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Barbershop : une saga américaine

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Le cinéma d’importance culturelle génère-t-il forcément des films cinématographiquement importants ? Dans un monde où les questions esthétiques resteraient parfaitement imperméables au monde qui les entoure, et où le cœur n’auraient d’autres raisons que celles que la raison n’ignorerait point, peut-être. Auquel cas, la trilogie Barbershop n’aurait certainement pas voix au chapitre dans cette conversation. Ce qui, sans représenter une perte pour les Beaux-Arts, créerait un certain vide dans la culture pop de ces 20 dernières années.

Rien que pour vos cheveux

Dans les Barbershop, le postulat est simple. On suit un jour qui peut tout changer dans la vie de Calvin (Ice Cube), patron plus ou moins heureux d’un salon de coiffure pour hommes dans la banlieue de Chicago – le barbershop du titre (seul le troisième film dérogera à la trame). Si l’idée de salon masculin est réimplantée depuis peu en France, il s’agit d’une institution aux États-Unis ; elle a même donné naissance au courant musical éponyme. Le barbershop n’y est pas qu’un commerce, c’est un agrégateur social agréé depuis le début du XXème siècle. Un lieu de vie pour hommes qui s’y réunissent pour refaire le monde et chanter ensemble les chansons populaires de l’époque.

Une sorte de bistrot sans alcool et avec shampoing, où les liens communautaires se tissent sur les harmonies vocales. Bref, une culture et une histoire particulièrement représentées dans les quartiers afro-américains, qui ont émulé en France par la force d’un soft-power régénéré dans les années 2000, via la migration de ses périphéries dans son hypercentre. Vous-mêmes, françaises et français de 2024, vous le savez : pas un coin d’urbanité sans son petit barbershop à tarif (souvent) compétitif pour ringardiser le salon de coiffure à papa et à maman. Ceci dit, il ne faut tout céder à la nouveauté : les veuchs, c’est trop important pour les sacrifier au glam’ de post insta ; mieux vaut mettre le billet là où ça ne paye pas de mine pour en avoir une bonne après. Désolé pour la parenthèse, mais il fallait que ce soit dit.

Double standard

De fait, et même s’il ne faut sans doute pas trop sur-estimer l’importance de ces trois comédies somme toute inoffensives, on aurait tort de se boucher la vue avec les mains en passant devant les Barbershop. Même si, ce n’est pas la tentation qui manque, il faut l’avouer. À notre décharge, les deux premiers épisodes réalisés respectivement par Tim Story (Les 4 Fantastiques, Ride Along, le Taxi américain : n’en jetez plus, cet homme est coupable) et Kevin Rodney Sullivan ne font pas grand-chose pour atteindre le minimum syndical. C’est ni beau, ni bien cadré, parfois lunaire dans ses digressions narratives (la back-up story de Cedric The Entertainer dans le 2, fallait oser), et assez lâche en termes de rythme.

Il faudra attendre le troisième épisode mis en boite par Malcolm D. Lee (le dernier Space Jam oui d’accord, mais aussi Operation Funky, Roll Bounce, Girls Trip, et d’autres divertissements de qualité supérieure) pour remettre le cinéma au milieu du village. Habitué à tirer vers le haut des produits de Black Entertainment interchangeables, Lee réussit là où ses confrères ont échoué. Particulièrement dans la mise en espace du lieu, véritable agora populaire où se débattent à coup de punchlines bien senties les petits soucis du quotidien, et les tracas de la grande histoire. Grâce à lui, le Barbershop devient enfin plus qu’un titre, mais le personnage principal du film mené par Ice Cube, dont on ne peut qu’applaudir les progrès en matière de jeu entre le premier épisode (2002) et le dernier (2016).

M. Cube au Sénat

Tête de gondole de la short-list des rappeurs ayant réussi leur transition vers le grand écran et business man au nez creux, O’Shea Jackson Sr., de son vrai nom, a bien compris le potentiel de ce tout petit film indé absolument pas prédestiné à devenir une franchise. Artistiquement parlant, l’occasion de franchir un cap. Fini les emplois de thugs et/ou de petites frappes héritées de sa carrière de rappeur au verbe assassin et à la rime meurtrière, le AmeriKKK’as Most Wanted enfile les habits de role model. Un emploi que Calvin commence par refuser, attiré par les horizons du mieux et de l’abondance telle que l’American way of life les dessinent à longueur de coupure publicitaire.

On ne choisit pas ce qu’on devient, on est choisi pour ce qu’on doit être : à rebours des success stories contemporaines prônant le « je veux donc je suis » hors-sol et sans affect, la trajectoire de Calvin est de rester là où les autres ont besoin de lui. Même quand les circonstances le poussent dehors, que ce soit au travers d’un salon franchisé s’installant en face du sien (le 2), ou de la violence des rues de Chicago générant un climat de vie instable pour lui et ses proches (le 3).

La résilience de Calvin face au changement imposé comme un horizon indépassable, un climat social délétère, ou les magouilles des politiciens locaux, n’est jamais que celle que l’Amérique des pionniers oppose aux riches propriétaires qui veulent grignoter son territoire. Bref un western, où les conflits se règlent à coups de one-liners bien sentis et pas au bruit des douilles fumantes. Sous leurs dehors de comédies communautaires façon Tyler Perry, les Barbershop réactivent une tradition américaine dont l’esprit est un peu porté disparu depuis une décennie ou deux. On a même un moment James Stewart dans le deuxième opus, avec un discours de défense des petites gens dans l’enceinte du conseil municipal. Effet garanti.

Café populaire

Oui, il y a indiscutablement une part de facilité dans l’idée de défendre un film sur la base de sa propre adhésion au discours véhiculé (et plus ou moins bien intériorisé). Oui, sans doute, et alors ? Il faut savoir parfois assumer ses orientations partisanes. Le fait est que volontairement ou pas, les Barbershop ont anticipé pour s’y opposer les maux qui font tant de mal au tissu social contemporain. La gentrification, la sacralisation de l’argent facile, le chacun pour soi comme mode de vie imposé… On a peut-être jamais que les totems qu’on mérite, mais dans un monde qui peine à retrouver le goût de la lutte, les Barbershop font figure de contre-modèle. C’est un peu comme les films de Robert Guedigian : c’est pas toujours très heureux cinématographiquement parlant, un (bon) mot valant plus souvent 1000 images, mais le cœur est à la bonne place.

Alors évidemment, il n’y a pas que ça, et à défaut de vrai plaisir de cinéma (on fait une exception pour le numéro 3, on insiste), les Barbershop réservent des plaisirs de spectateur, la plupart émanant des acteurs. La rappeuse Eve, Michael Ealy, Anthony Anderson, Sean Patrick Thomas, et l’incontournable Cedric The Entertainer, dont les saillies verbales constituent souvent les moments les plus drôles des trois films.

À noter, pour les initiés, que pour le troisième épisode la troupe accueille en son sein Common, autre rappeur ayant réussi sa transition vers le cinéma, dans le rôle d’un employé du salon. Common – vraiment originaire de Chicago, quand Cube vient de L.A. – qui eut quelques mots avec Ice Cube par micro interposé au cours d’un clash resté dans les mémoires des années 90… Avant une réconciliation à l’ère Obama, où se situe le troisième film. C’est beau les divisions qui cessent, afin d’œuvrer pour une cause commune. C’était peut-être pas grand-chose à l’époque, mais à l’heure actuelle ça veut dire beaucoup.

The Killer (1989) : des hommes d’honneur

S’il est une œuvre miroir de son réalisateur, The Killer compile à peu près tous les ingrédients du cinéma de John Woo. À mi-chemin entre le film d’auteur et le film de divertissement, la solitude de deux chasseurs se chevauchent dans un hommage saisissant aux polars de Jean-Pierre Melville et Martin Scorsese. Retour sur cette merveille intemporelle.

Synopsis : Comment un tueur à gages, décidé à changer de vie va, lors de son dernier « contrat », provoquer la cécité d’une jeune chanteuse. Pour trouver l’argent nécessaire à l’opération de la jeune femme, il accepte un autre contrat.

Grand metteur en scène de cinéma d’action hongkongais, John Woo a également connu un temps fort lors de son séjour hollywoodien dans les années 90 (Chasse à l’homme, Broken Arrow, Volte-face, Mission Impossible 2, Windtalkers). Le succès public et critique sur Le syndicat du crime a révélé un estimable artisan dans une industrie qui repousse sans cesse les limites de la violence. La classification cinématographique de Hong Kong naquis en conséquence, ce qui attira d’autant plus l’attention de l’Occident sur ces œuvres, à la fois imparfaites et audacieuses, ce qui en font leur charme. Que ce soit Quentin Tarantino, Robert Rodriguez ou Johnnie To, Woo continue encore d’inspirer d’autres artistes qui puisent intentionnellement dans ses chorégraphies lyriques. Le ridicule ne tue pas et c’est une devise qui a permis de nourrir des gimmicks fascinants et renouveler le cinéma d’action jusque que dans les plus grandes bisseries du genre.

Le dernier contrat

Ah Jong (ou Jeff dans la version internationale) en a sans doute trop vu dans un monde contrôlé par des gangs, qui l’envoient terminer le sale boulot, sans se soucier des dommages collatéraux. C’est dans ce contexte que le célèbre tueur songe à effacer son passé taché de honte et de sang. Une chanteuse qui devient aveugle par sa faute ou une enfant qui se prend une balle perdue alors qu’il est pris sous des feux croisés, il existe autant de raisons pour lui de sortir une fois pour toutes de la servitude volontaire qui le ronge de l’intérieur et de faire de « la vie » son nouveau métier. Et cela commence par prendre soin de son prochain pour dissiper ses remords. Il voit donc en Jennie (Sally Yeh) une raison de se retirer du circuit et de valider sa première bonne action en tant qu’homme nouveau. Elle n’est pas une femme fatale, mais la naïveté de ce personnage joue beaucoup dans la caractérisation de Ah Jong. Ce qui laisse pleinement Chow Yun-fat briller dans la peau d’un homme d’honneur, aux lignes de conduites strictes. À peu de choses près, on se croirait dans la spirale mafieuse de Mean Streets ou dans l’univers surréaliste parisien porté par Alain Delon que Melville a élaboré dans Le Samouraï, l’inspiration directe de ce film.

Et pendant que le professionnel de l’assassinat s’emploie à exécuter son dernier contrat, il en effectue un autre malgré lui. Entre trahison et chasse à l’homme menée par l’inspecteur Li (ou Eagle) interprété par un Danny Lee rebelle et solitaire, Ah Jong va découvrir un allié précieux et digne de confiance. Ce n’est pas la première fois que la dualité entre flic et criminel est étudiée à la loupe par Woo, mais dans ce cas-ci, elle sert davantage une amitié poignante. Chaque fois qu’Ah Jong et Li se croisent, c’est souvent pour se neutraliser. Mais en arrière-plan, ils se séduisent mutuellement. La trajectoire de Li est ainsi parallèle à celle d’Ah Jong, de plus en plus vulnérable et donc de plus en plus attachant. Contrairement aux héros « intouchables » d’Hollywood, les personnages de Woo peuvent être blessés, souffrir et mourir. Ceux qui se surnomment Dumbo et Mickey se rendent donc coup pour coup, jusqu’à ce qu’ils se rendent compte de l’impasse dramatique qui se dresse devant eux. Li finit ainsi par muter en une incarnation de la vengeance et de la justice, celle qu’il défend malgré les procédures qu’il a du mal à respecter. C’est également ce qui en fait un héros tragique, tout comme l’alter ego qu’il chasse tout le long du récit, et la musique de Lowell Lo nous le rappelle.

La danse des armes

Chez Woo, l’action est au premier plan avec l’émotion. Imaginez un wu xia pian dans le style précurseur de King Hu ou de Chang Cheh (dont Woo a été l’assistant), tartiné à la sauce western, et dans lequel on remplace les armes sabres par des armes à feu. Les séquences d’action de The Killer en tirent tout le côté récréatif du cinéma de Woo. La précision, l’esquive et l’efficacité des protagonistes dépendent ainsi de leur volonté. L’utilisation du ralenti permet alors de donner de la lisibilité aux confrontations, mais aussi de mieux profiter du ballet semi-aérien des personnages. Il ne s’agit pas seulement d’un effet de style réservé aux clips et qui permettent de figer les personnages dans les airs. Cela permet également de mettre en valeur la rapidité d’action des tireurs. Filmer une seule action en un plan aurait profondément cassé le rythme. Le cinéaste hongkongais maintient plus longtemps ses protagonistes dans le champ, et parfois dans des angles atypiques, afin de mieux partager leurs réactions face au danger aux spectateurs. Cette manœuvre, aussi académique soit-elle et acquise aujourd’hui, reste stimulante à analyser et délicieuse à contempler. Le dynamisme est donc le maître-mot de ce cinéma audacieux.

Et de l’audace, il y en a à revendre si l’on prend en compte l’envol de colombes et le sous-texte chrétien, qui est également pertinent dans le traitement de la rédemption et de la fatalité qui préoccupent Ah Jong. Soucieux de se racheter et de vivre en paix avec lui-même, il doit repousser les démons qui prennent d’assaut l’église dans lequel il se réfugie dans le dernier acte. Mais arrivera-t-il à accomplir son dernier contrat envers Jennie ? Peut-il seulement retourner sur le droit chemin, loin des armes, loin de la mort ? Toutes ces interrogations sont laissées en suspens jusqu’à ce que le film s’achève sur une note mélancolique, romantique, mais aussi cruelle. Il ne reste donc que des cris de rage et de désespoir qui retentissent à l’image comme souvenir d’une amitié « virile » éphémère et d’une promesse irréalisable. C’est en cela que The Killer parvient à effacer toutes ses imperfections dans sa fabrication. Et c’est notamment grâce à ce film que John Woo peut se féliciter d’avoir remanié le langage des corps dans un cinéma d’action qui stagnait.

The Killer (1989) Bande-annonce

The Killer (1989) – Fiche technique

Réalisation & Scénario : John Woo
Casting : Chow Yun-Fat (Jeffrey Chow), Danny Lee (Inspecteur Lee), Sally Yeh (Jenny), Chu Kong (Sydney Fung), Kenneth Tsang (Sgt. Randy Chang), Fui-On Shing (Johnny Weng), Wing-Cho Yip (Tony Weng), Fan Wei Yee (Frank)
Photographie : Peter Pau, Horace Wong
Montage : Kung Wing Fan
Direction artistique : Luk Man-Wah
Costumes : Shirley Chan
Musique : Lowell Lo
Producteur : Tsui Hark
Sociétés de production : Golden Princess Film Production, Film Workshop, Long Shong Pictures
Pays de production : Hong Kong
Distribution France : Metropolitan Filmexport
Durée : 1h50
Genre : Action, Policier, Drame
Date de sortie en France : 3 mai 1995

FNC Montréal 2024 : La jeune fille à l’aiguille – Piqûre abstraite, austère et gothique

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Présenté au dernier Festival de Cannes, La Jeune femme à l’aiguille est la première sélection du suédois Magnus Van Horn en compétition officielle après deux long-métrages remarqués et aux antipodes de celui-ci, sur la forme et sur le fond. Reste ici comme point commun un fond malaisant et des séquences parfois proches de l’insoutenable psychologiquement. Au niveau de la forme, c’est volontairement austère au point de lorgner sur les terres de l’horreur gothique d’antan. C’est donc une œuvre visuellement aboutie qui relate un sordide fait divers du début du XXème siècle mais qui prend trop son temps pour atteindre le cœur de l’histoire avec une première heure où de nombreuses séquences s’avèrent au final inutiles. On retiendra un objet peu commun que ne renierait pas un certain Robert Eggers et qui peut compter sur quelques scènes chocs, un visuel peu engageant mais abouti et deux actrices totalement investies.

Synopsis : Copenhague, 1918. Karoline, une jeune ouvrière, lutte pour survivre. Alors qu’elle tombe enceinte, elle rencontre Dagmar, une femme charismatique qui dirige une agence d’adoption clandestine. Un lien fort se crée entre les deux femmes et Karoline accepte un rôle de nourrice à ses côtés.

On a découvert Magnus Van Horn avec l’immense choc qui n’a pas plu à tout le monde Le Lendemain. Découvert à la Quinzaine des réalisateurs en 2016, ce suspense social glaçait le sang en traitant du retour d’un gamin chez lui après avoir purgé une peine de prison et faisant face aux ressentis de sa communauté. Tourné comme un film de Mickael Haneke, de manière froide, clinique et implacable, ce premier essai faisait forte impression. Toujours dans une veine réaliste et contemporaine, son second, Sweat, fut à la fois plus rassembleur mais moins magistral en nous faisant le portrait d’une influenceuse à l’ère des réseaux sociaux. Avec La Jeune femme à l’aiguille, le jeune cinéaste suédois change radicalement de registre, sur le fond comme sur la forme, mais n’en oublie pas de nous offrir quelques séquences dérangeantes psychologiquement et qui secouent les esprits.

Pour ce nouveau film, il s’inspire d’un fait divers sordide prenant place dans la Suède post-Première Guerre Mondiale. On n’en dira pas plus sur la teneur de cette histoire véridique dont le film s’inspire pour ne pas déflorer la surprise qu’il contient, et il faut avouer que c’est assez surprenant et clairement horrible. Mais, justement, là est le principal souci du long-métrage : le cœur du sujet n’est véritablement abordé que dans le dernier tiers. Alors certes, il est nécessaire de poser le décor, de creuser les personnages et de développer les enjeux, mais peut-être pas de manière si allongée. Pas que la première partie soit inintéressante, mais lorsque le film se termine, on se demande si les sous-intrigues qui illustrent le début du film soient vraiment nécessaires et nourrissent le reste. Et clairement la réponse est négative. Sur les presque deux heures que dure La Jeune femme à l’aiguille on aurait pu largement ôter une bonne vingtaine de minutes, le récit s’en serait trouvé plus compact et impactant. À un autre niveau, on a du mal à déceler le point de vue de Van Horn sur le sujet alors qu’il se contente de mettre en scène cette histoire sans analyse claire et définie. On frôle donc parfois le simple exercice de style où la forme prime (trop) sur le fond.

Et oui, il faut avouer que visuellement le film sort des sentiers battus et pas simplement parce qu’il fait le choix du noir et blanc. Un choix d’ailleurs tout à fait compréhensible et qui colle parfaitement à l’ambiance générale et qui rejoint un peu The Lighthouse de Robert Eggers. Van Horn lorgne ostensiblement vers les vieux films d’horreur d’antan pour illustrer son drame social d’époque. Un aspect gothique qui ne nous épargne quelques visions presque horrifiques, comme cette incursion dans un cirque de bêtes de foire que ne renierait pas le Del Toro de Nightmare Alley. On pense parfois même à un Tim Burton en mode dépressif avec les images dévoilées ici et le format carré rend le tout encore plus sombre et austère. Car, oui, si ces choix formels sont plutôt en adéquation avec le sujet, c’est vraiment peu engageant et paradoxalement magnifique à la fois.

Ceci posé, que serait ce film si la distribution n’était pas au diapason… Et on peut dire que l’actrice Trine Dyrholm, très célèbre en Suède et vue dans pas mal de gros films de son pays, compose un personnage mystérieux et traumatisant mais bourré des nuances nécessaires à sa compréhension. Elle parvient à provoquer une certaine empathie malgré ses actes, notamment lors de sa dernière séquence assez ambiguë. Face à elle, la novice Victoria Carmen Sonne impressionne avec un personnage aussi sensible et fragile que vindicatif. Les deux actrices forment un beau duo de cinéma qui a tendance à éclipser le reste de la distribution. Dotée d’une reconstitution d’époque aux petits oignons, La Jeune femme à l’aiguille – titre nébuleux mais qui prend tout son sens à la vue du film et pas forcément pour les raisons que l’on pourrait croire sans avoir lu le synopsis – est une œuvre pas forcément aimable de prime abord, certes imparfaite, mais dont les qualités plastiques indéniables et les visions traumatisantes imprègnent durablement la rétine. On comprend que le film n’ait pas eu de prix à Cannes (il y avait beaucoup mieux cette année) et c’est étrangement le film le moins réussi de son auteur mais aussi le plus ambitieux. Pour amateurs de bizarreries pointues, dans tous les sens du terme !

Ce film est présenté dans la sélection « Incoutournables » du Festival du Nouveau Cinéma de Montréal 2024.

Bande-annonce – La jeune fille à l’aiguille

Fiche technique – La jeune fille à l’aiguille

Réalisation : Magnus van Horn.
Scénario : Line Langebek Knudsen & Magnus van Horn.
Production : Nordisk Films.
Pays de production : Danemark.
Distribution France : Bac Films.
Durée : 1h55.
Genre : Drame – Thriller.
Date de sortie : Prochainement.

Monsieur Aznavour : la voix, le geste et le ressort

Pour leur troisième collaboration après Patients et La Vie scolaire, Medhi Idir et Grand Corps Malade s’essayent au biopic musical. Ils retracent l’ascension en haut de l’affiche d’un Charles Aznavour aux états d’âme tourmentés dans un ambitieux portrait teinté d’une mélancolie sincère, interprété par un formidable Tahar Rahim qui s’illustre ici dans son plus beau rôle. Malgré quelques fausses notes dans le scénario, le film rend un vibrant hommage à la plume et à la poésie intemporelles du comédien des mots et magicien de la mélodie. Lui qui, comme personne, chantait toute la tendresse du monde, la rage de l’existence et la peur du vide.

Derrière la biographie léchée du fils de réfugiés arméniens propulsé en haut de l’affiche par une Edith Piaf gouailleuse qui va capter en lui un talent pur et une soif de gloire irrépressible, Monsieur Aznavour distille en filigrane le parfum mélancolique des espoirs envolés, du bonheur enfui et de la moiteur du passé que l’on traîne avec soi.

Lustrée mais parfois raide et emphatique, la mise en scène, signée Mehdi Idir et Grand Corps Malade (Patients et La Vie scolaire), capture un profond vertige ; celui de la quête existentielle de l’artiste, tout en abordant avec tendresse chaque strate de son caractère aussi complexe qu’affectueux. Car, plus qu’un grand amoureux de la scène, un acharné de travail, un mari insatisfait ou un père absent, Charles, de son vrai nom Aznavourian, demeure avant tout une énigme, un homme incompris et replié sur lui-même, obsédé par la fuite du temps, tiraillé entre la nostalgie d’un hier joyeux le rattachant à la chaleur réconfortante de ses racines et des siens, et la fièvre glacée, solitaire et orgueilleuse d’un lendemain euphorique sous les acclamations d’un public conquis. Lui, le petit débrouillard venu d’en bas, de la rue, de la pauvreté ordinaire qui, contrairement aux stars du music-hall fabriquées par Hollywood telles que Frank Sinatra dont il convoite d’ailleurs le mirobolant cachet, ne s’est entraîné à rien pour en arriver là.

Les deux réalisateurs reconstituent un Paris occupé factice au sépia fantomatique où le spectacle est roi, théâtre de la fulgurante success-story d’un jeune Aznavour déjà perfectionniste, débordant de projets et d’ambitions. Le scénario s’attache ainsi à condenser cette trajectoire en dents de scie, faite de sacrifices, semée de rencontres et de ruptures brutales : du duo fou monté avec le pianiste et acolyte Pierre Roche jusqu’au coup de foudre artistique avec la Môme, à laquelle il doit sa carrière internationale (« débuts laborieux mais répartie intéressante » lance-t-elle à celui qu’elle surnomme le « génie con »), en passant par les soirées showbiz en compagnie de Trénet et Bécaud, puis, plus tard, par le traumatisme indélébile causé par le suicide prématuré de son fils Patrick à l’âge de vingt-cinq ans.

Toujours à bonne distance, la caméra sublime le regard triste et la silhouette nerveuse d’un Tahar Rahim habité qui reproduit avec précision chaque geste et intonation. Sensible, empathique, mais aussi respectueux, son jeu tente de décortiquer au plus près l’émotion retenue de Charles lorsque, vagabondant de galères en galas, il se heurte peu à peu à l’hypocrisie du métier, aux critiques acerbes sinon racistes des journalistes, et promet à ses détracteurs d’entrer un jour au panthéon de la chanson française.

Chapitré chronologiquement, Monsieur Aznavour scande la plume toujours fière du magicien des mots, son sens du détail et de la césure, mais aussi la rigoureuse vitalité de sa poésie à la fois brillante, fantaisiste et sensuelle qui touchent droit au cœur et donnent le frisson. Accueillant la différence, bousculant la pudeur masculine, certains de ses textes osent même ouvrir des brèches comme l’illustrent les rimes embrassées de la célèbre « Comme ils disent », première chanson de variété sur l’homosexualité dans laquelle Aznavour incarne, avec une audace rare à l’époque, un personnage de travesti. À la manière d’un clown triste ôtant une à une ses postiches à la fin du numéro, l’artiste se met à nu à travers chaque mot qu’il interprète, non par souci d’exhibitionnisme, mais pour être plus près de lui-même. En effet, le film fait la part belle au lyrisme du légendaire répertoire d’Aznavour (« Je m’voyais déjà », « For me formidable », « Hier encore », « La Bohème », « Emmenez-moi », « Désormais »). Toutes ces mélodies traduisent des sentiments universels d’une infinie simplicité, cristallisent des romances contrariées, des rêves perdus, révèlent de sombres contradictions intimes et construisent le succès autant qu’elles racontent l’homme. Les pages blanches du carnet rouge sur lequel il griffonne ses paroles s’apparentent alors aux failles intérieures qu’il faut combler pour s’endurcir et mieux performer. Passé de l’ombre à la lumière, des coulisses ternes aux scènes éclatantes, Charles change brutalement de costume comme il s’apprête à rompre avec ceux qui l’ont escorté vers la gloire. Le garçon vulnérable, effacé et en perpétuelle recherche de reconnaissance, revêt ainsi le masque antipathique du solide entrepreneur, excentrique métamorphose qui donne son titre au film. Monsieur Aznavour effleure également son rapport complexe aux femmes, magnifiant la beauté du lien qu’il entretient avec Aïda, sa sœur, à laquelle il s’accroche comme à un phare dans l’obscurité.

S’il souffre hélas de séquences plus maladroites  — notamment celle du débarquement à Ellis Island, île des immigrants et véritable porte d’entrée du rêve américain, qui, construite en réponse au génocide arménien évoqué dans l’incipit, débouche ici sur une scène d’audition anecdotique, ou encore le symbolique passage de flambeau au tout jeune Johnny Hallyday sur la langoureuse « Retiens la nuit » suscitant une impression d’inachevé –, mais aussi de quelques ellipses et omissions (clin d’œil trop bref à Tirez sur le pianiste de Truffaut, pas d’embardée vers les rôles au cinéma, d’emmerdes fiscales ni d’idylle secrète avec Liza Minnelli…), le biopic ressuscite le timbre voilé et les états d’âme tourmentés de celui qui, comme personne, chantait toute la tendresse du monde, l’amour malheureux et la rage de l’existence.     Sévan Lesaffre  

Monsieur Aznavour – Bande-annonce

Synopsis : Fils de réfugiés, petit, pauvre, à la voix voilée, on disait de lui qu’il n’avait rien pour réussir. À force de travail, de persévérance et d’une volonté hors norme, Charles Aznavour est devenu un monument de la chanson, et un symbole de la culture française. Avec près de 1200 titres interprétés dans le monde entier et dans toutes les langues, il a inspiré des générations entières. 

Monsieur Aznavour – Fiche technique

Réalisation et scénario : Mehdi Idir et Grand Corps Malade
Avec : Tahar Rahim, Bastien Bouillon, Marie-Julie Baup, Camille Moutawakil, Hovnatan Avedikian, Luc Antoni, Ella Pellegrini…
Production : Éric et Nicolas Altmayer, Jean-Rachid Kallouche
Photographie : Brecht Goyvaerts
Montage : Laure Gardette
Décors : Stéphane Rozenbaum
Costumes : Isabelle Mathieu
Musique : Varda Kakon
Distributeur : Pathé
Durée : 2h13
Genre : Biopic musical
Sortie : 23 octobre 2024

Note des lecteurs1 Note
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Cycle Sean Baker : Starlet, Jane, Melissa ou bien… ?

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Pour son quatrième long métrage, Sean Baker décide de surprendre tout en restant fidèle à ses méthodes et principes. Il met donc en scène une jeune femme nommée Jane qui a tout de la starlette, comme son comportement l’indique dès le début. Mais le réalisateur nous réserve quelques surprises…

Jane (Dree Hemingway) est une jeune blonde mignonne, petite vingtaine, qui vit dans la région de Los Angeles. Elle habite une maison qu’elle partage avec sa meilleure amie, la brune Melissa (Stella Maeve). Les deux affichent la décontraction de personnes affrontant la vie sereinement. Sauf qu’après 45 minutes de projection environ, on ne sait toujours pas de quoi elles vivent. Le seul maigre indice de cette première partie vient quand Jane envisage de refaire la décoration de sa chambre. Pour limiter ses dépenses (suggestion de Melissa), Jane court les brocantes. C’est ainsi qu’elle achète une bouteille thermos à une vieille dame qui mettait des objets en vente dans son jardin. Remarque au passage, Jane voyait l’objet comme une urne funéraire destinée à recueillir des cendres et elle compte l’utiliser comme vase.

Première surprise

De retour à la maison, Jane découvre par hasard un petit magot dissimulé dans la bouteille : plusieurs rouleaux de billets de 100 dollars. Finalement, considérant la bouteille comme une bonne cachette, elle y remet les rouleaux sans rien dire à sa copine Melissa. Mais, visiblement, elle culpabilise vis-à-vis de la vieille dame, puisqu’elle va la retrouver pour en quelque sorte compenser le fait qu’elle ne lui rendra pas le magot. À noter que la vieille dame ne se comporte jamais comme si cet argent lui manquait. Par contre, Jane persévère et se rapproche progressivement de cette femme dont on apprend qu’elle se prénomme Sadie (Besedka Johnson). Pourtant Sadie se méfie, car elle ne comprend pas pourquoi Jane se montre gentille avec elle. Elle va jusqu’à menacer Jane de porter plainte, d’appeler la police.

Nouvelle surprise

Au bout d’une heure de projection environ on comprend que Jane et Melissa gagnent leur vie en tournant pour des films pornos. Soit dit au passage, on comprend alors d’où vient le personnage de Mikey dans Red Rocket. Ici, Sean Baker se permet d’aller jusqu’à montrer Jane en plein tournage. Il s’arrange néanmoins pour ne donner aucune prise aux tendances voyeuristes, grâce à quelques floutages astucieusement placés et à un montage très dynamique. Ceci dit, on voit déjà mieux où il veut en venir, même si le film peut laisser perplexe. Concrètement, il met en scène la perte de valeurs, avec Jane et Melissa qui ne voient pas la gravité de leur choix de vie, la façon dont elles s’avilissent, même si Sean Baker met tout cela en scène sur un ton où la comédie affleure. Ainsi, on note que le réalisateur du porno se veut inventif, puisqu’il évoque la possibilité de « filmer une pipe en caméra subjective » ! Sean Baker nous introduit donc dans un monde où chacun pense, calcule et réfléchit sérieusement sans réaliser qu’il est tombé bien bas. Au-delà des séquences de tournages sur le porno, on atteint un sommet lorsque son réalisateur emmène Jane à une sorte de congrès accueillant du public, qui permettra à la jeune femme de rencontrer ses fans ! À un autre moment, le copain de Melissa met en scène un cadeau pour les filles, mais il n’a pensé qu’à ce que cela pourrait rapporter financièrement, toujours dans le même domaine d’activités.

Jane et Sadie

Là où Sean Baker donne beaucoup à réfléchir, c’est qu’il montre que Jane n’est pas qu’une écervelée. Au cours de l’une de leurs sorties, on voit Jane et Sadie discuter tranquillement, assises sur un banc (avec un paysage sur fond de pylônes et câbles à haute tension). À une question de Sadie, Jane explique qu’elle n’a pas de petit copain, car ce ne serait pas compatible avec son activité professionnelle. Elle est donc consciente d’un certain nombre de choses et d’ailleurs, avec Sadie, elle se montre attachante car elle ne se contente pas de la sortir, elle cherche vraiment à lui rendre service, l’écouter et la traiter en personne sensible. D’ailleurs, le final va dans ce sens, puisque sur la route de l’aéroport, Sadie demande un arrêt. À cette occasion, l’émotion monte car on comprend avec Jane un aspect fondamental de la personnalité de Sadie.

Jane et Melissa

Sean Baker complexifie son scénario en ménageant un moment où Melissa seule à la maison, tombe par hasard sur le magot et comprend que Jane ne lui en a pas parlé, ce qui la met évidemment en fureur. Cela confirme que Melissa représente la face sombre de l’univers présenté ici par Sean Baker, car elle s’est déjà montrée incontrôlable vis-à-vis de la boîte de production pour qui les jeunes femmes tournent. Sa révolte faisant juste apparaître son caractère de cochon, car elle est visiblement en tort. Le souci, c’est qu’apparemment Jane n’est que la locataire de Melissa.

Morale

Enfin, il faut parler de Starlet… le chien de Jane. Bien qu’il apparaisse assez souvent à l’écran, non, ce n’est pas le personnage principal du film. Il a certes un rôle crucial au regard du scénario et, bien entendu, il compte pour Jane. Mais on peut considérer qu’avec son titre, Sean Baker ménage une fausse piste à sa façon, qui s’accorde avec l’aspect lumineux de l’affiche où justement Starlet pointe son museau. La morale du film est, à mon avis, que l’évolution de la société va vers une banalisation de certaines pratiques peu reluisantes, car ce qui compte c’est de gagner de l’argent.

Bande-annonce : Starlet (Cycle Sean Baker)

Fiche technique : Starlet (Cycle Sean Baker)

​De Sean Baker | Par Sean Baker, Chris Bergoch
Avec Dree Hemingway, Besedka Johnson, James Ransone
23 octobre 2024 en salle | 1h 43min | Drame
Distributeur : The Jokers Films

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3.5

Cycle Sean Baker : Prince of Broadway, mais qui en est le père ?

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Alors qu’il vit dans des conditions assez précaires, Lucky (le chanceux…) doit faire face à une situation particulièrement inattendue : une femme qu’il avait perdu de vue vient le trouver un beau jour pour lui dire que c’est son tour de s’occuper de leur jeune fils. S’il se rappelle avoir eu une histoire avec cette Linda (Kat Sanchez), il doute franchement d’être le père de cet enfant qui lui tombe sur les bras sans crier gare.

Ce pourrait être le début d’une comédie rigolote, façon Trois hommes et un couffin (Coline Serreau – 1985) mais Prince of Broadway est le troisième long métrage de Sean Baker (après Four Letter Words en 2000 et Take out en 2004), le futur réalisateur d’Anora, palme d’or au festival de Cannes 2024 et spécialiste d’un cinéma social bien caractéristique. Précisons donc que si Lucky (Prince Adu) vit à New York, il y séjourne sans papiers (originaire du Ghana). De plus, pour gagner sa vie, il vend des faux en profitant d’un arrangement avec un commerçant qui lui cède son arrière-boutique comme lieu de stockage. Ainsi Lucky le black dépend de Levon (Karren Karagulian) le blanc, pour une activité qui ne lui rapporte pas grand-chose puisqu’il dort sur un matelas de piètre qualité, posé à même le sol. De plus, Lucky reçoit la visite de sa petite amie Karina (Keyali Mayaga), une black comme lui, qui se pose légitimement quelques questions en découvrant le petit. Quel pan de ses activités Lucky lui a-t-il caché ?

Lucky et Prince

Bien évidemment, Lucky est complètement désarçonné par ce gamin qui sait à peine marcher. Comment le nourrir ? Comment s’occuper de lui pendant la journée, alors qu’il doit s’occuper de ses affaires ? En habitué des improvisations, il va jusqu’à envisager que Karina fasse la maman au pied levé. On flirte donc avec quelques situations de comédie qui sont vite oubliées à cause de la gravité de la situation. Pour situer, Lucky ignore jusqu’au prénom de l’enfant. Pour des raisons pratiques, il le nomme Prince, comme le chanteur, ce qui nous vaut un titre à la double ironie, puisque Prince est le prénom de l’interprète de Lucky.

Lucky au travail

Le film nous balade donc dans New York, mais on est loin de la visite touristique. Lucky passe son temps à parer au plus pressé. Son seul avantage, c’est qu’il a une bonne tchatche et que la clientèle pour les objets qu’il propose ne manque pas. En effet, il vend avant tout des sacs à main et des chaussures de marques prestigieuses. Or, dans son quartier on trouve de nombreuses personnes intéressées par ces objets qu’il propose à des prix défiant toute concurrence. On assiste à un ballet assez étrange, car Lucky fait effectivement quelques affaires. Pourtant, sa clientèle (des femmes essentiellement) voit bien que Lucky et son entourage guettent une éventuelle descente de police pour dissimuler le dispositif. A part quelques naïves irréductibles, personne ne peut ignorer qu’il vend de la contrefaçon. Le film nous place donc clairement au cœur d’une économie parallèle dont on peut se demander qui la fait tourner et qui en profite. On arrive à la conclusion que, malgré sa situation parasite, elle prospère au vu et au su de tous, bien souvent en marge de l’activité touristique, un peu comme si la majorité la considérait comme un moindre mal. Ceci dit, elle ne procure à Prince que les moyens d’une survie précaire, sans aucune réelle perspective d’amélioration notable.

Rester humain dans un environnement qui ne l’est pas trop

Il ne faut donc pas attendre de ce film de la belle image par exemple, car Sean Baker filme des situations où le sordide n’est jamais bien loin, que ce soit dans les mentalités ou bien dans les lieux. Même si on ne la voit que très peu, on se dit que la mère de l’enfant est quand même un triste exemple, car abandonner son enfant à Lucky en le mettant devant le fait accompli et sans envisager une seconde de négocier, c’est quand même sacrément gonflé voire irresponsable. L’aspect positif du film, c’est qu’à force d’avoir l’enfant sur les bras, et ce même s’il éprouve les pires difficultés à faire le nécessaire, Lucky s’inquiète de lui. Il apprend (ou réapprend) un début d’humanité qui va l’amener à envisager un test ADN pour une recherche en paternité qui lui permettra d’en avoir le cœur net. La force ou l’atout du cinéma de Sean Baker est donc de montrer un certain nombre de personnages et de situations pour faire le point sur un milieu et un ensemble de pratiques, sans chercher à porter de jugement, mais en donnant au spectateur les moyens de se faire le sien. Ainsi, comment reprocher à Lucky de vivre de la vente de produits de contrefaçon ? On sent bien que peu de choix s’offrent à lui, l’immigré sans papiers. On pourrait s’offusquer qu’il puisse s’établir dans un pays comme les États-Unis alors que sa situation reste irrégulière probablement depuis un bout de temps. Mais on a vu récemment ce que peuvent subir des candidats officiels à l’immigration (voir Border Line) et le film n’a pas besoin de nous faire un topo sur ce que Lucky a vécu dans son pays d’origine pour imaginer pour quelles raisons il a choisi de tenter sa chance aux États-Unis.

Sean Baker passe un cap

Prince of Broadway ne vise aucunement la séduction, ni par l’image ni par son sujet, ni même par ses personnages et il risque d’en mettre plus d’un mal à l’aise. Par contre, Sean Baker maîtrise plutôt bien son sujet et ne nous laisse jamais gamberger pendant la projection. Puisque Lucky passe son temps à parer au plus pressé, la caméra se montre assez nerveuse. Quant au casting, il s’avère irréprochable, chacun-chacune rendant si crédibles les personnages et les situations qu’ils affrontent qu’on pourrait croire à un documentaire. Et même si Sean Baker dispose déjà d’un peu plus de moyens qu’à ses débuts (réalisateur-scénariste-producteur, on sent la volonté d’indépendance), il ne recherche jamais le tape-à-l’œil. On est évidemment à cent lieues du cinéma commercial et de consommation dont les États-Unis nous abreuvent à longueur d’année.

Bande-annonce : Prince of Broadway (Cycle Sean Baker)

Fiche technique : Prince of Broadway (Cycle Sean Baker)

Réalisateur : Sean Baker
Scénariste : Sean Baker
Producteur : Sean Baker
​Avec : Prince Adu : Lucky, Karren Karagulian : Levon, Keyali Mayaga : Karine, Kat Sanchez : USA – 2008 – 1h40
Sortie française : le 23 octobre 2024
Distributeur : The Jokers Films

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3.5

« Ce que Cécile sait » : sur l’inceste et l’incestuel

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Publié aux éditions Marabout, Ce que Cécile sait : Journal de sortie d’inceste voit Cécile Cée proposer, sous la forme d’un journal intime illustré, un voyage critique et personnel, de dénonciation et de résilience, à travers l’inceste et ses traumatismes. Résultat d’une longue réflexion sur la culture du viol et la complicité sociale qui permet la perpétuation de ces violences systémiques, l’ouvrage interroge les mécanismes sociétaux et familiaux qui alimentent ce fléau.

Dans son ouvrage, Cécile Cée raconte sa sortie d’amnésie traumatique, ce phénomène où le cerveau, dans un instinct de survie, refoule les souvenirs d’expériences éprouvantes. Ce n’est qu’après avoir écouté des podcasts et confronté ces récits à son propre vécu que l’auteure a pu identifier les violences intrafamiliales qu’elle avait subies. L’amnésie traumatique, souvent ignorée ou mal comprise, occupe une place centrale dans ce récit. Elle permet à Cécile de reconnecter des morceaux épars de sa mémoire, tout en mettant en lumière les fêlures psychologiques occasionnées par les agressions subies. Pour l’auteure, la reconquête de ses souvenirs s’apparente à l’évidence à une forme d’émancipation face à un système patriarcal oppressant.

C’est l’une des principales leçons de Ce que Cécile sait : l’inceste n’est pas tant un fait isolé qu’un phénomène systémique, profondément ancré dans les structures de pouvoir et de domination de la société. Comme l’explique l’anthropologue Dorothée Dussy, il est « le berceau des dominations », un élément fondateur de nombreuses inégalités sociales. Cette violence semble normalisée, protégée par le silence, l’oubli et les tabous qui entourent les familles.

Cécile Cée va plus loin en soulignant le rôle du « climat incestuel » qui s’installe dans de nombreuses familles. Ce terme, encore peu utilisé dans les discussions populaires, désigne l’atmosphère de connivence et de déni collectif qui permet à l’inceste d’avoir lieu et de perdurer. La famille devient alors le lieu du contrôle, où les rapports de pouvoir sont omniprésents, et où les victimes se voient réduites au silence. Ce « roman familial » est particulièrement pernicieux, car il légitime les abus en réécrivant l’histoire et en transformant la vérité en une construction malléable.

L’inceste, souligne l’auteure, implique bien plus que deux individus ; il est le produit d’un système familial, voire sociétal. Les mécanismes de silenciation évoqués dans le livre rappellent des situations où l’agression est minimisée, voire justifiée. À titre d’exemple, Cécile Cée mentionne la banalisation de l’inceste dans les années 70 et 80, notamment à travers des figures comme Serge Gainsbourg, dont l’œuvre et les représentations de la sexualité controversée – notamment vis-à-vis de sa fille Charlotte – ont largement contribué à cette normalisation dans la culture populaire. Ce lien entre culture et violences sexuelles aboutit à des défaillances de la société, qui peine à protéger les victimes.

La prise de conscience de Cécile Cée l’amène également à souligner les coûts psychologiques et sociaux colossaux de l’inceste, estimés à environ 10 milliards d’euros par an en France. Ce chiffre sidérant montre à quel point les violences sexuelles intrafamiliales sont un problème à la fois personnel et collectif. Un problème qui concernerait actuellement pas moins de 10% des individus, soit la quasi-totalité des familles !

Le récit de Cécile Cée est également celui d’une quête de résilience. L’écriture de ce livre représente un aboutissement personnel et artistique, le fruit d’années de réflexion et de travail thérapeutique. Dans Ce que Cécile sait, l’auteure décrit comment le fait de nommer les choses, de les écrire et de les partager, a joué un rôle déterminant dans son processus de reconstruction, elle qui a vécu dans une famille dysfonctionnelle avec un père médecin, tout-puissant et présenté comme incestueux. En réalité, c’est bien plus largement l’ensemble de sa famille qui est concerné, par des omissions, des mensonges, des agressions, des reconstitutions conditionnées par l’inceste…

Ce que Cécile sait est un manifeste, une prise de parole nécessaire dans un contexte où l’inceste demeure un tabou majeur, même dans une société qui se veut progressiste. À travers son récit personnel, l’auteure dénonce non seulement les agressions qu’elle a subies, mais aussi le silence qui les entoure et les structures de pouvoir qui les rendent possibles. Indispensable. 

Ce que Cécile sait : Journal de sortie d’inceste, Cécile Cée 
Marabout, septembre 2024, 256 pages 

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4

« George Washington » : de la guerre d’Indépendance à la présidence

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Victor Battaggion et Michael Malatini publient aux éditions Glénat une bande dessinée consacrée à George Washington. Documentée, complétée par un dossier pédagogique, enrichie par le spécialiste de l’histoire des États-Unis Farid Ameur, cette dernière nous propose de découvrir l’homme derrière le mythe, celui qui fut à la fois général, chef de guerre et premier président des États-Unis.

« La vallée de l’Ohio appartient à sa Majesté George II. Il faut à tout prix chasser les Français de là, avant qu’ils ne contrôlent complètement la région de la Belle-Rivière. Leur présence est non seulement un danger pour nos colonies, mais aussi une insulte à notre encontre. »

L’album de Victor Battaggion et Michael Malatini s’ouvre sur un conflit, en 1755, qui voit George Washington, alors au service de la Couronne britannique, tenter de prendre le Fort Duquesne aux Français. Une double page donne à voir des batailles armées se déroulant en pleine forêt, et l’énième désastre subi par les troupes britanniques. La rivalité entre les puissances européennes sur le sol américain est alors à son comble. Et pour éponger les dettes générées par la Guerre de Sept ans, la Grande-Bretagne impose ensuite des taxes sur le sucre et le papier timbré, contre lesquelles s’insurgent les treize colonies. « Taxations, mépris, frein à l’expansion vers l’Ouest » : voilà comment est perçu, à la veille de l’Indépendance, le pouvoir colonial en Amérique, surtout après le terrible massacre de Boston.

L’oppression fiscale et la répression brutale par les Britanniques sont décrites dans l’album comme des catalyseurs de la révolte. L’ambiguïté règne d’ailleurs autour de la condition des colons, entre sujets et esclaves. Cela aboutit assez logiquement à la création d’une association continentale et à la formation de milices. George Washington, malgré ses doutes sur ses compétences à diriger, accepte le poste de Commandant en chef de l’armée continentale, et avec lui émerge une conscience nationale américaine. Désormais, Américains et Britanniques vont s’affronter en frères ennemis, malgré une asymétrie des moyens.

Car les auteurs décrivent parfaitement l’état désastreux de cette armée américaine naissante : des rangs clairsemés, des soldats diminués par les blessures, la fatigue et le manque de ressources. Malgré les nombreuses défaites et les replis réguliers face aux attaques britanniques, George Washington et ses troupes persistent avec une ténacité remarquable. La double page de la traversée du Delaware au lendemain de Noël 1776, illuminée par la lune et les bougies, montre toute la fragilité et la détermination des troupes américaines.

D’autres événements importants sont mentionnés dans cette bande dessinée : la venue du marquis de La Fayette, ainsi que l’appui des troupes françaises, marque une inflexion positive pour les insurgés. Mais les tensions internes ne disparaissent pas pour autant : l’armée manque de tout, la discipline vacille et Horatio Gates menace de remplacer George Washington. Ce dernier est pourtant parvenu à raisonner ses hommes, courroucés par l’attitude méprisante que le Congrès leur réservait. La conclusion du récit conduit naturellement à la Convention de Philadelphie, la signature de la Constitution et l’élection de George Washington à la présidence des États-Unis. La bande dessinée met en avant non seulement les victoires militaires, mais aussi l’importance de la création d’un État fondé sur l’équilibre des pouvoirs.

En nous montrant un Washington parfois hésitant et accablé par le doute mais tenace et fidèle à ses convictions, les auteurs le rendent plus humain. Victor Battaggion et Michael Malatini façonnent ensemble une fresque qui réussit à restituer toute la complexité de ce personnage historique, qui a accompagné la lutte pour l’indépendance américaine. Ils concluent par un dossier pédagogique qui permet de creuser plus avant les événements décrits dans l’album.

Washington, Victor Battaggion et Michael Malatini
Glénat, octobre 2024, 56 pages

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3.5

« Les Travailleurs de la mer » : Victor Hugo en bande dessinée

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L’adaptation dessinée des Travailleurs de la mer, orchestrée par Michel Durand, est une remarquable transposition du chef-d’œuvre de Victor Hugo, publié en 1866. Ce roman, écrit pendant l’exil de l’auteur à Guernesey, sonde, de manière épique et poétique, les relations entre l’homme et la nature, mais aussi avec la société et lui-même. Par ses splendides dessins en noir et blanc, l’auteur et dessinateur français parvient à restituer la puissance lyrique et symbolique de l’œuvre, tout en ajoutant un concours visuel remarquable à l’épopée maritime de Gilliatt, le protagoniste.

Les dessins en noir et blanc de Michel Durand profitent pleinement des dimensions généreuses de l’album. Ces illustrations hachurées et très dynamiques, agencées avec soin, parviennent à rendre compte de l’immensité et de l’imprévisibilité de la mer, qu’il faut considérer comme un personnage central du récit. Comme chez Victor Hugo, cette dernière est en effet à la fois un espace naturel vertigineux et une force indomptable, avec laquelle le héros doit composer. Michel Durand fait ressortir cette dualité par ses contrastes saisissants, où les vagues, le vent et les rochers, autrefois paisables, se déchaînent pour incarner un antagoniste sublime et terrifiant.

L’organisation des planches apparaît des plus inspirées. Les dessins aux dimensions disparates restituent parfaitement la sauvagerie et la fureur de l’océan, à laquelle on oppose l’obstination et la lutte incessante – et malheureusement tragico-absurde – de Gilliatt. Cette mise en scène évoque par moments la peinture de Turner, où les éléments se fondent et se battent pour occuper l’espace, donnant au lecteur le sentiment de se retrouver au cœur de la tempête. C’est en réalité à une double immersion que l’auteur nous convie : la première a lieu par le truchement d’une nature capricieuse, la seconde tient davantage aux affects de Gilliatt, largement commentés.

La représentation du protagoniste le situe loin des canons héroïques traditionnels ; elle n’en demeure pas moins particulièrement réussie. Michel Durand fait de son personnage un homme solitaire, taciturne, presque spectral, qui se fond dans les paysages éprouvants qu’il traverse. Marginal au sein de la société humaine, mais doté de capacités presque surhumaines, il est pris entre l’amour qu’il porte à Déruchette et sa condition de paria. Sa détermination à affronter les forces naturelles est motivée par la promesse d’un mariage qui, comme chacun le sait, n’adviendra jamais.

Le défi de récupérer la machine à vapeur de La Durande devient, sous les traits de Michel Durand, une authentique quête initiatique, dont le traitement des scènes de lutte contre la mer rappelle parfois la lutte de Sisyphe telle que dépeinte par Camus – une lutte absurde mais éminemment humaine, où la beauté réside dans l’acte même de se battre contre une force inexpiable. Il y a une vraie parenté à démystifier entre les deux œuvres, bien que celle de Victor Hugo se place sur une autre échelle littéraire.  

On trouve en tout cas dans Les Travailleurs de la mer de quoi flatter l’œil. Michel Durand parvient à être à la fois fidèle au texte originel et à y apporter sa propre vision artistique. Les dialogues font place aux descriptions, qui eux-mêmes laissent la part belle à une narration graphique puissante, qui donne toute son ampleur aux éléments naturels et à la psychologie des personnages. Le sentiment d’isolement et d’introspection du héros est édifiant, et sa quête amoureuse a quelque chose d’à la fois touchant et tragique. En filigrane, ce sont les tensions entre la nature et la modernité qui transparaissent : le bateau à vapeur, si admirable aux yeux de son propriétaire, n’est-il pas terriblement insignifiant face aux éléments ?

L’adaptation dessinée des Travailleurs de la mer est une véritable proposition artistique, qui restitue avec force et subtilité l’essence du roman de Victor Hugo. Michel Durand parvient à transcrire la lutte épique de Gilliatt contre la mer, à rendre compte de ses états d’âme, tout en ajoutant une puissance visuelle qui en renforce ingénieusement les effets. Cette adaptation, maîtrisée de main de maître, est une invitation à redécouvrir le texte original sous un angle nouveau. Une réussite à la hauteur du monument littéraire qu’est Les Travailleurs de la mer.

Les Travailleurs de la mer, Michel Durand
Glénat, octobre 2024, 152 pages 

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4.5

Ava, surnom « Le plus bel animal du monde »

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Scénarisée par Emilio Ruiz et dessinée par Ana Mirallès, cette BD nous donne une idée de qui était Ava Gardner, la femme aussi bien la que star absolue de son époque. Pour cela, les auteurs ont choisi de la présenter lors d’une visite promotionnelle au Brésil, après le tournage du film La Comtesse aux pieds nus (Joseph L. Mankiewicz – 1954).

Ne trouvant aucune référence à ce séjour d’Ava Gardner, il faut bien dire que cette BD donne l’impression d’une fiction suffisamment bien documentée pour donner l’impression d’évoquer des faits réels, ce qui malgré tout est tout à fait possible. Malheureusement, les auteurs ne donnent aucune indication concernant d’éventuelles sources d’informations.

Arrivée à Rio

L’ascension d’Ava Gardner commence au milieu des années ‘40. En 1954, elle se trouve à l’apogée de sa carrière en tant que star. Elle a déjà voyagé dans de nombreux pays, pour différents tournages – dont Mogambo (John Ford – 1953) en Afrique – et pour la promotions de ses films. En provenance de Cuba, elle atterrit à Rio de Janeiro sans imaginer ce qui l’attend sur place. Dès l’aéroport, une foule de fans et une meute de journalistes s’agglutine autour d’elle, de manière étouffante. Elle est accompagnée de Rene, sa gouvernante et de David son agent qui va devoir lui servir de garde du corps. Avant même d’atterrir, Ava a donné une interview, probablement à un Américain à qui elle explique que si les journalistes disent régulièrement n’importe quoi à propos de sa vie privée, elle ne va jamais jusqu’à la contestation, pour la simple et bonne raison que cela donnerait encore du grain à moudre à la presse. On pourrait imaginer que tout est dit concernant l’attitude de la presse et son rôle dans le fonctionnement du star-system, mais la suite de l’album va nous montrer comment tout cela peut conduire à des situations paroxystiques.

Ava épiée

Bien entendu, si tout le monde attend Ava Gardner à Rio, ce n’est pas systématiquement pour le simple plaisir de la la voir en vrai et éventuellement d’obtenir un autographe ou une interview. Les journalistes ne sont pas à court d’imagination pour obtenir des informations plus personnelles que celles que la star veut bien délivrer. D’autre part, Ava Gardner a son caractère. Et puis, c’est tout simplement une femme qui a des besoins et une vie privée assez tumultueuse. Ce que l’album sous-entend, c’est qu’il est quasiment impossible pour une telle star d’avoir une vie privée au sens où le commun des mortels l’entend. En 1954 l’actrice est poursuivie par les assiduités du milliardaire Howard Hugues (véridique) qui ne lésine pas sur les moyens pour la séduire (cadeaux) mais aussi pour l’espionner (véridique également) afin d’apparaître face à elle aux moments où elle ne s’y attend pas. Mais elle n’en est pas amoureuse, alors qu’elle l’a été du crooner Frank Sinatra (véridique). Malheureusement, leur histoire d’amour est devenue impossible et ils sont sur le point de divorcer (toujours véridique) et en sont arrivés à l’échange de réelles vacheries. D’ailleurs, Ava a déjà en tête de s’installer en Espagne, car elle aime l’ambiance du pays (malgré la dictature franquiste…), la tauromachie et les toreros, dont un plus particulièrement. Et puis, en tant que femme, Ava aime une certaine liberté, ainsi que s’amuser, faire la fête, boire aussi semble-t-il.

Ava à Rio

La BD nous montre donc l’ambiance du Brésil de l’époque (le président de la république s’est suicidé il y a à peine deux semaines, suite à une période de grands troubles dans le pays), même si l’aspect politique n’est que sous-entendu. Quand Ava veut visiter la ville de nuit, accompagnée, elle trouve un taxi et peut même monter jusqu’à la statue du Christ Rédempteur. Cet aspect, peu crédible, s’avère intéressant pour donner une idée de la ville à cette époque.

Ava, la presse et le star-system

Le plus concluant s’avère néanmoins l’exploration de la relation entre Ava Gardner et la presse locale. La star est sous les feux de l’actualité et le moindre de ses faits et gestes est observé, la presse ne se gênant pas pour tout déformer afin de marquer les esprits et favoriser les ventes. Ce phénomène n’est pas nouveau, mais montre bien l’influence qu’il peut avoir sur le comportement et la mentalité d’une personne devenue une star. Ce que subit Ava est éprouvant et fait monter le stress. Il n’est donc pas étonnant, vu son caractère, qu’elle puisse s’emporter à l’occasion. Et puis, sa position de star l’amène à exprimer quelques caprices, dont elle ne mesure pas forcément les conséquences. Bien entendu, le moindre petit faux pas fait alors les choux gras de la presse. Le pays étant sous tension, la situation devient quasiment incontrôlable. D’où la brièveté du séjour d’Ava.

Un épisode crédible

Le scénario est bien équilibré, pour montrer la situation de la star, la façon dont elle est attendue à Rio et tout ce que cela provoque. Ava Gardner nous est montrée de façon parfaitement crédible, y compris et c’est fondamental, dans la façon dont elle est représentée par Ana Mirallès. Disons que la beauté d’Ava Gardner, qui inspira un joli titre à Alain Souchon (1989) inspire également une BD de qualité au duo Mirallès-Ruiz. Il est clair que du côté d’Hollywood, on se réjouit de ce que le passage d’Ava à Rio déclenche, ce qui montre comment tout le système fonctionne : il faut susciter de l’envie, de la curiosité, pour vendre du rêve. Le rêve, c’est celui d’une femme au physique hors du commun qui vient de tourner un film avec un réalisateur très réputé, qui en plus s’inspire librement de la vie personnelle de sa star. Peu importe donc qu’elle soit à l’origine de quelques malentendus plus ou moins importants, du moment qu’on parle d’elle au bon moment.

Ava : Quarante-huit heures dans la vie d’Ava Gardner, Ana Miralles (dessin) et Emilio Ruiz (scénario)

Dargaud : sortie le 18 octobre 2024

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3.5

Erostrate : Armée de l’amour

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Avec Érostrate nous découvrons un aspect assez inattendu de la personnalité de Martin Veyron (74 ans en 2024). Ainsi, l’auteur de L’amour propre (ne le reste jamais très longtemps) (1983) et de la série Bernard Lermite (7 tomes) qui aime caricaturer les rapports entre hommes et femmes et encore plus s’amuser du désir qui les rapproche, se montre capable de nous plonger de façon crédible dans l’Antiquité, à partir d’un fait divers de l’époque et de ses conséquences.

Nous voici donc à Éphèse (ville située actuellement en Turquie), à l’époque de l’incendie qui ravagea le temple d’Artémis (déesse de la chasse et de la nature sauvage), désigné également sous le nom d’Artémision. Martin Veyron nous propose une immersion (213 pages) dans la Grèce antique, sachant que cet incendie est réputé avoir eu lieu en 356 avant J.-C. Il faut savoir que le temple en question, construit entre le VIe et le Ve siècle avant J.-C., était alors considéré, par ses dimensions, comme une des sept merveilles du monde antique. Ce que l’album nous apprend (sauf pour les érudits), c’est que l’incendie qui ravagea ce temple a été l’œuvre d’un pyromane qui a revendiqué son acte en disant que son but était d’atteindre une célébrité telle que son nom traverserait les siècles. L’enquête des citoyens grecs chargés de faire la lumière sur ce qui s’était passé piétina car Érostrate ne changea jamais de discours, même sous la menace de la mort réservée à un tel criminel. Par contre, ceux qui le condamnèrent crurent trouver la solution pour faire en sorte que son nom tombe dans l’oubli. Pourtant, force est de constater qu’il nous est parvenu !


Érostrate face à ses juges


Après une sorte de prologue nous montrant Érostrate accomplissant son forfait, puis s’accusant d’en être l’auteur pour se faire arrêter et faire face aux sages d’Éphèse en charge d’instruire l’affaire, le reste de l’album consiste en un récit de la vie d’Érostrate par lui-même, afin d’instruire ceux qui l’écoutent et l’interrompent. Érostrate était un athénien, fils d’un potier qui ne parvenait pas à avoir d’enfant. A tel point que sa femme Théonira considérait que le vrai père de l’enfant n’était pas Pélogène le potier, mais bien le dieu Apollon. C’est pourquoi Érostrate revendique le statut de demi-dieu qui lui convient très bien et s’accorde à son physique. Très tôt donc, Érostrate constate qu’il aime se trouver au centre de l’attention. Mais, devenir acteur ne lui suffirait pas, il veut que son nom reste. Ceci dit, il faut considérer que d’ores et déjà, Martin Veyron brode selon son inspiration, car si le nom d’Érostrate nous est parvenu comme auteur volontaire de l’incendie de l’Artémision, on n’en sait guère plus. La seule information qui reste serait qu’il maintint sous la torture, sa version initiale : par son geste, il voulait passer à la postérité.

Érostrate vu par Martin Veyron

Ce que Martin Veyron imagine est donc l’histoire d’un jeune homme à l’ego suffisamment important pour décider de cet acte extrême, tout en ayant conscience que cela lui vaudrait la mort sur le bûcher. Bien entendu, cela donne matière à réflexion et il est intéressant de noter qu’Érostrate a déjà inspiré une nouvelle à Jean-Paul Sartre, dans le recueil Le mur (1939). Ici, Martin Veyron se montre ambitieux, puisque l’épaisseur de l’album lui permet d’aborder de nombreux thèmes et d’évoquer au passage quantité de personnages dont les noms appartiennent à l’Histoire. Le dessinateur montre une bonne connaissance de la Grèce antique, ce qui lui permet d’élaborer un scénario où des personnages réels comme les philosophes Platon (428-427 av. J.-C. – 348-347 av. J.-C.), Socrate (470-469 av. J.-C. – 399 av. J.-C.), Diogène (413 av. J.C. – 323 av. J.C.) et Aristote (384 av. J.C. – 322 av. J.C.) interviennent d’une façon ou d’une autre, tout en côtoyant des créatures divines ou mythologiques, comme les muses par exemple. Ceci dit, Socrate n’était pas un contemporain d’Érostrate, contrairement aux autres philosophes cités. Ainsi, la Grèce de l’époque était fortement tournée vers la philosophie, qu’on pourrait résumer comme une certaine forme de réflexion de la position de l’homme dans son univers. C’est la raison pour laquelle l’action d’Érostrate intéresse particulièrement le dessinateur. Il en fait un personnage unique, non pas fou, mais cherchant à passer à la postérité à tout prix. C’est d’autant plus intéressant que cette ambition rejoint celle de nombreux de nos contemporains, en écho à ce qu’affirmait l’Américain  Andy Warhol (1928-1987) considérant que tout un chacun désormais, pouvait trouver l’opportunité d’avoir son quart d’heure de célébrité. Érostrate est allé bien plus loin et on peut se demander si son obsession n’est pas une caractéristique très humaine. Ainsi, les artistes cherchent à leur façon à passer à la postérité. A noter cependant que la revendication d’une œuvre par la signature de son auteur n’est pas systématique depuis si longtemps que cela. Ainsi, en occident il a fallu attendre la Renaissance pour voir les artistes se mettre à leur compte et signer leurs œuvres. Pour en finir sur ce thème, on peut se demander quelle trace laissera Martin Veyron, auteur de quelques BD ? Aura-t-il marqué davantage pour son observation caricaturale de la société de son époque ou pour Érostrate situé dans l’Antiquité grecque ?

Les intentions de Martin Veyron

Il faut dire que dans cet album, le personnage Érostrate est bien dessiné comme un personnage signé Martin Veyron, que ce soit par son visage, ses attitudes et sa façon de s’exprimer. Le dessinateur fait donc clairement un parallèle entre le coup d’éclat de son personnage et les comportements plus ou moins banalisés de notre époque, comme si Érostrate n’était finalement qu’un précurseur. Martin Veyron profite de son évocation du personnage Érostrate pour proposer une réflexion sur les thèmes qui l’intéressent, entre autres l’organisation de la société, avec en filigrane le fait que malgré son niveau élevé dans bien des domaines la civilisation grecque s’est finalement effondrée. Pourtant, elle a vu un épanouissement et un rayonnement important dans les domaines sociétal, religieux, artistique, scientifique, et philosophique. On note ainsi que ce sont des sages qui interrogent Érostrate. Il est question de la république comme forme de gouvernement. Ce qui n’a donc pas empêché l’action isolée d’un Érostrate que les sages n’arrivent décidément pas à comprendre. Ainsi, malgré son organisation évoluée, une civilisation reste à la merci d’actions isolée, ce qui reste vrai aujourd’hui.

Martin Veyron dessinateur

L’épaisseur de l’album permet donc à Martin Veyron de proposer une intéressante réflexion sur les motivations et relations humaines en général, sur la vanité humaine, ainsi que sur l’évolution et la transmission des connaissances (les uns et les autres fournissant un casse-tête aux historiens à la recherche de témoignages pour ensuite les recouper et en évaluer la pertinence), les siennes étant solides. D’ailleurs, il cite ses sources dans une bibliographie qu’on trouve en fin d’album, avec des indications sur les quelques citations qu’il emprunte. Sa maîtrise artistique apparaît lorsqu’il se montre capable de mener de front deux mini-intrigues, avec deux personnages dialoguant pendant qu’on suit une cérémonie. Le dessin ne rappelle le style du dessinateur des années 80-90 que d’assez loin, malgré la façon dont il représente Érostrate. L’ensemble est dominé par pas mal de texte, pour une BD relativement bavarde, ce qui permet au dessinateur d’intégrer des éléments de philosophie et des réflexions personnelles à un scénario où interviennent de nombreux personnages lors de multiples épisodes. C’est un peu touffu et pas d’une grande rigueur d’organisation, mais intelligent et bourré de clins d’œils humoristiques. N’oublions pas qu’il s’agit du récit d’un homme face à ses juges et qui sait que son destin est une mort de plus en plus proche. Les couleurs signées Charles Veyron, qui n’est autre que le fils du dessinateur, sont globalement sombres. Très peu de teintes claires ou vives pour égayer l’album. Un album qui comporte cependant quelques dessins grand format agréables à l’œil. On sent que ce qui intéressait le dessinateur était d’aller au bout de son projet qui peut être vu comme une sorte d’œuvre testamentaire. Un petit regret personnel pour conclure, ce choix pour la couverture de présenter le nom du personnage selon un procédé très tendance, avec des groupes de lettres qui ne tiennent aucun compte de la phonétique naturelle pourtant mentionnée dans l’album « E… ROS…TRA…TE ».

Érostrate, Martin Veyron (scénario, dessin) et Charles Veyron (couleurs)

Dargaud : sorti le 11 octobre 2024

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3.5

Cycle Sean Baker : Take Out, prends et emporte l’humain

Avant de devenir le réalisateur auréolé de la palme d’or à Cannes en 2024 pour Anora, Sean Baker co-réalise avec Tsou Shilh-ching en 2004 un documentaire marxiste et sans concession Take Out sur les désillusions du rêve américain.

L’humain à emporter

Le héros de Take Out Ming est un livreur clandestin chinois, arrivé à New-York par le Canada avant que son enfant ne naisse. Il a cru dans l’espoir de vivre et travailler aux États-Unis suffisamment décemment pour sauver sa femme et son enfant d’un destin précaire. Sean Baker retrace la chute compacte et mate de cette croyance.

Take Out constate la duperie du rêve américain mais surtout montre son envers dur et sans appel : le réel du travail pour ces immigrants illégaux, l’enfoncement dans les rouages du grand écrasement des hommes. 

Dans une course contre la montre pour rembourser la dette de ses passeurs, la caméra de Sean Baker suit à la sueur du corps et à la peine du visage le quotidien sordide et accablant de Ming contrebalancé toutefois par la dextérité folle et presque galvanisante des gestes de fabrication des plats à emporter (de la patronne du restaurant, Ma, une héroïne Scorsésienne rugeuse et pas dupe, à la tête de sa petite mafia).

Tout le documentaire, implacable sans être violent, lucide sans être offensif s’immerge, absorbe et métabolise ce processus d’écrasement des êtres, appelés à devenir des têtes sans expression, des personnes sans parole. Il est à la fois terrifiant et drôle que le seul mot que Ming ait retenu de l’anglais c’est Police dans une des meilleures scènes du film où il devient la victime de ses propres camarades d’origine.

Dire que l’origine est un non-lieu pour Sean Baker, une sorte d’identité nulle et non avenue, sans passeport, sans validation et qu’il s’agit de la transiter, de la muter et projeter dans l’improvisation des relations tandis que le non-lieu, la marge ont de l’avenir, du temps, de la croissance semblent sans doute le mieux saisir la trajectoire des films de Sean Baker (voir Tangerine, Florida Project, Red Rocket).

C’est toute l’architecture d’une société d’exploitation avec ses cadences viles et implacables (la vitesse et la mécanique avec lesquelles Ma cuisine ses plats) et ses sous-hiérarchies d’aliénations entre membres d’une même communauté que Baker ausculte et donne à voir avec une caméra sans pathos et têtue, chevillée au vélo et aux moues de Ming. La réalisation n’est pas sans rappeler (hasard de calendrier) le magnifique L’histoire de Souleymane de Boris Lojkine.

Mais là où Boris Lojkine fait une fiction et croit encore à la puissance du récit scénaristique et de la fiction sur le vrai pour rédimer son héros, Sean Baker travaille à même le matériau documentaire sur la mort de la fiction et sur l’énergie toujours plus exubérante et véridique de la vraie vie.

La mise en scène de Take Out prend sa force dans la répétition déshumanisante des gestes (donner les repas à emporter aux clients/ subir leur plaintes/ prendre ou ne pas réussir à prendre l’argent ) et dans les allées et venues abattues et mornes de Ming tout en réservant en contrepoint sensible une étude de caractères de la micro-société chinoise immigrée à New-York, la solidarité qui y règne, l’entraide et l’espérance qui pointent.

Cette usure et tristesse sur les joues fermées du jeune chinois, l’absence de considération et l’humiliation qu’il subit de la part des gens (nous autres donc) qui cautionnent ce système consumériste produit un tel sentiment d’authenticité que nous aurions presque l’impression que Sean Baker est cet immigrant illégal, exilé au règne des blockbusters kleenex d’Hollywood et qui travaille de l’intérieur à modifier les dispositifs de fabrication des films.

Sean Baker réussit donc 20 ans avant sa palme d’or le pari d’une critique sociale de l’Amérique « déjà immorale par sa géographie » et d’une peinture humaine affolante de vérité, émouvante et tragique.

Bande annonce : Take Out (Cycle Sean Baker)

De Shih-Ching Tsou, Sean Baker | Par Shih-Ching Tsou, Sean Baker
Avec Charles Jang, Jeng-Hua Yu, Wang-Thye Lee
23 octobre 2024 en salle | 1h 27min | Documentaire
Distributeur : The Jokers Films