’étrange et la poignante complicité entre Kōichi, Noriko (Minami Hamabe) et un enfant a tout le potentiel de vous émouvoir le temps de belles promesses. Puis, dans un silence ou dans une impulsion musicale méticuleusement composée par Naoki Sato, l’émotion est formidablement accompagnée, jusque dans la réutilisation du thème mythique d’Akira Ifukube.

Rares sont ceux qui ont pu se rendre dans les quelques salles combles d’IMAX et de 4DX, uniques points de chute pour accueillir Godzilla Minus One, les 7 et 8 décembre 2023. Bien qu’une grande partie de l’intrigue puisse sembler programmatique, cela n’enlève en rien les sensations exceptionnelles que peuvent générer un tel spectacle, audacieux, tonique, solidaire et inoubliable. On se laisse volontiers marcher dessus par des blockbusters aussi généreux et sincères que celui-ci. Et dans le fond, les spectateurs ne demandent que ça. Il nous tarde déjà de retrouver Godzilla au sommet de son trône, reconquis avec ferveur. Longue vie au Roi des Monstres.

Bande-annonce : Godzilla Minus One

Fiche technique : Godzilla Minus One

Réalisation et Scénario : Takashi Yamazaki
Directeur de la photographie : Kôzô Shibasaki
Effets visuels : Takashi Yamazaki, Kiyoko Shibuya
Montage : Ryûji Miyajima
Musique originale : Naoki Sato
Producteurs : Minami Ichikawa, Kazuaki Kishida, Keiichiro Moriya, Kenji Yamada
Production : Tōhō Studios, Robot Communications
Pays de production : Japon
Distribution France : Piece of Magic Entertainment France
Durée : 2h05
Genre : Science-fiction, Action, Aventure
Date de sortie : exclusivement les 7 et 8 décembre 2023

Godzilla Minus One : les nerfs de la guerre
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Les Trois Mousquetaires : Milady, désordre et génie ?

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Un Après un Eiffel très décevant, Martin Bourboulon avait su gagner le cœur des français avec la première partie de son diptyque des trois mousquetaires : D’Artagnan. Efficace mais non sans défauts, ce premier volet offrait les bases pour une suite mémorable.  Corriger les problèmes, sans en créer de nouveaux. Tel est le défi des Trois Mousquetaires : Milady. Réussi ?

La plume émoussée ?

Que reprochait on à la première partie ? Peu de choses, tout compte fait. On appréciait les décors de ce blockbuster français, sorti après la catastrophe planétaire Astérix et Obélix : L’empire du milieu. On saluait  les efforts de mise en scène, lors des scènes d’action, appréciait le jeu de nos acteurs ainsi que leur humour. A contrario, on émettait des doutes sur le scénario, très centré sur le personnage de D’Artagnan. Enfin, difficile de ne pas évoquer la photographie. Bien trop sombre, elle gâchait la beauté de l’œuvre, voire carrément certains passages. Certaines choses ont été améliorées, d’autres non.

Assez curieusement, cette suite s’ouvre… comme un épisode de série télévisée, avec un « Précédemment dans les trois mousquetaires ». Rare et étonnant, pour un long-métrage. Le récap, long de plusieurs minutes, permet aux spectateurs de ressaisir l’essentiel de l’intrigue. Était-ce nécessaire, sachant que D’Artagnan ne date que de quelques mois ? Dans l’hypothèse ou certains verraient Milady sans avoir vu le premier, on peut se dire, pourquoi pas. Difficile d’être aussi clément sur la conclusion, ratée et tombant comme un cheveu sur la soupe, apportant bien plus de questions que de réponses. Et, entre deux, une histoire agréable mais incapable de corriger les défauts de sa grande soeur. Certes, Eva Green est bien plus présente et toujours incroyablement charismatique en Milady, mais l’histoire reste toujours la quête de D’Artagnan. Dans l’idée, pourquoi pas, une adaptation peut choisir un angle en particulier et le scénario reste suffisamment intéressant pour capter notre attention pendant 2h. Le souci vient donc des antagonistes, dont on ne saisit toujours pas réellement les motivations et de certaines sous-intrigues politiques, peu ou mal développées. Le rythme s’essouffle quand l’histoire sort du cercle des mousquetaires. Rien de bien dramatique, on le note malgré tout. On en aurait simplement voulu plus, pour comprendre le pourquoi du comment.

Milles idées de cinéma

En dehors de l’histoire et de ses défauts qui lui collent au fourreau, cette suite parvient malgré tout à s’améliorer sur quasiment chaque point, à une exception près. Les décors sont plus variés, plus détaillés, plus jolis. Surtout, ils sont infiniment mieux éclairés, un superbe travail ayant été effectué en post-production, suite aux critiques sur le premier film. Les rares scènes de nuit sont sublimes, en plus d’être absolument épiques. Dieu merci, on nous épargne une nuit américaine absolument immonde. La musique de Guillaume Roussel sert magnifiquement la beauté du tout, des moments calmes aux scènes d’action. Si certaines sont exceptionnelles et n’auraient rien à envier à un Pirates des Caraibes, il est curieux de constater l’aspect absolument brouillon des combats à l’épée. Comme pour la première partie, Bourboulon déclare son amour pour le plan-séquence, mais semble en avoir perdu la maîtrise en cours de route. Difficilement lisibles, caméra tremblotante, on perd totalement les affrontements réussis et marquants pour des rixes plats dont on ne retient pas grand-chose. Quel dommage !

In fine, que retenir de cette oeuvre en deux parties ? Globalement, on en parlera en bien. Cette nouvelle adaptation de l’oeuvre d’Alexandre Dumas offre un véritable spectacle, bienvenu dans la sphère du blockbuster français. Si les qualités techniques et visuelles sont sublimées dans la seconde partie, tout n’est pas parfait et les deux films se traînent les mêmes failles scénaristiques qui pourraient faire bouder les lecteurs du roman. Reste donc un joli spectacle, doté d’une véritable allure de blockbuster, suffisamment efficace et rare dans le cinéma français pour justifier le prix du billet. A vos épées !

Bande-annonce – Les Trois Mousquetaires : Milady 

Fiche technique – Les Trois Mousquetaires : Milady 

Réalisation : Martin Bourboulon
Scénario : Alexandre de La Patellière / Mathieu Delaporte
Casting : François Civil / Eva Green / Vincent Cassel / Louis Garel / Romain Duris / Pio Marmai
Décors : Stéphane Taillasson
Costumes : Thierry Delettre
Photographie : Nicolas Bolduc
Durée : 115 minutes
Sociétés de production : Chapter 2 / Pathé Films
Société de distribution : Pathé Distribution
En salle : le 13 Décembre 2023

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Braveheart, l’épopée épique, arme fatale de Mel Gibson

Pour sa seconde réalisation, la star de L’Arme fatale et Mad Max exploite toutes les thématiques de l’épopée héroïque et sacrificielle qui caractériseront ses réalisations ultérieures. En assumant sa vision.

Acteur alors au sommet de sa notoriété, Mel Gibson se lance pour la deuxième fois dans la réalisation, donnant un film historique et épique qui suscita déjà la controverse, mais demeure une référence jusqu’à nos jours.

Une œuvre qui porte la marque de son réalisateur

Le film est essentiellement basé sur le poème épique The Actes and Deidis of the illustre and vallyeant Campioun Schir William Wallace d’Harry l’Aveugle, auteur du XVe siècle. Le poème relate l’action de William Wallace, chevalier écossais durant les guerres d’indépendance d’Écosse à la fin du XIIIe et début du XIVe siècle, évidemment avec un certain parti pris, ce qui influence évidemment l’orientation du scénario et certaines critiques qui lui sont faites. La production du film est compliquée au point de paraitre aussi épique que son sujet. Au départ sensé être uniquement acteur, Mel Gibson refuse d’abord le rôle-titre, s’estimant trop vieux, avant que Paramount Picture n’insiste pour faire le film uniquement sur le nom de Gibson ce qui fait plier ce dernier. Iron Productions, la société de production de Mel Gibson, peine en effet à trouver des investisseurs. Warner Bros accepte d’apporter des fonds à la condition que Gibson fasse un nouvel opus de l’Arme fatale ce que refuse l’acteur (ironiquement, il y aura bien un Arme fatale 4 sorti deux ans plus tard). Paramount Pictures est volontaire pour distribuer le film aux États-Unis et au Canada si la 20th Century Fox se porte comme partenaire pour les droits internationaux. Le projet traine tellement en longueur que Mel Gibson se voit remplacer dans le rôle principal du Cinquième élément de Luc Besson alors qu’il avait donné son accord de principe. L’acteur demande à Terry Gilliam de réaliser le film mais, après le refus de ce dernier, tenant personnellement au projet, il décide de le réaliser lui-même ce qui constitue son deuxième passage derrière la caméra après L’Homme sans visage. Le tournage se déroule en Écosse et en Irlande pour les scènes de bataille, notamment au studio Ardmore et au château du roi Jean à Limerick, des membres de l’armée de réserve irlandaise servant de figurants. Afin de réduire les coûts, Gibson réutilise les mêmes figurants (1600 en tout) pour figurer les combattants des différentes armées. La musique est dirigée et composée par James Horner qui accède peu après à la postérité avec la musique de Titanic de James Cameron. Il est à noter que l’acteur Angus McFayden, interprète du roi Robert Ier dans le film, reprend ce rôle en 2019 dans Robert The Bruce de Richard Gray.

Le film porte la patte de Mel Gibson réalisateur, que ce soit dans son souffle épique, son utilisation des paysages, son goût prononcé pour l’esthétisation de la violence et l’héroïsme exacerbé de ses héros. L’importance des combattants irlandais dans l’histoire et l’ambiance celtique sont dues aux origines irlandaises de Gibson. Il s’agit donc bien d’un film personnel.

Sorti en mai 1995 aux États-Unis et en octobre en France, le film obtient un certain succès commercial, remportant 210 millions de dollars pour 72 millions de budget, devenant le 12e plus grand succès du cinéma de l’année. Nominé pour dix Oscars, il en remporte cinq (dont ceux de meilleur film et meilleur réalisateur) ainsi qu’un Golden Globe et trois BAFTA Awards. Assez vite devenu une référence, le film relance aussi fortement l’intérêt pour l’histoire médiévale de l’Écosse et suscite une affluence touristique sur les lieux du tournage en Écosse et en Irlande, inspirant même une convention Braveheart à Stirling en 1997. C’est donc un succès indéniable pour Mel Gibson mais aussi un objet de fortes controverses, et peut-être le début d’une rupture entre l’acteur-réalisateur et l’industrie hollywoodienne.

Un réalisateur lié à la polémique

D’emblée, il est fortement reproché au film son extrême violence, que ce soit dans les scènes de bataille ou les tortures finales de Wallace. Un reproche qui sera également fait, de manière encore plus virulente, envers ses films suivants, La Passion du Christ et Apocalypto. Mais beaucoup de critiques sont aussi adressées au manque de véracité historique du film, chose assez commune pour un film historique mais avec cette fois un ton polémique assez rude. En particulier, la bataille de Stirling (1297) ressemble peu à la vraie bataille qui eut lieu sur un pont (absent du film et remplacé par une plaine) et s’apparente davantage à celle de Bannockburn (1314) ; Wallace n’a jamais rencontré la reine Isabelle (interprétée par Sophie Marceau dans son premier rôle américain), les Écossais ne portaient pas de kilts à cette époque (apparus au XVIe siècle) et le droit de cuissage n’a probablement jamais existé dans ce contexte, ni au Moyen-Age. De plus, d’une manière générale, le film est accusé d’être anglophobe de par son parti pris et sa présentation des Anglais. Ce faisant, il anticipe de peu une petite mode des années 2000 avec des films comme The Patriot de Roland Emmerich ou Le vent se lève de Ken Loach.

D’une manière générale, Mel Gibson assume ces reproches concernant les anachronismes, évoquant notamment les nécessités de dramatisation et d’héroïsation de son personnage principal. On sent nettement cette volonté de faire de William Wallace un héro tragique et même un martyr, la scène finale de torture et d’exécution ne laissant guère de doute à ce sujet. Il s’agit d’une thématique chère à son réalisateur et que l’on retrouvera dans ses films suivants avec bien sûr Jésus Christ dans La Passion du Christ, mais aussi, d’une manière différente et moins violente, Patte de Jaguar dans Apocalypto et Desmond Thomas Doss dans Tu ne tueras point. La destinée des héros gibsoniens est dramatique, douloureuse et, assez souvent, tragique. On peut également y voir un goût prononcé pour l’individualisme et la force de conviction personnelle. William Wallace est d’abord un homme seul avec quelques compagnons d’armes qui doit mobiliser un clan, puis une armée entière ainsi que des alliés. Il est également en lutte ouverte contre les institutions anglaises, de même que le Christ est persécuté par les institutions de Judée, et que Doss doit affronter les institutions militaires pour faire accepter son engagement personnel. On peut donc dire que le film résume bien les thématiques et personnages phares de l’acteur-réalisateur, et cela toujours dans une perspective de souffle épique et héroïque parfaitement assumé. Rien d’étonnant quand on sait que Gibson a déclaré avoir été inspiré par les combats individuels et héroïques du Spartacus de Stanley Kubrick ou les films de Georges Miller et Peter Weir, deux géants du cinéma australien qui l’ont dirigé à ses débuts et qui ont consacré, chacun à leur manière, la figure du héro solitaire tragique. C’est bien la principale caractéristique de sa filmographie en tant que réalisateur (ainsi qu’une bonne partie comme acteur) et on pourrait même parler de singularité alors que la notion d’héroïsme est de plus en plus battue en brèche, déjà lors de la sortie du film mais encore davantage aujourd’hui. A cela, il faut ajouter le spectaculaire et le sentiment haletant des scènes de batailles (que l’on retrouve également dans Tu ne tueras point) qui contribueront à l’accusation de violence complaisante mais qui servent parfaitement le propos du film. Mel Gibson n’a pas peur d’affronter les polémiques et les modes cinématographiques pour illustrer de véritables héros individualistes, guerriers ou non, qui conservent tout leur sérieux et toute leur dignité. Ce sérieux contraste d’ailleurs avec les quelques touches d’humour assez impromptues (et parfois potaches) qui parsèment le film dans sa première moitié. Un humour que Gibson a toujours cultivé, partageant sa filmographie d’acteur entre comédies et films d’actions ou d’aventures sérieux, et qui continuera de marquer ses réalisations, à l’exception notoire de La Passion du Christ. Quoique l’on pense de l’acteur et de l’homme, et en mettant de côté les scandales auxquels il a été mêlé, force est de reconnaitre qu’il est resté fidèle à une véritable conception du cinéma et du héro qu’il s’était forgé, et a su l’imprimer de manière poignante sur le grand écran.

Bande-annonce : Braveheart

Fiche Technique : Braveheart

Réalisation : Mel Gibson
Scénario : Randall Wallace
Avec Mel Gibson, Sophie Marceau, Catherine McCormack…
Musique : James Horner
Photographie : John Toll
Montage : Steven Rosenblum
Décors : Thomas E. Sanders
Costumes : Charles Knode
Maquillage : Peter Frampton (en)
Son : Andy Nelson
Générique : Kyle Cooper
Sociétés de production : Paramount Pictures, Icon Productions (Mel Gibson et Bruce Davey), The Ladd Company (Alan Ladd Jr.) et B.H. Finance C.V. (Stephen McEveety)
Sociétés de distribution : Paramount Pictures
4 octobre 1995 en salle / 2h 45min / Historique, Biopic, Drame

Winter Break : un Noël vintage et doux-amer en pantoufles

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Alexander Payne est de retour après une longue pause. Peut-être est-ce l’échec injuste de son pourtant excellent et ambitieux Downsizing qui a mis un frein à sa créativité durant plusieurs années ? Difficile à dire. En tout cas, il nous revient avec une proposition bien plus classique et posée qui n’en demeure pas moins fortement agréable. Le genre d’œuvre à l’ancienne comme on en fait plus. Winter Break est une douce comédie dramatique et existentielle, nantie d’un goût doux-amer du meilleur effet. Certes un peu longue, mais sans pour autant sombrer dans des excès contemplatifs, c’est une chronique qui fait du bien. Le genre de film au sein duquel on rentre comme dans des pantoufles chaudes et surtout un film de Noël qualitatif, intelligent et tout sauf niais ; ce qui n’est clairement pas la panacée…

Synopsis : Hiver 1970 : M. Hunham est professeur d’histoire ancienne dans un prestigieux lycée d’enseignement privé pour garçons de la Nouvelle-Angleterre. Pédant et bourru, il n’est apprécié ni de ses élèves ni de ses collègues. Alors que Noël approche, M. Hunham est prié de rester sur le campus pour surveiller la poignée de pensionnaires consignés sur place. Il n’en restera bientôt qu’un : Angus, un élève de 1ère aussi doué qu’insubordonné. Trop récemment endeuillée par la mort de son fils au Vietnam, Mary, la cuisinière de l’établissement, préfère rester à l’écart des fêtes. Elle vient compléter ce trio improbable.

Le cinéaste à qui l’on doit des films cultes mais à la qualité réelle variable, tels que Monsieur Schmidt, Sideways ou The Descendants, revient une demi-décennie après l’échec de la géniale comédie de science-fiction Downsizing. Et avec une œuvre qui pourrait sembler plutôt mineure de prime abord : une comédie dramatique prenant place dans les années 70 en Nouvelle-Angleterre durant la période de Noël. Mais loin d’être un typique film de fin d’année destiné à toute la famille – c’eût été étonnant de sa part –, il nous convie à une étude de caractères bien sentie à la tonalité plus amère que douce du meilleur effet.

Dans un lycée pour jeunes fortunés, on découvre un professeur aigri, alcoolique et malaimé qui est d’astreinte pendant les fêtes de fin d’année pour les quelques élèves dont les parents ne peuvent assumer la garde. Il va se retrouver avec cinq d’entre eux et la cuisinière. Quatre d’entre eux vont être un peu facilement écartés par le scénario pour que finalement Winter Break croque un drôle de trio mal agencé, dont chacun a des problèmes à régler. Dommage d’ailleurs que le film évacue l’effet de groupe initial si vite et les quelques effets comiques sympathiques qui s’y prêtaient mais l’intérêt de Payne semble ailleurs. Dans l’analyse de ceux qui ont des traumas, des blocages et des idées arrêtées que la vie et cette petite parenthèse hivernale vont faire évoluer. Et c’est peut-être en effet mieux de circonscrire cette étude à trois protagonistes plutôt qu’un groupe.

Entre chronique hivernale (comme son titre français l’indique), étude de mœurs et comédie dramatique intello (mais pas hermétique pour autant), Winter Break se suit avec plaisir. Une œuvre qui déploie un charme vintage et rétro du meilleur effet, de sa patine photographique à l’ancienne à son rythme nonchalant. Peut-être un peu trop parfois peut-être. En effet, deux heures et quinze minutes, c’est peut-être une vingtaine de trop pour une telle histoire. On remarque que beaucoup d’auteurs récents ont du mal à couper, sacrifiant souvent (mais pas toujours) l’efficacité et le rythme à leur générosité au montage. On ne peut pas dire qu’on s’ennuie pour autant, les micro-péripéties et les séquences réussies s’enchaînant à bon rythme.

On apprécie en outre de retrouver un grand acteur qu’on avait tendance à oublier depuis quelque temps. Il s’agit de Paul Giamatti, découvert justement par Payne il y a vingt ans dans Sideways et sa route des vins en couple. Comédien racé promu à de grands rôles, le destin l’a vu se fourvoyer depuis une dizaine d’années dans des seconds rôles de grosses productions hollywoodiennes plus ou moins aimables. Ici, le film est tout entier dédié à lui et à son talent, et l’acteur le lui rend bien. A ses côtés deux inconnus ne déméritent pas même si on en a que pour le comédien principal, tantôt émouvant dans sa solitude et tantôt agaçant dans sa rigidité.

Winter Break alterne agréablement scènes émouvantes et scènes parfois drôles. Les dialogues sont écrits aux petits oignons et constituent l’atout indéniable d’une œuvre belle et revigorante. Les images sont belles, on sourit beaucoup et on se demande comment va évoluer cette relation improbable où chacun va apprendre de l’autre au fur et à mesure des jours, des discussions et des aventures. Bien sûr, quand on parle d’aventures, c’est juste des passages où il se passe quelque chose, le tout étant anti-spectaculaire au possible. Au final, on passe un doux moment, aussi tendre et chaleureux qu’amer et nostalgique. Et il est rare de voir des personnages aussi fouillés et bien écrits, rien que pour cela ce beau film vaut le coup d’œil.

Bande-annonce – Winter Break

Fiche technique – Winter Break

Réalisation : Alexander Payne.
Scénario : David Hemingson.
Musique: Mark Orton.
Production : Miramax.
Pays de production : USA.
Distribution France : Universal.
Durée : 2h13.
Genres : Comédie – Drame.
Date de sortie : 13 décembre 2023.

Note des lecteurs2 Notes

3.5