Accueil Blog Page 156

Insurrectionnel et enragé, Bâtiment 5 ne transige avec rien, sauf avec sa propre noirceur

Tragédie contemporaine en mode western urbain dénonçant la violence raciste quotidienne, Bâtiment 5 de Ladj Li trace sa rage dans un film miroir des Misérables.

Film jumeau des Misérables (où nous découvrions Alexis Manenti qui y excellait déjà en flic raciste, répugnant et somme toute assez droit dans ses bottes), Bâtiment 5 exacerbe la caméra émeute de Ladj Li et son style immersif, toujours à deux doigts de l’implosion.

L’escalier des rébellions sociales 

Ce nouvel opus du réalisateur palmé s’ouvre sur une scène d’escalier, miroir de la fin des Misérables. Des voisins y descendent difficilement un mort. On y entend en off: Comment vivre et mourir dans un endroit pareil ? La camera s’avance dans l’étroitesse sinueuse, cogneuse, obscure et insalubre du lieu, on y suit des familles portant un cercueil trop lourd et large pour l’architecture. Cet unique plan, presque prologue de Bâtiment 5 nous donne son axe et sa dramaturgie. C’est depuis la sordidité et l’accablement déposés sur les murs de cet escalier que Ladj Li entend montrer la déliquescence de notre politique urbaine dans les quartiers défavorisés et un certain état nauséeux( essentiellement corrompu, raciste et aveugle) de la France.

Depuis la descente du cercueil dans cet escalier exutoire de la lutte des classes montent grondements et grenades de la rébellion. Un chant funèbre de l’aliénation rampante et stagnante d’une ville au bord de l’effondrement.

C’est à travers le visage et le parler franc de Haby (Anta Diaw), décidée à agir les conditions de sa colère et pas seulement à se taire et subir que le film s’éclaire de ce que pourrait être le visage d’une vraie justice sociale.

Haby, stagiaire à la mairie, activiste,  bénévole d’une association d’aide aux immigrés est pleinement engagée dans l’action, choisissant de contrecarrer des lois illicites promulguées par le maire entrant inexpérimenté (Alexis Manenti) en se présentant comme future candidate, c’est elle qui va servir de contrepoint radieux, direct et compassionnel mais trop peu développé à la charge du film de Ladj Li.

Bâtiment 5 toutefois fait voler en éclat la piste de ce personnage peut-être trop utopiste.

Radicalement réaliste, ancré dans le constat d’injustices réitérées signant le retour d’un racisme et l’humiliation opérée sur une certaine population jugée expulsable, cloitrable, indigne de droits, Bâtiment 5 trace sa rage entre les désarrois des mères, les colères des fils et les ambitions reac, maladroites et vaniteuses du maire fraichement élu (Alexis Manenti, personnage détestable dans son aveuglement et sa pusillanimité). 

Une tragédie contemporaine en mode western urbain

Là Ladj Li choisit de filmer sa tragédie des banlieues en mode western non dialectique (il eût fallu un des personnages de mère pour raconter l’histoire de ce bâtiment, quelqu’un dont on suive le récit intérieur) tout aussi nerveux que les Misérables, mais moins magistral. Difficile il est vrai sur presque le même sujet de dépasser son propre chef d’œuvre.

On fait corps avec les personnages, l’injustice poignante dénoncée, la qualité émotive et pulsive des images de chaos mais l’ensemble manque d’une incision scénaristique plus ferme, d’un point de vue qui transcende ou innerve au contraire la trajectoire filmée. Dans les Misérables coécrit avec Alexis Manenti, Ladj Li ménageait des temps d’après les émeutes où l’on voyait les flics de la BAC revenir chez eux, retirer leur violence, être happés par leur vie intime, simple et émouvante: l’un revenait chez sa mère qui le prenait dans ses bras, l’autre appelait son fils. Tous ces contrepoints amenaient une réserve d’humanité et d’émotions que ne contient pas assez Bâtiment 5 toujours à cran et explosif, sauf sur son épilogue. 

L’époque est à la colère et au chaos. Bâtiment 5  résonne avec force et en livre épidémiquement la clinique des indignités.

Bande-annonce : Bâtiment 5

Fiche Technique : Bâtiment 5

De Ladj Ly
Par Ladj Ly, Giordano Gederlini
Avec Anta Diaw, Alexis Manenti, Aristote Luyindula, Steve Tientcheu…
6 décembre 2023 en salle / 1h 40min / Drame
Producteurs : Srab Films
Distributeur : Le Pacte

Corps, Matières, Gestes : Quand la Peinture Contemporaine Infiltre l’Écran et le Défilé

La peinture coule comme de la chair liquide sur la toile. Sous le pinceau de Jenny Saville, les corps se déforment, s’empâtent, débordent du cadre en masses monumentales de rose, de blanc bleuté, d’ocre. Dans l’atelier de Lynette Yiadom-Boakye, l’huile glisse en un jour sur le lin, capturant des visages fictifs qui n’ont jamais existé mais semblent plus vivants que nature. La peinture contemporaine ne représente plus le corps — elle devient corps. Cette fusion entre matière picturale et corporalité traverse aujourd’hui tous les arts visuels. À l’écran, Darren Aronofsky filme la métamorphose sanglante de Nina Sayers dans Black Swan (2010) comme un tableau expressionniste qui se peindrait en temps réel. Julia Ducournau transforme la chair en métal dans Titane (2021), hybride organique aussi brutal qu’une toile de Cecily Brown. Sur les plateaux d’Euphoria, la maquilleuse Doniella Davy applique strass et pigments sur les visages comme des coups de pinceau gestuels. Et sur les podiums de Paris, Iris van Herpen sculpte des robes organiques imprimées en 3D, Demna déconstruit les silhouettes pour Balenciaga, John Galliano masque les visages chez Margiela, Rick Owens drape les corps en sculptures gothiques. De la toile au teint, du geste pictural au geste vestimentaire, du musée au défilé : bienvenue dans l’ère où l’art contemporain fait du corps sa matière première, où la chair devient pigment, où chaque surface — peau, écran, tissu — se transforme en territoire à peindre, déformer, réinventer.

I. La peinture comme chair : fondations contemporaines

Quand le corps devient matière picturale

Dans l’histoire de l’art, le corps a toujours été sujet. Mais chez les peintres contemporains, il devient matériau même. Jenny Saville l’explique avec une clarté brutale :

« I paint flesh because I’m human. Flesh is just the most beautiful thing to paint. »

Cette affirmation inverse la hiérarchie traditionnelle entre représentation et matière. La chair n’est plus ce qu’on représente — c’est ce qu’on fabrique avec de la peinture.

Willem de Kooning, maître spirituel de cette génération, avait formulé l’équation fondamentale :

« Flesh was the reason oil paint was created. »

Saville, Cecily Brown, Marlene Dumas et Lynette Yiadom-Boakye héritent de cette conviction : la peinture à l’huile existe pour rendre la texture, la densité, la vulnérabilité de la peau humaine. Mais là où de Kooning détruisait et fragmentait, ces artistes du XXIe siècle reconstruisent, amplifient, questionnent.

Lynette Yiadom-Boakye pousse la métaphore plus loin encore :

« Oil painting is fleshy and unpredictable—it has a kind of human quality to it. »

La peinture se comporte comme une peau, elle réagit, elle respire, elle vit. Yiadom-Boakye peint ses portraits fictifs en une seule session — technique du premier coup héritée de l’impressionnisme — pour capturer cette qualité organique, cette imprévisibilité du vivant.

II. Jenny Saville : l’empâtement comme épiderme

Monumentalité et distorsion

Jenny Saville peint le corps humain à une échelle qui dépasse l’humain. Propped (1992), son autoportrait de fin d’études à la Glasgow School of Art, mesure plus de deux mètres de haut. Une femme nue, perchée sur un tabouret minuscule, nous regarde avec une intensité défiante. Son corps déborde du cadre. Les genoux, les cuisses, les mains semblent sur le point d’exploser hors de la toile. Ce n’est pas une représentation du corps — c’est le corps lui-même, dans sa matérialité écrasante.

Sur la toile, gravé en miroir pour être lu dans le reflet (l’œuvre était exposée face à un miroir), un texte de la philosophe féministe Luce Irigaray : « If we continue to speak in this sameness, speak as men have spoken for centuries, we will fail each other. » Saville ne peint pas pour complaire au regard masculin. Elle peint pour déstabiliser, pour forcer le spectateur à reconsidérer ce que signifie « beauté ».

« Beauty is usually the male image of the female body. My women are beautiful in their individuality. »

Le geste chirurgical

Dans les années 1990, Saville passe du temps dans des cliniques de chirurgie plastique à New York. Elle observe les opérations, étudie comment les chirurgiens tirent, coupent, déplacent la chair. Cette expérience transforme radicalement sa pratique. Elle commence à penser la peinture comme une intervention chirurgicale sur la toile :

« When I see a surgeon’s hand pulling up the flesh on the side of a face and their hand’s going in and exposing layers, I start to think about the anatomy of a painting, what I can do in paint. »

Des œuvres comme Branded (1992) montrent des corps marqués de lignes — les contours tracés par les chirurgiens avant liposuccion. Plan (1993) est un autoportrait vu d’en dessous, comme si Saville se regardait depuis le point de vue du chirurgien. Le corps devient territoire cartographié, surface à manipuler.

Saville travaille debout sur une échelle, appliquant la peinture par couches épaisses, comme si elle construisait un relief topographique. Elle utilise de très grands pinceaux, parfois ses mains. La peinture s’accumule jusqu’à former des crêtes, des vallées, une géographie de chair. L’empâtement n’est pas décoratif — il est structurel. Chaque coup de pinceau ajoute de la masse, du poids, de la présence physique.

« If there’s a narrative, I want it in the flesh. »

Paysage de chair

À partir des années 2000, Saville crée ce qu’elle nomme des « paysages de chair ». Fulcrum (1998-99) accumule des corps empilés, enchevêtrés, au point qu’on ne sait plus où commence l’un et finit l’autre. La toile devient un champ continu de peau, de volume, de texture. Plus de portrait, plus de figure identifiable — seulement de la matière organique qui se plie, se froisse, respire.

Cette période marque aussi son intérêt pour l’échelle animale. Elle peint des cochons monumentaux — des truies dont le ventre, les tétines, la peau rose rappellent troublant les chairs humaines. L’anatomie porcine et l’anatomie féminine se confondent, révélant la continuité du vivant, l’animalité sous-jacente à toute corporalité.

III. Lynette Yiadom-Boakye : le geste instinctif

Portraits fictifs et spontanéité

Lynette Yiadom-Boakye peint des gens qui n’existent pas. Ses figures sont entièrement inventées, composites de scrapbooks, de photographies trouvées, de mémoire visuelle. Et pourtant, elles semblent vivantes, présentes, comme si elles vous regardaient depuis un autre temps. La peintre britannique d’origine ghanéenne travaille à une vitesse hallucinante — souvent un tableau par jour. Cette rapidité n’est pas négligence mais méthode : capturer l’instant avant que la réflexion ne vienne figer le geste.

« I write about the things I can’t paint and paint the things I can’t write about. »

Yiadom-Boakye est aussi écrivaine, poétesse. Ses titres — Tie the Temptress to the Trojan, To Improvise a Mountain, In Lieu of a Louder Love — fonctionnent comme des « coups de pinceau supplémentaires », dit-elle. Ils n’expliquent rien, mais ouvrent des espaces imaginaires autour de la peinture.

Matière et identité

Presque tous les personnages peints par Yiadom-Boakye sont noirs. Mais ils ne sont pas des « portraits de personnes noires » au sens documentaire. Ce sont des figures hors du temps, insituables, qui échappent à toute assignation historique ou géographique. Souvent sans chaussures, rarement avec des objets qui pourraient les dater. Cette atemporalité est délibérée :

« My relationship to time is perhaps that of anyone who’s never felt particularly fixed anywhere. »

Yiadom-Boakye rejette toute lecture purement politique de son travail, même si elle en reconnaît la dimension :

« People are tempted to politicize the fact that I paint black figures, and the complexity of this is an essential part of the work. But my starting point is always the language of painting itself. »

Elle peint d’abord en tant que peintre, pas en tant que militante. La matière prime sur le message.

Ses fonds sont souvent sombres — bruns profonds, noirs nuancés de bleu ou de vert. Les figures émergent de cette obscurité comme des apparitions. La palette est restreinte mais d’une subtilité infinie : chaque nuance de brun contient du rouge, du violet, de l’ocre. La peau noire devient prétexte à explorer toute la richesse chromatique que la peinture à l’huile peut offrir.

IV. Cecily Brown : érotisme gestuel et abstraction charnelle

Entre figuration et dissolution

Cecily Brown peint le sexe, la chair, le désir avec une violence gestuelle qui fait exploser les frontières entre figuration et abstraction. Dans des toiles comme The Gang’s All Here (1998) ou On the Town (1998), les corps s’enchevêtrent en orgies colorées où bras, jambes, seins, sexes se confondent dans un magma de peinture orange, rose, turquoise. On reconnaît des fragments anatomiques — un sourire, une fesse, un sexe dressé — avant qu’ils ne se dissolvent à nouveau dans le tourbillon chromatique.

« The place I’m interested in is where the mind goes when it’s trying to make up for what isn’t there. »

Brown joue sur cette limite perceptuelle : le moment où le cerveau tente de reconstituer une forme complète à partir d’indices fragmentaires. Ses tableaux exigent du spectateur un travail actif, un va-et-vient constant entre reconnaissance et désorientation.

L’alchimie de la matière

La peintre britannique (installée à New York depuis 1994) décrit son processus comme une transformation alchimique :

« I think that painting is a kind of alchemy. The paint is transformed into image, and paint and image transform themselves into a third and new thing. »

Ni pure abstraction, ni pure figuration — quelque chose d’autre, qui oscille entre les deux états comme la matière picturale elle-même oscille entre liquide et solide.

Influencée par de Kooning, Francis Bacon, Joan Mitchell, Brown hérite de l’expressionnisme abstrait tout en le féminisant, en le chargeant d’une sensualité qui n’a rien de la masculinité héroïque des pionniers. Comme le note la peintre Amy Sillman :

« This woman paints flesh. She paints the drama of what it means to have a body and to have desire and to have that body be a surface. »

Le geste comme acte sexuel

Dans l’œuvre de Brown, le geste pictural et l’acte sexuel se superposent. Les coups de pinceau miment les mouvements des corps, la peinture coule comme des fluides. Cette équivalence n’est pas métaphorique — elle est littérale. Peindre, pour Brown, c’est faire l’amour avec la toile, dans toute la violence et la tendresse que cela implique.

V. Marlene Dumas : vulnérabilité et fluidité

La peinture comme trace humaine

Marlene Dumas, née en Afrique du Sud en 1953, installée à Amsterdam depuis 1976, travaille à partir d’images de seconde main : photographies de magazines, clichés pornographiques, Polaroids d’amis. Mais contrairement à la peinture hyperréaliste, Dumas dissout ces images sources dans une technique humide, liquide, où les couleurs se mélangent avant de sécher.

« Painting is about the trace of the human touch; it is about the pleasure of the human body making something. »

Ses portraits — souvent de personnages célèbres (Amy Winehouse, Oscar Wilde, Pasolini) ou de figures anonymes — sont reconnaissables mais déformés par la matière même. Les visages semblent fondre, se dissoudre dans l’eau et la peinture. Cette liquéfaction n’est pas accident technique mais stratégie esthétique : montrer la fragilité, la mortalité, la vulnérabilité de tout corps.

Sexualité et abjection

Dumas peint des nus frontaux, sans fard, parfois explicitement sexuels. Dans Miss Pompadour ou The Gate, des femmes exposent leur sexe et leur anus directement au spectateur. Mais loin de la pornographie, ces images troublent par leur fragilité, leur humanité crue. Dumas explique :

« At the moment my art is situated between the pornographic tendency to reveal everything and the erotic inclination to hide what it’s all about. »

Elle peint aussi la mort — cadavres, autopsies (notamment celle de Marilyn Monroe dans Dead Marilyn, 2008). Éros et Thanatos se confondent dans une matière picturale qui refuse toute glorification, toute idéalisation. Le corps est vulnérable, mortel, animal.

« I have always been interested in how you can depict suffering without being heavy-handed. »

VI. Black Swan : la métamorphose comme empâtement

Corps torturé, corps transformé

Black Swan (Darren Aronofsky, 2010) est un film sur la transformation corporelle poussée jusqu’à l’auto-destruction. Nina Sayers (Natalie Portman) s’inflige une discipline impitoyable pour incarner simultanément le Cygne Blanc (perfection technique, pureté) et le Cygne Noir (sensualité, abandon). Son corps devient champ de bataille : ongles arrachés, peau qui pèle, os qui craquent, plumes qui poussent sous l’épiderme.

Le directeur de la photographie Matthew Libatique filme cette désintégration avec une intensité picturale. Lumières dramatiques, contrastes extrêmes entre blancs éclatants et noirs profonds. Les miroirs omniprésents fragmentent le corps, le multiplient, créent des doubles inquiétants. Comme dans les tableaux de Jenny Saville, le corps de Nina semble sur le point d’exploser hors de son enveloppe, de déborder de lui-même.

Maquillage comme matière

Le maquillage dans Black Swan fonctionne exactement comme l’empâtement en peinture : il ajoute de la matière, de l’épaisseur, transforme le visage en surface sculptable. Le Cygne Noir exige un maquillage excessif, théâtral — rouge à lèvres violent, smoky eyes charbonneux. Ce n’est plus un visage humain, c’est un masque pictural.

La scène finale, où Nina danse le Cygne Noir puis se poignarde accidentellement, mélange sang réel et maquillage de scène dans une confusion délibérée. Le rouge du sang et le rouge du costume se confondent. La blessure devient ornement, la mort devient performance. Le corps sacrifié sur l’autel de l’art — thème profondément romantique, mais traité ici avec la brutalité de l’art contemporain.

VII. Under the Skin : l’étrangeté de l’épiderme

Corps alien, corps autre

Dans Under the Skin (Jonathan Glazer, 2013), Scarlett Johansson incarne une entité extraterrestre qui habite un corps de femme pour piéger des hommes. Le film explore l’idée du corps comme costume, comme surface qu’on peut revêtir sans jamais vraiment l’habiter. La créature apprend progressivement ce que signifie être un corps : avoir faim, avoir froid, ressentir du désir, de la peur.

Le directeur de la photographie Daniel Landin utilise une lumière clinique, presque documentaire pour les scènes tournées en caméra cachée dans les rues de Glasgow. Puis passe à un noir absolu, onirique, pour les scènes de prédation où les hommes séduits s’enfoncent dans une substance noire liquide, perdant progressivement leur forme humaine. Leurs corps se dissolvent, se décomposent, ne laissant que la peau flottant à la surface comme une mue abandonnée.

La peau comme frontière

Le film pose une question fondamentale : qu’est-ce que la peau ? Enveloppe protectrice, interface sensorielle, ou simple surface trompeuse ? Quand la créature alien se regarde dans un miroir, elle voit un visage humain — mais elle ne sent pas ce visage comme le sien. Le corps est un mensonge, une apparence qui ne correspond à aucune intériorité.

Cette inquiétude rappelle les portraits de Marlene Dumas, où les visages semblent toujours sur le point de se défaire, de révéler quelque chose d’autre sous la surface. Ou les doubles menaçants dans Black Swan. Le corps contemporain est un corps incertain, instable, dont l’identité ne cesse de se dérober.

VIII. Titane : hybridation métal/chair

Le corps cyborg

Titane (Julia Ducournau, 2021) pousse la fusion corps/matière à son extrême. Alexia (Agathe Rousselle) porte une plaque de titane dans le crâne depuis un accident d’enfance. Cette prothèse devient point de contact avec le monde des machines. Elle développe une attirance sexuelle pour les voitures, tombe enceinte d’une Cadillac, fuit en se faisant passer pour un homme, transformant progressivement son corps en hybride métal/chair/masculin/féminin.

Le directeur de la photographie Ruben Impens filme cette métamorphose avec une palette qui oscille entre froid industriel (bleus métalliques, gris béton) et chaud organique (rouges sang, ors chauds). Les scènes de transformation corporelle — Alexia se brise le nez, se bande les seins jusqu’à l’étouffement, injecte des stéroïdes — sont tournées avec une frontalité documentaire qui rappelle l’approche de Saville face à la chirurgie esthétique.

Matière vivante, matière inerte

Comme chez Cecily Brown où les corps deviennent magma pictural, dans Titane les frontières entre organique et mécanique se dissolvent. Le ventre d’Alexia secrète un liquide noirâtre, mélange d’huile moteur et de fluide amniotique. Son corps enceint se déforme de manière grotesque, peau tendue à craquer, comme une toile surchargée de peinture.

Le film culmine dans une scène d’accouchement cauchemardesque où Alexia donne naissance à… quelque chose. On ne voit pas clairement ce qui sort de son corps. Peu importe. Ce qui compte, c’est la transformation elle-même, le corps devenu usine à produire de l’hybride, du monstrueux, du neuf.

IX. The Neon Demon : le corps comme surface

Beauté mortelle

The Neon Demon (Nicolas Winding Refn, 2016) interroge le corps féminin en tant que surface pure, dépourvue d’intériorité. Jesse (Elle Fanning), jeune mannequin de 16 ans arrivée à Los Angeles, possède une beauté tellement parfaite qu’elle devient dangereuse. Les autres mannequins, jalouses, finissent par la tuer et la manger — littéralement — pour s’approprier sa beauté.

La photographie de Natasha Braier baigne le film dans des lumières néon saturées — roses, bleus électriques, violets — qui transforment chaque plan en tableau hyperréel. Les corps deviennent objets décoratifs, surfaces réfléchissantes sans profondeur. Jesse elle-même n’a presque pas de personnalité — elle est pure image, pure apparence.

Cannibalisme esthétique

La scène finale, où les trois cannibales vomissent des morceaux du corps de Jesse sur le podium d’un défilé, fonctionne comme une métaphore brutale de l’industrie de la mode : consommer les corps, les digérer, les régurgiter. Le corps n’existe que pour être regardé, désiré, possédé, détruit.

Cette vision nihiliste dialogue étrangement avec les portraits de Yiadom-Boakye : là où Refn montre des corps réduits à leur surface, Yiadom-Boakye invente des figures fictives mais dotées d’une profondeur psychologique palpable. Deux visions opposées du portrait contemporain.

X. Euphoria : visages comme toiles

Doniella Davy et le maquillage gestuel

Dans la série Euphoria (2019-), la maquilleuse Doniella Davy transforme chaque visage en œuvre d’art éphémère. Strass collés autour des yeux, larmes de paillettes, fards paupières multicolores appliqués comme des coups de pinceau expressionnistes. Le maquillage ne vise pas le « naturel » — il assume pleinement sa nature de geste artistique, de performance picturale sur la peau.

Chaque personnage a son esthétique propre. Rue (Zendaya) porte des maquillages audacieux — paillettes bordeaux sous les yeux, gloss métallique — qui contrastent avec sa fragilité émotionnelle. Jules (Hunter Schafer) arbore des looks avant-gardistes, inspirés de la mode conceptuelle. Cassie (Sydney Sweeney) oscille entre ingénue et femme fatale. Maddy (Alexa Demie) cultive un glamour agressif, presque guerrier.

Esthétique saturée

Le directeur de la photographie Marcell Rév baigne Euphoria dans une lumière saturée, artificielle, presque toxique. Néons, lumières de fête, éclairages de salle de bain : chaque source lumineuse est poussée à son maximum d’intensité chromatique. Le grain de l’image est visible, palpable, comme la texture d’une toile.

Cette esthétique rappelle directement les palettes saturées de Cecily Brown ou les couleurs improbables de Marlene Dumas (ses bébés verdâtres, ses visages aux teintes cadavériques). La série refuse le réalisme au profit d’une vérité émotionnelle qui passe par l’exagération colorée, le geste appuyé.

XI. Mode : sculpter et draper le corps

Balenciaga : déconstruction radicale

Sous la direction artistique de Demna Gvasalia (depuis 2015), Balenciaga déconstruit systématiquement la silhouette. Épaules exagérées qui transforment le corps en architecture, jeans ultra-baggy qui effacent les jambes, robes cocons qui gomment toute forme reconnaissable. Les défilés Balenciaga ressemblent à des expositions de sculptures ambulantes.

Cette approche fait écho directement à Jenny Saville : déformer le corps pour le rendre étrange, questionner les normes de proportions, refuser la beauté facile. Les mannequins Balenciaga marchent comme des géants difformes, portant des vêtements qui semblent les écraser ou les gonfler de manière grotesque.

Rick Owens : gothique sculptural

Rick Owens drape les corps en sculptures néo-gothiques. Ses robes en jersey étiré, ses vestes aux épaules démesurées, ses pantalons aux entrejambes qui descendent jusqu’aux genoux créent des silhouettes extraterrestres. Sa palette — presque exclusivement noir, gris, taupe — et sa fascination pour les matières brutes (cuir, laine épaisse, coton lourd) évoquent les monochromes sombres de certaines œuvres de Marlene Dumas.

Owens parle souvent de « brutalist glamour » — beauté brutale, sans compromis. Ses modèles — souvent des physiques non-conventionnels — marchent pieds nus ou en bottines plateformes, cheveux gominés en arrière, visages sans expression. Le corps devient monument, colonne, architecture.

Maison Margiela : anonymat et déformation

Depuis l’arrivée de John Galliano en 2014, Maison Margiela (maison fondée par Martin Margiela, créateur culte du déconstructivisme) pousse l’idée d’anonymat et de transformation. Les défilés Margiela présentent souvent des mannequins au visage masqué, caché, ou déformé. Masques de cuir, voiles, perruques qui couvrent entièrement les traits.

Cette obsession de l’anonymat dialogue avec les portraits fictifs de Lynette Yiadom-Boakye : des visages qui ne renvoient à personne de réel, qui existent seulement comme formes picturales. Les vêtements Margiela — déconstruits, reconstruits, souvent faits de matériaux récupérés — insistent sur la matérialité du tissu, exactement comme les peintres contemporains insistent sur la matérialité de la peinture.

Iris van Herpen : organicisme technologique

La créatrice néerlandaise Iris van Herpen occupe une place unique : elle fusionne haute technologie (impression 3D, découpe laser, matériaux biomimétiques) et artisanat ancestral (couture main, plissage, drapé). Ses robes ressemblent à des organismes vivants — coraux, méduses, synapses neuronales, ailes d’oiseaux.

« With 3D printing, I am very much drawn to the organic… because in organic structures such as fossils, for instance, you have structures that you can’t easily replicate by hand. »

Van Herpen, formée à la danse classique, pense chaque collection à partir du mouvement. Elle explique :

« Fashion is a laboratory of identity. »

Cette conception fait de la mode non pas simple vêtement mais territoire d’expérimentation sur le corps, sur ses limites, ses possibles transformations.

Matières vivantes

Pour sa collection Sympoiesis (2025), van Herpen collabore avec le biodesigner Christopher Bellamy pour créer un tissu contenant des algues bioluminescentes vivantes. Le vêtement réagit à la chaleur et au mouvement du corps, créant des motifs lumineux qui évoluent en temps réel. La robe devient organisme symbiotique, fusionnant avec son porteur.

Cette recherche sur les matériaux vivants rappelle la conviction de Yiadom-Boakye que la peinture elle-même est « charnelle et imprévisible ». Van Herpen transpose cette idée au textile : et si les vêtements pouvaient vivre, respirer, évoluer comme la matière picturale ?

« Fashion is art to me; it is a laboratory of identity. »

XII. Convergences : le corps comme territoire pictural

Le geste partagé

Que partagent Jenny Saville appliquant de la peinture épaisse sur une toile de trois mètres, Doniella Davy collant des strass sur la paupière de Zendaya, et Iris van Herpen drapant de l’organza sur un mannequin ? Un même geste : traiter le corps (ou sa représentation) comme surface à travailler, matériau à transformer.

Le coup de pinceau de Saville, large et violent, trouve son équivalent dans le geste du maquilleur qui étale le fard, dans celui du costumier qui plie le tissu. Tous trois ajoutent de la matière, de la couleur, de la texture à une surface préexistante. Tous trois sculptent, modèlent, déforment.

La matière comme langage

La peinture à l’huile, le maquillage, le tissu partagent une propriété : ils sont tactiles. On ne peut pas les comprendre seulement visuellement — il faut imaginer leur texture, leur poids, leur comportement physique. Quand Saville explique que la peinture est « des boîtes de chair liquide », elle insiste sur cette qualité haptique.

De même, quand on regarde Titane, on sent presque la douleur d’Alexia se brisant le nez, la compression de ses seins bandés. Le cinéma contemporain, inspiré par la peinture contemporaine, cherche à dépasser le simple visuel pour atteindre le sensoriel, le charnel.

Le corps transformé

De Saville à van Herpen, de Black Swan à Euphoria, un même motif : le corps n’est jamais donné, toujours à construire. La silhouette peut être élargie (Saville), masquée (Margiela), fusionnée avec la machine (Titane), parée comme une toile (Euphoria), hybridée avec des structures organiques imprimées (van Herpen).

Cette obsession pour la transformation corporelle traduit peut-être une anxiété contemporaine : à l’ère des filtres Instagram, de la chirurgie esthétique démocratisée, des identités de genre fluides, le corps est devenu chantier permanent. Plus d’essence corporelle fixe — seulement des états transitoires, des performances éphémères.

XIII. L’ère de la chair picturale

En 2026, le corps n’est plus simplement représenté — il est matériau. La peinture contemporaine a dissout la frontière entre le corps représenté et la matière picturale elle-même. Jenny Saville peint avec de la « chair liquide ». Cecily Brown transforme les corps en magma gestuel. Marlene Dumas les fait fondre dans l’eau et la couleur. Lynette Yiadom-Boakye invente des êtres de pure peinture, plus vivants que les vivants.

Cette révolution picturale a contaminé tous les arts visuels. Le cinéma filme désormais les corps comme des tableaux en mouvement — Black Swan, Under the Skin, Titane interrogent la chair avec la même intensité que Saville. Les séries comme Euphoria transforment chaque visage en toile où le maquillage devient geste pictural. Et la mode, de Balenciaga à Iris van Herpen, sculpte les corps en formes inédites, hybrides de chair et de matière synthétique.

Le corps contemporain est un corps incertain. Il peut être déformé, masqué, hybridé, transformé. Il n’a plus de forme fixe, plus d’identité stable. Il est devenu support, surface, territoire à réinventer sans cesse. Comme la peinture elle-même : toujours liquide avant de sécher, toujours entre plusieurs états possibles.

« Every stroke of paint is a gesture of love, a gift to the world. »
— Cecily Brown

De la toile au teint, du pigment à la peau, de l’atelier au défilé : nous vivons l’ère de la chair picturale, où chaque corps est tableau en devenir, où chaque surface peut devenir œuvre. Les frontières entre disciplines s’effacent. Il ne reste que le geste — ce mouvement ancestral de la main qui ajoute de la matière sur une surface, qui transforme le vide en présence, le rien en chair.

« Inexistences » : l’humanité en jachère

0

Œuvre graphique d’une grande pluralité, résultant de plusieurs années de travail et parfois proche de l’artbook, Inexistences (éditions Soleil), de Christophe Bec, immerge le lecteur dans un monde post-apocalyptique où la notion même d’existence est remise en question. À travers une narration visuelle riche (mais dépourvue de fil conducteur clair) et des thèmes aussi profonds qu’universels, le scénariste et illustrateur dessine un futur glacial et désolé, mettant en scène la survie d’une humanité fragmentée et la quête désespérée de sens dans un monde au bord de l’extinction.

Inexistences déploie un univers fictionnel où la Terre est à son crépuscule. L’humanité, résiduelle, réduite à quelques clans dispersés, lutte pour sa survie dans un paysage de désolation et de froid éternel. Le titre même de l’album résonne comme un écho à la perte de sens et à la précarité de la vie dans ce monde gelé seulement peuplé d’édifices en ruines et d’individus rivalisant entre eux pour les maigres ressources encore disponibles. « Nous ne faisons que surnager dans ces étendues vierges… », annonce, désillusionné, un protagoniste. Comment mieux décrire cette existence sur le fil du rasoir, où chaque rencontre peut être la dernière et où l’alimentation se compose désormais en grande partie… de cafards ?

Christophe Bec excelle plus que jamais dans la création d’images iconiques et de paysages à couper le souffle. Il parvient à capturer l’immensité et la désolation de cet environnement glacé face à une humanité qui apparaît comme écrasée par un destin qu’elle a provoqué (une vue d’exposition, en contre-plongée, assoit précisément cette représentation). Les pages dépliantes de l’album offrent de généreux et détaillés panoramas horizontaux, à la fois vertigineux et très immersifs. La grandeur des désastres écologiques et la petitesse de l’homme investissent ainsi ce qui s’apparente, disons-le, à des chefs-d’œuvre de composition et de perspective. Si Christophe Bec a été très actif ces dernières années, Inexistences démontre qu’il assume ses références artistiques (la nouvelle bande dessinée française de Métal Hurlant) et qu’il est capable de prendre le temps de concevoir des projets ambitieux et inventifs.

Inexistences aborde des thèmes universels et teintés d’urgence : la survie dans un monde sans avenir, l’amnésie historique et scientifique, la raréfaction des ressources naturelles, l’hostilité interhumaine dans un contexte post-apocalyptique (qui peut rappeler des œuvres telles que The Walking Dead). La dystopie se pique de fantastique avec l’existence d’un mystérieux enfant bleu, la découverte d’une sphère détentrice de la mémoire de l’humanité ou encore la présence d’un artéfact aussi incontrôlable que possessif. Ces éléments ajoutent une dimension symbolique à l’histoire, qui se structure davantage autour de son cadre/arène que d’une intrigue bien identifiable. Car c’est bien cette humanité diminuée, clairsemée et ignorante d’elle-même, ainsi que cet environnement rendu au dernier degré de l’hostilité, qui forment l’essence de l’album.

Inexistences emprunte au récit illustré, à la bande dessinée et à l’artbook. Christophe Bec propose en ce sens une œuvre hétéroclite, mélangeant en outre habilement des éléments de science-fiction, de fantastique, de dystopie et de drame post-apocalyptique. Avec ses illustrations étourdissantes et sa narration en pointillé, l’album offre une expérience immersive et réfléchie, interrogeant l’existence, la survie et la nature de l’humanité dans un monde qui rend son dernier souffle. Certains enjeux peuvent certes paraître impalpables, mais ils sous-tendent pourtant tout le « récit » (bien qu’on puisse, en l’état, questionner l’usage du terme). Il revient à chaque lecteur de projeter sur Inexistences ses propres préoccupations et tropismes. 

Inexistences, Christophe Bec
Soleil, décembre 2023, 154 pages

Note des lecteurs0 Note
4

L’Enfant du Paradis : au-delà du succès

Le désir de renaître est-il plus fort que celui de vivre ? Salim Kechiouche s’emploie à y répondre avec style, tout en clarifiant le revers que peut générer le syndrome de l’imposteur chez un homme qui avance sans considérer son passé. L’Enfant du paradis n’est sans doute pas l’entrée en matière la plus convaincante, mais sa démarche personnelle autour d’une rédemption partagée est tout ce qu’il y a de plus sincère dans ce premier long-métrage.

Synopsis : Après une traversée du désert dans sa carrière de comédien, Yazid voit enfin se profiler le bout du tunnel. Sobre depuis six mois, il veut prouver à Garance, sa nouvelle fiancée, et à Hassan, son fils de 16 ans, qu’il est maintenant un autre homme. Mais en quelques jours, ses vieux démons resurgissent et avec eux les souvenirs de son enfance en Algérie.

Repéré par Gaël Morel (A toute vitesse, Premières neiges, Le clan, Après lui), puis rapidement devenu boxeur pour François Ozon (Les amants criminels), sauveur-profiteur pour Raja Amari (Corps étranger), coureur de jupons pour Abdellatif Kechiche (Mektoub My Love : Canto Uno et Intermezzo), Salim Kechiouche a eu le loisir d’étendre sa palette de jeu avant de s’assurer une incursion en douceur aux commandes de son premier court-métrage, Nos Gènes. Il y dévoile un malaise social où la méfiance règne à l’égard d’une xénophobie ambiante. Sa polyvalence à enchaîner les prestations au théâtre, tout en assurant les allers et retours du petit au grand écran, lui a permis de se hisser précisément là où il le souhaitait depuis sa jeunesse. Il n’est donc pas difficile de croire en sa bonne volonté, à la vue d’une intrigue qui inspecte de près sa propre évolution professionnelle, ainsi que la trajectoire d’un ami acteur décédé auquel le titre lui est dédié.

Au royaume du purgatoire

Quel que soit le moyen de se mettre en valeur et de se mettre en avant, par le biais d’un public réceptif et empathique, Yazid poursuit brillamment sa carrière d’acteur au cinéma. Son self-control cache pourtant une douleur intense enfouie dans ses souvenirs. Qui remonte même jusqu’à son enfance, en témoignent ces vidéos d’archives personnelles du cinéaste qui entrecoupent de temps à autre une intrigue traversée par un deuil. Ce geste, onirique en apparence, sert de point d’ancrage au spectateur, car tout le monde se demande alors comment ce visage angélique s’est métamorphosé en une figure inquiétante, voire malveillante. Nous nous gardons d’en dévoiler la cause, car d’autres pistes méritent également d’être discutées.

En se donnant le rôle principal, Salim Kechiouche se duplique partiellement à l’écran. Il y projette une incompréhension liée à son métier, un travail où son corps se déforme et se reforme pour les besoins d’une scène. Il joue donc un rôle, physique et émotionnel, que son entourage confond parfois avec le personnage. Kechiouche nous raconte ainsi la vulnérabilité qui sépare l’acteur de son rôle, qui n’est ni une imitation, ni nécessairement un prolongement de soi. Une séquence de dispute conjugale vient astucieusement semer le doute dans les esprits, avant que le passé et la réalité ne rattrapent le héros déchu.

La réalité, la voici. Yazid est un homme divorcé qui bataille les horaires de garde de son fils Hassan (Hassan Alili), âgé de seize ans, avec son ex-femme Sara (Naidra Ayadi). Lorsqu’il y parvient, c’est entre deux répétitions avec sa compagne Garance (Nora Arnezeder) qu’il trouve du temps pour renouer avec la paternité qu’il ne semble pas prêt à assumer. Peut-être est-il encore trop proche, mentalement parlant, de l’enfant rêveur et curieux qui se tenait devant un caméscope. Malheureusement, ses proches gardent des cicatrices encore ouvertes de ses dernières dérives, qui l’ont améné à traîner dans tout un tas de boîtes de nuit, en espérant que le soleil ne se lève jamais. Mais depuis peu, c’est un homme respectable et responsable qui apparaît face à sa grand-mère, la matriarche qui a dû l’élever aux côtés de sa sœur Karimouche (Carima Amarouche). De l’amour, il n’en n’a pas manqué dans ce foyer, malgré le deuil d’une mère qu’il n’a pas tout à fait digéré.

En misant sur un cadrage serré sur les visages, le cinéaste laisse peu de place aux décors parisiens, que l’on peut déjà deviner comme invasifs et claustrophobiques. Son approche quasi documentaire appréhende ainsi la spontanéité des comédiens, qui doivent répéter les mêmes gestes jusqu’à leur entière satisfaction. Ajoutons à cela un travail rigoureux du compositeur Amine Bouhafa, dont l’enchaînement des notes ne manque pas de nous immerger dans une errance sensorielle efficace durant le dernier acte. Tous les soucis de Yazid sont ainsi condensés dans le corps dansant de Kechiouche, qui n’est là que pour exprimer une perte d’affection et pour souligner une planante mélancolie et une profonde solitude.

Rédemption, quête identitaire, intérêt de former un couple, réconciliation familiale. Ce sont autant de défis que d’obligations pour que Yazid puisse enfin expier ses péchés que son public attend. Son public, c’est bien entendu sa famille et ses amis qui, malgré leur soutien ou leurs avertissements, sont les témoins d’une chute inévitable. L’Enfant du paradis se place donc là, entre un hommage émouvant et un acte de réconciliation avec soi, une initiative que Salim Kechiouche croque avec plus ou moins d’intensité.

Bande-annonce : L’Enfant du paradis

Fiche technique : L’Enfant du paradis

Réalisation : Salim Kechiouche
Ingénieur du son : Seyo Kovo Sead
Scénario : Salim Kechiouche, Sami Zitouni, Amel Bedani
Directeur de la photographie : Jérémie Attard
Son : Saed Kovo
Montage : Luc Seugé
Musique originale : Amine Bouhafa
Régisseur général : Vincent Lecoeur
Producteurs délégués : Aurélie Turc, Chafik Laribia
Production : K-REC FILMS
Pays de production : France
Distribution France : La Vingt-Cinquième Heure Distribution
Durée : 1h12
Genre : Drame
Date de sortie : 6 décembre 2023

L’Enfant du Paradis : au-delà du succès
Note des lecteurs0 Note
3

Dumb Money, de Craig Gillespie : Chronique jubilatoire sur les loulous de Wall Street

Tiré d’une réalité relativement récente, Dumb Money de Craig Gillespie est un film aussi feel good que le précédent de son réalisateur, I, Tonya. Ce film prend parti des sans-grades dans leur tentative de déboulonner Wall Street, pour avoir eux aussi leur part du gâteau. Hilarant, mais édifiant !

Synopsis :  L’incroyable histoire vraie d’un homme ordinaire et de ses followers qui ont ébranlé Wall Street en misant sur GameStop, une entreprise à laquelle personne ne croyait. En engageant toutes ses économies sur un pari fou, Keith Gill et ceux qui décident de le suivre, vont gagner beaucoup, beaucoup d’argent : Wall Street a ses nouveaux loups.

L’arroseur arrosé

Systématiquement comparé à l’oscarisé The Big Short d’Adam Mc Kay, Dumb Money n’est pourtant en rien son clone. L’esprit délibérément potache du film est totalement acceptable car, contrairement à sa « référence », où des milliers d’américains ont perdu leur toit suite à des montages financiers extrêmement trompeurs, et où des milliers d’entreprises ont fait faillite à travers le monde, le petit peuple est ici vainqueur dans le bras de fer contre Wall Street et ses traders qui font la pluie et le beau temps non seulement dans le monde de la finance, mais également dans la société, qui subit plus ou moins durement les impacts de leur spéculation financière.

Si The Big Short a donc, quelques années après l’événement, mis en scène les turpitudes des financiers véreux autour des célèbres subprimes qui ont précipité la terre entière dans ce marasme presque sans précédent, Dumb Money joue sur un registre contraire. En plein Covid19, fin 2020 et début 2021, l’analyste financier Keith Gill (Paul Dano, excellent comme à son habitude), du fin fond de son Massachussetts natal, crée l’événement en « spielant » (- spiel = pari – c’est ainsi qu’on parle dans les milieux financiers) contre Wall Street sur le modeste titre du GameStop, une entreprise spécialisée dans la distribution de jeux vidéo et de matériel électronique. A la suite d’un changement de dirigeants, et compte tenu du sévère confinement, cette dernière a connu quelques soubresauts qui ont conduit investisseurs institutionnels et autres hedgefunds milliardaires à prendre des positions anticipant la baisse du cours des actions. Keith Gill, de son côté, pense le contraire, pense que les nouveaux dirigeants pourraient amener Gamestop à une reprise pour prendre la position inverse, et met l’intégralité des économies de la famille dans cette position. Le problème est que les investisseurs de Wall Street jouent avec de l’argent qu’ils n’ont pas, ce qui les a amenés vers des difficultés théoriquement insurmontables.

Le film est à deux entrées. La plus évidente bien sûr, c’est cette sorte de pied de nez fait à Wall Street et ses caciques par les « Dumb Money » du titre, un méchant sobriquet donné par lesdits caciques aux particuliers qui osent se frotter aux produits financiers complexes de Wall Street. Sur un mode jubilatoire, avec des personnages hauts en couleur, le réalisateur et ses scénaristes prennent ouvertement le parti des sans grades, les petites infirmières, les petits vendeurs de chez Gamestop eux-mêmes, les étudiantes endettées à plus de 100 000 dollars , tout ce petit peuple qui se range derrière leur gourou financier Keith Gill ou Roaring Kitty (l’homme est amateur de tee-shirts illustrés de chats de toutes sortes, et porteur d’un bandana rouge qui lui donne l’air d’un révolutionnaire -très peu offensif-), imitant ses moindres actions dans l’espoir non pas de devenir riches, mais juste d’être moins pauvres. 

Et de gourou il s’agit, puisque Keith Gill est un investisseur médiatique, un influenceur pourrait-on dire. Tous les soirs, après un speech un peu confus, Keith publie le bilan financier de ses investissements sur Youtube et surtout sur la plateforme de discussion Reddit, section finances. Et c’est ici que le film diverge grandement de The Big Short, car son autre grande affaire c’est l’influence des médias, et plus particulièrement des réseaux sociaux. Sans ces derniers, rien ne serait arrivé, Keith Gill aurait continué son chemin seul, sans l’effet multiplicateur de la foule de ses followers qui ont acheté en masse les actions de GameStop, et ses 53000€ investis au pire se seraient envolés en fumée si le titre avait continué de s’enfoncer, et dans le meilleur des cas n’aurait jamais atteint le pic virtuel de 47 millions de dollars fin Janvier  2021. Le film montre la capacité presque dangereuse des réseaux à faire et à défaire les rois, même si dans le cas présent ça semble être pour la bonne cause.

Dumb Money n’a pas réinventé l’eau chaude, et c’est ce que semblent lui reprocher ses détracteurs. S’intéresser à ces deux thématiques, c’est comme enfoncer des portes ouvertes, mais comme toujours dans le cinéma, l’art et la manière sont aussi, si ce n’est plus importantes que les thématiques. Craig Gillespie, aussi réalisateur du très bon film I, Tonya, a su rendre un sujet plutôt aride compréhensible par le novice, dans le cadre d’une bonne humeur générale et d’un humour de bonne facture. Paul Dano est égal à lui-même jouant toujours comme en sourdine et pourtant dégageant une forte présence. Pete Davidson (The King of Staten Island) est hilarant dans son rôle de frère aimant un peu à l’Ouest, chacun gérant comme il peut la mort récente de leur sœur Sarah. Seth Rogen est impeccable dans le rôle de l’investisseur milliardaire capricieux et arrogant Gabe Plotkin, l’un de ceux qui ont perdu gros dans l’affaire GameStop. Le reste du casting est excellent. La bande-son très bonne est très présente, mixant une composition originale emmenée par Will Bates avec des morceaux des années Covid sélectionnées par Susan Jacobs, allant du Wap de Cardi B au Savage de Megan Thee Stallion, des morceaux symboliques des années 2020/2021, mais également des hits comme Seven Nation Army des White Stripes.

Sans rien bouleverser, Dumb Money est un film drôle et édifiant qui se laisse regarder avec beaucoup de plaisir. Sur fond de problématiques financières complexes, c’est, in fine, un feel good movie, nécessaire en ces temps bien moroses.

Dumb Money – Bande annonce

Dumb Money – Fiche technique

Titre original : Dumb Money
Réalisateur : Craig Gillespie
Scenario : Lauren Schuker Blum & Rebecca Angelo, sur la base du livre de Ben Mezrich :  « The Antisocial Network »
Interprétation : Paul Dano (Keith Gill), Pete Davidson (Kevin Gill), Vincent D’Onofrio (Steve Cohen), America Ferrera (Jenny), Myha’la Herrold (Riri), Nick Offerman (Ken Griffin), Anthony Ramos (Marcos Garcia), Seth Rogen (Gabe Plotkin), Talia Ryder (Harmony Williams), Sebastian Stan (Vlad Tenev), Shailene Woodley (Caroline Gill)
Photographie : Nicolas Karakatsanis
Montage Kirk Baxter
Musique : Will Bates
Producteurs : Craig Gillespie, Aaron Ryder, Teddy Schwarzman, Co-producteur : Johnny Pariseau
Maisons de production : Black Bear, Columbia Pictures, Ryder Picture Company, Sony Pictures Entertainment (SPE), Stage 6 Films
Distribution (France) : Metropolitan Film Export
Durée : 105 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 29 Novembre 2023
Etats-Unis– 2023

Note des lecteurs0 Note
4

Saltburn, quand le sublime rencontre le chaos

Après le succès de Promising Young Woman, Emerald Fennell revient avec un second long-métrage. Saltburn, psychodrame très attendu, s’exporte à l’international après une sortie très limitée aux Etats-Unis. Réalisatrice de talent, casting prometteur, que vaut vraiment Saltburn ?

Lorsqu’Oliver (Barry Keoghan), jeune étudiant de l’université d’Oxford, se lie d’amitié avec Félix (Jacob Elordi), ce dernier l’invite à passer l’été dans sa somptueuse maison familiale à Saltburn. Commence alors un tourbillon de folie mêlant soirées, luxure et drame.

Un scénario simpliste assumé

Après l’obtention d’un Oscar pour le scénario très remarqué de Promising Young Woman (2020), Emerald Fennell, s’est inscrite parmi les plus grands espoirs cinéma de sa génération. Au regard de cette réussite, les attentes pour Saltburn étaient très élevées. Malheureusement, en matière de qualité scénaristique, le film se range bien derrière, avec une intrigue objectivement improbable. Entre satire sociale et simili-thriller, le manque d’axe concret peut être désorientant. Saltburn n’est pas un film purement politique ni vraiment un palpitant whodunit à la conclusion grandiose.

Malgré le caractère déceptif du scénario, sa simplicité semble être un choix artistique assumé : ce qui compte ici, ce n’est pas l’histoire, c’est l’essence des personnages et leur psychologie. Drame psychologique doublé d’une dose modérée d’humour, Saltburn semble être un électron libre, une expérience cinématographique de 2 heures et 7 minutes qui déroute autant qu’elle fascine. Parfois malaisant et décalé, ce film ne s’adresse cependant pas à tous les publics. Saltburn est de ces films que l’on adore ou que l’on déteste.

Une cinématographie époustouflante

Malgré ce bémol scénaristique, Saltburn reste un film extrêmement envoûtant. Avec une cinématographie d’exception, il mérite d’être vu, purement pour sa beauté. Avec des images au ton argentique, des plans sublimes et des décors aussi magiques que démesurés, le film nous invite au cœur d’une fascinante aristocratie anglaise à l’accent très années 2000. Saltburn, c’est une rencontre un peu mystique entre Call me by your name (Luca Guadagnino) et Eyes Wide Shut (Stanley Kubrick).

Les costumes remarquables, par la cheffe costumière Sophie Canale, donnent un cachet supplémentaire au film qui se transforme en défilé géant. Particulièrement à la fin du film, lors d’une grande bacchanale à l’allure Shakespearienne (Songe d’une nuit d’été). Les costumes sont minutieusement pensés et collent intimement à chaque personnage. On retrouve, par exemple, un Oliver (interprété par Barry Keoghan) en petit blazer ouvert et avec des cornes de cerf, lui donnant un air royal, presque allégorique. Impossible de ne pas penser immédiatement au rôle de l’acteur dans la Mise à mort du cerf sacré de Yorgos Lanthimos. Référence volontaire au titre ou accidentelle ? À vous de nous le dire… Toute cette magie visuelle est doublée d’une superbe bande son, pensée par Anthony Wilis (qui a également travaillé sur Promising Young Woman), allant des bangers des années 2000 aux hymnes bibliques.

Il est impossible de vanter la qualité de Saltburn sans aborder la qualité de jeu des acteurs. Barry Keoghan, s’impose depuis plusieurs années comme l’un des meilleurs espoirs de sa génération et il nous offre, une nouvelle fois, une performance aussi tordue que sublime. A ses côtés, Jacob Elordi, connu pour le rôle de Nate Jacobs dans Euphoria, est impressionnant de talent et confirme sa légitimité au grand-écran. Outre ce duo envoûtant, Rosamund Pike propose un jeu somptueux, presque au niveau de son rôle glaçant dans Gone Girl (2014).

En clair : Sur un air de Murder On the Dancefloor, Saltburn est un film d’une qualité visuelle et artistique rare qui fait plaisir aux cinéphiles. C’est une œuvre cinématographique à part entière, qui mérite d’être vue. Loin des blockbusters, on ne regarde pas ce film pour son dénouement, mais pour tout le reste. Saltburn est un film truffé de références littéraires, théâtrales et cinématographiques qui parleront, sans l’ombre d’un doute, à tous les amoureux du 7e art.

Bande d’annonce – Saltburn

Fiche Technique – Saltburn

Titre original: Saltburn
Réalisation et scénario : Emerald Fennell
Musique : Anthony Willis II
Décors : Suzie Davies
Costumes : Sophie Canale
Photographie : Linus Sandgren
Montage : Victoria Boydell
Production : Emerald Fennell, Josey McNamara, Bronte Payne et Margot Robbie
Production exécutive : Tom Ackerley, Tim Wellspring
Sociétés de production : LuckyChap Entertainment, Metro-Goldwyn-Mayer et MRC
Sociétés de distribution : Metro-Goldwyn-Mayer (États-Unis), Amazon Prime Video (France)
Pays de production : États-Unis, Royaume-Uni
Genre : Comédie, Drame psychologique, Thriller
Date de sortie : 24 novembre 2023 (sur Amazon Prime Video)

Note des lecteurs2 Notes
4.5

« Vampyria Inquisition » : conflit de classe

0

L’univers de Vampyria Inquisition, une série de bandes dessinées co-créée par Victor Dixen et Eder Messias, s’enrichit d’un nouveau tome, « Les Vendanges pourpres ». Ce dernier vient prolonger un édifice narratif riche, mêlant habilement uchronie, intrigue fantastique et drame humain.

Le premier tome posait les fondations d’un récit choral. Sylvère, un jardinier roturier, et Daphné, lectrice de la baronne, évoluaient et s’aimaient secrètement dans le château de Torteval, théâtre de tensions familiales et de luttes de pouvoir. Faustin, figure rebelle de la noblesse, incarnait la résistance face aux contraintes sociales et familiales, tandis que l’intrigue se déployait dans un univers où le vampirisme et l’uchronie s’entremêlent, avec le Roy-Soleil vampyre et une Inquisition implacable. Le duo Dixen-Messias réussissait à créer un univers graphique baroque, avec une intrigue politique et fantastique menée avec talent.

Dans ce nouveau tome, les protagonistes Sylvère et Faustin, désormais liés par des circonstances extraordinaires, poursuivent leurs objectifs divergents – l’un guidé par l’amour, l’autre par l’ambition et le désir de retrouver ses titres. Leur enquête sur les vendanges pourpres, une pratique macabre visant à saigner la plèbe, les conduit à affronter des forces surnaturelles et politiques, avec des tensions entre eux, puisque Faustin est désormais l’Ombre de Sylvère, promu Inquisiteur, une condition dont il cherchera à s’affranchir à plusieurs reprises – et notamment par la fuite ou l’usurpation d’identité.

« Les Vendanges pourpres » approfondit de toute évidence les thèmes de rébellion et de lutte des classes. La Fronde du peuple, en opposition aux Seigneurs de la nuit, symbolise la résistance face à l’oppression. Les entrées de Chambord sont vérifiées par des gardes, qui empêchent aussi les villageois de partir à l’approche de la saignée. Dans ce contexte, le Commandant Chapon organise le soulèvement populaire, sans se douter que tout est prévu par Philippe de Chambord et les siens… Le récit explore ainsi à la fois la complexité des relations inversées maître-serviteur à travers Sylvère et Faustin, et les heurts entre la noblesse et le quart-état.

La narration visuelle se distingue par plusieurs planches remarquables, notamment lors du bal du château ou des affrontements, illustrant la maîtrise artistique de Messias. Les jeux de couleurs et de lumière enrichissent l’expérience de lecture, soulignant les contrastes entre les différentes strates sociales et les enjeux moraux. La caractérisation des protagonistes s’inscrit dans la continuité du premier album, avec Faustin et l’indéfectible Piquemouche trichant ensemble aux cartes, ou Sylvère en quête d’un amour qui lui file entre les doigts.

« Les Vendanges pourpres » marche dans les pas de son prédécesseur. Le duo Dixen-Messias offre un récit intéressant, marqué par des thématiques fortes et une caractérisation réussie des personnages. Les deux premiers tomes forment un ensemble cohérent, promettant une suite de même teneur.

Vampyria Inquisition : Les Vendanges pourpres, Victor Dixen et Eder Messias
Soleil, novembre 2023, 80 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

« Lucky Luke, l’intégrale », un cinquième tome passionnant

0

Les éditions Dupuis publient le cinquième épisode de Lucky Luke, l’intégrale, qui réunit René Goscinny et Morris. La satire sociale se mêle à l’aventure, tandis que s’amorce une ère de transition dans la bande dessinée franco-belge.

Mise en perspective 

Le contexte éditorial nous est rappelé dans la première partie de cette intégrale. Charles Dupuis, alors à la tête des éditions du même nom, a peu d’estime pour la comédie dans la bande dessinée. Son choix d’opter pour des couvertures souples pour Lucky Luke en est l’un des nombreux témoignages. René Goscinny se charge des scénarios de la série à une époque où c’est le dessinateur, tout-puissant, qui est contractuellement lié à l’éditeur. Il a personnellement la charge de partager ses émoluments avec le scénariste, qui n’apparaît sur aucun contrat.

René Goscinny endosse d’abord le rôle de ghostwriter, puis gagne en autonomie et voit sa contribution enfin valorisée. Il faut dire que les temps sont en train de changer et qu’en sus, il a apporté une nouvelle dimension au personnage, en enrichissant l’intrigue avec des références culturelles, en adoptant un humour décalé, en inscrivant dans la durée des gimmicks (le coucher de soleil du final), en introduisant des personnages secondaires qui deviendront récurrents ou en recourant à une pagination standardisée à 44 pages. Mais l’homme se trouve dans une position délicate au sein de la maison Dupuis, en partie due à ses tentatives de syndicalisation chez World Press.

Les albums

« Le Juge » va s’inspirer d’un personnage réel tout à fait loufoque, Roy Bean. Homme de loi et tenancier de saloon, parfois simultanément (il se contente de retourner un panneau en fonction du contexte pour changer la catégorisation des lieux), il ne recule devant rien pour quelques sous et finit le récit en étant à la fois juge et accusé. L’homme a « le cou rigide mais l’index flexible » : il a survécu à une pendaison grâce à la corde de mauvaise qualité qu’il avait vendu à son bourreau et a installé un saloon près d’un chemin de fer pour profiter des passagers en transit, n’hésitant pas à tirer sur tous ceux qui s’opposent à son entreprise.

Dans « Ruée sur l’Oklahoma », le récit se concentre sur la conquête des terres indiennes, mettant en lumière les astuces de Luke pour maintenir l’ordre (les lieux, rachetés aux Indiens, doivent être vides pour que les terres soient ensuite partagées de manière équitable). Cette histoire reflète les conflits et les défis de la colonisation de l’Oklahoma, présentés avec une touche d’humour caractéristique de Goscinny, qui s’étend à l’élection d’un maire et à un mouvement de soulèvement populaire (mais pas que). « L’Évasion des Dalton » met aux prises Lucky Luke et ses ennemis jurés, les quatre frères Dalton, qui viennent de s’évader de prison (un leitmotiv de la série).

Ce cinquième tome de Lucky Luke, l’intégrale permet de prendre le pouls de la maison Dupuis dans les années 1950 et fait état des premières collaborations entre Goscinny et Morris, qui allient humour, sens du rythme, critique sociale et aventure, tout en bâtissant certains fondements de la série. Ce volume représente une période charnière dans l’histoire du neuvième art, où Lucky Luke devient plus qu’un simple cowboy mais un symbole culturel puissant, en même temps que le scénariste de BD gagne enfin en droits et en visibilité.

Lucky Luke, l’intégrale (tome 5), René Goscinny et Morris
Dupuis, novembre 2023, 208 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

Deux cases avant la nuit, on s’agite

0

Dans leur série Un monde en pièces les frères Ulysse et Gaspard Gry illustrent un concept particulièrement original en imaginant que les pièces d’un jeu d’échec vivent leur propre vie. Avec Deux cases avant la nuit, quatrième album de la série, la richesse visuelle n’a d’égale que l’intelligence du propos.

Tout d’abord, quelques considérations générales sur la série. Les auteurs suggèrent que tout ce qu’ils décrivent et racontent se situe sur un plateau où une partie d’échecs se joue, a priori entre deux humains. Mais, depuis le premier épisode, on ne voit jamais ces joueurs. On peut imaginer qu’ils finiront par apparaître, mais que notre duo maintient le suspense. Cela promet un final vertigineux, puisque les deux joueurs devraient occuper une position divine aux yeux des personnages que nous suivons, les deux joueurs eux-mêmes devant considérer les frères Gry tels leurs Dieux qui les manipulent comme des pions et les observent non sans amusement. Nous-mêmes, lecteurs.rices, occupons la position particulière de spectateurs.rices de l’ensemble. Les auteurs nous invitent donc à nous demander qui manipule qui. Autant dire qu’ils visent juste, puisqu’aux échecs, la stratégie est au centre de tout ce qui se passe. D’ailleurs, le duo ne se gêne pas pour montrer que ses personnages agissent selon des stratégies propres à leur nature. Voilà qui apporte un véritable cachet à la série : les frères Gry connaissent le jeu et son histoire marquée par quelques grands maîtres devenus mythiques, des stratégies marquantes, etc. Bien entendu, ils savent aussi comment les pièces se déplacent sur l’échiquier, ce qui influe sur leurs choix stratégiques. Ainsi, le fou n’avance que sur des diagonales (les fous… et leur hilarant slogan « Pour que ce monde aille enfin de travers »), la tour sur des verticales et horizontales. Ils intègrent aussi dans leur intrigue des particularités, avec le roque mais aussi la possibilité pour le pion, s’il parvient à avancer de six cases malgré sa faible envergure, à se transformer en dame et donc devenir une pièce fondamentale aux capacités de déplacement multiples. A noter aussi que tous les personnages portent des noms qui correspondent aux cases de l’échiquier comme les désignent les spécialistes. Exemple avec le chancelier Jaiseth (G 7), une tour dont le pouvoir vacille, mais qui va décider de monter au créneau… Tout aussi subtil, la migrante issue du jeu de dames (des liaisons aériennes relient les différents jeux de plateaux) s’appelle Idisse (I 10), ce qui évite toute confusion puisque le plateau des échecs comporte 8 x 8 cases contre 10 x 10 pour les dames (I est la dixième lettre de l’alphabet). Terminons cette présentation de l’univers de la série par le détail qui ne colle pas vraiment : s’il était vraiment question d’une partie et d’une seule, on ne devrait voir que deux tours de chaque couleur, idem pour les fous, etc. Or, les albums montrent que sur le plateau, c’est une foule de personnages qui s’agitent, en contrepoint de notre monde. Si les frères Gry tiennent en réserve dans leur chapeau un point qui leur permettra de contourner cette difficulté, mon estime pour eux montera encore d’un cran.

L’intrigue

Elle démarre avec l’assassinat de Caïn (K 1, voir l’épisode 1), en lien avec un complot mené par Jaiseth, tour blanche qui a réussi à obtenir le pouvoir chez les noirs. Après enquête, l’assassin finit par avouer (épisode 3), fragilisant la position de Jaiseth. Les frères Gry nous entrainent dans un univers très comparable aux films et romans noirs. Dans le présent album, Idisse qui aurait pu porter le chapeau (que d’ailleurs elle arbore magnifiquement, faisant à mon avis référence à une vieille affiche publicitaire Orangina) est mise hors de cause et peut réintégrer la communauté où son soutien lors des prochaines élections pourrait s’avérer déterminant. C’est l’occasion, une nouvelle fois, pour les auteurs de dézinguer à tout va par allusions à notre monde. Ils imaginent même une pandémie particulière et font référence au dérèglement climatique. On sait Ulysse particulièrement sensible à tout ce qui concerne l’environnement, depuis La revanche des espèces menacées (2021) et le récent Pour quelques degrés de plus (2023). L’intrigue permet donc aux auteurs d’évoquer notre monde indirectement, avec l’humour noir qui les caractérise. Et puisque le titre le sous-entend (la nuit sera forcément la fin de la partie : mat, pat nulle ou abandon, les paris sont ouverts), je tiens des frères Gry et de leurs éditeurs, que la série s’achèvera avec l’épisode 6. Propos échangés avec les personnes concernées lors du festival BD de Colomiers où les frères m’ont dédicacé l’album. Initialement ils envisageaient une série en 3 épisodes, mais ils débordent d’idées, au point que leurs éditeurs les freinent et ce d’autant plus que les albums sont relativement épais (215 pages pour celui-ci).

Les points marquants

Ce qui frappe dans cet album comme dans les précédents de la série, c’est l’usage du noir et blanc particulièrement adapté puisqu’aux échecs les noirs et les blancs s’affrontent. Ceci dit, ici on n’observe pas ce type d’affrontement (un pacte de non-agression a été signé entre noirs et blanc, instaurant le centre du plateau en zone neutre) et même les élections vont se jouer entre 6 partis qui présentent des candidats. Le superbe contraste noir/blanc met bien en valeur les dessins, surtout les nombreux de grande taille (parfois une double page), avec une narration qui dépasse régulièrement l’enchainement classique de cases. Comment ne pas signaler l’aspect ironique de ce noir et blanc proposé par des auteurs s’appelant Gry ! Il faut aller jusqu’à la page 185 pour observer quelques nuances de gris, encore faut-il être attentif car il n’y en a pas cinquante et elles n’occupent que peu de place. Quant au dessin, il reste toujours aussi élégant, avec une fascination évidente pour les belles courbes. Le résultat est un plaisir sans cesse renouvelé, aussi bien pour les yeux (beau jeu sur les perspectives, les cadrages et les ombres) que pour les esprits, car Ulysse (dessins) et Gaspard (scénario) Gry sont très inspirés et leur duo fonctionne parfaitement. Et si le scénario reste à mon avis secondaire pour l’instant, c’est que l’intrigue procède par séquences (rythmées par des chapitres et des premières de couverture du journal Le Pion. Il faut donc signaler que les auteurs font de multiples références (dont ici à la peinture et à la sculpture) et sont passés maîtres dans l’art du jeu de mots à partir de tout ce qui fait les échecs. C’est à peu près aussi illimité que les variantes de parties possibles !

Deux cases avant la nuit : Un monde en pièces 4, Ulysse et Gaspard Gry
Presque Lune, septembre 2023

Note des lecteurs0 Note
4

« Pitcairn » : société fragmentée

0

Dans ce troisième opus de la série graphique Pitcairn, Mark Eacersall et Gyula Németh, inspirés par l’œuvre de Sébastien Laurier, par ailleurs coscénariste, nous plongent dans la tourmente d’une société déchirée, sise sur l’île de Pitcairn. Au cœur de ce récit se dévoile la lutte pour le pouvoir et la survie dans un paradis perdu, dressant un tableau sombre mais fascinant de la nature humaine.

En 1793, l’île de Pitcairn, devenue refuge pour les mutins du Bounty et leurs compagnes polynésiennes, promettait un idéal de liberté et d’harmonie. Ce havre de paix, loin de la rigidité de la Royal Navy, offrait en effet une perspective des plus séduisantes. Cependant, la réalité s’avère bien plus sombre. L’île, sous le joug de tensions croissantes, s’enfonce dans une spirale de méfiance et de violence. La montée inexorable des conflits internes, exacerbée par les inégalités et les rivalités, témoigne d’une utopie en déclin. Christian est dans l’incapacité de maintenir l’ordre et l’unité…

Mark Eacersall et Sébastien Laurier construivent un récit captivant. Ils ne se contentent pas de narrer la révolte, puisqu’ils explorent avant tout les dynamiques complexes au sein de cette microsociété. La tension monte crescendo, rendant tangible la désillusion d’une communauté fragmentée par des conflits internes. Sur cette île isolée, la moindre rumeur peut semer la confusion, les différences ethniques se muent en motifs de violence et les hommes se disputent des femmes en quantité limitée…

Gyula Németh offre une continuité visuelle remarquable avec les deux premiers tomes de la série. Sa technique, empreinte d’un réalisme saisissant, parvient à capturer l’essence sauvage et tumultueuse de l’île. Plus généralement, ce troisième tome de Pitcairn se distingue par sa capacité à allier intrigue dramatique et peinture désenchantée de la nature humaine. La dégradation progressive de l’utopie en cauchemar est mise en scène avec brio, et elle se matérialise par les actes abjects de Menalee, la suspicion qui entoure Young et le destin déjà entamé qui attend Mary Ann Christian. En qualité de narratrice, elle assène ainsi : « Le jour de ma naissance, j’ai choisi la vengeance et la haine. »

La position de Maimiti est intéressante à plus d’un titre. Jeune mère devenue veuve le jour de la naissance de sa fille, elle se trouve face à un dilemme : venger la mort de son conjoint au risque de mettre le feu aux poudres ou parlementer et trouver un compromis afin de parvenir à la paix, son influence lui permettant de peser sur les décisions de ses pairs. Mais au-delà de sa personne, c’est toute l’île qui va être amenée à prendre position, d’une manière ou d’une autre, sur les événements en cours.

Ce troisième tome de Pitcairn prend le parti de radiographier les dynamiques de groupe et les postures humaines dans un contexte de conflit ouvert. Le talent narratif d’Eacersall et Laurier combiné aux qualités graphiques de Németh font de cette bande dessinée une œuvre aussi aboutie que prenante. Elle suggère par ailleurs une suite sépulcrale, puisque la vengeance n’a, de toute évidence, pas fini de s’exprimer.

Pitcairn, Mark Eacersall, Sébastien Laurier et Gyula Németh
Glénat, octobre 2023, 56 pages

Note des lecteurs0 Note

3.5

Danton, quand Andrzej Wajda révolutionne le cinéma historique en France

Lorsque le monstre sacré du cinéma polonais illustre l’épisode le plus sensible de l’histoire de France, à travers une fresque épique sur la période révolutionnaire, il se livre à une œuvre déroutante… au nez et à la barbe de ses commanditaires français et des autorités communistes polonaises.

Un film de commande qui se retourne contre ses commanditaires

Au début des années 1980, Andrzej Wajda est déjà largement reconnu comme cinéaste, aussi bien en Pologne qu’à l’étranger. Sa trilogie de la guerre (Génération, Ils aimaient la vie, Cendres et diamants) a définitivement assis sa réputation et L’Homme de marbre sorti en 1977 lui a valu une reconnaissance internationale tout en témoignant de son engagement personnel vis-à-vis de la situation politique de son pays. Il n’est donc pas étonnant que le gouvernement socialiste de François Mitterrand, fraîchement élu, fasse appel au cinéaste polonais réputé pour ses films historiques et politiques afin de réaliser un film censé commémorer la Révolution française. De fait, le film sera co-financé par la France à 12% (10% seront avancés par le gouvernement polonais). Ce ne sera pas la seule production cinématographique célébrant la Révolution française et suscitée par les autorités françaises puisque La Révolution française de Richard T. Heffron et Robert Enrico sortira six ans plus tard. Pour son film, Wajda et son scénariste Jean-Claude Carrière adapteront la pièce de théâtre L’Affaire Danton de Stanislawa Przybyszewska, pièce qui, malgré son titre, s’attardait sur la personnalité de Robespierre dont l’auteur était admirative et dont elle faisait l’apologie (elle-même était très influencée par les ouvrages de l’historien marxiste Albert Mathiez). Or, Wajda, créatif intraitable et en même temps d’une grande subtilité, va effectuer une profonde subversion en présentant un tableau peu flatteur de la Révolution française durant l’épisode de la Terreur et en promouvant l’image de Danton au détriment de Robespierre largement critiqué. Il s’agit donc d’une double trahison, autant politique qu’artistique. Pour le réalisateur, le choix de Gérard Depardieu s’impose d’emblée comme une évidence d’autant plus qu’il avait déjà interprété Danton dans une représentation française de la pièce d’origine. Tourné entre avril et juillet 1982 en France, le film sort le 12 janvier 1983 et reçoit un accueil glacial du gouvernement, le président s’éclipsant rapidement après la fin de la projection privée le 6 janvier. Il est, logiquement, mieux accueilli par la droite (à l’instar du critique de Valeurs Actuelles Laurent Dandrieu pour qui la vision de Wajda de la Révolution est « iconoclaste » et présente une « Révolution qui n’a que la liberté et les droits de l’homme à la bouche, mais dont le quotidien n’est que massacre et oppression ») et plonge dans l’embarras le gouvernement polonais de l’époque. Le film vaut à son réalisateur le César du meilleur réalisateur la même année.

Un film d’époque historique racontant l’histoire de son époque

À l’instar d’un grand nombre de films historiques, l’œuvre de Wajda parle davantage de son époque de conception que de celle qu’elle doit traiter. C’est ainsi que la période de la Terreur révolutionnaire renvoie explicitement à la Pologne des années 1980 et le duel Danton-Robespierre à l’affrontement politique entre Lech Walesa, leader du syndicat d’opposition Solidarnosc, et le général Jaruzelski, à la tête du régime communiste polonais. Tout est mis en œuvre pour opposer les deux hommes : tandis que Robespierre est montré comme un véritable ascète, froid, dur, presque sans émotion, partisan d’une Terreur sans fin, Danton est, quant à lui, présenté comme un homme enthousiaste et motivant, bon vivant et proche du peuple, adversaire de la Terreur. Il s’agit donc d’une opposition fondamentale entre l’homme du pouvoir (Robespierre/Jaruzelski) et l’homme de la rue (Danton/Walesa). Ajoutons que Robespierre et ses partisans sont interprétés par des acteurs polonais, Danton et son clan par des acteurs français, ce qui renforce encore cette dichotomie et le reflet de la situation des années 1980. Wajda l’assume clairement en entretien à la sortie du film : « Le choc entre ces deux hommes, c’est exactement le monde que nous vivons aujourd’hui. Le monde occidental, voilà Danton. Le monde de l’Est, c’est Robespierre. » Il y a également une référence à deux interprétations historiographiques opposées, celles des historiens marxistes Claude Mazauric et Albert Soboul d’une part, et celle de leur collègue devenu critique du communisme François Furet d’autre part, dans un contexte où les débats sur la Révolution française chez les historiens sont devenus intenses avec le début d’une approche plus critique de cette période.

Bien sûr, une telle orientation ne se fait pas sans anachronisme et entorse à l’Histoire, à l’image de la scène d’entrevue entre les deux dirigeants, montrée comme une invitation de Robespierre dans le film mais en fait à l’initiative de Danton. Le film tend ainsi à tordre la réalité historique pour servir son propos politique, chose commune dans les films d’époque à message. Il établit aussi des parallèles entres les situations passées décrites et celles d’actualité lors de sa sortie comme le rationnement du pain (les files d’attente interminable devant les magasins dans la Pologne des années 1980), les Parisiens qui cessent de parler politique quand apparait un membre des Sections (répression et surveillance des polonais par la police politique), saccage de l’imprimerie du Vieux Cordelier (censure et répression de la liberté d’expression), la modification du tableau de Jacques-Louis David Le Serment du jeux de Paume sur ordre de Robespierre (encadrement de l’art par le pouvoir et photos truquées sous Staline) et le procès des dantonistes (les procès politiques et purges du dirigeant communiste). Enfin, en prenant ouvertement le parti de Danton, le film fait l’impasse sur les crimes et abus du personnage, faisant de ce co-organisateur de la Révolution une victime de cette même Révolution. Le message historique se fait ainsi parfois au détriment de la reconstitution historique. Pour autant, il ne dessert nullement le propos du long-métrage. Celui-ci brosse une illustration pertinente du totalitarisme idéologique, prompt à broyer ses propres promoteurs, la France révolutionnaire de 1793 préfigurant la Russie et l’Europe de l’Est stalinienne et communiste. Dans le Nouvel Observateur du 14 janvier 1983, François Furent affirme que « le miracle de ce film, c’est qu’il n’est jamais anachronique, bien qu’il ne cesse, à travers Danton et Robespierre, de nous parler d’aujourd’hui (la Pologne de 1983) ». C’est donc bien un phénomène idéologique pérenne que dénonce Wajda, ce qui rend le propos intemporel.

Du point de vue formel, le cinéaste confirme sa prédisposition à restituer de manière saisissante le tragique de l’Histoire et des destinées humaines, dans une ambiance sombre proche du cauchemar. Depardieu et Pszoniak incarnent parfaitement leurs personnages en duel perpétuel sur fond de relation ambiguë entre amitié authentique et rivalité politique sous-jacente. Les deux hommes donnent réellement l’impression d’être proches, sortis du même sérail de la révolution avec des conceptions si différentes qu’ils en deviennent adversaires, puis ennemis mortels. La bonhommie et le côté rabelaisien de Depardieu est bien utilisé par opposition au côté sec et froid de Pszoniak. À leurs côtés, les seconds rôles sont également très bons, notamment un étonnant Jacques Villeret en général Westermann, un de ses rares rôles dramatiques de cette époque. Tous interprètent des acteurs plus ou moins importants de la Révolution française et, par voie de conséquence, de la guerre civile et de la Terreur qui se dévoilent progressivement pour arriver finalement à leur propre destruction. Encore une fois, le parallèle avec les luttes intestines au sein de l’URSS et la montée progressive de la Terreur stalinienne et des purges de masse s’impose. Des portraits d’êtres tragiques, à la fois bourreaux et victimes, et que l’on peut retrouver à toute époque.

Si le film n’est pas le plus renommé de la carrière de Wajda, il est sans doute l’un de ses plus ambitieux, illustrant au mieux les parallèles entre différentes époques historiques reliées entre elles par leurs ressemblances. Une œuvre mémorable, édifiante, élégante et en même temps radicale, toujours largement d’actualité aujourd’hui.

Bande-annonce : Danton

Fiche technique : Danton

Réalisation : Andrzej Wajda
Scénario : Jean-Claude Carrière, avec la collaboration d’Andrzej Wajda, Agnieszka Holland, Bolesław Michałek et Jacek Gąsiorowski, d’après L’Affaire Danton de Stanisława Przybyszewska
Avec Gérard Depardieu, Wojciech Pszoniak, Anne Alvaro, Roger Planchon, Angela Winkler, Jacques Villeret…
Production : Gaumont – TF1 Films Production – S.F.P.C. – T.M. – Les Films du losange
avec la participation du Ministère de la Culture, Paris et Film Polski
Producteur : Emmanuel Schlumberger ; Margaret Menegoz pour les Films du Losange ; avec la collaboration du Group de Production X Varsovie (Barbara Pec-Šlesicka)
Image : Igor Luther
Décors : Allan Starski avec la collaboration de Gilles Vaster
Costumes : Yvonne Sassinot de Nesle (réalisés par Tirelli-Rome)
Musique : Jean Prodromidès avec l’Orchestre philharmonique de Varsovie, sous la direction de Jan Pruszak
Son : Jean-Pierre Ruh, Dominique Hennequin, Piotr Zawadzki
Montage : Halina Prugar-Ketling
Directeur de production : Alain Depardieu
12 janvier 1982 en salle / 2h 15min / Historique, Drame

Perfect Days : Il faut imaginer Sisyphe malheureux

0

Wim Wenders filme le quotidien répétitif d’un nettoyeur de toilettes à Tokyo, qui se dévoile sans accroche précise au réel. Le réalisateur revisite le mythe de Sisyphe, condamnant malheureusement le spectateur à une absence d’explication claire. Entre la détresse et la solitude, le personnage d’Hirayama trouve un semblant de réconfort dans la musique, tandis que le film oscille entre la poésie de l’absurde et un réel jamais totalement convoqué, laissant le spectateur suspendu dans l’écho de ce conte moderne.

Synopsis : Hirayama, un quadragénaire vivant seul à Tokyo, est employé pour nettoyer les toilettes de la capitale japonaise. Les jours se répètent dans son quotidien banal, on pourrait croire au premier abord qu’il en tire une certaine satisfaction.

Cela faisait depuis 2018, avec le documentaire Le pape François : Un homme de parole, et 2017, avec la fiction Submergence, que le réalisateur allemand n’avait pas proposé d’œuvre cinématographique. En cette année 2023, ce ne sont pas un, mais deux films qui sortent en salle : le documentaire Anselm et la fiction Perfect Days. Dans ce dernier long-métrage, Win Wenders renoue avec ses plus vieilles marottes, le mutisme et les plans de paysages qui nous rappellent Paris, Texas. Le rapprochement n’est pas seulement dans les sujets traités, il est aussi cinématographique. La mise en scène nous évoque réellement le film de 1984. En réutilisant un héros qui ne s’exprime que très peu, voire encore plus muet que Travis, le réalisateur déplace l’attention du spectateur non sur ce qu’il dit mais sur ses actions. Si on ne l’entend pas exister, il faudra porter une attention toute particulière à ses mouvements pour tenter, ne serait-ce qu’une légère compréhension d’Hirayama. Son personnage est au cœur du film, et les intentions du réalisateur sont claires : observer son personnage agir, le voir travailler.

Le film, d’une durée de deux heures et cinq minutes, se focalise principalement sur le quotidien d’Hirayama en tant que nettoyeur de toilettes à Tokyo. La mise en scène exploite l’aspect répétitif, où les mêmes scènes et plans se reproduisent. On se retrouve presque dans une boucle temporelle à la manière d’Un jour sans fin (Harold Ramis, 1993). Les mêmes toilettes nettoyées jour après jour, la même pause déjeuner, le même trajet en vélo vers les bains publics… Le film est ponctué, çà et là, par des personnages qui font irruption dans son quotidien. Bien que leur impact soit minime, ils servent à ajouter des réactions comportementales du héros, permettant au spectateur d’en apprendre davantage sur lui. Cependant, rien ne peut interrompre la machine au travail, elle repart toujours aux aurores.

Sisyphe se ment-il ?

Le lien avec le mythe de Sisyphe d’Albert Camus est omniprésent tout au long du film, jusqu’à ce que le long-métrage assume pleinement, allant jusqu’à nommer l‘Absurde. Comme notre personnage, le mythe, qui donnera son nom à l’essai philosophique de 1942, trouve sa raison d’être dans le travail. Condamné à rouler sa pierre jusqu’au sommet d’une colline, seulement pour la voir redescendre le soir, Sisyphe doit la remonter chaque jour pour l’éternité. Win Wenders propose ainsi une relecture à la fois moderne, mais, il faut le dire, teintée de sa propre interprétation du mythe de l’auteur français.

Rien dans le long-métrage n’explique véritablement pourquoi Hirayama est contraint à cette tâche quotidienne. Le réalisateur, en tant que puissance créatrice, semble être celui qui condamne son personnage à la souffrance. Homme de lettres, avec une sœur fortunée, probablement issu d’une famille aisée du Japon, le personnage semble s’auto-condamner à son labeur. Alors que pour Sisyphe, le châtiment venait des dieux pour avoir osé les défier. C’est pourquoi Camus suggère d’imaginer Sisyphe heureux, trouvant son bonheur dans l’accomplissement de ses actions plutôt que dans le sens qu’il y met parce qu’il y est condamné. La perspective d’un auto-condamnement du personnage aurait pu être enrichissante, mais le film offre tellement peu d’éléments que nous risquerions déjà de tomber dans une surinterprétation.

Dans le film, Win Wenders n’explicite pas la condamnation ni ne fournit de raison apparente. Qu’il s’agisse d’une critique du capitalisme ou du déclassement social, aucune voie spécifique n’est privilégiée. L’idée d’un fatalisme ou d’une force oppressante maintenant le personnage dans cette vie demeure abstraite, en contraste avec des films tels que A Plein Temps d’Éric Gravel, où les forces dominantes sont réelles. Sous forme de superstructure et donc normalement non incarné, ces éléments deviennent toutefois palpables dans certaines circonstances. Le personnage d’Hirayama, semble à l’inverse de ce que le film sous-entend par son titre, se débattre dans une détresse et une solitude dès la moitié du film jusqu’à la fin. Ce qui nous fait dire qu’il y a une inadéquation émotionnelle totale avec son quotidien. De plus, en cherchant à corrompre son état mental à travers la musique, un conflit direct émerge avec ses émotions. L’utilisation, par exemple de I’m Feeling Good de Nina Simone, contraste avec le visage en pleurs de Hirayama qui tente de maintenir un sourire forcé.

Suivre le réel par la mise en scène

Win Wenders, adepte des longues séquences, il faut le reconnaître, ne l’est pas autant pour les longs plans. Le film est constamment coupé par le montage. Le réalisateur lui-même n’est pas plus intéressé par le métier d’Hirayama. Il lui paraît plus intéressant de multiplier les plans et l’ellipse pour marteler l’idée de répétition que de proposer une expression réelle de ce que c’est que d’être nettoyeur des toilettes de Tokyo.

Il est frappant de voir que le film montre souvent la routine du personnage jour après jour, tout en changeant le point de vue de la caméra. Quand Hirayama prend son café, on le voit au fil du film sous toutes les coutures. Cela propose ainsi une réactualisation constante de l’action, dans le contexte d’un film de 2h05, plutôt que d’une action répétitive du quotidien.

Ce qui pousse encore plus le spectateur à se demander ce que le réalisateur allemand veut raconter dans son histoire. Il ne propose pas une utilisation esthétique de la caméra comme reproduction du travail pénible et répétitif jusqu’au-boutiste.

Le film avait tous les éléments nécessaires pour offrir une vision d’un personnage muet et invisibilisé par son emploi, probablement condamné à son destin. Malheureusement, seuls des débuts de pistes sont proposés, plongeant le film dans le flou total quant à l’objectif visé dans ce 37e long-métrage du réalisateur allemand. Le personnage ne transcende ni l’absurde, ni ne s’y confond. Comme c’est souvent le cas dans les films de Win Wenders, le cinéaste se retrouve entre deux choix sans en faire aucun. 

Bande-annonce : Perfect Days

Fiche technique : Perfect Days

Réalisation : Wim Wenders
Décors : Towako Kuwajima
Photographies : Franz Lustig
Montage : Toni Froschhammer
Société de production : Master Mind, Wenders Images
Société de distribution : Haut et Court
Pays de production : Allemagne — Japon
Langue originale : Japonais
Genre : Drame
Date de sortie : 29 novembre 2023

Note des lecteurs5 Notes

3