Kill : la haine et la bête

Depuis sa présentation au festival international du film de Toronto en 2023 et jusqu’à la confirmation de son succès au box-office domestique, Kill reste sur les bons rails du divertissement furieux qu’il revendique. Tourné en hindi, ce huis clos dans un train de nuit constitue une belle vitrine sur le cinéma populaire indien et ses codes, qui se veulent interactifs avec le public. De l’hémoglobine à gogo, des monstres malgré eux et une tragédie humaine sont au programme de ce voyage survolté et sans retour.

Synopsis : Dans un train pour New Delhi, une bande de voleurs prend en otage les passagers, sans savoir qu’un homme bien plus redoutable qu’eux est à bord. Quand ils s’en prennent à la femme qu’il aime, Amrit, membre des forces spéciales, répond par une vengeance sans merci.

Après s’être fait courtiser par les géants du streaming, Netflix (Brij Mohan Amar Rahe, Hurdang) et Disney+ (Apurva), Nikhil Nagesh Bhat saute enfin sur l’opportunité d’être distribué sur grand écran. Le réalisateur tente ainsi de faire la paix avec le sentiment d’impuissance qui l’a saisi lorsqu’il se trouvait lui-même à bord d’un train qui s’est fait attaquer dans les années 90. Cela vaut bien le déplacement, car sa dernière œuvre compile à peu près toutes les thématiques qu’il a pu aborder précédemment. C’est pourquoi nous retrouvons un amour contrarié par l’autorité parentale, la dualité entre tradition et l’abandon d’une communauté livrée aux caprices de la violence pure et dure. Ajoutons à cela des mises à mort d’une grande intensité par instant et vous obtenez un cocktail sanguinolent et épicé qui sert de comburant à un récit de vengeance.

Les amants maudits

Pas de temps à perdre, le film gagne rapidement de la vitesse après une exposition d’une grande clarté et d’une grande efficacité. Ce temps est également dédié à l’iconisation du comédien Laksh Lalwani (plus connu sous le nom de Lakshya, depuis son passage dans le drama Porus) pour sa première incursion dans le cinéma, dans le rôle d’un homme aussi propre en apparence que dans les valeurs qu’il défend. Quoi de mieux pour coller à la peau d’Amrit, commando de la National Security Guard, dont l’autorité et la bienveillance sont sapées par le mariage arrangé de sa bien-aimée Tulika (Tanya Maniktala). Déterminé à s’enfuir avec elle, il la retrouve secrètement à bord du Rajdhani Express, pour une virée nocturne qui va tourner au cauchemar. Misère oblige, une quarantaine de dacoïts (brigands de grand chemin en Inde) prennent d’assaut les voitures des passagers dans un hold-up qui dérape inévitablement.

Le hasard fait qu’Amrit et son collègue Viresh (Abhishek Chauhan) sont du voyage et ils ne vont pas se laisser intimider par quelques armes blanches émoussées. Leur résistance vaut bien quelques séquences divertissantes dans les décors exigus des wagons dortoir, mais cela raconte également beaucoup sur la retenue du héros, fidèle à ses principes. Neutraliser la menace sans faire de mort, voilà une condition bien trop exigeante, sachant que la situation va rapidement dépasser les protagonistes du récit. Le destin joue encore en défaveur d’Amrit, poussé dans ses retranchements dans le but de sauver sa dulcinée. Tuer, estampillé en gros et en gras dans le titre, voilà ce à quoi il doit s’abaisser pour y parvenir. L’image et le corps de cet homme sont de plus en plus mutilés au fur et à mesure que l’intrigue déroule ses péripéties, dont une qui va définitivement éveiller les instincts primaires qui sommeillaient en lui. Cette noirceur qui peut nous posséder à tout instant représente également un objet d’étude pour le cinéaste, fasciné par la métamorphose d’un homme ivre d’amour. Si les spots promotionnels martèlent l’idée que le film regorge de séquences d’action pure, il ne faut pas oublier qu’elles découlent directement de ce drame sous-jacent, entre un pion pour l’État et une princesse dans un monde désenchanté.

Les enfants-monstres

En miroir de cette idylle impossible, d’autres relations père-fils confirment que les liens d’affection sont viraux. Le cinéaste indien nous donne ainsi le contrechamp sur ces bandits, plus soudés et organisés qu’il n’y paraît. Cette communauté répond à des besoins de violence pour exister, même en marge de la société. Et au sommet de cette chaîne humaine, Fani (Raghav Juyal), jeune prétentieux qui joue avec la peur de ses proies, se disputent l’autorité avec son paternel, très rationnel. Un manque de communication et un défaut d’affection se cachent toutefois derrière cette opposition, qui ne tarde pas à nourrir Fani dans une quête vengeresse, au même titre qu’Amrit, qui ne semble plus rien avoir à perdre. L’atmosphère change alors, les lumières se tamisent et la chaleur se dissipe afin que le carnage puisse régner en maître jusqu’au terminus.

Plus proche de John McLane que de Rambo, Amrit finit souvent par se relever de ses blessures en échange du peu d’humanité qui lui reste. La plupart des coups fatals, c’est lui qui les inflige dans des chorégraphies qui relèvent davantage de la bestialité d’un The Raid, voire de Monkey Man ou Farang, que du ballet millimétré et très lisse d’un John Wick. Les plaies restent donc ouvertes jusqu’au tout au long de cette tragique odyssée, où les groupes se déchirent avant de baigner dans le sang de leurs camarades ou de leur famille. La violence devient de plus en plus graphique et plus rien d’autre ne compte que de capturer toute la brutalité des affrontements. Sans être à l’abri d’un montage déstabilisant et quelques effets spéciaux un peu douteux, l’expérience se tient en termes de tension et de rythme. Sans pour autant rivaliser avec des séquences inoubliables de Snowpiercer ou du Dernier train pour Busan, le metteur en scène parvient à jouer sur l’horizontalité de son décor, là où les passagers d’un Bullet Train, plus blagueur que bagarreur, oublient qu’ils sont assis dans un missile géant.

N’ayant rien à envier aux grands spectacles hollywoodiens auxquels nous sommes habitués depuis quelques années, Kill verse généreusement dans la cruauté des coups et de ses propos, tranchants comme la fine lame qu’est Lakshya, un acteur démarre sa carrière avec beaucoup de prestance. Il constitue également le principal atout émotionnel, car la mélancolie de son personnage provient de sa perte d’innocence et de sa complicité avec Tulika. Nikhil Nagesh Bhat renonce à la subtilité pour nous le faire comprendre. C’est justement ce qui gagne à être retenue dans cette série B qui ne révolutionne rien dans l’absolu, mais qui est loin d’être décérébrée et oubliable. N’attendez donc plus pour prendre votre billet à bord du Rajdhani Express, on s’y saute aussi vite à la gorge qu’on y fait des câlins de réconfort.

Bande-annonce : Kill

Fiche technique : Kill

Réalisation et Scénario : Nikhil Nagesh Bhat
Directeur de la photographie : Rafey Mahmood ISC
Montage : Shivkumar V. Panicker
Coordinateurs de cascade : Sea Young Oh, Parvez Shaikh
Chef décorateur : Mayur Sharma
Costumes : Rohit Chaturvedi
Musique originale : Ketan Sodha
Producteurs : Hiroo Yash Johar, Karan Johar, Apoorva Mehta, Guneet Monga Kapoor, Achin Jain
Production : Dharma Productions, Sikhya Entertainment
Pays de production : Inde
Distribution France : Originals Factory
Durée : 1h45
Genre : Action
Date de sortie : 11 septembre 2024

Kill : la haine et la bête
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3.5

Festival

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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