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« L’Étrange Créature du Lac Noir vit toujours » : entre enquête journalistique et cauchemar aquatique

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Le dernier récit des auteurs Ram V, Dan Watters et Matthew Roberts, L’Étrange Créature du Lac Noir vit toujours, réactualise avec brio l’un des monstres les plus emblématiques du cinéma d’horreur Universal. L’album est à découvrir aux éditions Urban Comics.

Kate Marsden est une journaliste d’investigation rongée par son passé, poursuivie par un traumatisme qui motive son obstination à débusquer celui qu’elle pense être un meurtrier en série. Dans L’Étrange Créature du Lac Noir vit toujours, elle se retrouve ainsi au centre d’une double traque : celle d’un tueur sans scrupules et d’une créature mythique. Envoyée en Amazonie, elle suit la piste de Darwin Collier, qui sévit dans les environs. Les nuits de Kate sont tourmentées par des cauchemars, probablement amplifiés par les amphétamines qu’elle prend pour échapper à la fatigue, tandis que son enquête la plonge dans une spirale de violence. Comble de l’horreur, le corps du dernier noyé qu’elle tente d’examiner à la morgue a été confisqué par un certain Thompson, docteur lui-même intrigué par une série de morts mystérieuses qu’il cherche à élucider.

C’est ainsi qu’au fil de son enquête, Kate découvre une autre menace, plus ancienne et plus terrifiante encore : l’Étrange Créature du Lac Noir, une entité aquatique qui règne en maître sur son environnement. Les premiers indices de sa présence laissent le lecteur sur une note plutôt déceptive : ses apparitions manquent d’iconisation. Mais la rencontre avec la créature va rapidement prendre de l’ampleur…

Le récit parvient à ancrer la légende de la créature dans une réalité contemporaine, marquée par la destruction de la forêt amazonienne. Les bûcherons qui abattent sans répit les arbres millénaires, et les narcos qui utilisent cette zone comme un terrain de jeu, renforcent l’idée que la vraie menace est avant tout humaine. La créature du lac noir devient ainsi une figure ambivalente, à la fois bourreau et victime, hantant les zones les plus reculées de l’Amazonie où les cadavres se multiplient. « Chaque jour, l’Amazonie brûle un peu plus, et avec elle, ses mystères et les merveilles du monde. »

Le docteur Thompson, scientifique un brin obsessionnel, voit en la multiplication de ces morts par noyade la preuve de l’existence de la créature. Il est prêt à tout pour la capturer et prouver sa théorie. Face à lui, Kate est mue par ses propres motivations : elle veut à tout prix éliminer Darwin Collier, son agresseur, tandis que Thompson cherche à mettre la main sur l’hôte du lac. Chacun poursuit sa propre cible, et cela renforce la tension du récit, tandis que la nature elle-même semble conspirer contre les protagonistes.

Le traumatisme de Kate est évidemment l’un des fils conducteurs de l’histoire. Ayant survécu à une tentative de noyade, elle est ressortie profondément marquée. Elle en vient même à envier un poisson ayant échappé à la mort. « Toi, ça ne te traumatisera pas jusqu’à t’obséder jour et nuit. Il ne te deviendra pas impossible de laisser quiconque toucher ta peau. Ça ne va pas te ronger de l’intérieur, toi. » Ses réflexions, souvent douloureuses, en disent long sur son état psychique et sur les raisons qui la poussent à faire face à Darwin Collier.

La créature du lac devient dans ce contexte une sorte de miroir déformant pour Kate. Lorsqu’elle prononce les mots « Cela fait deux fois maintenant que l’eau imprègne chaque parcelle de mon corps », elle réalise que ses rencontres avec la créature ne sont pas seulement physiques mais aussi psychiques. Un lien étrange se tisse entre eux, suggérant que la créature pourrait être une incarnation de ses peurs profondes, de sa volonté de survivre, mais aussi d’abandonner sa condition humaine.

(Le prochain paragraphe comprend des spoilers)

Dans une scène tout sauf anodine, le personnage de Darwin Collier renvoie directement à Kurtz dans Apocalypse Now. Les deux hommes évoluent dans un monde où les repères moraux se dissolvent. L’image de son crâne chauve dans une grotte, cette déchéance mêlée de folie qui semble l’habiter, l’isolement auquel il s’est soumis le rattachent au personnage de Francis Ford Coppola. Pis, Collier tue dans l’espoir de libérer les instincts primordiaux de ses victimes, en pure perte. Il voit en Kate une égale, une sorte de partenaire qu’il souhaite entraîner dans sa chute. 

L’Étrange Créature du Lac Noir propose une réinterprétation réussie du mythe du monstre aquatique. En confrontant le surnaturel à des enjeux contemporains tels que la déforestation et la destruction de la biodiversité, Ram V, Dan Watters et Matthew Roberts dépassent le simple récit horrifique. À travers le personnage de Kate Marsden, ils interrogent la frontière entre humanité et monstruosité, tout en échafaudant une réflexion pertinente sur les ravages psychologiques de la violence. Un conte moderne où les monstres ne sont pas toujours ceux que l’on croit.

L’Étrange Créature du Lac Noir vit toujours, Ram V, Dan Watters et Matthew Roberts
Urban Comics, octobre 2024, 120 pages

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3.5

« Dracula » : une réinvention du mythe

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Les éditions Urban Comics publient Dracula, de James Tynion IV et Martin Simmonds. Dans cette nouvelle interprétation du célèbre conte gothique imaginé par Bram Stoker en 1897, nous suivons le Dr John Seward, confronté à un nouveau patient inquiétant, Renfield, dont les témoignages déroutants évoquent à demi-mot un démon ineffable : Dracula. 

Le personnage de Renfield est au cœur de cette réinterprétation. Interné dans l’asile de John Seward, il devient rapidement le centre d’attention avec ses discours délirants et une obsession manifeste pour une figure maléfique, dont le nom est longtemps tu, le comte Dracula. Contrairement à la version originale de Dracula, où Renfield est avant tout un fou incontrôlable et secondaire, ici, il est présenté comme un personnage charnière, voire tragique. Ses histoires semblent incohérentes, mais pour les lecteurs, elles sont empreintes d’une vérité horrible qu’Abraham Van Helsing, autre figure centrale, contribuera à déchiffrer. Cette dimension rend Renfield aussi fascinant qu’effrayant, alors qu’il affirme tirer sa force des insectes et du sang et qu’il semble définitivement sous la coupe de celui qu’il qualifie de « maître ».

L’obsession de Renfield pour le comte prend une dimension presque mystique, mais également corporelle : il refuse qu’on change son sang, proclamant qu’il appartient déjà à son maître. Cette fascination pour des motifs récurrents du genre vampirique est ici explorée avec une grande intensité psychologique. À travers Renfield, c’est toute la folie du mythe du vampire qui prend forme, là où la mort devient une métaphore de la perte de soi. « Je sens sa présence dans mon esprit », sa langue « est tissée de pulsions, d’appétits ».

Bien que non directement vu dans les premières pages, la présence de Dracula se fait sentir partout. James Tynion IV et Martin Simmonds parviennent à recréer une aura de terreur subtile, diffuse, où le monstre n’a pas besoin d’être visible pour dominer les esprits. Que ce soit à travers les visions de Renfield, les étranges événements dans l’entourage de Seward ou encore les attaques mystérieuses contre des marins, Dracula se révèle être une force obscure qui agit dans l’ombre. L’image de l’équipage décimé, évoqué de manière fragmentaire, ajoute à cette terreur sourde : des traces de crocs, des corps vidés de leur sang…

Cette interprétation du comte semble également tirer ses influences des mythes moyenâgeux que les personnages eux-mêmes rejettent d’abord avec scepticisme. Toutefois, les « chimères moyenâgeuses », comme ils les appellent, se révèlent être plus réelles qu’ils ne l’imaginaient. L’idée que Renfield pourrait être porteur d’une maladie du sang, ramenée de Transylvanie, n’est ainsi qu’une énième tentative de rationalisation de l’inexplicable, telles que dans le Frankenstein de Mary Shelley.

Comme dans le roman original, Lucy et Mina jouent un rôle crucial dans cette version revisitée de Dracula. Lucy est attirée par l’étrange et inquiétant comte, jusqu’à devenir la proie de ses morsures. La séduction vampirique prend le pas sur le simple désir de pouvoir. Cette relation dialogique est habilement mise en lumière dans les échanges entre les personnages, où les sous-entendus de pulsions inavouables et d’appétits carnivores teintent chaque mot.

Mina, quant à elle, subit une menace grandissante, d’abord épargnée, puis inexorablement liée au destin tragique que Dracula semble lui réserver. Renfield, profondément troublé par cette situation, ressent une forme d’aliénation, car Mina l’a autrefois traité avec bienveillance. Il se perçoit comme une créature à la fois insignifiante et dégoûtante aux yeux de son maître. Ce jeu entre attraction et répulsion, humanité et monstruosité, où l’esclave est jaloux des prérogatives que son maître réserve à d’autres, est superbement mis en scène par le duo d’artistes.

Alors que Londres sombre peu à peu dans une atmosphère de chaos et de mort, avec un nombre croissant de victimes vidées de leur sang, le récit atteint son climax. Van Helsing, moqué par Seward pour ses théories ésotériques, prend finalement le rôle de l’homme de raison face à l’inexplicable. Et le final demeure un chef-d’œuvre d’émotion et de tension dramatique. Renfield, déchiré entre sa loyauté envers Dracula et ses propres tourments, se met à nu dans une confession poignante. Il révèle sa propre humanité, encore présente sous la folie, faisant écho à la lutte interne de chaque personnage contre l’influence de Dracula. 

Avec Dracula, James Tynion IV et Martin Simmonds réussissent à insuffler une modernité saisissante au mythe tout en conservant l’essence gothique qui a fait le succès du personnage. Les interactions complexes et désordonnées entre Renfield, Seward, Lucy et Mina redonnent une épaisseur psychologique aux personnages. Par ailleurs, les dessins, souvent impressionnants et à la frontière de l’abstrait, renforcent cette atmosphère oppressante et malsaine qui hante chaque page. Une très belle réussite.

Dracula, James Tynion IV et Martin Simmonds 
Urban Comics, octobre 2024, 128 pages

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4.5

Culte : Tough story

Porté par une Marie Colomb désarmante de sex-appeal non vulgaire et de vulnérabilité véridique, Culte de Louis Farge réussit l’exploit de raconter l’envers du succès de Loft Story, plutôt les atermoiements médiatiques, les luttes et doutes des producteurs de l’émission pionnière de la télé-réalité.

Par un renversement habile et gonflé de point de vue, Culte censé revenir sur l’émission phare qui inaugura en 2000 le renversement de paradigme de nos programmes avec l’apparition de la télé-réalité ne remplit presque jamais cette attente ou un hypothétique cahier des charges.

Nous ne verrons donc que très peu les lofteurs et encore moins la dinguerie de ce que fut le programme de Loft story. Louis Farge résolument décide de remonter la généalogie des décisions, deals foireux ou réussis, stratégies et conflits de pouvoir entre les différentes productions et chaînes de télévision (ici M6 et TF1).

Les lutteurs et non lofteurs ce sont eux : la toute jeune Alexia Laroche-Joubert sous les traits d’Isabelle de Rochechouard (excellente Anaïde Rozam), le patron de M6 tout en tourments et irrésolutions (très juste Philippe Lefebvre) et celui de TF1 abasourdi par la révolution à laquelle il assiste.

La série gagne en tension inattendues et pari nerveux, en direction d’acteurs précise et raide, en joutes passionnantes. Surtout elle passe de ce fait à côté des clichés où elle aurait pu se perdre : remontrer des images vaines et périmées des lofteurs désœuvrés devisant sur du rien.

À côté de cela Culte réussit à créer l’attente de ces moments, l’attente de quelques moments de Loana se remaquillant à travers les murs -big brother de M6.

La ligne de crête de Louis Farge est clairement de décrypter comment à la tête d’un phénomène voué à devenir « culte », il n’y a que la serendipity, le hasard, les petits montages aléatoires des uns et des autres et certainement pas une sûre stratégie marketing.

Derrière le culte, juste des assistants romantiques (émouvant Sami Outalbali) pré-fascinés par la future Loana, des prises de drogue tous azimut pour maintenir le rythme d’un travail H24, des hésitations humaines, quelques dilemmes moraux et surtout la morsure de l’ambition et de l’avidité.

Derrière le culte aucune certitude, derrière le succès aucune prévision, derrière la victoire juste des accidents remontés et réassignés en conquête, derrière la fabrication d’une star juste des enjeux peu conscients et la banalité d’une dialectique de la concurrence soumise au seul rite de l’argent. 

Là où le spectateur s’attend à revivre l’euphorie de cette épopée du vide de la télé-réalité, Culte le prend à rebrousse poil et détourne l’attention de sa série sur les mentors indécis et carnassiers des lofteurs.

Et puis il y a l’aura nette de Marie Colomb qui depuis son rôle dans l’excellente série Laetitia de Jean-Xavier de Lestrade en passant par As Bestas ne cesse d’illuminer l’image de son éclat, de sa candeur, de son émotion et de sa déchirure enfantine.

Bande-annonce : Culte

Réalisation : Louis Farge
Culte est une série écrite par Matthieu Rumani et Nicolas Slomka (Family Business)
Casting : Anaïde Rozam, César Domboy, Sami Outalbali (Sex Education), Nicolas Briançon (Le Procès Goldman), Marie Colomb (Follow)…
La série est composée de six épisodes de 52 minutes chacun. Diffusée depuis le 18 octobre prochain sur Amazon Prime.

« Les Navigateurs » : voyage dans l’inconnu

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Les Navigateurs, paru aux éditions Delcourt, est le fruit d’une nouvelle collaboration entre l’auteur Serge Lehman et l’illustrateur Stéphane de Caneva. Après avoir déjà enchanté le public avec Métropolis et Les Brigades chimériques, le talentueux duo s’aventure dans un univers où le réel bascule doucement vers le fantastique…

L’histoire, ancrée dans le Paris des années 2010, suit trois amis d’enfance, Max, Arthur et Sébastien. Leurs retrouvailles avec une ancienne camarade, Neige, réactivent des souvenirs doux-amers, mais aussi quelques mystères profondément enfouis. 

L’intrigue débute de manière assez classique, avec le retour inattendu de Neige Agopian, expatriée depuis vingt ans, dans le quartier parisien de la Butte-aux-Cailles, où elle a connu et fréquenté Max, Arthur et Sébastien. Ce quartier devient rapidement le théâtre d’événements troublants, puisque la jeune femme semble avoir disparu dans une fresque signée par un artiste peu connu, disciple d’Odilon Redon. Les autorités se montrent peu enclines à investiguer dans cette voie. Mais certaines d’entre elles seraient toutefois avisées d’un monde parallèle sur lequel les protagonistes ne vont plus cesser d’enquêter.

Max, Arthur et Sébastien portent chacun leurs poids : Arthur, avec son handicap et ses douleurs fantômes, qu’il combat avec de la marijuana ; Sébastien, éternel ronchon dont le caractère vacille entre prudence et témérité ; et Max, écrivain quelque peu désabusé, symbole d’une époque révolue face à la montée du numérique. Comme chez Patrick Modiano, nous sommes donc en présence de personnages qui se heurtent à leur manière à la perte et à l’errance. Un thème qui fait écho au versant fantastique du roman graphique. 

Là où Serge Lehman excelle, c’est dans sa capacité à entremêler des éléments concrets, comme la fresque ou l’histoire personnelle des protagonistes, avec une dimension surnaturelle subtile et progressive, qui s’impose crescendo aux lecteurs. À mesure que Max, Arthur et Sébastien s’enfoncent dans l’enquête, ils découvrent des mondes insoupçonnés, peuplés de créatures étranges et de navigateurs mystérieux. Ces entités rappellent les mythes anciens où les frontières entre l’humain et le divin, entre le réel et l’imaginaire, étaient poreuses. C’est à la fois passionnant et déroutant.

Le choix du noir et blanc se révèle quant à lui non seulement esthétique mais aussi narratif. L’absence de couleur renforce en effet le sentiment d’étrangeté, voire d’irréalité, qui plane tout au long de l’histoire. Ce procédé évoque l’esthétique du film noir, où l’ombre et la lumière jouent également un rôle central dans la construction du suspense. Stéphane de Caneva maîtrise cet art à la perfection, avec un trait soigné et précis, qui fait la part belle aux décors et l’expressivité des personnages. Rien n’est bâclé, tout fait sens.

Au-delà du mystère central de la disparition de Neige et de l’existence des Navigateurs, le récit de Lehman s’intéresse à l’introspection de ses personnages. L’enquête devient en ce sens un prétexte pour explorer leurs failles intimes, leurs secrets et les non-dits qui conditionnent leurs relations. Aussi, à l’instar des œuvres de Lovecraft, où le fantastique naît souvent d’une distorsion du quotidien, Les Navigateurs nous plonge dans un univers où le fantastique devient presque une extension naturelle de la réalité. En témoigne cette vieille femme surnommée « la Tête », en apparence anodine, en réalité cauchemardesque et nantie d’une puissance visuelle remarquable.

Les Navigateurs est une œuvre ambitieuse, à la fois thriller, conte fantastique et réflexion sur l’art et la mémoire. Serge Lehman et Stéphane De Caneva réussissent parfaitement à captiver le lecteur du début à la fin. On s’attache à ce trio dépareillé (le père littéraire et célibataire côtoie l’aventurier du dimanche à l’esprit vagabond), et on l’accompagne avec fascination dans la résolution d’une affaire bien plus dense qu’il n’y paraît. 

Les Navigateurs, Serge Lehman et Stéphane de Caneva 
Delcourt, octobre 2024, 208 pages

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4

« L’Atlas mondial des femmes » : état des lieux

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L’Atlas mondial des femmes, rédigé sous la direction d’Isabelle Attané, Carole Brugeilles et Wilfried Rault, publié aux éditions Autrement, offre un panorama actualisé sur la condition des femmes à travers le monde en abordant divers aspects socio-économiques, culturels et politiques. L’ouvrage, riche en infographies et en données comparatives, met en lumière les progrès accomplis tout en soulignant les nombreuses inégalités qui persistent, et parfois même s’aggravent, malgré les efforts entrepris suite aux textes internationaux tels que la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (Cedef) de 1979.

Généreux et transversal, l’ouvrage aborde plusieurs thématiques cruciales quant aux iniquités de genre, comme les écarts de salaires, le partage des tâches domestiques, l’accès à l’éducation et à la santé, mais aussi des problématiques plus contemporaines, telles que les inégalités subtiles qui se cachent derrière certains discours égalitaires. 

Malgré une population mondiale qui compte près de la moitié de femmes, celles-ci restent minoritaires dans certaines régions du monde, et notamment en Asie, en raison de pratiques telles que les avortements sélectifs et la surmortalité féminine, souvent influencées par des préférences culturelles. Les auteurs notent par ailleurs que si l’espérance de vie plus longue des femmes résulte d’un avantage biologique avéré, ce dernier est cependant parfois annulé, dans des pays comme le Pakistan ou l’Inde, en raison des conditions de vie et des soins de santé moins favorables aux femmes.

Sur le plan des droits reproductifs, on constate qu’un grand nombre de femmes vivent dans des pays où l’accès à l’avortement est fortement restreint, voire interdit, notamment dans certaines régions d’Afrique et d’Amérique latine, ce qui conduit à des pratiques d’avortement à risque. Les taux de mortalité maternelle varient quant à eux dramatiquement entre pays riches et pauvres, reflétant les inégalités criantes dans l’accès aux soins de santé de qualité.

Les auteurs mettent également en lumière les violences plus explicites faites aux femmes, notamment les viols et les féminicides, qui varient selon les cultures et les contextes. L’Inde connaît par exemple son lot de meurtres directement liés à la dot, tandis qu’au Mexique, des villes comme Ciudad Juarez sont tristement célèbres pour leurs féminicides et agressions sexuelles de masse. Et même si la parole des victimes se libère peu à peu, de grandes différences persistent quant au nombre de plaintes enregistrées pour viol pour 100 000 habitants en Europe : de 89 en Suède, on passe ainsi à… moins de deux en moyenne en Pologne. 

En matière d’éducation et d’emploi, si des progrès notables ont été enregistrés, des disparités importantes se perpétuent. Dans les pays de l’OCDE, les filles s’en sortent souvent mieux en lecture que les garçons et parviennent à des taux de réussite plus élevés dans l’enseignement supérieur. Cependant, elles sont encore sous-représentées dans des domaines comme l’informatique, les sciences dures et l’ingénierie. Sur le marché du travail, elles continuent d’occuper des emplois moins valorisés et mal rémunérés, le plus souvent à temps partiel, les écarts de salaire entre hommes et femmes restant de ce fait un problème mondial.

L’ouvrage, d’une grande pluralité, s’intéresse également à la représentation des femmes dans les médias, soulignant leur sous-représentation dans les rôles décisionnaires à la télévision et au cinéma. Bien que, une nouvelle fois, certains progrès soient notables, la parité est encore loin d’être atteinte, comme en témoignent les statistiques du Festival de Cannes où les réalisatrices sont encore largement minoritaires parmi les nommés et, a fortiori, les récompensés.

Enfin, l’Atlas mondial des femmes explore d’autres domaines comme le sport, la pauvreté, la sécurité alimentaire et le plafond de verre dans les sphères politique et économique. Il s’agit d’un outil précieux, très pédagogique, pour mieux comprendre les inégalités structurelles auxquelles les femmes continuent de faire face dans le monde entier, sans omettre les avancées et les batailles gagnées pour plus de justice et d’égalité.

Atlas mondial des femmes, Isabelle Attané, Carole Brugeilles et Wilfired Rault
Autrement, octobre 2024, 96 pages

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4.5

« L’Armée des ombres » : un miroir de la Résistance française

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Publié en 1943, L’Armée des ombres est l’une des œuvres littéraires majeures de Joseph Kessel, un écrivain engagé qui a lui-même participé à la Résistance française. Ce roman, qui s’appuient sur des événements et témoignages de première main, dresse un tableau poignant des héros anonymes qui ont lutté contre l’Occupation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale. Il est aujourd’hui adapté en bande dessinée, aux éditions Philéas, par JD Morvan, Emmanuel Moynot et Benoît Lacou.

L’Armée des ombres raconte l’histoire de Philippe Gerbier, un intellectuel devenu résistant. Arrêté par la Gestapo, il s’évade et reprend contact avec les autres membres de la Résistance. Le roman graphique alterne ensuite entre les différentes actions clandestines de ce réseau, les menaces de trahison et la traque inlassable menée par les forces allemandes.

Gerbier n’agit évidemment pas seul, puisqu’il est entouré de compagnons d’armes aussi fidèles qu’obstinés, tels que Mathilde, Félix ou Jean-François. Les opérations périlleuses qu’ils orchestrent mêlent sabotage, évasion de prisonniers, exécutions de traîtres, communications clandestins, etc.

L’album aborde plusieurs thèmes majeurs qui, ensemble, laissent transparaître un portrait à la fois lucide et tragique de la Résistance. Parmi eux : le sacrifice, pluriel et permanent. Chaque personnage doit affronter les dilemmes du don de soi, du renoncement (notamment familial, comme par exemple pour Mathilde), de l’entorse à certains principes (l’assassinat), le tout au nom d’une cause plus grande. Ce sacrifice ne concerne pas seulement la mort physique, mais aussi la perte de l’innocence, des idéaux et parfois même d’une partie de leur humanité.

L’une des scènes les plus marquantes de L’Armée des ombres concerne d’ailleurs l’exécution d’un traître. Dans ce monde clandestin, personne n’est à l’abri de la délation, qu’elle soit volontaire ou arrachée sous la torture. Et même dans ce dernier cas, il faut agir en conséquence et tuer le mal à la racine. C’est ainsi qu’un garagiste peut se muer, pour le bien de la Résistance, en bourreau, et priver de vie celui qui, quelques heures plus tôt, était encore considéré comme un partenaire, parfois même comme un ami.

« Il survit sans feu ni lieu, traqué, obscur, fantôme de lui-même. » C’est ainsi qu’est décrit le résistant dans L’Armée des ombres. Il doit renoncer à son identité, veiller à protéger sa couverture mais aussi ses proches, faire avancer la cause tout en n’éveillant pas les soupçons de la Gestapo. L’exercice est délicat, harassant, immensément dangereux. En toile de fond, c’est l’idée de l’ombre qui prend tout son sens. Les résistants sont des figures insaisissables qui vivent cachées, opérant dans les angles morts de la société.

Basé sur des faits réels, L’Armée des ombres rend hommage à une génération sacrifiée et héroïque qui a refusé de se soumettre à l’occupant nazi. Il exprime le coût humain, émotionnel et moral de cette guerre clandestine, où l’on meurt sans éclat mais avec la conviction de défendre une cause juste. On peut trouver du courage suite aux annonces de Radio Londres ou grâce à l’hospitalité des paysans qui refusent de collaborer avec l’Occupant, mais il n’en demeure pas moins que le tribut de l’insoumission est accablant. Tout cela, ce somptueux roman graphique le restitue en clerc.

L’Armée des ombres, Joseph Kessel, JD Morvan, Emmanuel Moynot et Benoît Lacou
Phileas, octobre 2024, 136 pages

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4

« Wyoming 1863 » : destins croisés

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Le premier tome de Wyoming 1863 nous transporte dans l’Amérique sauvage du XIXe siècle, avec ses terres arides, ses querelles violentes et ses récits de vengeance. Jean-François Di Giorgio s’aventure ici dans le genre western, avec des personnages torturés, une intrigue haletante et les dessins immersifs de Fabrizio Des Dorides, pour une trilogie prometteuse.

En 1863, le Wyoming est encore un territoire sauvage où règnent les convoitises et la brutalité. L’absence de grandes richesses naturelles comme l’or, trouvées ailleurs dans l’Ouest américain, n’empêche pas le développement de tensions, violentes, voire mortelles, et exacerbées autour de la terre et du bétail. Le Far West est dominé par des lois informelles : la possession des chevaux et la maîtrise des armes à feu décident souvent de la survie et du statut de ceux qui s’y aventurent.

Jean-François Di Giorgio tisse dans ce contexte plusieurs récits entrelacés : celui d’Emma Bridges, une femme brisée cherchant à retrouver ses filles, celui de Bill, un jeune homme sournois traînant des desseins mystérieux, et enfin celui de Diego, chef d’une bande mexicaine qui attaque les ranchs de la région pour voler du bétail. Ces trois trajectoires sont évidemment appelées à se rejoindre au cœur d’une intrigue où la vengeance constitue le moteur principal de leurs actions.

La structure narrative de Wyoming 1863 repose ainsi sur trois intrigues distinctes mais inextricablement liées. Emma Bridges, figure centrale de ce récit, se révèle être une héroïne atypique. Armée de son flingue et habitée par une soif de vengeance, elle n’a plus rien à perdre après le massacre de ses proches. Sa quête, teintée de désespoir et de rage, rappelle les archétypes féminins forts du western moderne, un peu comme l’héroïne de True Grit des frères Coen, mais avec une gravité émotionnelle d’autant plus ancrée dans la perte familiale.

À ses côtés, Bill incarne la duplicité. Ce jeune homme, fiancé à une riche héritière, semble nourrir des projets bien plus sombres que ce qu’il laisse paraître. Sa relation avec son beau-père, propriétaire du Creek Ranch, renferme des secrets que le lecteur ne peut encore percer… Enfin, Diego et ses hommes mexicains représentent, de manière plus archétypale, une menace sauvage et anarchique. Leur bande de malfrats sème le chaos dans la région, volant et tuant sans pitié. 

Fabrizio Des Dorides excelle dans le découpage des cases et l’usage d’inserts pour renforcer la caractérisation des protagonistes et le rythme infernal de l’intrigue. Les paysages vastes du Wyoming, tout comme les intérieurs riches et cossus du Creek Ranch, sont rendus avec réalisme, à l’instar de cette représentation sans concession de la violence, tant physique qu’émotionnelle.

Ce premier tome, intitulé Cinq jours pour mourir, pose les bases d’un récit complexe où chaque personnage cache une part d’ombre. Jean-François Di Giorgio charpente une narration au cordeau marquée par des non-dits et des mystères à résoudre dans les tomes suivants. Le lecteur se retrouve ainsi en pleine attente, avec plus de questions que de réponses. Quid des filles d’Emma ? Quels sont les véritables projets de Bill ? Et jusqu’où Diego et les siens sont-il prêts à aller pour imposer leur loi dans cette région reculée ? Autant d’interrogations qui trouvent écho dans les dernières mais aussi la première page de l’album.

Entrée en matière efficace, ce premier volume pose des bases solides pour une trilogie prometteuse, où le destin des personnages est inextricablement lié à la violence et la vengeance. Le Far West, dans toute sa brutalité, est parfaitement représenté, et l’on attend impatiemment la suite des aventures d’Emma Bridges et de ses compagnons d’infortune.

Wyoming 1863, Jean-François Di Giorgio et Fabrizio Des Dorides  
Soleil, octobre 2024, 52 pages

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Miséricorde : l’automne des idées

Guiraudie, avec Miséricorde, poursuit son exploration du désir et de ses puissances de rêve, au sein des décors les plus quotidiens, à partir des corps les moins sexualisables a priori. Ici, une dimension religieuse, pratiquement inédite, bien que profondément ancrée chez le cinéaste (selon ses dires dans de récentes interviews), vient encore densifier son propos, en proposant aux impasses reconnues du désir (potentiellement violent, non-réciproque) une forme de sublimation et, donc, de préservation de celui-ci, contre les puissances de mort qui le menacent, aussi bien de l’extérieur (la norme sociale) que de l’intérieur.

Dans un village aveyronnais, débarque un jour Jérémie, venu assister à l’enterrement de son ancien patron, le boulanger du coin. À l’issue de la cérémonie, la veuve, jouée par Catherine Frot, insiste pour qu’il passe la nuit. Jérémie, non seulement, accepte, mais demandera à rester les jours suivants, suscitant chez le fils de la maison, dont Jérémie semble avoir été très proche autrefois, une colère étrange, disproportionnée.

Il y a quelque chose du Théorème de Pasolini dans cette arrivée d’un jeune homme désirable et secret, créant l’agitation autour de lui, révélant les personnages à eux-mêmes, et donc à nous, en force dionysiaque de remuement des ténèbres. Mais là où chez Pasolini, la divinité avait la placidité et la maîtrise consubstantielles à son état, chez Guiraudie, le dieu est trop humain, le paganisme trop chrétien : Jérémie est dépassé par les événements. Et c’est d’ailleurs cette méprise, d’être pris pour un dieu alors qu’il n’est qu’homme, qui fera sa perte. Le fils de la veuve, également ami d’enfance de Jérémie, spécule comme nous sur les raisons pour lesquelles ce dernier a décidé de rester. On lui prête mille intentions machiavéliques, quand la raison véritable semble être plutôt erratique : caprice nostalgique, chagrin amoureux, etc. Il est, par ailleurs, moins agent que victime du désir qu’il suscite, et la seule fois où il entreprend quelque chose, il est rejeté.

Et si c’était le contraire, et si Jérémie était ici l’homme, et les autres des dieux, dans ce village hors du temps, où personne ne travaille ? Entre la sensualité éternelle de la mère, la gueule cassée du fils, la bedaine de cyclope du voisin, et le prêtre, dont la fonction suffit à le rattacher au divin, entre ces individus à l’allure formidable, le personnage central apparaît aussi bien comme une menace de désordre que comme une proie.

Une règle implicite dans le cinéma veut que seuls aient droit à une relation sexuelle consentie les personnages jeunes, beaux et hétérosexuels. Dans le cinéma de Guiraudie, tout le monde est potentiellement désirable, ce qui contribue à produire une espèce de suspense érotique diffus dont est imprégné toute sa filmographie. Là est peut-être au fond le vrai suspens : qui désire qui, et non qui a tué qui. Peut-être n’est-ce d’ailleurs qu’une seule et même question. Car, en effet, chez Guiraudie, le sexe côtoie sans cesse la violence et la mort. Preuve que le réalisateur a une réflexion plus mature sur le désir que ne le laissent entendre les critiques le qualifiant de « libertaire ». Dans Miséricorde, ce remuement suscité par Jérémie aboutit à un meurtre. Le conte mythologique rencontre le film noir, dans une valse où les intentions des uns et des autres s’avèrent de plus en plus intenses et opaques. Le désir circule, de plus en plus rapide, de plus en plus dense entre les personnages, comme une maladie contagieuse, sous le regard voyeuriste des villageois. Dans ce film, on s’épie, on se dénonce, on cherche à entendre, à voir, à débusquer le vrai désir, mais c’est en vain. Tout le monde ment un peu, tout le monde dit un peu la vérité. Sauf le prêtre qui semble devoir incarner ici une forme de transparence et de médiation vers une métamorphose du désir en amour.

Ce prêtre, avec tout ce que cette figure charrie de symbolique, apparaît comme une nouvelle couleur sur la palette de Guiraudie, chez qui le thème religieux était jusque-là relativement absent. Généralement, dans ses films, l’enjeu pour les personnages était d’apprendre à assumer un désir ou un acte face à une société normalisatrice, à se reconnaître et à s’aimer malgré tout. Dans cette quête, le tragique y frayait avec le grotesque, non sans une certaine cruauté parfois pour les personnages secondaires (qu’on pense au personnage de Curly dans Le roi de l’évasion). Là, c’est une rédemption que recherche Jérémie, après avoir tué le fils de son ancien patron, une rédemption et non une reconnaissance. Et dans cette optique, au lieu de constituer les dégâts collatéraux d’une libération, les autres protagonistes, tous traités avec tendresse, vont ici accompagner Jérémie avec une discrétion et une générosité émouvante. Il semble que tous savent, et que tous pardonnent sans mots, et par amour, Nietzschéisme et christianisme se rencontre en cette figure du prêtre qui entend décharger Jérémie de sa mauvaise conscience par une miséricorde ambiguë, une miséricorde qui invite moins à la pénitence qu’à la perspective vitaliste d’un désir universel (très beau dialogue entre le prêtre et Jérémie sur un promontoire, vers la fin du film). Pansexualisme et charité chrétienne jouent ici de leur isomorphisme, et entraînent le film vers une méditation plus symbolique que matérialiste, aussi mystique que psychanalytique, sur le désir, ses ombres et ses sublimations possibles.

Par une mise en scène épurée, sans musique, avec des dialogues simples mais qui en disent long, Guiraudie, au sein de son dispositif pseudo-réaliste, laisse lentement infuser le fantastique et le rêve, comme un Bresson qui se métamorphoserait en Buñuel. C’est l’une des forces de ce cinéma : rendre à leur grandeur mythologique, presque archétypale, des personnes et des corps ordinaires. Et cela passe aussi bien par la mise en relief de la nature et de ses ambiances saisonnières, ici un automne sombre, humide et chatoyant, en lequel semble s’incarner toute la charge émotionnelle des personnages, comme si l’univers était redevenu magiquement le lieu d’une harmonie cosmique.

Il est intéressant de noter que, dans ce film, contrairement aux précédents de Guiraudie, le désir n’est jamais consommé et se trouve être souvent non-réciproque. Tout le monde est potentiellement désirable, mais tous ne le sont pas nécessairement. Cette aporie culmine dans ce meurtre qui n’est au fond que l’avatar d’une envie ravalée. Miséricorde tente à sa manière de résoudre ce problème, celui d’un désir qui n’a plus seulement le monde contre lui, mais à qui s’oppose en un sens le désir lui-même. « Voilà que j’ai touché l’automne des idées », a l’air de nous dire Guiraudie, à la suite de Baudelaire, à travers ce beau film mélancolique.

Miséricorde : bande-annonce

Miséricorde : fiche technique

  • Réalisateur : Alain Guiraudie
  • Scénario : Alain Guiraudie, inspiré du roman “Rabalaïre” (2021)
  • Directeur de la photographie : Claire Mathon
  • Montage : Jean-Christophe Hym
  • Son : Vasco Pedroso, Jeanne Delplancq, Jordi Ribas Suris, Branco Neskov
  • Décors : Emmanuelle Duplay
  • Costumes : Khadija Zeggai
  • Musique : Marc Verdaguer
  • Acteurs : Félix Kysyl : Jérémie ; Catherine Frot : Martine, la veuve du boulanger
  • Genre : Thriller, comédie, film noir
  • Durée : 1h 45min
  • Pays : France
  • Année de sortie : 2024
  • Lieu de tournage : Aveyron, France
  • Société de production : Les Films du Losange
  • Format : 35mm
  • Son : Dolby SRD
  • Image : 2,39:1
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4

FNC Montréal 2024 : Oh, Canada – Entre-deux (pays, tonalités, perceptions, époques…)

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L’infatigable (et très âgé) Paul Schrader en a fini avec sa passionnante mais inégale trilogie sur la rédemption et revient avec l’adaptation d’un roman de Russell Banks, auteur qui lui avait valu l’un de ses meilleurs films, le polar Affliction. Ici, loin de ses derniers films ou de ce petit chef-d’œuvre qu’était ce suspense enneigé, il revient avec une œuvre sélectionnée en compétition officielle à Cannes cette année qui agit comme une douce caresse. Une œuvre apaisante qui nous fait voyager dans les souvenirs d’un homme malade qui décide de se confier à sa femme avant sa mort. Un long-métrage toujours dans l’entre-deux qui nous cueille par sa simplicité, son aspect tragique caché sous le vernis d’une apparente douceur. Entre deux époques, entre mémoire avérée et mémoire troublée, entre deux pays et entre deux tonalités. Oh, Canada est peut-être une œuvre mineure de son auteur, mais une œuvre qui touche en plein cœur avec un casting inattendu qu’il fait plaisir de revoir pour certains et de révéler encore pour d’autres.

Synopsis : Un célèbre documentariste canadien, condamné par la maladie, accorde une ultime interview à l’un de ses anciens élèves, pour dire enfin toute la vérité sur ce qu’a été sa vie. Une confession filmée sous les yeux de sa dernière épouse…

Le générique laisse croire à un film dans le film, une mise en abyme ou aux coulisses d’une émission. Mais Oh, Canada n’est au fond rien de tout cela. On pose ici juste le décor qui voit un homme malade, ancien documentariste de renom et professeur (Richard Gere), autoriser que des anciens élèves à lui le filment dans le cadre d’un reportage sur son parcours. Ce qui sera l’occasion pour lui de délivrer ses confessions, sa vérité et ses souvenirs à la caméra mais surtout à sa femme, son dernier amour joué par Uma Thurman. À partir de là, on va plonger dans le passé de cet homme qui ne semble pas être celui qu’il a toujours voulu faire croire, notamment dans sa jeunesse où il est incarné par Jacob Elordi. Entre passé et présent, USA et Canada, pure invention et faits avérés, drame et nostalgie, le film va nous balader durant une heure et demie dans une atmosphère cotonneuse et apaisante.

Le long-métrage est donc l’adaptation du roman éponyme (en français) de Russell Banks. Un auteur décédé l’an passé que Schrader a déjà adapté par le passé avec brio puisqu’il a livré l’un de ses meilleurs films : le polar magistral Affliction donc. Paul Schrader, qui tourne beaucoup malgré son grand âge (près de quatre-vingts printemps), en a terminé avec sa trilogie sur la rédemption, plus (Master Gardener) ou moins (The Card Counter) réussie et donc inégale, le troisième étant Sur le chemin de la rédemption. Et il revient avec une œuvre aux antipodes, même s’il est ici encore question de vouloir se repentir, d’une certaine manière. Mais le traitement diffère et tranche radicalement. On est plus ici dans un drame psychologique qui agit comme une douce balade dans la mémoire troublée par l’âge et les médicaments de Léonard Fife, patronyme du personnage principal.

Sur un mode intimiste et feutré, au sein d’une reconstitution du passé jolie et épurée et d’un présent circonscrit au grand manoir montréalais du documentariste, on va subir des allers et retours entre passé et présent, sans chronologie linéaire et sans certitude sur la véracité des faits énoncés. Sans jamais être ostentatoire, la mise en scène de Schrader va tenter quelques pirouettes de style et des effets plutôt bien sentis comme l’incursion du personnage de Fife âgé, en la personne de Richard Gere, dans les scènes se déroulant des les années 60 et 70 ou de l’apparition d’Uma Thurman à cette même époque, dans un autre rôle où elle prête ses traits à un personnage différent. Bien vu, car cela colle à la mémoire fragmentée (fantasmée ?) et peu fiable du personnage. On sera donc dans un voyage mémoriel incertain et plaisant dans lequel il est agréable de se glisser et qui inspire nostalgie et amertume. La lâcheté et le mensonge seront au centre du récit et traités avec originalité.

On regrette (chose rare) que le film soit si court. On aurait aimé continuer ce voyage en la compagnie de ce Léonard jeune comme plus âgé. Ses amours, ses manquements, ses choix de vie et ses regrets nous captivent alors que tout cela n’a rien de foncièrement extraordinaire. Cependant, l’atmosphère qui s’en dégage nous touche et chaque séquence donne envie de voir la suivante. Et quel plaisir de revoir Richard Gere et Uma Thurman dans une œuvre digne de ce nom. Lui qu’on n’avait pas vu en salles depuis des lustres, célèbre tombeur du cinéma des années 80 et 90 qui se met ici à nu, et elle, muse de Tarantino et icône des années 90 et 2000 qui se vautrait dans des navets indignes de son talent depuis une décennie. Et tous deux décidément bien secondés par un Jacob Elordi qui ne cesse de nous montrer l’étendue de son talent après le génialissime Saltburn l’an passé. Des comédiens sur le retour et un jeune espoir qui illuminent de leur talent un petit film précieux et agréable. On est loin de la Palme d’or, voire même d’un quelconque prix cannois, mais c’est véritablement un bien joli film.

Ce film est présenté dans la sélection « Incoutournables » du Festival du Nouveau Cinéma de Montréal 2024.

Bande-annonce – Oh, Canada

Fiche technique – Oh, Canada

Réalisation : Paul Shrader.
Scénario : Paul Shrader d’après l’oeuvre de Russell Banks.
Production : Arclight Films.
Pays de production : Canada – USA.
Distribution France : Arp Sélection.
Durée : 1h35.
Genre : Drame.
Date de sortie : 18 décembre 2024.

Sauvages de Claude Barras : enfance en lutte dans la forêt

Sauvages est le nouveau long métrage d’animation de Claude Barras, huit ans après le succès de Ma vie de courgette. Sauvages se présente comme un conte écologique au cœur de la forêt tropicale avec, une nouvelle fois, l’enfance comme regard sur le monde. Un film engagé qui n’est jamais excessif ou manichéen, mais qui se révèle d’une grande beauté.

Sauvages commence un peu comme Bambi quand une mère orang-outan est tuée sous les yeux de son bébé et de la jeune Kéria, jusqu’alors absorbée par son smartphone. Kéria n’ira pas à la fête d’anniversaire à laquelle elle est invitée et rencontrera bientôt son cousin Selaï, et surtout la forêt qui lui était jusque-là interdite. Le nouveau film de Claude Barras n’est pas un Disney, la morale n’est jamais excessive ou manichéenne puisqu’on y combat avec les tripes, au corps à corps. Le réalisateur propose un nouveau conte initiatique, cette fois emprunt d’écologie, dans lequel il s’agit pour Kéria de trouver sa place dans le monde. Sauvages est un long métrage d’animation ultra documenté qui colle à la réalité sans la fantasmer. Jusque dans sa forme, l’œuvre est une résistance à un monde trop moderne et sans nuance où tout peut être recommencé à l’infini : « je crois que le stop motion est pour moi une forme de résistance au monde de la virtualité et des ordinateurs ». Chaque acte a ici un impact certain et cette idée est inscrite au cœur du scénario. L’immersion dans la forêt de Bornéo est totale, une plongée dans un décor magnifique à la Douanier Rousseau dont Claude Barras reconnaît l’influence. On pense notamment à une scène de nuit avec une panthère, qui fait également écho à une autre séquence culte de Princesse Mononoké. Les deux scènes se déploient entre l’eau et l’animalité, deux points forts de Sauvages.

Kéria est elle aussi, comme la princesse du conte animé de Miyazaki, une tisseuse de lien entre le monde moderne et la forêt primaire. Son histoire est celle d’un trajet, d’une prise de conscience et surtout d’un passage à l’acte : « Le chemin en effet m’importe beaucoup plus que le résultat final ». Il s’agit pour Kéria de retrouver son chemin comme le lui confie son grand-père, Penan vivant encore en nomade contrairement à son père qui a quitté la forêt pour la ville, dans une magnifique scène de transmission. Kéria y reçoit un nouveau nom – « Obilung », la femme panthère – et par lui découvre son identité, son lien ancestral à la forêt. Claude Barras filme d’abord la peur de Kéria, sa résistance à la nature, sans pour autant opposer technologie et nature (le grand-père de Kéria utilise lui aussi son smartphone, c’est un post sur les réseaux sociaux qui sera le déclencheur d’une ferveur collective). C’est pourtant bien en acceptant de regarder le monde, de s’émerveiller et donc d’interagir avec la nature que Kéria va avoir envie d’agir :  » la vraie pierre d’achoppement, c’est le passage à l’acte (…) l’émerveillement, ce n’est pas seulement être admiratif : c’est se nourrir et être en lien. C’est un peu le parcours que j’ai fait faire à Kéria, ma jeune héroïne : elle part d’une réalité « par écran interposé » avant d’être amenée à ouvrir les yeux ». À travers la voix de Gaël Faye depuis le poste de radio de la famille de Kéria et Selaï, la résistance s’organise. Il s’agit de marcher, de dire « non », d’être collectivement contre la destruction en marche. À un moment Selaï, perdu dans la forêt avec une Kéria encore apeurée, chantonne les paroles de Tous les cris les S.O.S, la chanson de Balavoine, qui revient en écho habiller le générique de fin de Sauvages. Entre-temps, Kéria aura essayé de « ramasser tous les morceaux » et de « recoller les bouts de verre ». 

Sauvages est une œuvre qui convoque de multiples références tout en faisant de nombreux clins d’œil à Ma vie de courgette, le premier long de Claude Barras. On pense notamment à la relation entre Kéria et Selaï, un temps moqué pour que Kéria appartienne au groupe avant qu’elle comprenne à quel point son regard est précieux.  C’est une œuvre inventive, enfantine, qui n’infantilise pas. Prenons Oshi, l’orang-outan, que le réalisateur ne dote jamais de parole mais qui interagit avec le vivant tout en étant « mignon », sans perdre sa valeur sauvage (on le voit dévorer une sangsue et sans cesse vouloir fuir malgré sa tendresse pour Kéria). Kéria comprend qu’elle ne pourra jamais le posséder, pire le domestiquer. Il fait partie, avec les Penan et la biologiste campée par la voix de Lætitia Dosch, de ce qui « reste debout » et entre en résistance. Une génération de « fous » magnifiques qui tentent de jeter à la mer mille bouteilles et puis espèrent qu’on pourra lire un message de résistance à travers, surtout de ne pas disparaître. Nos héros sont-ils là, complètement changés, prêts à croire et à agir avec l’idée que « le plus beau reste à faire » ? C’est en tout cas le message de Claude Barras, un choix de poète, un rêve de militant, c’est déjà ça.

*Toutes les citations de Claude Barras sont issues du dossier de presse du film.

Sauvages : Bande annonce

Sauvages : Fiche technique

Synopsis : À Bornéo, en bordure de la forêt tropicale, Kéria recueille un bébé orang-outan trouvé dans la plantation de palmiers à huile où travaille son père. Au même moment Selaï, son jeune cousin, vient trouver refuge chez eux pour échapper au conflit qui oppose sa famille nomade aux compagnies forestières. Ensemble, Kéria, Selaï et le bébé singe baptisé Oshi vont braver tous les obstacles pour lutter contre la destruction de la forêt ancestrale, plus que jamais menacée.

Réalisation : Claude Barras
Scénario : Claude Barras, Catherine Paillé
Décors : Jean-Marc Augier
Montage image: Claude Barras, Anne-Laure Guégan
Montage animatique :Valérie Leroy
Production : Haut et court, Nadasdy Film, Panique
Distribution : Haut et court
Date de sortie : 16 octobre 2024
Durée : 1h27
Genre : animation

France – 2024

Carla et moi : sans voix et sans foi, mais sans moi

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Aïe aïe aïe ! Se farcir un film comme Carla et moi et l’apprécier est certes possible, mais il faut vraiment être un inconditionnel du cinéma indépendant américain dans tout ce qu’il a de plus cliché. Ici, c’est un condensé de ce qui le caractérisait dans les années 90 et le début des années 2000. C’est donc clairement dépassé, en plus d’être complètement hermétique pour qui n’y goûte pas ou plus. Et si on pouvait apprécier dans certains cas ce cinéma intello et quelque peu nombriliste, ici c’est encore moins le cas, car il semblerait que le film ait été fait pour le public juif uniquement tant les autres se sentiront moins concernés et inclus. Restent Jason Schwartzman et Carl Kane qui défendent leurs rôles avec conviction, mais on ne croit pas une seule seconde à leur histoire. Demeure donc une projection interminable, agaçante et éreintante psychologiquement.

Synopsis : Ben a perdu sa foi et sa voix suite à la disparition de sa femme, ennuyeux pour un chanteur de synagogue. Sa vie est désormais rythmée par la préparation des enfants à leurs bar-mitzvah et les rendez-vous galants organisés par sa mère. Un soir, il retrouve l’excentrique Carla – son ancienne professeure de musique – qui le sollicite pour l’aider à préparer sa communion tardive. Petit à petit, Ben et Carla vont se rapprocher pour, enfin, trouver leurs voies.

Voilà une œuvre qui semble sortir tout droit du passé. D’il y a une vingtaine voire une trentaine d’années, à une époque où Sundance est devenu à la mode et où ces productions indépendantes à budget minuscule pullulaient avec plus ou moins de brio, mais qui ont révélé pas mal d’auteurs aujourd’hui reconnus. À cette époque, on appréciait davantage ces films mais aujourd’hui ce type de cinéma d’auteur indépendant américain est devenu un cliché pour lui-même et il est presque mort et enterré, le cinéma ayant évolué. Mais, parfois, sortent encore certains avatars du genre comme « Carla et moi ». Et, attention, ces films sont loin d’être tous mauvais, il y a même des petites perles comme, au hasard, Clerks ou Le projet Blair Witch pour citer deux exemples aux antipodes l’un de l’autre. Mais, ici c’est clairement mauvais et caricatural au possible, en plus de se fermer complètement à un autre public que celui des spectateurs juifs. En tout cas, c’est notre ressenti.

En effet, Carla et moi est très hermétique pour qui n’est pas connaisseur en traditions hébraïques puisque l’un des deux sujets centraux ici est la foi et l’étude pour une bat-mitzvah, l’autre étant les retrouvailles de deux âmes en pleine crise (de foi, de voix et d’identité). Et si on comprend bien sur le principe de la pratique, le film est bien trop centré sur cela et la communauté juive pour vraiment intéresser les autres spectateurs. Pourtant cela n’est pas une fatalité, des œuvres mettant en scène les juifs new-yorkais peuvent être passionnantes comme en témoigne la série Netflix Unorthodox ou le polar des frères Safdie Good Time. Malheureusement, le film de Nathan Silver – un cinéaste non juif habitué aux micro-budget et à la filmographie riche d’une dizaine de films méconnus et souvent inédits hors USA – frôle la grosse caricature à tous niveaux et se révèle un film de niche sans le vouloir.

On a droit à vraiment tous les tics que ce genre de cinéma a pu produire. C’est bavard à un point que cela en devient fatigant. Et pas toujours pour dire des choses intéressantes ou qui font avancer l’intrigue. Tellement bavard qu’un Woody Allen pourrait en avoir la nausée ! L’image est granuleuse et moche à l’œil et la caméra bouge dans tous les sens avec un montage hystérique qui ferait presque rougir les films de found footage tandis que les questionnements des personnages sont vraiment peu palpitants. L’histoire a en plus le toupet de ne pas être crédible pour un sou. Les situations volontairement cocasses ou iconoclastes sont poussives et on a vraiment du mal à adhérer à tout ce qui se passe sous nos yeux. On sent la volonté de faire original, mais ce n’est jamais naturel. Après, on peut laisser à Silver une chose : son film n’est pas prétentieux pour autant comme peuvent l’être parfois ces films d’auteur déconnectés mais il n’empêche que la sauce ne prend jamais. Et, pour couronner le tout, son long-métrage fait près de deux heures et c’est clairement interminable.

Le dernier tiers a tout de même deux scènes de repas à peu près convaincantes et plus intéressantes que le reste (ce qui n’est pas difficile) mais honnêtement, un film ne peut juste tenir sur ça. Carla et moi ne peut même pas compter sur son duo principal que l’on sent investi (Jason Schwartzman, habitué de Wes Anderson, face à Carol Kane, illustre muse du cinéma indépendant des années 70 et 80 avec son timbre de voix si singulier), mais dont la simili romance n’est pas crédible une seule seconde. On n’y croit absolument pas, de leur rencontre impromptue à leur amour naissant, c’est vraiment peu pertinent. Avec ce type de film qui plaira à un public très restreint, on se prend deux heures de soupir et d’ennui qui ressemblent à un calvaire et presque à une leçon de ce qu’il ne faut plus faire au cinéma. Même indépendant.

Bande-annonce – Carla et moi

Fiche technique – Carla et moi

Titre original : Between the temples
Réalisateur : Nathan Silver
Scénaristes : C. Mason Wells & Nathan Silver.
Production : Sony Pictures Classic
Distribution: Dulac Distribution.
Interprétation : Jason Schwartzmann, Carol Kane, Dolly DeLeon, …
Genres : chronique – comédie – drame.
Date de sortie : 23 octobre 2024
Durée : 1h51
Pays : États-Unis

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1.5

The Killer (2024) : las de la gâchette

Comme tous les remakes, il est légitime de redouter la naissance d’une telle chimère, surtout si elle naît des entrailles d’Hollywood. Soupçons et désillusions se confirment rapidement et la nouvelle version de The Killer (2024), tourné dans la ville lumière de Jean-Pierre Melville, échoue à restaurer l’œuvre original qui a révélé les talents de John Woo au monde entier. En souhaitant boucler la boucle en se rapprochant de son modèle, Le Samouraï, le cinéaste hongkongais ne fait que piétiner sur son style, désormais épuré et dénué de substance.

Synopsis : Lors de l’exécution de son dernier contrat, un tueur à gage provoque la cécité d’une jeune chanteuse. Pour trouver l’argent nécessaire à l’opération de la jeune femme, il accepte un nouveau contrat.

Nous le sentions déjà fébrile après avoir tiré à blanc avec Manhunt, directement sortie sur Netflix et en VOD par chez nous en 2019. Ce fut un échec sur tous les plans et John Woo, le cinéaste qui a révolutionné la manière de penser, de cadrer et de chorégraphier les films d’action dans les années 90, a eu du mal à s’en relever. Son retour récent à la caméra avec un thriller vengeresse pour le compte d’Amazon, Silent Night, a de nouveau confirmé que le cinéaste ne semble plus en phase avec son époque. Il ne peut que s’appuyer sur un pitch relativement potable pour se lancer en quête de sensations et en signant toujours ses œuvres de ses gimmicks. Hélas, cela ne suffit pas à rendre l’expérience de visionnage satisfaisante. Autant dire que l’annonce d’une relecture de The Killer avait de quoi frustrer et irriter les fans de la première heure.

Une balle dans le pied…

Passé de main en main depuis 1992, le remake américain fut un casse-tête pour que l’écriture ne flirte pas trop avec l’homoérotisme qui se dégage du duo masculin. Ni Walter Hill, ni le coréen Lee Jae-han n’ont pu mener à terme leur réalisation. John Woo a donc fini par reprendre les rênes de ce fantasme hollywoodien. Mais pourquoi être revenu sur le film qui constitue son blason et toute son ADN cinématographique ? John Woo n’avait certainement pas tout réussi autrefois, mais The Killer premier du nom reste une référence qui n’avait pas besoin d’être dépoussiérée jusque-là. Comme Alfred Hitchcock avec L’homme qui en savait trop, Mickael Hanneke avec Funny Games, Takashi Shimizu avec The Grudge ou encore Michael Mann avec Heat, que l’on apprécie ou non ces remakes, ils ont permis aux cinéastes de garder le contrôle sur leur œuvre et leur passation vers une culture différente de l’original. Mais est-ce forcément une raison pour rempiler si le résultat se révèle aussi niais et sans saveur ?

Changement de ton, changement de programme et surtout changement de casting. Le héros devient une héroïne et c’est bien la première fois que Woo filme une femme au premier plan. À partir de là, il se défait inévitablement de la romance platonique du film original, mais il continue de trainer l’amitié ambiguë entre sa tueuse à gage et un flic intègre et naïf. Cela n’aurait pas été un poids si Nathalie Emmanuel et Omar Sy ne cabotinaient pas dans leur rôle respectif. L’un comme l’autre fait pourtant de son mieux avec sa partition. Le problème, c’est que l’alchimie ne prend jamais dans leur duo criminelle-policier. Chacun semble jouer dans un film différent et aucun des deux ne parvient à susciter le minimum d’intérêt pour que l’intrigue revisitée soit digeste. Concernant Sam Worthington et Éric Cantona, leur personnage est aussi oubliable que le reste. Finalement, le film n’est qu’un assemblage d’artéfacts qui constituent le mythe des protagonistes, mais ce n’est pas en remplaçant l’oisillon d’Alain Delon par un poisson rouge ou en calquant certains plans avec ceux du Samouraï qu’on justifie toute l’écriture à peine fouillée des trois scénaristes à bord. Le récit se complexifie pour un rien et tente en permanence de rassurer le spectateur sur leurs choix.

… l’autre dans le cœur

Bien heureusement, ce sont surtout pour les séquences d’action que John Woo excelle en la matière. Malheureusement, à l’exception de quelques éclats aux armes blanches ou au corps à corps, toutes les fusillades ne sont en rien stimulantes. Tout le savoir-faire du cinéaste provient de ces belles années, au crépuscule du siècle dernier. Désormais, son style s’est suffisamment décliné pour que l’on ne soit ni choqué ni surpris par ses propositions, maladroites et datées. Si chaque balle tirée était une offrande dans le film de 1989, celle de son dernier chargeur en date ne possède plus la même déflagration qu’autrefois. Bien que Woo s’amuse toujours à soigner ses ralentis et à placer ses colombes là où il faut pour qu’il régénère sa foi, il manque cruellement de traiter de la solitude de ses personnages.

En deux heures non justifiées de rodéo, The Killer perd en rythme, si bien que le peu d’audace employé finit par échouer sur l’autel d’un happy-end qui frôle le ridicule, celui qui tue et dont on ne ressuscite pas de sitôt. Comme Ah Jong dans l’œuvre original, John Woo gardait toujours une dernière balle, soit pour lui-même, soit pour son ennemi. Il n’est pas très difficile de constater vers qui son arme pointe dans ce remake qui sabote à peu près tout ce qu’il entreprend… pour la dernière fois, espérons-le.

The Killer (2024) Bande-annonce

The Killer (2024) – Fiche technique

Réalisation : John Woo
Scénario : Brian Helgeland, Josh Campbell, Matt Stuecken (d’après le scénario original de John Woo)
Casting : Nathalie Emmanuel (Zee), Omar Sy (Sey), Sam Worthington (Finn), Diana Silvers (Jenn), Saïd Taghmaoui (Prince Majeb Bin Faheem), Angeles Woo (Chi Mai), Eric Cantona (Gobert), Tchéky Karyo (Tessier), Grégory Montel (Jax), Hugo Diego Garcia (Coco)
Photographie : Mauro Fiore
Montage : Zach Staenberg
Musique : Marco Beltrami
Décors : Aline Bonetto
Costumes : Camille Janbon
Producteurs : Lori Tilkin, John Woo
Sociétés de production : A Better Tomorrow Films, eOne Films, Taewon Entertainment, Atlas Entertainment
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Universal Pictures International France
Durée : 2h06
Genre : Policier, Action, Thriller
Date de sortie en France : 23 octobre 2024

The Killer (2024) : las de la gâchette
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1.5