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Out : Le travail de la passion, Voyage dans le drag

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Il y a une chose qui marque dès le premier épisode de DragRace France, c’est à quel point les Drag Queens sont exceptionnelles dans le nombre de choses qu’elles savent faire. Danser, chanter, défiler, se maquiller, s’habiller, coiffer, « lipsyncher » – changement de groupe verbal oblige, mais il le faut pour notre reine du jour : coudre. C’en est presque trop, on leur en demande trop. Mais c’est ça le drag, des passions tellement fortes qui poussent jusqu’à  remettre soi-même en question sur son identité de genre, de place dans la société… Il y en a peu des passions qui ont ça en eux.

À l’écran, l’émission se déploie sur plusieurs semaines, chaque épisode distillé avec patience, laissant croire à une aventure longue et posée. Mais dans les coulisses, le tournage se révèle être une véritable course contre la montre, où les jours s’empilent sans répit. Pas de place pour la mélancolie des départs, car dès le lendemain, un nouveau défi attend : un talent show, une comédie musicale, une nouvelle chanson, une chorégraphie inédite… Et chaque soir, un runway sculpté dans la précision d’un thème unique. Le montage, loin de magnifier, sous-estime presque l’immense labeur invisible. Quand on sait la réalité de cet effort, on ne peut qu’être émerveillé par l’élégance et la grâce qui émanent de ce chaos organisé.

Estelle Carbonneau a parfaitement saisi que, pour les queens, le drag n’est pas un simple art, c’est une vie entière dévouée, un souffle qui envahit chaque instant. Dans Out, qui sera projeté le 12 Septembre dans sa première parisienne au cinéma Les 7 Parnassiens, la jeune réalisatrice plonge précisément au cœur de ces thématiques. Durant 52 minutes intenses, nous suivons Ely (Elips sur scène), couronnée Miss Sympathie lors de la première saison de DragRace France. Ne vous fiez pas à l’apparence de « bon perdant » que pourrait suggérer son titre, Elips, c’est le haut niveau. Elips, c’est une tenue dont on rêve, cousue en plein défi de l’émission, avec des matériaux imposés. Elips, ce sont des cagoules, des lunettes, une combinaison militaire. Elips, c’est Brûler le feu.

Le moyen métrage documentaire s’attache à suivre notre queen après la diffusion de l’émission, prolongeant l’histoire d’Elips au-delà des caméras. On accompagne Ely au fil d’une période indéterminée, rythmée par une série de shows où Elips brille, notamment lors de la tournée aux côtés du casting de la première saison de DragRace France. Quand Ely s’attelle à la couture de ses tenues, c’est pour qu’Elips rayonne sur scène, chaque soir. Il y a comme une symbiose entre ces deux facettes : Ely et Elips, deux entités qui se nourrissent mutuellement de l’effort et du labeur de l’autre. Et, en effet, cela signifie deux fois plus de travail.

Drag Race est sans doute une bénédiction pour celles et ceux qui rêvent de vivre de leur art, de faire de leur drag un métier. Mais la charge de travail, elle, ne fait que suivre cette ascension. Le film nous évoquerait presque le fabuleux Youth de Wang Bing, sorti en début d’année. Certes, il lui manquerait trois heures supplémentaires et cette dynamique si personnifiée dont Bing a le secret. C’est peut-être là que réside notre désir : plus de matière, plus de rushs. On aimerait que Out s’étire, qu’il devienne un fleuve sans fin. Pas par un fanatisme faussement dissimulé pour notre protagoniste, mais parce que voir Ely travailler inlassablement pour chaque show où Elips brille nous émeut profondément.

Dans le film de Wang Bing, l’aliénation est palpable : des jeunes hommes et femmes condamnés à des salaires dérisoires, à des conditions de travail insoutenables, dans un environnement d’une précarité désolante. Ici, bien sûr, Ely vit probablement de sa passion, ce qui crée une différence immense avec le commun des salariés. Cependant, il est indéniable que, grâce à Drag Race, la notoriété du drag et celle d’Elips en particulier ont explosé. Cette visibilité entraîne, sans surprise, une charge de travail exponentielle, une nécessité de maintenir cette opportunité unique. La question des conditions de travail, du salaire des queens, est un sujet récurrent dans les saisons de l’émission de France TV. Alors, quand un film s’empare du sujet, il est essentiel qu’il mette en lumière cette réalité.

Le film se penche sur le parcours d’Ely, explorant ses débuts dans le drag et son ascension après l’émission. Estelle Carbonneau excelle dans l’art de capter les moments justes, alternant entre la poésie des performances et une mise en scène artistique qui dépasse les frontières du film. Elle nous dévoile un acharnement passionné, sans jamais le présenter comme un fardeau pour notre queen, et aborde les réalités de la vie d’artiste, loin des clichés d’extravagance, une approche qui rappelle celle de Kelly Reichardt dans Show Up.

Estelle Carbonneau en est encore à ses débuts en tant que réalisatrice, mais elle nous inspire déjà des grands noms du cinéma grâce à l’aspect plus que concret de sa vision cinématographique. Certes, il reste des aspects à affiner, notamment dans la construction du film et l’expression des émotions désirées par la réalisatrice. Néanmoins, on ne se lasse pas de plonger dans l’univers d’Elips et de suivre le travail de Carbonneau. On pourrait sans doute passer des heures à admirer leurs talents respectifs.

Teaser du film OUT de Estelle Carbonneau

https://vimeo.com/887237010

Fiche technique : Out

Réalisation : Estelle CARBONNEAU
Directeur de photographie : Paul HUBBLE, Estelle CARBONNEAU
Mixage : Antoine PRADALET
Montage Son : Cyprien VIDAL
Etalonneur : Frédéric BERNADICOU
Chef monteur : Jonathan ROCHIER
Compositeur : Etienne De FRAMOND
Producteur : Tristan LEYRI, Antonio MAGLIANO
Société de production : Prima Luce
Société de distribution :  Prima Luce
Pays de production : France
Langue originale : Français
Genre : Documentaire
Date de sortie : 11 Septembre 2024

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3.7

Deauville 2024 : We Grown Now, étape transitoire

La seconde journée de compétition a vu passer des relations conflictuelles au cœur de familles et de communautés qui prêchent le pardon. Le film de Minhal Baig magnifie cette notion dans un portrait sur l’enfance et l’amitié. We Grown Now raconte donc avec nostalgie la captivité de locataires de logements sociaux, en quête de rebond et de renaissance.

Synopsis : Chi­ca­go, 1992. Malik et Eric, 9 ans, sont deux amis insé­pa­rables. Curieux et ima­gi­na­tifs, ils par­courent la ville pour échap­per à la bana­li­té de leur vie d’écolier et à la dif­fi­cul­té de gran­dir dans un loge­ment social. Mais, à un âge où l’on apprend tout juste à affron­ter l’existence, leur lien indis­so­luble est remis en ques­tion lors­qu’une tra­gé­die secoue leur communauté.

Cinq ans après avoir présenté Hala au festival Sundance, Minhal Baig foule les planches de Deauville pour la première fois pour nous ramener un film solaire, inspiré de faits réels. Son précédent long-métrage évoquait déjà l’envie de s’émanciper des contraintes familiales au sein d’une famille musulmane. Ici, nous suivons de jeunes enfants afro-américains, obligés de réciter leur serment d’allégeance sous le drapeau des États-Unis avant le début de chaque cours. C’est en tout cas un aperçu des nombreux rituels qui habitent cette œuvre, remplie de souvenirs et de fantômes.

Sauter dans le vide…

Identifiable par ses nombreux bâtiments faits de briques rouges et blanches, Cabrini-Green est un quartier de Chicago qui ne ressemble en rien au rêve américain que convoitent même les personnes qui y naissent. Les immeubles sont en partie insalubres et en chantier, mais rien ne semble décourager Malik (Blake Cameron James) et Eric (Gian Knight Ramirez), dont les appartements sont superposés. Meilleurs amis dans la joie et la douleur, ils n’hésitent pas à faire l’école buissonnière lorsque le programme scolaire ne leur sied guère. Non pas qu’ils en profitent pour troubler l’ordre ou qu’ils se laissent dominer par les lois de la rue et des gangs. Ces derniers préfèrent de loin défier la gravité en récupérant des matelas et s’évader dans les étoiles ou à l’Art Institute.

Désireux de se voir pousser des ailes, ces enfants pleins d’innocence constituent la clé de compréhension du monde torturé des adultes. Sans le sou ni la sécurité de l’emploi, comment peuvent-ils réaliser les rêves de cette jeunesse éphémère ? Ce sont à travers les yeux de Malik et d’Eric qu’on lisse une partie de la réalité, celle qui aurait pu s’arrêter au misérabilisme pour provoquer ou émouvoir à outrance. Il n’en est rien. Cette histoire nous est essentiellement contée à travers des plans d’intérieur, où les regards des protagonistes suffisent à nous communiquer leur errance mentale, sans jamais les juger. La réalisatrice joue également avec sa focale et ajoute encore plus de profondeur à ce paysage qui n’existe plus grâce à des contre-plongées. La caméra de Baig attire ainsi toutes les teintes chaudes de son univers. Les appartements apparaissent alors comme des refuges indispensables pour se couper du monde bruyant et violent qui les attend une fois à l’extérieur. Le tragique décès de Dantrell Davis en atteste.

…atterrir chez soi

Sous les feux croisés d’une chasse contre la criminalité, Malik et Eric sont de simples dommages collatéraux, remplaçables au besoin. Pourtant, leur alchimie nous galvanise et nous réconforte. Le duo agit comme une bougie dans l’obscurité dans ce film, qui partage avec Stand by me un discours sincère sur la perte d’innocence, d’une étape transitoire où l’on est confronté aux incertitudes du changement et de la fatalité. C’est le genre de processus qui change une vie et qui les fait grandir de l’intérieur comme de l’extérieur. Qu’il s’agisse de cette génération qui a tout à découvrir, tout à conquérir,  ou celle de Dolores (Jurnee Smollett) et Jason (Lil Rel Howery), mère et père célibataires, il s’agit également de s’élever et de continuer à grandir encore plus.

Un peu à la manière de la comédie dramatique Crooklyn, où Spike Lee y encapsulait ses souvenirs d’enfance, We Grown Now constitue un hommage aux résidents de Cabrini-Green pour Minhal Baig. Elle nous montre la force des liens de cette communauté, seulement à travers deux familles qui sont pleinement conscientes des limites financières, sociales et morales qu’ils rencontrent. La réalisatrice insiste donc pour rétablir la vérité derrière l’acharnement médiatique qui a longtemps diabolisé ce lieu, reconnu comme propice aux violences en tout genre. La majorité des familles qui y loge n’a rien de plus précieux que les liens qui les unissent, notamment à travers une foi incontestée pour l’espoir. Un portrait particulièrement juste et poignant.

We Grown Now est présenté en Compétition au Festival de Deauville 2024.

Fiche technique

De : Minhal Baig
Année : 2024
Durée : 1h33
Avec : Blake Cameron James, Gian Knight Ramirez, S. Epatha Merkerson, Lil Rei Howery, Jurnee Smollett
Nationalité : États-Unis

Deauville 2024 : The Thicket, sous la poudreuse déchaînée

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Présenté en avant-première au Festival de Deauville 2024, en présence du réalisateur Elliott Lester, The Thicket propose un western enneigé découpé au couteau. Un bon bol d’air frais qui nous plonge dans les montagnes isolées en compagnie d’un Peter Dinklage toujours aussi trépidant. Malgré un récit plutôt linéaire manquant un peu d’ampleur et de suspense, The Thicket réussit à divertir grâce à son humour décalé et à sa bande de personnages marginaux.

Synopsis : Lorsque le féroce chas­seur de primes Regi­nald Jones est recru­té par un homme déses­pé­ré pour tra­quer un tueur impi­toyable connu uni­que­ment sous le nom de Cut­throat Bill, il ral­lie une bande de héros impro­bables, dont un ancien esclave fos­soyeur et une pros­ti­tuée rusée. Ensemble, ils se lancent dans une quête périlleuse pour retrou­ver Cut­throat Bill qui les mène dans un no man’s land mor­tel connu sous le nom de… « The Thicket ».

Britannique installé aux États-Unis, Elliott Lester compte déjà plusieurs longs-métrages à son actif, dont Love is the Drug, Blitz, Sleepwalker et Aftermath, tous sortis directement en VOD. Avec The Thicket, il signe son premier western, une chasse à l’homme endiablée où se croisent en chemin des individus de tous horizons. Sans révolutionner le genre, le réalisateur américain s’inspire de films célèbres comme Les Sept Mercenaires ou Les Sept Samourais  pour composer une course-poursuite sur un ton plus léger que dramatique.

Les cinq mercenaires

Au début du XXe siècle, Jack Parker assiste, impuissant, à la mort de son grand-père et à l’enlèvement de sa sœur, Lula, par un mystérieux bandit appelé « Bill Coupe Gorge ». Orphelin et chrétien convaincu, incapable de brandir une arme, il se lance fiévreusement à la recherche du dernier membre de sa famille. Il croise alors la route de Reginald Jones, un chasseur de primes interprété par Peter Dinklage, d’un ancien esclave noir fossoyeur et alcoolique, d’une prostituée tout juste évadée d’une maison close et d’un homme de main engagé pour ramener Jones de force.

Ces cinq individus, laissés pour compte de la société par la taille ou leurs statuts, s’unissent pour retrouver la trace de « Bill Coupe Gorge » jusqu’à « The Thicket », ou « Le Fourré », destination finale de la bande du malfrat. Ennemi énigmatique à la réputation légendaire, Bill kidnappe de jeunes femmes, à la manière d’un barbe bleue, afin de les rendre fidèles à son image. Même si son traumatisme d’enfance est exposé, le personnage, craint dans le récit, ne dégage pas beaucoup de charisme et peine à alimenter une véritable tension. Le western ne s’attarde d’ailleurs pas sur son développement et se concentre davantage sur la quête semée d’obstacles de Jack.

Le frère de Lula, jeune homme brave, déterminé mais peu expérimenté, doit constamment prouver sa valeur. Naïf et détroussé comme un bleu, il gagne progressivement en confiance et en audace lors de son périple, grâce à sa relation complice avec Reginald Jones. Ce dernier, vendu par son père et régulièrement réprimé, tente de reprendre sa revanche sur la société en gagnant sa vie comme chasseur de prime. Après Cyrano et She came to me, Peter Dinklage s’empare avec panache de ce nouveau rôle taillé pour lui sur mesure. Avec une petite référence amusante à Games of Thrones, il joue avec sa propre image tout en adoptant la posture presque tragique d’un homme qui n’aspire qu’à trouver un foyer. L’histoire du film, assez classique, s’inscrit en opposition avec son traitement résolument contemporain.

Un western à la sauce moderne

L’ouverture de The Thicket a de quoi surprendre. Sur une route enneigée, sillonne un véhicule motorisé. Sauf à tomber dans Retour vers le Futur, le décalage temporel, qui ne s’explique pas vraiment, pose d’emblée le cadre d’un western qui veut bousculer un peu les codes du genre. Il est cependant étrange que le film ne s’engouffre pas plus dans cette voie, ce qui prive un peu la première scène de sens. Le choix d’un antagoniste féminin et l’humour décalé participent également à la modernité du film.

Malgré une bonne synergie entre ses personnages, The Thicket sacrifie la profondeur de son récit au profit d’une aventure rocambolesque qui ne convainc pas toujours parfaitement. Aussi, nous sommes évidemment bien loin des westerns d’envergure tels que La Prisonnière du désert ou Il était une fois dans l’Ouest. Le film ne comporte pas de moments de tension, rapidement désamorcés par de l’humour, et les quelques scènes d’action n’offrent pas de grand spectacle. Pour autant, on prend un certain plaisir à voir ce western déjanté, qui ne bénéficiera probablement pas d’une sortie en salles.

The Thicket est présenté dans la sélection Premières au Festival de Deauville 2024.

Fiche technique

De : Elliott Lester
Année : 2024
Durée : 1h45
Avec : Peter Dinklage, Juliette Lewis, Levon Hawke, Esmé Creed-Miles, Gbena Akinnagbe, Leslie Grace
Nationalité : États-Unis

Kill : la haine et la bête

Depuis sa présentation au festival international du film de Toronto en 2023 et jusqu’à la confirmation de son succès au box-office domestique, Kill reste sur les bons rails du divertissement furieux qu’il revendique. Tourné en hindi, ce huis clos dans un train de nuit constitue une belle vitrine sur le cinéma populaire indien et ses codes, qui se veulent interactifs avec le public. De l’hémoglobine à gogo, des monstres malgré eux et une tragédie humaine sont au programme de ce voyage survolté et sans retour.

Synopsis : Dans un train pour New Delhi, une bande de voleurs prend en otage les passagers, sans savoir qu’un homme bien plus redoutable qu’eux est à bord. Quand ils s’en prennent à la femme qu’il aime, Amrit, membre des forces spéciales, répond par une vengeance sans merci.

Après s’être fait courtiser par les géants du streaming, Netflix (Brij Mohan Amar Rahe, Hurdang) et Disney+ (Apurva), Nikhil Nagesh Bhat saute enfin sur l’opportunité d’être distribué sur grand écran. Le réalisateur tente ainsi de faire la paix avec le sentiment d’impuissance qui l’a saisi lorsqu’il se trouvait lui-même à bord d’un train qui s’est fait attaquer dans les années 90. Cela vaut bien le déplacement, car sa dernière œuvre compile à peu près toutes les thématiques qu’il a pu aborder précédemment. C’est pourquoi nous retrouvons un amour contrarié par l’autorité parentale, la dualité entre tradition et l’abandon d’une communauté livrée aux caprices de la violence pure et dure. Ajoutons à cela des mises à mort d’une grande intensité par instant et vous obtenez un cocktail sanguinolent et épicé qui sert de comburant à un récit de vengeance.

Les amants maudits

Pas de temps à perdre, le film gagne rapidement de la vitesse après une exposition d’une grande clarté et d’une grande efficacité. Ce temps est également dédié à l’iconisation du comédien Laksh Lalwani (plus connu sous le nom de Lakshya, depuis son passage dans le drama Porus) pour sa première incursion dans le cinéma, dans le rôle d’un homme aussi propre en apparence que dans les valeurs qu’il défend. Quoi de mieux pour coller à la peau d’Amrit, commando de la National Security Guard, dont l’autorité et la bienveillance sont sapées par le mariage arrangé de sa bien-aimée Tulika (Tanya Maniktala). Déterminé à s’enfuir avec elle, il la retrouve secrètement à bord du Rajdhani Express, pour une virée nocturne qui va tourner au cauchemar. Misère oblige, une quarantaine de dacoïts (brigands de grand chemin en Inde) prennent d’assaut les voitures des passagers dans un hold-up qui dérape inévitablement.

Le hasard fait qu’Amrit et son collègue Viresh (Abhishek Chauhan) sont du voyage et ils ne vont pas se laisser intimider par quelques armes blanches émoussées. Leur résistance vaut bien quelques séquences divertissantes dans les décors exigus des wagons dortoir, mais cela raconte également beaucoup sur la retenue du héros, fidèle à ses principes. Neutraliser la menace sans faire de mort, voilà une condition bien trop exigeante, sachant que la situation va rapidement dépasser les protagonistes du récit. Le destin joue encore en défaveur d’Amrit, poussé dans ses retranchements dans le but de sauver sa dulcinée. Tuer, estampillé en gros et en gras dans le titre, voilà ce à quoi il doit s’abaisser pour y parvenir. L’image et le corps de cet homme sont de plus en plus mutilés au fur et à mesure que l’intrigue déroule ses péripéties, dont une qui va définitivement éveiller les instincts primaires qui sommeillaient en lui. Cette noirceur qui peut nous posséder à tout instant représente également un objet d’étude pour le cinéaste, fasciné par la métamorphose d’un homme ivre d’amour. Si les spots promotionnels martèlent l’idée que le film regorge de séquences d’action pure, il ne faut pas oublier qu’elles découlent directement de ce drame sous-jacent, entre un pion pour l’État et une princesse dans un monde désenchanté.

Les enfants-monstres

En miroir de cette idylle impossible, d’autres relations père-fils confirment que les liens d’affection sont viraux. Le cinéaste indien nous donne ainsi le contrechamp sur ces bandits, plus soudés et organisés qu’il n’y paraît. Cette communauté répond à des besoins de violence pour exister, même en marge de la société. Et au sommet de cette chaîne humaine, Fani (Raghav Juyal), jeune prétentieux qui joue avec la peur de ses proies, se disputent l’autorité avec son paternel, très rationnel. Un manque de communication et un défaut d’affection se cachent toutefois derrière cette opposition, qui ne tarde pas à nourrir Fani dans une quête vengeresse, au même titre qu’Amrit, qui ne semble plus rien avoir à perdre. L’atmosphère change alors, les lumières se tamisent et la chaleur se dissipe afin que le carnage puisse régner en maître jusqu’au terminus.

Plus proche de John McLane que de Rambo, Amrit finit souvent par se relever de ses blessures en échange du peu d’humanité qui lui reste. La plupart des coups fatals, c’est lui qui les inflige dans des chorégraphies qui relèvent davantage de la bestialité d’un The Raid, voire de Monkey Man ou Farang, que du ballet millimétré et très lisse d’un John Wick. Les plaies restent donc ouvertes jusqu’au tout au long de cette tragique odyssée, où les groupes se déchirent avant de baigner dans le sang de leurs camarades ou de leur famille. La violence devient de plus en plus graphique et plus rien d’autre ne compte que de capturer toute la brutalité des affrontements. Sans être à l’abri d’un montage déstabilisant et quelques effets spéciaux un peu douteux, l’expérience se tient en termes de tension et de rythme. Sans pour autant rivaliser avec des séquences inoubliables de Snowpiercer ou du Dernier train pour Busan, le metteur en scène parvient à jouer sur l’horizontalité de son décor, là où les passagers d’un Bullet Train, plus blagueur que bagarreur, oublient qu’ils sont assis dans un missile géant.

N’ayant rien à envier aux grands spectacles hollywoodiens auxquels nous sommes habitués depuis quelques années, Kill verse généreusement dans la cruauté des coups et de ses propos, tranchants comme la fine lame qu’est Lakshya, un acteur démarre sa carrière avec beaucoup de prestance. Il constitue également le principal atout émotionnel, car la mélancolie de son personnage provient de sa perte d’innocence et de sa complicité avec Tulika. Nikhil Nagesh Bhat renonce à la subtilité pour nous le faire comprendre. C’est justement ce qui gagne à être retenue dans cette série B qui ne révolutionne rien dans l’absolu, mais qui est loin d’être décérébrée et oubliable. N’attendez donc plus pour prendre votre billet à bord du Rajdhani Express, on s’y saute aussi vite à la gorge qu’on y fait des câlins de réconfort.

Bande-annonce : Kill

Fiche technique : Kill

Réalisation et Scénario : Nikhil Nagesh Bhat
Directeur de la photographie : Rafey Mahmood ISC
Montage : Shivkumar V. Panicker
Coordinateurs de cascade : Sea Young Oh, Parvez Shaikh
Chef décorateur : Mayur Sharma
Costumes : Rohit Chaturvedi
Musique originale : Ketan Sodha
Producteurs : Hiroo Yash Johar, Karan Johar, Apoorva Mehta, Guneet Monga Kapoor, Achin Jain
Production : Dharma Productions, Sikhya Entertainment
Pays de production : Inde
Distribution France : Originals Factory
Durée : 1h45
Genre : Action
Date de sortie : 11 septembre 2024

Kill : la haine et la bête
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3.5

Le Procès du Chien : la société au banc des accusés

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Premier long-métrage de Laetitia Dosch présenté à Un Certain Regard au Festival de Cannes 2024, Le Procès du Chien convoque une comédie burlesque flirtant dangereusement avec les limites du ridicule. Tiré d’un fait réel, le jugement suisse très médiatisé d’un chien qui sert plutôt de prétexte, il dresse le portrait d’une société en crise. Statut de l’animal, domestication de la nature, soumission de la femme, écologie et sécuritarisme font ainsi partie des thèmes sur lesquels Le Procès du Chien nous invite à réfléchir. Par sa pluralité de sujets un peu étouffés, son ton humoristique, parfois absurde, et ses personnages caricaturaux, le film ne convainc pas totalement mais offre un bon poil d’inventivité.

Interprète principale de Jeune Femme de Léonor Serraille, récompensé par la Caméra d’or 2017 à Cannes, Laetitia Dosch a également tourné pour Justine Triet dans La Bataille de Solférino, Maïwenn dans Mon Roi et Guillaume Senez dans Nos Batailles. Après avoir créé au théâtre de Vidy-Lausanne son propre spectacle, Hate, un duo insolite entre elle et un cheval, l’actrice franco-suisse passe à la réalisation.

Dans Le Procès du Chien, inspiré du roman Chien Blanc de Romain Gary, elle incarne Avril, une avocate abonnée aux causes perdues. Réprimandée par son patron, elle se jure de gagner sa prochaine affaire. Mais lorsque Dariuch, un aveugle, lui demande de défendre son chien, Cosmos, Avril s’engage dans une bataille juridique étonnante qui bouleverse le cours de son existence.

Entre chien et loup…

Comment juger un chien guidé par une volonté propre, bien distincte de celle de son maître, mais qui pour autant, ne s’apparente pas à un homme ? Si aujourd’hui, la législation a évolué, reconnaissant aux animaux le statut d’ « êtres vivants doués de sensibilité », le chien a longtemps été considéré comme une chose qui, comme telle, peut être détruite en cas de menace.

Cosmos, le fidèle compagnon de Dariuch accusé d’avoir violemment mordu plusieurs femmes, risque ainsi la mort. Face à la plainte de Lorene, une portugaise marquée par des cicatrices au visage, Avril lutte pour la reconnaissance d’un véritable statut de l’animal. D’abord assimilé à son maître, puis à un humain, Cosmos est enfin présenté comme un être soumis à des instincts sauvages et primaires, en somme, un chien sensible à l’appel des loups.

Cependant, malgré toute la bonne volonté du juge, qui appelle Cosmos à la barre, essaie de l’interroger par des procédés risibles et convoque même un comité éthologique, donnant lieu à quelques scènes cocasses, les barrières entre l’homme et l’animal, la culture et la nature, demeurent infranchissables. Une façon pour Le Procès du Chien d’aborder la situation écologique qui préoccupe fortement Laetitia Dosch. La réalisatrice a ainsi affirmé : « cette crise vient d’une ignorance, d’une insensibilité vis-à-vis des autres espèces de notre écosystème. (…) Il faut réinventer notre rapport au vivant si on veut survivre. »

En défendant Cosmos, un misogyne affiché qui ne s’attaque pas aux hommes, Avril réaffirme sa place d’avocate, comme si corriger l’agressivité de ce chien allait guérir toute une société dans laquelle les femmes semblent domestiquées. En exécutant le fameux pli du genou en se baissant, celles-ci marqueraient en effet une forme de soumission qui inciterait Cosmos à les mordre.  Le Procès du Chien traite donc de la violence physique et verbale contre les femmes, mais aussi des enfants à travers le petit Joachim, un garçon maltraité, peu avenant et provocateur qu’ Avril prend sous son aile. Les deux personnages, en quête d’estime et d’amour, parviennent à trouver ensemble du réconfort.

Le film inclut également un procès plus politique sur le terrain miné de la sécurité. L’avocate de la partie civile, candidate aux élections, incarnée par Anne Dorval, apparait ainsi comme la caricature parfaite d’un Éric Zemmour ou d’un Donald Trump. À l’heure où l’extrême droite progresse aux élections, Laetitia Dosch dénonce ces figures politiques qui jouent sur la peur des citoyens. Si le chien représente un danger pour la société, il doit être éliminé sans état d’âme.

Fort de toutes ces thématiques sociales et politiques, Le Procès du Chien cherche à changer notre regard sur le monde civilisé. Mais en s’éparpillant sur beaucoup de sujets sans vraiment les approfondir, il s’impose plus comme une comédie singulière, absurde, dont les variations de ton peuvent parfois désorienter.

À rebrousse-poil

« Une comédie libre, dérangeante, qui parle de choses importantes », c’est ainsi que la réalisatrice franco-suisse décrit Le Procès du Chien. Des comédies de ce genre, un peu délirantes, nous en voyons très peu. Toutefois, le caractère humoristique, souvent très décalé du film, nuit au fond du propos, si bien que l’on peine à prendre l’histoire au sérieux et à s’impliquer auprès de ces protagonistes plus clownesques qu’empathiques. Même le chien, filmé avec une attachante et relative sobriété, semble finalement moins exubérant que ses camarades humains.

Du rire à la violence, en passant par l’extravagance, Le Procès du Chien alterne les registres en un aboiement. Ces brusques changements de ton, associé à un montage hasardeux, confèrent au film un rythme assez étrange. Aussi, des séquences attrayantes, comme l’intervention du comité éthologique ou la plaidoirie finale d’April, se retrouvent malheureusement réduites à peau de chagrin.

Après Anatomie d’une chute, Palme d’Or 2023, et aux côtés de Black Dog, Prix Un Certain Regard 2024, le premier film de Laetitia Dosch surfe sur la vague canine avec une certaine originalité. Dommage qu’il lui manque la fluidité du premier et l’émotion du second pour nous marquer de sa patte.

Le Procès du Chien – Bande-annonce

Le Procès du Chien – Fiche technique

Réalisation : Laetitia Dosch
Scénario : Laetitia Dosch, Anne-Sophie Bailly
Casting : Laetitia Dosch (Avril Lucciane), François Damiens (Dariuch), Pierre Deladonchamps (Jérôme), Jean-Pascal Zadi (Marc), Anne Dorval (Roseline), Mathieu Demy (le juge)…
Musique : David Stanke 
Photographie : Alexis Kavyrchine
Société de production : Bande à Part Productions
Sociétés de distribution : The Jokers, Les Bookmakers
Genre : comédie
Durée : 1h25
France – Sortie le 11 septembre 2024

Deauville 2024 : Speak No Evil, des psychologues et des psychopathes

Rares sont ces œuvres psychologiques, ascendantes horrifiques, qui infiltrent les festivals auxquels le genre n’est pas dédié. Speak No Evil est de ceux-là, même s’il semble plus à l’aise en explorant sa dimension sociale. C’est notamment le point fort du film qui, malgré sa longue exposition, se lâche davantage dans un final qui revisite le home invasion.

Synopsis : Une famille amé­ri­caine passe le week-end dans la pro­prié­té de rêve d’une char­mante famille bri­tan­nique ren­con­trée en vacances. Mais ce séjour qui s’annonçait idyl­lique se trans­forme rapi­de­ment en atroce cauchemar.

James Watkins, à qui l’on doit le désespérant The Descent 2 et la vaine tentative angoissante de La Dame en noir, semble de nouveau renouer avec l’atmosphère survival de son Eden Lake. Sans être un grand faiseur d’images, le cinéaste manie mieux la narration lorsque l’on joue sur l’ambivalence de personnages complexes. Bien heureusement pour lui, il dispose d’un gros lot de protagonistes névrotiques en réalisant le remake du film éponyme danois. Le film de Christian Tafdrup a en effet stupéfait de nombreux spectateurs quant au jeu de miroir entre deux familles, diamétralement opposées sur leur perspective du bonheur.

La petite famille dans la prairie

L’été croate bat son plein et la bonne humeur se dégage de tout part, à l’exception des membres de la famille Dalton, que l’on découvre distants les uns des autres. Débarquent alors d’autres vacanciers plus dynamiques et moins pantouflards qu’eux. Ils se laissent guider par leurs pulsions et leurs désirs, échangent ouvertement et avec une grande sincérité avec les Dalton. Après cette étape de séduction, remplie de sarcasmes et de viles intentions derrière leur sourire charmeur, les moutons sont désormais invités à danser avec les loups, littéralement. Au terme de cette rencontre enchantée, et sans plus attendre, direction les contrées rurales de l’Angleterre, loin de la routine et des exigences infernales de la capitale, pour un week-end en famille qui flirte avec l’atmosphère angoissante de Midsommar, à moindre mesure.

Comme le titre l’indique, il demande à ses personnages un contrôle sur eux-mêmes, de rester sages et bienséants. Ne pas faire de vague, ne pas ouvrir la bouche quand ce n’est pas nécessaire, c’est juste dans cette optique que l’on reconnaît la captivité de la famille londonienne dans un décor et un confort qui ne lui est pas familier. Watkins en profite donc pour brosser le portrait de la famille Dalton, très dysfonctionnelle et qui cumule tous les clichés dramatiques entre le mari en défaut d’autorité, de confiance et de masculinité, l’adultère de son épouse, son végétalisme et la surprotection pour sa fille de 12 ans Agnès, qui suffoque lorsqu’elle qu’on la sépare de son lapin en peluche. En opposition à une famille, semble-t-il « parfaite », mais surtout heureuse, les Dalton se laissent donc dépasser par la générosité de leurs hôtes un peu trop enthousiastes à l’idée de les voir débarquer dans leur patelin où personne ne les entendrait hurler.

Ferme tes yeux, donne-moi ta main

L’objet d’étude de Watkins consiste alors à sonder les maux de Ben et Louise Dalton, respectivement campés par Scoot McNairy (Monsters, Cogan) et Mackenzie Davis (Seul sur Mars), qui peinent à communiquer ou à se tenir dans la même échelle de plan. Ce qui est rarement le cas pour le couple que forment Paddy et Ciara. Ce n’est que par petites touches que ce duo révèle des failles et confirme de bien lugubres soupçons. Les micro-aggressions, souvent malsaines et voyeuristes, se multiplient et génèrent cette tension qui se resserre sur les Dalton. Il est toutefois dommage de ne pas pousser les curseurs du malaise à fond. Hormis un regard furtif à travers une vitre et un gobage forcé d’une tranche d’oie, le réalisateur troque la viscéralité de son thriller avec de l’ennui, tout aussi mortel.

De même, le film manque d’être incisif lorsqu’il fait appel à la cruauté graphique, là où le film danois capitalisait autant sur les sévices physiques que sur la dimension psychologique, un peu à la manière de Funny Games de Michael Haneke. Non pas qu’elle soit nécessaire, mais ces éléments sont soit trop éparpillés dans le récit ou trop condensé dans le climax, que l’attente finit par agacer. Le remake de Watkins semble ainsi avoir lissé les traits de caractère des hôtes, malgré une débauche d’énergie comme James McAvoy l’a notamment démonté dans Split. Cela est tout de même suffisant pour éclipser la performance d’Aisling Franciosi, d’abord aperçu dans le rôle de Lyanna Stark dans la série Game of Thrones, puis révélé dans l’impressionnant The Nightingale. À cet étrange duo, très bipolaire dans leur attitude, s’ajoute Ant, un garçon qui n’a plus de langue pour pouvoir s’exprimer. Mais existe-t-il une bonne raison à cela ? À tour de rôle, paternité et maternité s’entrechoquent pour y répondre, car ce qui compte par-dessus tout dans cette intrigue, ce sont bien les actes des personnages, qui sont alors punis ou récompensés en conséquence. Reste à savoir quelle est la meilleure issue pour les Dalton, piégés dans l’enfer d’une amitié et d’une bienséance toxiques, afin de vaincre leurs démons et de se réconcilier pour de bon.

Petite bulle rafraîchissante en début de festival, Speak No Evil ne manque pas de dissimuler certains de ses défauts grâce à son final assez jouissif et à son humour noir plutôt adroit, notamment lorsque James McAvoy prend les rênes du récit.

Speak No Evil est présenté dans la sélection Premières au Festival de Deauville 2024.

Fiche technique

De : James Watkins
Année : 2024
Durée : 1h50
Avec : James McAvoy, Mackenzie Davis, Scoot McNairy, Aisling Franciosi, Alex West Lefler, Dan Hough
Nationalité : États-Unis

Deauville 2024 : Exhibiting Forgiveness, brisés de père en fils

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Premier long-métrage de Titus Kaphar, Exhibiting Forgiveness compose un drame familial centré sur les relations pères-fils et la recherche perpétuelle du pardon. Des thématiques classiques traitées sous l’angle un peu plus innovant de la création artistique comme canalisateur d’une souffrance passée dévorante. Malheureusement, la longueur du film et la relative stagnation des personnages, qui évoluent peu émotionnellement, n’impliquent le spectateur que dans la lente attente d’une réconciliation finale.  

Synopsis : Un artiste noir qui se libère de son pas­sé à tra­vers ses pein­tures voit son ascen­sion vers le suc­cès contra­riée après la visite impromp­tue de son père, un ancien toxi­co­mane déses­pé­ré à l’idée de se récon­ci­lier avec son fils. Ils vont batailler ensemble et apprendre qu’il est plus dif­fi­cile d’oublier que de pardonner.

Titus Kaphar, peintre américain dont les œuvres sont exposées au MoMa et au MET de New York, étend avec Exhibiting Forgiveness son champ d’expression artistique. En passant du pinceau à la caméra, le réalisateur brosse le portrait d’une famille en crise, dont les membres se déchirent face à la douleur et à la haine. Les tableaux, qui constituent des sortes de fenêtres sur le passé, donnent à voir l’image d’une enfance brisée incapable d’oublier.

L’éducation à la dure

Tarrel mène une existence confortable avec sa femme Aisha et son fils. Peintre célèbre qui enchaîne les expositions, propriétaire d’une grande maison, tout semble lui réussir. Pourtant, il traîne dans son passé une rancœur indélébile qui le réveille en sursaut et le fait cogner violemment contre les murs. Cette rage, Tarrel la contient dans le cadre de ses peintures, forme de catharsis libératrice de sa souffrance. Mais lorsque son père, La’Ron, resurgit brusquement dans sa vie, cet équilibre précaire bascule.

Appelé à se remémorer l’apprentissage sévère que lui a infligé son père toxicomane, entre coups et travaux acharnés, Tarrel refuse de renouer des liens avec La’Ron. Malgré sa brutalité, c’est bien cette éducation de forcenée qui a forgé, avec le temps, la personnalité créative de Tarrel. Et même si l’on ne peut cautionner un tel traitement, l’attitude de Tarrel, focalisée sur ses blessures, et non sur tout ce qu’il a accompli, finit presque par agacer. Son père, qui se cherche des excuses, lui en fait d’ailleurs la remarque. Profondément marqué par cette expérience, Tarrel s’est construit en parfaite opposition avec La’Ron, jusque dans la définition de sa figure paternelle. Loin de reproduire le traumatisme de son enfance, Tarrel traite en effet son fils avec amour et délicatesse.

Au contraire, La’Ron a sciemment appliqué à son enfant la même éducation stricte qu’il a vécue. Exhibiting Forgiveness souligne ainsi le tragique de la reprise de schémas familiaux, dont la machine implacable se perpétue de génération en génération. Cette violence, La’Ron la justifie par un simple objectif, faire de son fils un homme, doublé d’un constat sociétal, les individus noirs ne peuvent réussir qu’en se tuant à la tâche. Cette réalité, qui aurait été pertinente à développer, ne constitue cependant pas le sujet du film, qui reste principalement attaché à la réconciliation avec le passé.

L’art du pardon

La mère de Tarrel, Joyce, exerce le rôle d’une médiatrice entre Tarrel et La’Ron. Fervente adepte de l’Eglise et lectrice de la Bible, elle considère le pardon comme une nécessité absolue, car celui qui ne pardonne pas ne saurait lui-même être pardonné. Si l’art représente l’exutoire de Tarrel, pour Joyce, c’est la religion qui devient un véritable refuge. Ses efforts favorisent alors des rencontres et des tentatives d’explications successives entre père et fils. Tarrel parviendra-t-il enfin à vider son esprit, à l’image de sa silhouette qu’il découpe au couteau dans la toile ?

En exposant directement son seul enjeu centré autour de la réconciliation, Exhibiting Forgiveness peine à susciter notre intérêt pendant ses deux heures mal rythmées et entrecoupées de chansons, d’autant plus que l’émotion ne jaillit pas vraiment dans l’acte final en demi-teinte. Le personnage de Joyce, éprouvée par La’Ron, mériterait davantage de développements, alors que la relation entre Tarrel et La’Ron tourne en rond pendant la majorité du récit. Ceci nous laisse l’impression d’un film statique, qui propose néanmoins quelques idées de mise en scène, notamment un jeu sur les tableaux qui surgissent dans les décors. Il n’est pas encore certain que Titus Kaphar renouvelle ce premier vernissage cinématographique, mais Exhibiting Forgiveness contribuera peut-être, si l’on oublie ses défauts, à sa renommée d’artiste international.

Exhibiting Forgiveness est présenté en Compétition au Festival de Deauville 2024.

Fiche technique

De : Titus Kaphar
Année : 2024
Durée : 1h52
Avec : André Holland, John Earl Jelks, Aunjanue Ellis-Taylor, Andra Day
Nationalité : États-Unis

« Le Sourire du plombier » : cocon familial  

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Dans L’Adoption : Le Sourire du plombier, Zidrou et Arno Monin nous livrent des tranches de vie touchantes. Publié par les éditions Bamboo, ce récit explore les méandres de la vie familiale, où l’amour transcende souvent les épreuves, les différences, et même la mort. 

Après avoir fait face à des difficultés pour concevoir, un couple décide de déposer deux demandes d’adoption. Le père, d’origine espagnole, forme un dossier en Espagne, tandis que la mère, française, en fait de même dans l’Hexagone. Contre toute attente, les deux demandes aboutissent en même temps, et le couple se retrouve parent de deux petites filles. La surprise est totale mais ne s’arrête pas là, puisque la mère, dans la foulée, tombe enceinte naturellement. 

C’est ici qu’un premier décalage se crée dans cette famille « à l’envers ». Alors que les deux premières filles sont adoptées, la troisième, née naturellement, grandit avec un sentiment d’altérité. Elle aussi aurait aimé avoir été adoptée ! Ce thème est traité avec sensibilité, mettant en lumière les complexités des relations fraternelles où l’amour et le doute coexistent. Les notions d’appartenance et de légitimité au sein d’une famille se voient ainsi questionnées à travers la petite dernière, aux antipodes de ce que proposent généralement les récits d’adoption.

La famille apparaît aussi « à l’envers » au regard de l’inversion des rôles parentaux traditionnels. Ici, c’est la mère qui travaille, tandis que le père s’occupe des enfants, du ménage et de la cuisine. Ce renversement des rôles est significatif : il bat en brèche une certaine vision conservatrice de la famille et assoit, dans le récit, la stature du père. La mère, grande lectrice, est de son côté dépeinte comme une femme intellectuellement active, aimante envers les siens, mais quelque peu déconnectée des tâches domestiques, au point par exemple de brûler les plats qu’elle réchauffe, trop absorbée par ses romans. 

En contraste, le père est montré comme dévoué et attentionné. Il joue un rôle central dans la vie quotidienne de ses filles. Il les accompagne à leurs activités, qu’il s’agisse de la piscine, de la musique ou du football, et fait de son mieux pour maintenir l’harmonie familiale. Son souci du bien-être de ses filles se manifeste jusque dans les détails du quotidien, comme le choix de la musique lors des trajets en voiture. Ce père, protecteur et amusant, s’efforce tout au lonf de l’album, généreux en souvenirs familiaux, de construire une relation de confiance avec ses enfants, refusant de reproduire les violences qu’il a lui-même subies dans son enfance. 

Plus grave dans son approche, le deuil constitue un thème récurrent dans cet album. La mort, bien que toujours difficile à aborder, est toutefois présentée ici avec une certaine délicatesse, qui en souligne l’impact profond sur les individus, mais aussi sur les dynamiques familiales qui permettent d’y faire face. C’est elle qui fait remonter les souvenirs, et à travers des flashbacks, le lecteur découvre la tendresse et l’amour qui unissaient cette famille. Ces souvenirs, qui ressurgissent au fil des pages, montrent un homme capable de réconforter ses enfants après une défaite sportive, ou de trouver le positif dans des situations pourtant désagréables, comme une panne de voiture sous la pluie. 

L’Adoption : Le Sourire du plombier célèbre l’amour familial sous toutes ses formes : parental, fraternel et même celui que l’on porte aux souvenirs des êtres disparus. Cet album autonome, qui ne nécessite pas la lecture des précédents tomes pour être apprécié, propose une réflexion sur la famille, la perte et la manière dont on peut continuer à avancer malgré les épreuves. En plaçant au centre de son récit une famille où les rôles sont inversés et où les enfants, qu’ils soient adoptés ou biologiques, cherchent chacun leur place, Zidrou et Arno Monin offrent une vision profondément humaine et nuancée de la famille. Un album à lire, à relire, et à apprécier pour sa capacité à traduire les nuances de la vie familiale avec justesse. 

L’Adoption : Le Sourire du plombier, Zidrou et Arno Monin 
Bamboo, septembre 2024, 72 pages 

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4

« Si t’es un homme ! » : réflexions autour des masculinités

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Déconstruire les stéréotypes de genre et encourager une société plus égalitaire n’est pas une mince affaire. L’ouvrage collectif Si t’es un homme !, publié chez Glénat, s’attaque aux constructions de la masculinité. À travers 24 textes et bandes dessinées, des auteurs et autrices de diverses générations et horizons proposent un éventail d’expériences et de réflexions pour comprendre, interroger et renouveler les masculinités.

Si t’es un homme ! est un ouvrage collectif qui se distingue par la pluralité de ses voix. Chaque auteur y explore la masculinité par un prisme différent : le regard genré en tant qu’artiste, les défis de la condition d’homme racisé ou encore la question de l’habillement et de l’expression de genre. En abordant des sujets variés, le livre brise les tabous et ouvre des espaces de dialogue autour des enjeux contemporains liés au genre. Les récits oscillent entre fiction, autobiographie et analyse, avec une volonté commune : celle de dépasser les cadres traditionnels imposés par les normes de genre.

Le livre questionne les stéréotypes traditionnels associés à la masculinité. Comment assumer que l’on préfère une Barbie à un GI Joe, que l’on s’amuse davantage devant une romcom que devant un jeu vidéo viriliste ? Ce sont autant de questions qui visent à déconstruire les attentes culturelles liées au genre masculin. Les encouragements quasi-militaires des supporters de football, l’homophobie et la misogynie présents dans ce milieu, ou encore la domination masculine de l’espace social et domestique sont autant de thèmes abordés de manière frontale. Les auteurs n’hésitent pas à pointer du doigt les dysfonctionnements et les violences sous-jacentes à certaines expressions de la masculinité.

Ce travail de déconstruction passe aussi par l’exploration de l’intimité masculine, souvent marquée par des injonctions à la performance et à la virilité. À travers des récits sur les vestiaires, leurs vexations et les attentes quant à la taille du pénis, Si t’es un homme ! explore des territoires rarement abordés dans la littérature grand public. Cette introspection permet de mettre en lumière les contradictions et les fragilités qui caractérisent les expériences masculines.

L’ouvrage fait également une large place à l’analyse culturelle. Il questionne, par exemple, le cinéma de réalisateurs comme Godard, Kechiche ou encore le film Les Valseuses, qui peuvent illustrer des modèles de masculinité problématiques. Un dessinateur y confrontera quant à lui ses propres biais involontaires, tels que la représentation des femmes comme passives ou réduites à leur rôle de mère. Ces réflexions amènent le lecteur à s’interroger sur la manière dont l’art et la culture façonnent notre perception des genres.

En mélangeant différents styles graphiques, dont le roman-photo, l’ouvrage permet d’approcher la question de la masculinité de manière innovante et artistique. Chaque contribution apporte un éclairage unique, nourrissant ainsi une réflexion collective sur les représentations et les idéologies véhiculées par les médias et les arts.

L’exploration de la masculinité dans le contexte du capitalisme, le travestissement ou encore le partage des tâches domestiques figurent en bonne place dans l’ouvrage. Ce dernier appelle à une remise en question profonde des normes et des valeurs, parfois transmises de père en fils, pour favoriser des modèles de masculinité plus inclusifs et bienveillants.

Si t’es un homme ! apparaît comme un album audacieux qui s’inscrit dans une démarche résolument contemporaine de redéfinition des genres. À travers ses fictions, autobiographies et analyses, il invite à une réflexion individuelle et collective, un voyage vers plus d’égalité, de liberté et de tolérance. Ce livre, à passer de main en main, se veut un outil de dialogue et de changement, un levier pour repenser les masculinités et ouvrir la voie à de nouvelles formes d’identité et d’expression.

Si t’es un homme !, collectif
Glénat, septembre 2024, 256 pages

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3.5

« American Parano » : un second tome au diapason

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Avec American Parano : Black House, Hervé Bourhis et Lucas Varela concluent leur diptyque en offrant une exploration saisissante d’un San Francisco des années 60 marqué par le psychédélisme, les crimes rituels et une enquête policière haletante. Entre mysticisme et manipulation, la protagoniste Kim Tyler se confronte à des vérités troublantes et une société patriarcale oppressante.

Le deuxième tome d’American Parano s’ouvre alors que des victimes semblent avoir été la cible de rituels satanistes. L’inspectrice Kim Tyler, toujours empêtrée dans son enquête précédente, se retrouve face à Baron Yeval, un personnage énigmatique et manipulateur, fondateur de « l’Église de Satan ». Ce dernier est rusé, manipulateur, beau parleur. Et il apprécie particulièrement se jouer de son interlocutrice.

La situation se complique davantage pour Kim, qui est confrontée à un nouveau partenaire, Taft, après que son équipier de longue date, Ulysses Ford, a été hospitalisé. Les deux agents sont contraints de coopérer alors que l’enquête prend un tournant inattendu : un marginal se livre aux autorités, prétendant être l’assassin. Mais les apparences sont souvent trompeuses, et ce coupable trop évident ne semble être qu’une pièce d’un puzzle plus complexe.

Le cadre de l’intrigue, le San Francisco de la fin des années 60, est essentiel pour comprendre la profondeur narrative de ce polar. Cette période, marquée par les contre-cultures, les mouvements hippies et l’émergence de nouvelles formes de spiritualité, est également un temps de grandes tensions sociales et politiques. Le dessin de Lucas Varela rend hommage à cette époque avec une précision engageante. Des vignettes urbaines minutieusement construites, rappelant le style d’Edward Hopper et son fameux Nighthawks, enveloppent le lecteur dans une atmosphère à la fois nostalgique et oppressante.

Le personnage de Kimberly Tyler demeure le cœur battant de cette histoire. Elle est la seule femme dans un univers policier résolument machiste et méprisant, ce qui rend son parcours d’autant plus intéressant. Kim se montre indépendante, non seulement sur le plan professionnel, mais aussi personnel et sexuel. Elle se retrouve à découvrir des vérités troublantes sur son père et ses interrogations avec Baron Yeval révèlent des moments de tension psychologique intenses, où le jeu de domination n’est pas sans rappeler celui entre Clarice Starling et Hannibal Lecter dans Le Silence des agneaux.

American Parano : Black House conclut un diptyque où se mêlent savamment intrigue policière, critique sociale et exploration de l’âme humaine. Hervé Bourhis et Lucas Varela livrent une œuvre marquante qui utilise le cadre historique des années 60 et la figure d’une héroïne féminine forte pour interroger des thématiques telles que le patriarcat, la manipulation, les rites, etc. En restituant une époque pleine de contradictions et de tensions à travers un récit policier haletant, les auteurs réussissent à créer un polar noir où San Francisco joue les premiers rôles.

American Parano T.02 : Black House, Hervé Bourhis et Lucas Varela
Dupuis, août 2024, 64 pages

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3.5

« Écoute s’il pleut » : mémoire vive

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Roman graphique de Rodolphe et Patrick Prugne, édité par Daniel Maghen, Écoute s’il pleut est une œuvre singulière qui tisse les fils de la mémoire, du mystère, de l’invisible et surtout de l’indicible. Plongé dans le bocage normand des années 1960, le récit entrelace le quotidien d’un jeune garçon, Daniel, avec une intrigue aux allures fantastiques. L’histoire, l’imagination et le surnaturel semblent alors se chevaucher. 

« Moi, tu sais, je suis républicain, rationaliste et athée ! Les miracles et les apparitions, c’est la boutique d’en face ! « 

Daniel en est pourtant convaincu : il a dialogué avec Paul, un garçon depuis longtemps porté disparu, et a même aperçu sa séduisante mère, très courtisée pendant la Seconde guerre mondiale, tant par les hommes du coin que par les soldats allemands mobilisés en Normandie.

Mais alors pourquoi ce moulin mystérieux, censé abriter la famille, lui apparaît-il désormais en ruines ? Et comment expliquer les paradoxes temporels de ses récentes rencontres ?

Écoute s’il pleut raconte l’histoire d’un adolescent en vacances chez sa grand-mère, récemment veuve. La Normandie des années 60 lui offre le temps d’explorer les environs, et notamment les moulins, puisque la solitude est la règle dans ces milieux ruraux dépeuplés. « Écoute s’il pleut » est le nom d’un moulin isolé, un lieu que Daniel va explorer avec curiosité. 

C’est là qu’il rencontre Paul, un garçon de son âge, qui prétend y vivre avec sa mère. Paul n’est pas seulement un copain ou un ami, il devient une énigme que Daniel doit percer à jour. Pourquoi disparaît-il soudainement ? Quelle est son histoire ? La quête de vérité qui s’ensuit plonge Daniel dans les méandres de l’histoire locale et révèle des secrets enfouis qui touchent directement son propre passé.

« Cette histoire d’Allemand, ça peut n’être qu’un trompe-l’œil, un leurre… À l’époque, dénonciations, règlements de comptes et exécutions étaient courants. Quelqu’un a pu en profiter… »

Même quand il pense toucher du doigt la vérité, Daniel n’explore finalement qu’une fausse piste de plus. Écoute s’il pleut navigue entre plusieurs temporalités pour dévoiler un drame intime. Il explore la vie d’une femme de grande beauté, et, à travers elle, les tensions nées de l’Occupation. 

Avec ses traits de crayon précis et une mise en couleur à l’aquarelle, qui donne une impression de douceur et de mélancolie, l’album est dominé par des tons de bleu, beige et vert. Poétique, le dessin se met au diapason d’un récit doublement initiatique, avec un personnage qui se révèle en même temps que le passé du début des années 1940.

Réflexion sur la mémoire et les secrets de famille, exploration des limites entre réalité et imaginaire, Écoute s’il pleut prend aussi la forme d’un drame intemporel sur la perte, la recherche de soi et le poids des histoires non résolues. Plutôt engageant. 

Écoute s’il pleut, Rodolphe et Patrick Prugne
Daniel Maghen, août 2024, 72 pages

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4

« La Fille du puisatier » : une France en mutation

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Les éditions Bamboo publient une adaptation graphique de La Fille du puisatier, film de Marcel Pagnol paru au début des années 1940. Éric Stoffel, Emilio Van der Zuiden et Albertine Ralenti déploient leur intrigue au cœur de la Provence, dans un petit village rural où le quotidien est imprégné de traditions séculaires et d’une certaine rudesse de vie.

L’histoire s’articule autour de Patricia Amoretti, la fille d’un puisatier veuf, qui tombe amoureuse de Jacques Mazel, un jeune aviateur issu d’une famille bourgeoise. Le puisatier, inquiet quant au futur de sa fille, prend conscience qu’il risque de perdre celle qui tient le foyer et aimerait la voir dans les bras de Félipe Rambert, un travailleur manuel modeste, dont le style de vie se conforme davantage à leur histoire familiale.

Cependant, les dés sont jetés et l’amour entre Patricia et Jacques dans un contexte bucolique. Cette passion naissante est toutefois rapidement ternie par les réalités sociales et politiques de l’époque. Après quelques rencontres furtives, Patricia se retrouve enceinte, tandis que Jacques est mobilisé, et la réaction des deux familles apparaît aussi contrastée que leurs origines sociales. Les Amoretti, simples mais dignes, font face au rejet et au mépris des Mazel, soucieux de préserver leur honneur bourgeois. 

Patricia, considérée par son père comme une « princesse », et qui a d’ailleurs été éduquée à Paris, se retrouve seule avec son enfant à naître. Partant, c’est à travers une série de confrontations et de réconciliations que le roman graphique va explorer le sacrifice, l’amour filial, les sentiments amoureux et la réconciliation dans une société marquée par des codes rigides.

L’intérêt historique de La Fille du puisatier réside évidemment dans sa représentation fidèle de la société française des années 1940, une époque où les classes sociales et les valeurs morales dictaient largement le comportement individuel et collectif. L’œuvre met en lumière les réalités d’une France encore rurale, où le travail manuel, incarné par le puisatier, est à la fois noble et laborieux, et où l’honneur familial prend une importance capitale. Les conflits mondiaux affectent quant à eux même les coins les plus reculés de la Provence… 

Les classes sociales sont hermétiques, des dilemmes moraux sont imposés par la société patriarcale, un amour non conventionnel est quasi prohibé… La Fille du puisatier rend compte d’une société conservatrice, notamment représentée par Pascal Amoretti, le père de Patricia, l’image même de l’homme de la terre droit et fier qui oscille entre la sévérité et une profonde tendresse paternelle. 

L’amour de Patricia et Jacques, bien réel, est en permanence menacé par l’incompatibilité des mondes auxquels ils appartiennent. Ce fossé social engendre une série de malentendus et de conflits, chaque famille se méfiant et méprisant l’autre, croyant défendre ce qui est juste et bon. La Fille du puisatier met ainsi en lumière l’absurdité et l’injustice des préjugés de classe, tout en soulignant que la réconciliation, bien que difficile, est rendue possible lorsque l’amour, l’humilité et la tolérance prennent le pas sur l’orgueil et la division.

La Fille du puisatier est une œuvre complexe, le témoignage d’une époque révolue. Elle interroge la société française du début du XXe siècle. La Provence et ses habitants, l’amour, le devoir et les barrières de classe, irriguent un récit enraciné dans l’époque qui l’a vu naître. En dévoilant la vie intérieure de ses personnages et en illustrant leurs combats contre les conventions sociales, Marcel Pagnol portait toutefois des enjeux universels, que l’on retrouve parfaitement dans cette adaptation graphique de grande qualité.

La Fille du puisatier, Éric Stoffel, Emilio Van der Zuiden et Albertine Ralenti 
Bamboo, août 2024, 80 pages

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