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« Les Prophètes de l’IA » : pourquoi la Silicon Valley nous vend de l’emphase

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Dans Les Prophètes de l’IA (2024), Thibault Prévost produit une analyse incisive des discours technologiques dominants autour de l’intelligence artificielle. Il met notamment en lumière une rhétorique apocalyptique construite par les élites de la Silicon Valley pour servir des intérêts politiques et économiques bien précis. L’essai décrypte les motivations qui se cachent derrière les prophéties touchant à l’IA, tout en examinant les impacts réels de cette technologie sur nos sociétés.

Le discours alarmiste autour de l’intelligence artificielle ne surgit pas de nulle part. Thibault Prévost l’a bien compris et retrace ses racines philosophiques dans le mouvement transhumaniste, qui prône l’utilisation des technologies pour transcender les limites biologiques humaines. Des penseurs comme Nick Bostrom et Max More ont popularisé cette idéologie, influençant fortement les leaders de la Silicon Valley. Ces derniers, parmi lesquels on compte Elon Musk et Sam Altman, se sont approprié cette vision pour présenter l’IA non seulement comme une technologie révolutionnaire, mais aussi comme une force capable de sauver ou, au contraire, d’anéantir l’humanité.

Thibault Prévost montre que ce discours repose sur une mise en scène quasi-mystique de l’IA, qui est souvent dépeinte comme une entité divine en devenir. L’idée d’une « singularité technologique », popularisée par Ray Kurzweil, joue un rôle central dans cette vision : l’IA pourrait prochainement atteindre un point où, s’auto-alimentant, elle dépasserait les capacités humaines, conduisant soit à une utopie transhumaniste, soit à une catastrophe existentielle. Bien qu’elle séduise les investisseurs et alimente l’imaginaire collectif, cette perspective est vivement critiquée par l’auteur pour son éloignement des réalités sociales et politiques actuelles.

Le marketing de la peur : l’IA comme outil de contrôle

L’un des points centraux des Prophètes de l’IA est l’utilisation de la peur comme levier marketing. Thibault Prévost énonce comment les géants de la technologie créent un sentiment d’urgence autour de l’IA, en insistant sur ses dangers potentiels, pour attirer des financements massifs et renforcer leur pouvoir. Cette stratégie est comparable à la manière dont d’autres industries ont exploité la peur pour justifier des interventions ou des investissements majeurs, qu’il s’agisse du complexe militaro-industriel ou des crises climatiques.« On ne vend plus le progrès, mais la transcendance. On ne vend plus le futur, mais la fin des temps. On ne vend plus un objet, mais la naissance d’un dieu. »

À travers cette rhétorique apocalyptique, la Silicon Valley maintient une position de dominance. Les entreprises comme Google, Microsoft et Amazon se présentent non seulement comme des pionniers technologiques, mais aussi comme les garants de la sécurité mondiale face aux risques de l’IA. Le mouvement de l’altruisme efficace (EA) utilise, en outre, des arguments alarmistes pour promouvoir des solutions technologiques à des problèmes complexes, et obtenir ainsi des financements importants, tout en négligeant les causes structurelles de ces problèmes. En réalité, ces discours servent avant tout à monopoliser le contrôle des infrastructures technologiques et à bloquer toute régulation qui pourrait freiner les ambitions des entrepreneurs de la tech’. En ce sens, Thibault Prévost dénonce un processus de « capture réglementaire », où les mêmes acteurs qui prônent une régulation de l’IA tentent en réalité de l’influencer à leur avantage.

Les impacts concrets de l’intelligence artificielle

Au-delà des spéculations futuristes, Les Prophètes de l’IA explore les effets tangibles de cette technologie sur la société. Contrairement aux visions utopiques ou dystopiques, Thibault Prévost souligne que l’IA, dans son état actuel, sert principalement à accroître la productivité des grandes entreprises tout en précarisant les travailleurs. L’automatisation, par exemple, est largement utilisée pour surveiller et contrôler les employés dans des secteurs comme la logistique, où Amazon mène la charge avec ses systèmes de gestion algorithmique.

L’auteur dénonce dans le même mouvement l’industrie de la « fauxtomatisation », qui repose sur l’exploitation d’une main-d’œuvre invisible et sous-payée dans les pays du Sud pour effectuer des tâches essentielles au développement de l’IA, comme l’annotation des données. Cette exploitation est habilement masquée par le discours dominant sur l’IA, qui met l’accent sur l’automatisation et l’immatérialité, alors qu’en réalité, cette technologie repose très largement sur un travail humain pénible et mal rémunéré.

L’auteur met également en lumière l’empreinte environnementale dévastatrice de l’IA. Loin des promesses d’une solution immatérielle, l’intelligence artificielle repose sur des infrastructures matérielles massives, consommant des quantités d’énergie colossales et utilisant des ressources naturelles rares. En ce sens, elle contribue à aggraver les crises écologiques, malgré les efforts des entreprises pour minimiser ces impacts dans leurs communications.

En parallèle, Thibault Prévost analyse le rôle croissant de l’IA dans la surveillance et le contrôle social. De la reconnaissance faciale aux algorithmes discriminants, l’IA reproduit et amplifie les inégalités existantes. Elle devient ainsi un outil d’oppression dans les mains des puissants, perpétuant les biais et renforçant les hiérarchies sociales et raciales. Dans la police et la justice, les algorithmes perpétuent, voire accroissent, les discriminations raciales existantes. Aux États-Unis, ces systèmes identifient par exemple les personnes noires comme plus « à risque » de commettre des crimes. Un autre cas problématique étudié est celui des générateurs d’images, qui reproduisent des stéréotypes raciaux, reflétant les biais présents dans les données d’entraînement. Ailleurs, c’est une « société ordinale » basée sur des classements et des scores attribués par des machines qui pourrait advenir.

Vers une critique politique de l’IA

Pour Thibault Prévost, l’un des principaux problèmes du discours actuel sur l’intelligence artificielle est son détachement des enjeux politiques et économiques. L’IA est souvent présentée comme une force autonome, guidée par des logiques techniques, alors qu’elle est en réalité façonnée par des dynamiques de pouvoir. Prévost appelle à une « technocritique » qui remettrait en question les promesses et les menaces associées à l’IA. Il plaide pour une réappropriation démocratique du débat autour de cette technologie, loin des mythes véhiculés par la Silicon Valley.

L’auteur insiste également sur la nécessité de produire un récit alternatif à celui des « prophètes de l’IA ». Ce récit devrait se concentrer sur les impacts réels de la technologie, en mettant en avant les perspectives de justice sociale et environnementale. Il invite fermement à une réévaluation des priorités : plutôt que de fantasmer sur la Singularité ou l’apocalypse, il propose de s’atteler aux défis concrets auxquels nous sommes confrontés, qu’il s’agisse des conditions de travail, de la surveillance de masse ou de la crise écologique.

Les Prophètes de l’IA constitue une critique en règle, documentée et pertinente, de l’industrie de l’intelligence artificielle et des discours qui l’entourent. Loin de se limiter à une condamnation simpliste, le livre propose au contraire une analyse nuancée et profondément politique des enjeux liés à cette technologie. En démystifiant les prophéties, apocalyptiques comme idylliques, Thibault Prévost appelle à une réorientation du débat, centrée sur les réalités sociales et les luttes contemporaines. Mais pour cela, il faudra définitivement rompre avec les narrations catastrophistes et reconquérir le pouvoir sur ces technologies, afin de les mettre au service de l’humanité et non d’une poignée d’élites.

Les Prophètes de l’IA – Pourquoi la Silicon Valley nous vend l’apocalypse, Thibault Prévost
Lux, octobre 2024, 216 pages

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« Le Voyage du Saint-Louis » : le drame de l’exil

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Le Voyage du Saint-Louis, de Sara Dellabella et Alessio Lo Manto, est publié aux éditions Marabulles. Il revient sur un épisode méconnu mais marquant de l’histoire : l’errance désespérée de 937 réfugiés juifs qui, en mai 1939, embarquèrent à bord du paquebot allemand Saint-Louis en quête d’un refuge contre la persécution nazie. Ce roman graphique s’inscrit dans la lignée des œuvres qui interrogent l’indifférence du monde face à la montée de la barbarie, évoquant les contradictions humaines et politiques autour de l’accueil des réfugiés.

En mai 1939, le Saint-Louis quitte Hambourg. À son bord, 937 passagers juifs fuient un continent où l’antisémitisme monte en flèche, alimenté par les lois de Nuremberg et la propagande nazie. Ces hommes, femmes et enfants ont vendu leurs biens, quitté leurs proches, espérant trouver en Amérique un asile pour échapper aux violences d’une Europe de plus en plus hostile. Ils posent leurs premiers espoirs sur Cuba, où ils souhaitent commencer une nouvelle vie. Mais dès leur arrivée, les autorités cubaines, sous la pression de l’Allemagne nazie, leur interdisent de débarquer. D’aucuns arguent en plus que ces immigrés voleraient l’emploi des locaux. Cette première désillusion annonce le cauchemar à venir, où les promesses d’asile se brisent face à la peur, la xénophobie et les intérêts politiques. Le roman graphique décrit minutieusement cette attente angoissante au large de la Havane, où, les visages tournés vers la terre promise, les passagers découvrent peu à peu l’indifférence du monde.

À bord du Saint-Louis, les réfugiés se heurtent aux attitudes contrastées des membres de l’équipage, illustrant de manière métonymique les dissensions internes au sein même de l’Allemagne. Hell, un marin nazi convaincu, se montre arrogant et humiliant envers les passagers juifs, n’hésitant pas à employer la violence et les brimades pour affirmer son mépris. En face de lui se dresse Gustav Schröder, le capitaine du paquebot, qui, au péril de sa propre carrière, refuse de céder à la cruauté. Personnage-clé du roman graphique, il incarne la compassion et la détermination face à l’injustice : il fait tout ce qui est en son pouvoir pour protéger les réfugiés et multiplie les démarches pour convaincre les autorités étrangères d’accueillir ses passagers. Son humanité obstinée contraste avec la brutalité froide d’un équipage partagé entre soumission idéologique et neutralité indifférente.

Le refus de Cuba n’est malheureusement que le premier d’une série de rejets. Le Saint-Louis se dirige ensuite vers les États-Unis, où les passagers espèrent trouver la protection d’une grande nation démocratique. Mais là encore, leurs espoirs se heurtent aux réalités politiques : l’Amérique invoque le respect strict de ses quotas d’immigration. En outre, la propagande antisémite de figures publiques comme le prêtre Charles Coughlin, très influent à l’époque grâce à sa radio, joue un rôle majeur dans l’opinion publique américaine. Fervent défenseur d’un discours antisémite, ce dernier entretient dans ses sermons radiophoniques un climat de méfiance à l’égard des réfugiés juifs. Le Canada, quant à lui, adopte une posture similaire en arguant de son incapacité à accueillir un flot continu de migrants. Le Voyage du Saint-Louis ne manque ainsi pas de montrer la douloureuse confrontation des passagers à cette succession de refus, chaque rejet accentuant leur détresse et leur sentiment d’abandon.

L’album s’attarde par ailleurs sur les drames individuels qui parsèment ce périple éprouvant. La mort de Novak, un vieil homme affaibli et malade, constitue l’un des moments les plus tragiques de l’ouvrage. En quête de soins urgents, ce passager succombe à bord sans avoir pu atteindre la terre ferme. Ce décès symbolise en seconde intention la faillite d’une humanité prisonnière de ses frontières, où des vies sont sacrifiées au nom d’intérêts diplomatiques. Un choix narratif qui permet au lecteur de ressentir pleinement la souffrance des passagers, contraints de naviguer entre l’espoir et le désespoir, tout en réalisant peu à peu que ce voyage ne mène probablement nulle part. 

Le Voyage du Saint-Louis se clôt sur un entretien avec un survivant, donnant une voix tangible aux souffrances endurées par les passagers. Cet échange est suivi d’une mise en perspective historique, rappelant notamment la reconnaissance de Gustav Schröder comme Juste parmi les Nations pour sa tentative désespérée de sauver ses passagers d’une mort certaine. Bien ficelée, l’œuvre de Dellabella et Lo Manto invite aussi à une réflexion contemporaine : les questions d’accueil des réfugiés, d’identité et de responsabilité collective restent en effet plus que jamais d’actualité. En rappelant l’échec des gouvernements de l’époque à protéger les exilés, elle interroge les consciences modernes, confrontées à des défis similaires en matière de migrations et d’asile. Le lecteur est ainsi interpellé sur l’importance de l’hospitalité, du respect et de la solidarité humaine. Un album bien documenté et de bonne facture.

Le Voyage du Saint-Louis, Sara Dellabella et Alessio Lo Manto 
Marabulles, octobre 2024, 112 pages 

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3.5

FFCP 2024 : Concerning my daughter, femmes libérées

Dans quel monde sommes-nous destinés à vivre ? En ouverture de la compétition de la 19e édition du Festival du Film Coréen à Paris, Concerning My Daughter tente d’y répondre avec beaucoup de rigueur. Trop peut-être, au point que ce premier long-métrage nous rende imperméables à l’émotion. Reste néanmoins toute la sincérité que dégagent les interprètes féminines pour nous accompagner au mieux dans ce conte moderne, où l’acte de réconciliation ultime est la tolérance.

Synopsis : Mme Oh, aide-soignante quinquagénaire, s’occupe d’une vieille dame atteinte d’Alzheimer au sein d’une maison de retraite. Lorsque sa fille, la vingtaine, a du mal à payer son loyer, elle lui propose de venir se réinstaller chez elle. Mais c’est en couple, avec une femme, que sa fille rentre à la maison. Au grand désarroi de Mme Oh.

Dans cette adaptation du roman éponyme de Kim Hye-Jin (*À propos de ma fille*, dans sa traduction littérale), quatre femmes de différentes générations vont voir leur quotidien bouleversé. Lee Mi-rang apporte alors son regard féminin et universel pour que leur histoire trouve un écho dans un discours sur la tolérance. Pour cela, la réalisatrice emprunte le style et la narration visuelle de Lee Chang-dong, pour qui elle a été scripte sur Poetry, cependant avec beaucoup moins d’éclat. Ce qui surnage toutefois dans ce drame, c’est le personnage de madame Oh (Oh Min-ae), une aide-soignante veuve et une mère à la charge d’une fille qui exprime ouvertement son homosexualité. Son endurance et sa détermination à défendre une dame sans enfants et atteinte de démence ont de quoi bluffer son entourage. Mais trop en faire pour Je-Hee (Heo Jin), c’est peu en faire pour les autres. Un équilibre est rompu.

Filles du patriarcat

À partir de cette petite observation, dont une autre plus tard dans le récit où un recruteur lui demande explicitement de réduire la liste de ses expériences (et donc de ses compétences) sur son CV, on pointe son engagement personnel comme une faute. La performance peut pourtant être vampirisée à l’excès (About Kim Sohee) dans une uniformisation de masse, mais ce phénomène se fait également sentir pour Oh. Même à sa petite échelle, les sentiments n’ont pas leur place. Ajoutons à cela la « crise » qu’elle subit de plein fouet lorsque sa fille unique ramène une « copine » à la maison, c’est la foire de trop. C’est une fracture significative entre elles. Sa fille est connue sous le nom de Green et d’autres révélations sur son militantisme lui valent d’être reniée par sa dernière figure parentale, trop conservatrice et polie pour chercher le conflit. Et au milieu de ces deux pôles, Re In (Ha Yoon-kyung) tente d’exister et d’apaiser les tensions par sa bienveillance. Malheureusement, personne ne s’écoute et tout le monde s’évite tout en réclamant la bénédiction des autres.

Si cette problématique relève d’un manque de communication flagrant, on ne peut pas dire que les personnages ne communiquent pas. Dans leurs non-dits, chacun envoie des signaux négatifs afin de préserver son espace vital qui rétrécit à vue d’œil. De même, la caméra de Lee Mi-rang se garde d’épouser le style documentaire et capte un naturalisme sans concession, sans trucages. La force de l’intrigue vient donc de ses personnages, qui font face à la culture d’un pays qui refuse le changement. Grandir dans une culture où la politesse veut que l’on ferme les yeux et que l’on se taise, telle est la vision dans laquelle Oh et Je-Hee ont vieilli. Ce choc des générations a également eu son écho grinçant et déchirant dans les trois actes de L’Innocence d’Hirokazu Kore-eda, mais dans une tout autre atmosphère introspective. Ici, ce sont les préjugés qui sont décortiqués grâce aux miroirs que la jeunesse insouciante pointe vers leurs aînées.

Malgré des coutures visibles et une narration classique, Concerning My Daughter défait sans peine les mailles du conservatisme coréen, où le patriarcat s’immisce à toutes les étapes de la vie… et même après la mort. Il s’agit d’une lettre ouverte à la réconciliation avec les personnes âgées, ainsi qu’avec la nouvelle génération chargée de réactualiser des lois obsolètes et qui entravent leur quête du bonheur. Une œuvre pleine d’espoir qui mérite qu’on s’y attarde pour la chaleur qu’elle dégage.

Ce film est présenté à la section paysage de la 19e édition du Festival du Film Coréen à Paris.

Concerning my daughter : bande-annonce

Concerning my daughter : fiche technique

Réalisation et Scénario : Lee Mi-rang
Directeur de la photographie : Kim Ji-Ryong
Musique originale : Rainbow99
Producteur : Je Jeong-Ju
Production :
Pays de production : Corée du Sud
Durée : 2h46
Genre : Drame

Smile 2 : les montagnes russes de l’angoisse

Suite directe du premier Smile (2022) qui avait fait grand bruit dans nos salles obscures deux ans auparavant, Parker Finn revient aux manettes de ce nouveau volet avec une ambition démesurée, prêt à faire monter le trouillomètre à son maximum.

Synopsis : À l’aube d’une nouvelle tournée mondiale, la star de la pop Skye Riley se met à vivre des événements aussi terrifiants qu’inexplicables. Submergée par la pression de la célébrité et devant un quotidien qui bascule de plus en plus dans l’horreur, Skye est forcée de se confronter à son passé obscur pour tenter de reprendre le contrôle de sa vie avant qu’il ne soit trop tard.

Doté d’un budget de 17 millions de dollars – les productions horrifiques ordinaires coûtant entre 5 et 10 millions pour l’immense majorité – le premier film semblait déjà hors normes pour une production horrifique, encore plus pour un film rated-R (interdit aux personnes de moins de 17 ans non accompagnées aux États-Unis). Loin des productions formatées du genre et n’hésitant pas à pousser le spectateur dans ses retranchements, le réalisateur est désormais doté  d’un budget de 28 millions de dollars, ce qui lui permet de passer la vitesse supérieure : il reprend la même formule en l’adaptant à un univers plus ouvert avec une protagoniste totalement différente. Skye Riley, pop star internationale revenant sur le devant de la scène après un an de traumatisme, est la star de ce deuxième film qui annonce directement qu’il sera aussi redoutable et psychologique que son prédécesseur. Le terrain de jeu choisi par le réalisateur se trouve particulièrement savoureux pour faire le rapprochement entre la malédiction et les nombreux problèmes de certaines stars – drogue, gestion de la célébrité, culpabilité, entre autres – et rajouter à cela un traumatisme bien personnel qui, comme dans le premier volet, sera au centre du récit.

Attention aux spoilers dans la suite de cet article…

Deux fois plus de gore, de traumatisme et de fun

Passée une introduction en plan-séquence particulièrement musclée qui donne le ton sur l’ambition de la mise en scène, Finn rappelle la solution évoquée pour se débarrasser de la malédiction – à savoir assassiner une personne devant témoin pour transmettre la malédiction – rappel idéal pour ceux n’ayant pas vu le premier, mais peu subtil pour les autres. S’en suit l’apparition de l’écran titre, là aussi de manière originale, avant de plonger directement dans le trauma de notre protagoniste. Au cours d’une interview télévisée (menée par la scream queen Drew Barrymore), nous pénétrons dans la psychologie de Skye Riley, victime d’un accident de la route il y a un an et revient sur le devant de la scène… cependant, elle est montrée à travers un écran. En effet, la caméra zoome sur un écran de télévision qui diffuse en direct l’émission télévisée et notre point de vue en tant que spectateur est à travers cet écran de télévision. Premier sentiment d’inconfort pour le spectateur : nous ne sommes pas sur le plateau télé mais dans une pièce où la caméra filme la télévision. L’occasion est toute trouvée pour faire intervenir un screamer à tout moment. Bingo. Flash-back de notre héroïne s’arrachant les cheveux, élément qui va revenir plusieurs fois dans le film, indicateur de l’anxiété du personnage. Ce screamer intervient de manière abrupte (le principe d’un jump scare me direz-vous), mais est en lien avec la thématique abordée au cours de l’interview. Ce qui est plaisant, c’est que chaque screamer, au fur et à mesure du récit, va se révéler en lien avec l’histoire de Skye, le démon aimant visiblement remuer le couteau dans la plaie du traumatisme.

La thématique principale

La saga Smile traite avant tout et surtout du traumatisme. Au cours de ce second opus, une autre solution est envisagée pour se débarrasser de la malédiction. Après l’option « tuer quelqu’un devant un témoin » dans le premier film (ayant fonctionnée pour une victime, maintenant emprisonnée), ici, il faudrait simuler sa propre mort afin de tromper la malédiction. Mais comme pour Rose, rien n’y fait, ça ne marche pas. L’option semble balayée aussi vite qu’apparue, et cela peut sembler bien frustrant. Mais pourquoi refaire cette « erreur » de frustrer le spectateur ? L’idée n’est-elle pas ailleurs ? Il semblerait que la motivation derrière le procédé soit tout autre. En effet, le démon est la métaphore du traumatisme, et la malédiction celle de la culpabilité. Dans le premier volet, Rose a laissé sa mère mourir devant ses yeux sans l’aider, et dans le deuxième Skye a causé l’accident de voiture suite à un excès de colère. Tout lui rappelle le monstre qu’elle est. Le démon la dévore de l’intérieur. Le point culminant étant dans ce climax dans la chambre froide où elle essaye de s’introduire la substance qui lui fera arrêter son cœur : comme une personne droguée se piquerait pour un dernier moment de tranquillité. Dans la séquence finale, elle réapparaît devant son public, là où elle pensait que le succès mettrait sa culpabilité sous le tapis, le traumatisme lui revient en pleine face. Skye se suicide devant son public et transmet la malédiction à tous les spectateurs présents dans la salle de concert.

Un climax trop précipité ?

Ce dénouement, dont les premiers fans de la saga rêvaient secrètement, semble un peu trop rapide et, par conséquent, assez frustrant. Le personnage de Morris disparaît et le spectateur comprend qu’il n’était que fantasme et faux espoir, et là où le démon se dévoilait frontalement devant Rose à la fin du premier film est ici à peine perceptible. Cependant, suite à cette trop grande violence, les choses faites différemment ici sont tous comptes faits intéressants. Smile premier du nom se terminait sur Laura se donnant la mort en s’immolant par le feu, puis un dernier plan où la silhouette en flammes se reflétait dans l’œil de Joel. Ici, à l’inverse, c’est d’abord la réaction du public qui est montrée, puis le visage défiguré de l’artiste. Cette sensation de frustration d’imaginer le suicide final hors-champ questionne notre rapport à l’image. Le spectateur en demande toujours plus. Et pourtant, niveau violence et gore, ce deuxième opus n’est pas en reste. En effet, il se démarque du premier par sa quantité de scènes gores, dont une très marquante. Au cours d’une manifestation de l’esprit de Skye, elle voit sa mère se suicider devant elle. Le gore est presque too much, kitsch, irréel, un peu comme dans le dernier Terrifier 3. Ce n’est que quelques secondes plus tard que le faux sang devient bien plus réaliste lorsque le spectateur comprend que c’est Skye qui a poignardé sa mère. Sa culpabilité n’a de cesse de s’alourdir, rajoutant une dernière pierre au traumatisme du personnage. Le démon aime manipuler sa victime et le réalisateur aime torturer ses spectateurs.

Psychologie et sang au menu

En plus de cette imagerie particulièrement sanglante, le spectateur est plongé dans la psychologie du personnage. Peu de dialogues, beaucoup de silences pesants qui renforcent ce sentiment d’enfermement psychologique qui ne nous quitte jamais, sensation renforcée par le cadrage, toujours serré sur Skye, ou en laissant de la profondeur lors des plans moins serrés, comme si sa silhouette était aspirée par l’arrière-plan, pouvant faire surgir n’importe quel élément la menaçant. Au fur et à mesure des troubles de la réalité que subit Skye, un sentiment de paranoïa naît, accentué par un montage son incisif, qui, au fil des cuts, laisse passer un cri d’une fan, un klaxon, qui nous fait passer bondir de notre siège mais qui irrite. Cette bande-son de Cristobal Tapia de Veer contribue grandement au sentiment d’insécurité qui ne cesse de grandir au fil du long-métrage. Il est assez paradoxal de remarquer que le premier film était très enfermé, mené tambour battant par un silence assourdissant, mais celui-ci, bien que toujours psychologique, semble être doté d’une sensation d’ouverture, sûrement due aux musiques pop de l’artiste. Pourtant, l’oppression et la tension omniprésente n’ont de cesse de tourmenter le spectateur. Les deux héroïnes ont en commun cet isolement où personne ne les croit, où elles tournent de plus en plus à l’agressivité et détruisent encore plus ce qu’elles ont de plus cher autour d’elles – famille, travail, animaux. Déjà que la performance de Susie Bacon était à louer, celle de Naomi Scott impressionne de plus belle. Étant encore peu connue outre-Atlantique, l’actrice s’impose de manière très satisfaisante dans ce rôle en délivrant une des performances les plus généreuses de l’année, sublimée par le soin tout particulier apporté à ses costumes qui incarnent parfaitement ce rôle de pop star.

Smile 2 apparaît comme la suite rêvée en reprenant les ingrédients du premier opus et en les démultipliant à foison. Agrémentée d’une bande originale frémissante, d’effets de caméra originaux et de performances de haute intensité, tout y est dans ces montagnes russes horrifiques qui marqueront à coup sûr la période d’Halloween, comme le premier l’avait fait deux ans auparavant.

Bande-annonce : Smile 2

Fiche technique : Smile 2

Réalisation : Parker Finn
Scénario : Parker Finn
Casting : Avec Naomi Scott (Skye Riley), Rosemarie DeWitt (Elizabeth Riley), Lukas Gage (Lewis Fregoli), Peter Jacobson (Morris), Kyle Gallner (Joel), Ray Nicholson (Paul)
Musique : Cristobal Tapia de Veer
Direction artistique : Larry W. Brown
Décors : Keri Lederman
Costumes : Alexis Forte
Photographie : Charlie Sarroff
Montage : Elliot Greenberg
Production : Marty Bowen, Wyck Godfrey, Isaac Klausner, Robert Salerno
Sociétés de production : Paramount Pictures, Paramount Players, Temple Hill Entertainment
Société de distribution : Paramount Pictures
Date de sortie en France : 16 octobre 2024
Durée : 2h 12min
Genres : Thriller, épouvante-horreur

The Substance : requiem for a body

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Cet uppercut cinématographique divisera, choquera et mettra KO ceux qui y adhéreront. D’ailleurs, on n’a pas vécu de claque du genre depuis Requiem for a dream pour ce qui se positionne largement comme LE film d’horreur de l’année, viscéral, extrême et terriblement intelligent. The Substance est une œuvre radicale qui vous happe dès les premières images par sa mise en scène travaillée avec logique dans le moindre des détails, son discours passionnant sur les canons de beauté (et tout ce qui tourne autour) et son concept théorique admirablement vulgarisé, maîtrisé de bout en bout. Un long-métrage qui vous hantera longtemps après vous avoir convié à un grand huit de sensations fortes à l’emballage hypnotique dont il est difficile de se remettre. Une expérience de cinéma qui s’apparente à un véritable chef-d’oeuvre, un objet unique et incroyable qui relègue le surestimé Titane au rang de sucrerie et risque de faire parler très longtemps de lui…

Synopsis : Avez-vous déjà rêvé d’une meilleure version de vous-même ? Vous devriez essayer ce nouveau produit :

THE SUBSTANCE

Il a changé ma vie. Il permet de générer une autre version de vous-même, plus jeune, plus belle, plus parfaite.

Respectez les instructions :

VOUS ACTIVEZ une seule fois

VOUS STABILISEZ chaque jour

VOUS PERMUTEZ tous les sept jours sans exception.

Il suffit de partager le temps. C’est si simple, qu’est-ce qui pourrait mal tourner ?

C’est ce qui s’appelle un sacré uppercut de cinéma. De ceux qu’on voit peut-être deux ou trois fois toutes les décennies. Voilà ce que nous offre la frenchie Coralie Fargeat pour son second film après le survival sympathique, mais pas extraordinaire, Revenge. Elle nous prend donc de cours avec son nouveau film laissant apparaître son premier comme un galop d’essai, une séance d’entraînement où elle laissait néanmoins déjà transparaître son amour pour le sang et la violence extrême par le filtre du film de genre. Avec The Substance, elle rend justement son œuvre plus substantielle puisque derrière les oripeaux d’un film choc et gore, elle nous gratifie non seulement d’une leçon de mise en scène, mais aussi d’une métaphore satirique et féroce sur un sujet à la fois moderne et féministe. Et nous assène ainsi une claque cinématographique, un choc de septième art comme on n’en avait pas vécu, dans le genre, depuis Requiem for a dream il y a près de vingt-cinq ans !

C’est bien simple dès les premiers plans, on sent la maestria de son savoir-faire. D’abord un plan sur un jaune d’œuf (le jaune sera un code couleur récurrent du film ajoutant à la cohérence graphique de l’ensemble) pour nous teaser la teneur du concept de la substance du titre avec une simplicité et une efficience qui confine à l’évidence. Puis, un autre plan fixe sur une étoile du fameux Hollywood Boulevard va cristalliser tout le fond de son script ainsi que les carrières de milliers de starlettes, chanteuses et actrices féminines à Hollywood. Un plan d’une intelligence rare, complètement objectif sur la manière dont le star system broie ses actrices avec le temps tout autant qu’une mise en bouche synthétique et concise de tout ce qui va suivre. Idem, lorsque Elisabeth, le personnage principal, décide de céder à l’utilisation de ladite substance pour rajeunir, sa représentation et son utilisation sont d’une logique cinématographique et descriptive indéniables. Car ce procédé et ce produit sont l’allégorie du recours (et de la déliquescence) à la chirurgie esthétique à outrance et des diktats concernant les canons de beauté féminins. En matérialisant cela avec son idée géniale, Fargeat emballe tout un pan des démons féminins dus au jeunisme rongeant la plupart des femmes, notamment et surtout dans le show business.

La magnificence de The Substance vient aussi du fait qu’aucune scène n’est en trop malgré les plus de deux heures du film. Le concept est aussi simple que tordu mais tout semble calculé, millimétré sur chaque coin de la pellicule et la cinéaste presque débutante nous offre une maîtrise de l’art du cinématographe aussi bien sur le fond donc que sur la forme. Chaque plan est minutieusement étudié et en adéquation avec le propos. Entre les séquences en mode clip eighties, le délire psychotrope, les cadrages à la Fincher des débuts dans ses meilleures idées, les outrances calculées ou encore les saillies gores lorgnant vers le body horror à la Cronenberg – dont le film se réclame parfois – tout est parfaite organisation stylistique pour un monument de cinéma presque parfait et qui se positionne clairement comme LE film d’horreur de l’année. Unique, incandescent, choquant, troublant et radical. Les focales, les cadrages et les bruitages (la bande sonore est incroyable) sont étudiés à la perfection et jamais ostentatoires, tout comme le montage en crescendo. Tout cela est au diapason d’une proposition de cinéma définitivement incroyable.

Pour se glisser dans la peau du personnage de cette actrice vieillissante qu’on pousse vers la porte de sortie, il fallait trouver la perle. Une actrice dont la carrière colle aussi bien au rôle que son physique. Et en allant chercher Demi Moore (la méga star sexy des années 90 à égalité avec Sharon Stone) qu’on n’avait pas vu depuis une dizaine d’années dans un rôle vraiment mémorable voire un rôle tout court, Fargeat a trouvé la comédienne idéale. Moore fait un retour fracassant et donne tout dans un rôle tellement extrême qu’on aimerait la voir nommer aux Oscars même si The Substance peut se classer dans le film de genre, même si réflexif et pointu, que n’affectionne pas particulièrement l’Académie. En tout cas, elle le mériterait. Pour son pendant jeune, Margaret Qualley explose littéralement et phagocyte l’écran. La jeune actrice confirme son potentiel de charme et de jeu déjà découvert dans la délicieuse série Maid ou chez Lanthimos (Pauvres Créatures). Elle ira loin. Enfin, petit bonus : on est content de voir Dennis Quaid loin de ses films religieux ou républicains (ou de séries B de seconde zone) dans un rôle caricatural de bouffon dont il se délecte et avec lequel il nous régale. En totale roue libre mais en complet accord avec son personnage azimuté.

Le fond de l’histoire est ouvert à multiples interprétations même si les ravages de la chirurgie esthétique chez les stars matures, la dictature de la perfection physique et les sempiternels hommes libidineux sont clairement visés par une charge féministe très forte et calculée. The Substance est un film monstrueux sur tous les plans et il va parfois falloir accrocher son cœur et sa ceinture tellement c’est gore mais justifié. On a même droit à des séquences clairement répugnantes et difficiles à supporter. Et quand on pense que tout cela est terminé, Fargeat ose un « ça passe ou ça casse » avec un dernier acte extrême et totalement renversant qui en laissera peut-être de côté par son aspect jusqu’au-boutiste, presque volontairement ridicule, tout en convoquant The Thing de Carpenter et Carrie de De Palma pour un grand huit d’horreur à la Trauma. Chapeau aux maquilleurs d’ailleurs (et aussi aux décorateurs pour la singularité des lieux du choc). Cette partie pourra laisser cours à diverses interprétations mais elle a le mérite d’être osée, radicale et clivante. Et The Substance de se terminer sur une dernière séquence en miroir de l’une des premières : d’une évidence logique et imparable, achevant ce long-métrage démentiel et complètement dingue de manière imparable. Un véritable chef-d’œuvre qui en fera fuir certains (c’est certain) et en ravira d’autres. C’est aussi ça le propre du cinéma et Coralie Fargeat a gagné ses titres de noblesse d’immense cinéaste en un film laissant la Julia Ducornau de Grave et surtout du surestimé Titane sur le bas-côté. Bravo et chapeau bas, madame !

Bande-annonce – The Substance

Fiche technique – The Substance

Réalisateur : Coralie Fargeat
Scénariste : Coralie Fargeat
Production : Universal & Working Title
Distribution: Metropolitan Filmexport
Interprétation : Demi Moore, Margaret Qualley, Dennis Quaid, …
Genres : drame – horreur.
Date de sortie : 6 novembre 2024
Durée : 2h20
Pays : États-Unis – France – Royaume-Uni

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5

La femme piège : cheveux bleus, pilules rouges et pilules jaunes

0

La femme piège date de 1986 et c’est le prolongement, six ans après, de La foire aux immortels. Un peu inattendu, cet album reprend les personnages d’Alcide Nikopol et Horus dans une sorte de trip complètement différent de l’album précédent. En effet, le personnage principal est cette fois Jill Bioskop, une jeune femme journaliste.

L’album commence à Londres (Hôtel Savoy), le 22 février 2025, où Jill Bioskop utilise son instrument de travail, le script-walker, pour élaborer un article sur les conflits ethniques qui agitent la capitale britannique. Auparavant, sans doute pour faire le lien avec La foire aux immortels, une planche nous présente Alcide Nikopol qui s’éveille dans son asile de la région parisienne où il végète pendant que son fils tient les rênes du pouvoir (situation politique annoncée comme sans importance). Nikopol vient de faire un cauchemar visionnaire : Horus serait libéré par des inconscients, de la gangue de béton où il purgeait la peine infligée par ses pairs, les Dieux égyptiens, suite à ses coups de folie du précédent album.

Jill et John

Pour Jill, la femme aux cheveux bleus, l’événement, c’est ce que lui annonce son amant depuis une cabine téléphonique : une série d’articles qui auraient traversé le temps. Ayant épluché les archives du Gardian (7 octobre 1993), John y a trouvé l’annonce de la publication prochaine, dans le quotidien Libération, d’une série d’articles en provenance du futur : l’année 2025. Jill utilisant un appareil inconnu, on imagine que ce sont ses articles que John trouverait ainsi annoncés, ce qui expliquerait le pourquoi de ses recherches. Mais, le doute persistera, car John n’a pas le temps d’en dire plus. En effet, il fait partie des victimes d’un attentat. On note quand même son look étrange, puisqu’il sort porteur d’une sorte de masque de plongée noir assorti à ses vêtements noirs également. Et, lorsque Jill se penche sur son cadavre, on devine que John vient d’une autre planète, car depuis ses blessures sort un sang blanchâtre. D’après ce que dit Jill, il ne supportait pas la lumière du soleil.

Émergence d’un improbable trio

Pour Jill, c’est le début d’un cauchemar. Dévastée, elle ne peut plus écrire que sur son histoire avec John. Et elle se résout à prendre des pilules colorées laissées par John, pour tenter d’oublier sa douleur. Ces pilules la mettent dans une sorte de torpeur où plus rien n’a d’importance, mais elle n’en connaît peut-être pas tous les effets. Elle côtoie quelques hommes dans des conditions si tendues qu’elle finit par dénombrer trois tués par son action, des hommes qui en quelque sorte auraient tenté de l’agresser. Mais, que penser de ces morts lorsqu’au détour de certaines planches, on note la présence discrète de la silhouette de John dans la rue, comme si son fantôme venait s’inviter à une sorte de fête grotesque ? Pendant ce temps, Nikopol comprend que désormais, Horus est à nouveau libre de ses mouvements. Il sent qu’un nouveau face-à-face est inéluctable. Il décide de prendre les devants et de retrouver Horus pour lui proposer un marché : faire équipe (ils en ont déjà eu l’occasion) pour poursuivre leur chemin ensemble, vivre de nouvelles aventures inédites, à la seule condition que Horus adopte un comportement plus « humain »…

Nombreuses questions

Cet album est donc l’héritage de La foire aux immortels gros succès et somptueuse réussite d’Enki Bilal qui finit probablement par se résoudre à revenir sur ces personnages d’Horus et Alcide Nikopol du fait de leur potentiel. Cet album a beau être considéré comme le deuxième volet de la trilogie Nikopol, il ne s’agit pas vraiment d’une suite de La foire aux immortels, album qui se suffisait à lui-même. D’ailleurs, Alcide Nikopol et Horus ne sont ici que des personnages secondaires, surtout par rapport à Jill Bioskop, cette fille aux cheveux bleus qui ne peut être que la femme piège du titre. On remarque au passage que ses cheveux ne sont pas une fantaisie (très rare à l’époque), puisque ses larmes sont bleues également (peut-être aussi ses lèvres, ses ongles, ses tétons et poils pubiens). Mais, au-delà de ce titre énigmatique, on peut se demander en quoi Jill serait une femme piège. Probablement, parce qu’elle attire les hommes. A l’image d’une mante-religieuse, ceux qui l’approchent (attirés irrésistiblement) y laissent rapidement leur vie : Jeff, Nick et Ivan. En réalité, le dernier est massacré par Horus et on finit (avec Jill) par douter fortement des assassinats des deux autres. Il semblerait que l’ingestion des pilules de John ait mis Jill dans un état particulier, un peu comme une transe hypnotique, où toutes ses sensations et souvenirs ne soient que des hallucinations. Hypothèse qui trouve sa confirmation à la fin, quand Horus et Nikopol la retrouvent (première demande de Nikopol qui aurait visualisé Jill dans un rêve) dans un état de confusion extrême, prenant une douche dans sa chambre du Mauer Palast à Berlin où elle est venue pour couvrir un événement : le retour sur Terre d’Europa I, première expédition interplanétaire européenne, lancée en 1999 (année de naissance de Jill). On note au passage que Jill ne séjourne que dans des hôtels luxueux, enfin le luxe pour l’époque entendons-nous, car comme à Paris dans La foire aux immortels on ne trouve que de la saleté et du désordre, aussi bien à Londres qu’à Berlin. Il semblerait que, malgré d’inévitables bouleversements politiques et sociologiques, les principales villes que nous connaissons existent toujours.

Deuxième volet de qualité

Le scénario de l’album s’avère donc assez déconcertant, car l’aspect science-fiction qu’on sent dès le début n’est finalement qu’un prétexte pour raconter l’histoire de Jill Bioskop. Ce nom qui signifie cinéma est symbolique, car si le dessinateur nous donne des informations au fil des séquences, il fait le choix de ne nous donner cela que sous forme de bribes qui peuvent égarer quelqu’un qui chercherait du solide, du certain pour ensuite passer à autre chose. Mais cet album est de ceux qui marquent l’imaginaire pour de multiples raisons. D’abord, il y a le physique de Jill, avec ses cheveux bleus, son port de tête altier et sa plastique presque parfaite (malgré un visage un peu émacié), le mystère qui se dégage d’elle (voir le gant sur sa main droite, pour l’illustration de couverture), sans oublier sa personnalité sentimentale et tout ce qu’elle subit au cours de l’album. De l’album lui-même, on remarque qu’il comporte nettement moins de texte que La foire aux immortels ce qui contribue évidemment au mystère qu’il dégage. La première impression serait qu’il est plus coloré que le précédent, impression toute relative car l’ensemble présente une atmosphère tout aussi sombre et désenchantée. La vraie différence est qu’il ne comporte pas de vignette petit format. Et puis, allez dans des boutiques spécialisées et vous verrez qu’on trouve bien plus de posters de dessins issus de cet album que de La foire aux immortels. Ici, la couleur bleue fait son effet et Jill est devenue un personnage iconique, par sa dénomination et son look. De plus, le dessinateur se montre d’une belle inventivité pour sa mise en scène. De nombreuses attitudes s’avèrent marquantes ici. Un seul exemple, avec celle d’Horus planche 49. Bien que déconcerté et silencieux à ce moment, il impressionne avec son bec ouvert, son regard dédaigneux et son physique d’athlète. Bien plus que dans La foire aux immortels on sent ici la puissance sans limite du personnage. Quant aux vignettes, de manière générale, elles sont de bonne taille pour mettre en valeur la mise en scène concoctée par le dessinateur. Et si Bilal ne reprend pas la formule des extraits de presse qui ponctuaient les événements de La foire aux immortels ici on trouve en fin d’album une édition fictive de 4 pages du journal Libération daté de 1993 qui complète la lecture en développant certains points restés obscurs dans l’album.

La femme piège, Enki Bilal
Dargaud : sorti en 1986

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4

When We Were Kings : les rois de la jungle

Plus qu’un boxeur, Mohamed Ali a longtemps incarné le visage de la liberté et du courage, que ce soit aux États-Unis ou en Afrique. Il fut un précieux symbole d’opposition à la guerre du Vietnam, un allié indispensable dans la défense des droits civiques des afro-américains et un parrain qui n’hésitait pas à encourager et éduquer ses enfants spirituels à l’antenne. Très pop et captivant, When We Were Kings immortalise tout le prestige d’un homme qui n’a jamais cessé de se battre pour ses convictions, tout en prenant le pouls d’une époque pleine d’humanité à travers la musique et la boxe.

Synopsis : Kinshasa. 30 octobre 1974. Championnat du monde des poids lourds. Mohamed Ali, tenant du titre vieillissant mais toujours flamboyant, figure emblématique du combat pour les droits civiques, est opposé à George Foreman, présenté comme l’avenir de la boxe. Ce combat de légende, organisé par le promoteur Don King, s’accompagne d’un concert réunissant une trentaine d’artistes africains et afro-américains.

C’est en 1997 que le célèbre duo de Men In Black, Tommy Lee Jones et Will Smith, annonçait l’oscar du meilleur documentaire. Cette reconnaissance pour le film de Leon Gast justifiait d’autant plus l’implication de Will Smith qui, quatre ans plus tard, sera amené à incarner Mohamed Ali dans le célèbre film de Michael Mann. Gast fut à l’origine débauché pour couvrir le festival de musique qui se déroulait parallèlement au combat Ali-Foreman, nommé The Rumble in the Jungle, où James Brown, B.B. King et Lloyd Price étaient notamment attendus. Le report du combat lui a toutefois permis d’y faire un tour et de rentrer avec 168 heures de pellicule. Malgré la tâche ardue qui l’attendait, le cinéaste est parvenu à compiler toute l’euphorie autour de la rencontre en moins d’1h30. Grâce au soutien de plusieurs intervenants dont Spike Lee, Mobutu le président du Zaïre, l’amoral promoteur Don King et bien évidemment les boxeurs de l’affiche, Gast réussit à rendre hommage et à sublimer les discours d’émancipation qu’Ali véhicule, que ce soit à l’intérieur ou en dehors du ring.

The Greatest challenger

Champion olympique à Rome à 18 ans en 1960 et déjà au sommet du monde quatre ans plus tard, en détrônant Sonny Liston de son titre en poids lourd par KO, le chemin fut tout de même long avant que le boxeur originaire de Louisville ne devienne l’idolâtré et le respecté Mohamed Ali. Sa quête identitaire remonte jusqu’aux racines de son arbre généalogique. Nommé Cassius Clay à la naissance, il cherche à effacer le nom que sa famille a traîné depuis l’époque de l’esclavage. À la manière de Malcolm X, considéré comme un frère spirituel, il devint Cassius X, avant qu’il ne rejoigne le mouvement Nation of Islam pour enfin arborer un nom qui traverse les décennies.

Charismatique en tout instant, sociable jusque dans les conférences de presse qu’il donne et éloquent comme un prophète, c’est ainsi que Mohamed Ali était aperçu sur la scène médiatique. Mais quand il était sur le ring, c’était un cogneur comme on en voit peu encore aujourd’hui. La boxe anglaise figure parmi ces pratiques sportives dont l’essence et l’ADN n’ont pas énormément muté depuis son essor dans les années 60 et 70. Des athlètes comme Ali, Joe Frazier, Floyd Patterson, Marvin Hagler, Sugar Ray Leonard et George Foreman ont ainsi contribué à pérenniser le sport et l’image de la boxe à travers le monde. Mais de tous les combats qui ont laissé des traces sur les corps et dans l’Histoire, c’est celui qui s’est déroulé au Zaïre (aujourd’hui la République démocratique du Congo) qui a été retenu. Cet événement avait également pour but de redorer la fierté des nations africaines, plus contemporaine que jamais. Le monde se tournait alors vers leur culture et leur capacité à organiser une compétition de haut niveau. En témoigne les 50 millions de téléspectateurs qui ont assisté au combat en direct, bravant ainsi le décalage horaire.

La nuit des rois

Traversé par les compositions jazzy des artistes du « Woodstock africain », le documentaire de Leon Gast acte un message fort et clair : le retour des afro-américains vers leurs racines africaines. Tout le monde s’en exclame : « C’est le premier rassemblement des Noirs américains et des Africains. » Le duel des boxeurs a permis cette réunion des cultures et Gast ne manque pas d’y restaurer l’atmosphère de fête qui dépasse l’univers du sport et de la compétition. Le reste du temps, sa caméra restait au crochet d’Ali, qui s’entraînait avec plus de légèreté que son rival. Il transmettait ainsi tout l’orgueil et l’audace au public local. Le montage nous fait cependant prendre conscience qu’il n’est plus le même après avoir été destitué de son titre, conséquence accablante de son refus de servir dans la campagne armée qui était encore déployée au Vietnam. Foreman part alors avec l’avantage d’un palmarès irréprochable, car invaincu dans toute sa carrière. Il est donc celui qui a tout à perdre, tout comme son titre de champion du monde que convoite Ali et ses poings déterminés. C’est à se demander si Ali ne radote pas trop ? Ne serait-il pas meilleur animateur que guerrier du ring ? On n’en reste pas moins fasciné par l’aura qu’il dégage, car deux possibilités s’offrent à lui. Soit l’ascension lui est favorable, soit la chute lui sera fatale.

Bien que l’on puisse connaître l’issue du match, le film possède cette admirable faculté à nous immerger dans l’instant, le même qui a fait cristalliser le doute du challenger au terme du premier round d’une opposition très chargée symboliquement. Ali était un porte-étendard du contre-pouvoir, tandis que George Foreman renvoyait une image plus conforme aux valeurs américaines. Le public n’était effectivement pas dupe et les images d’archives nous décortiquent l’attitude des athlètes et leurs interactions avec les habitants du Zaïre. « Vole comme un papillon, pique comme une abeille ! » C’est une devise qu’Ali a appliqué jusqu’à atteindre le sommet du monde dans le milieu de la boxe, mais il s’agit également d’un art de vivre qui lui a permis de surmonter bien des obstacles sur la scène politique et religieuse. C’est un « danseur » dans l’âme et il le démontre avec une efficacité flamboyante qui lui attire toute la sympathie des spectateurs qui partagent son rêve de reconquête.

En faisant intentionnellement l’impasse sur l’objectivité, When We Were Kings sacralise magnifiquement le plus grand défi de Mohamed Ali, dont la maturité d’esprit nous assène un enchaînement de discours aussi vifs que sa boxe. Grâce à sa narration, musicalement et stylistiquement orchestrée, le documentaire réussit à redonner vie à tous ces protagonistes légendaires et à nous propulser au cœur d’un contexte historique qui bouleverse encore aujourd’hui. Témoin de cet événement, qui changea à jamais le monde de la boxe, Leon Gast laisse derrière lui les empreintes d’une idole, qu’il a su forger et consolider via son sens inébranlable du punch et de la punchline. Longue vie aux rois de la jungle.

Afin de célébrer le 50e anniversaire du combat mythique opposant Mohamed Ali à Georges Foreman, Splendor Films nous donne l’occasion de redécouvrir ce documentaire en salle dès le 30 octobre prochain. À ne pas manquer !

When We Were Kings Bande-annonce

When We Were Kings – Fiche technique

Réalisation : Leon Gast
Scénario : Leon Gast, David Sonenberg, Taylor Hackford
Interprètes : Mohamed Ali, George Foreman, James Brown, B.B. King, Norman Mailer, George Plimpton, Spike Lee
Montage : Leon Gast, Taylor Hackford
Musique : Rick Rowe
Producteurs : Leon Gast, David Sonenberg
Production : PolyGram Filmed Entertainment
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Splendor Films
Durée : 1h29
Genre : Documentaire
Date de sortie en France : 23 avril 1997
Date de ressortie en version restaurée : 30 octobre 2024

When We Were Kings : les rois de la jungle
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3.5

Venom : The Last Dance, avant l’ombre et l’indifférence (pitié)

Il est là, alors que personne ne le demandait. Remarquez, quelqu’un réclamait Madame Web ou Morbius ? Non. Pourtant, à l’instar de Peter Parker, le spectateur semble avoir bien du mal à se débarrasser du symbiote qui rode dans nos salles depuis 2018.  Et… bon, vous savez quoi ? Puisque ce film se contrefiche du spectateur et ne respecte ni les fans, ni le cinéma, ni… rien, en fait, je ne vais pas chercher à trouver de jolies phrases joliment tournées et professionnelles pour dire ce que j’en ai pensé. Venom : The Last Dance est une daube abyssale, qui pose fièrement la trilogie au rang de pire trilogie de l’histoire du cinéma. 

Mais qu’il est Knull..

Je suis Knull, je suis le grand méchant et je suis tout puissant. Grrrr. Incroyable, pourtant, c’est quasiment la première phrase du film. Oui, Knull, ennemi surpuissant de l’écurie Marvel, menace digne des Avengers, réduit au rang d’immense blague en à peine quinze secondes. Le fou rire commence seulement, le pire reste à venir. On te sort un monologue d’exposition ridicule, où il t’explique que ses symbiotes l’ont trahi et enfermé dans un monde prison. On oublie toute forme de subtilité et on t’envoie un larbin traquer Venom, détenteur de la clé qui libérera le grand vilain pas beau. Et comme c’est le méchant, il précise bien à son toutou qu’il le tuera s’il échoue, ou plutôt que sa récompense sera de ne pas mourir. Sérieusement je pleurais de rire. Et encore, attendez de voir la mise en scène.

A l’instar d’un Thanos, Sony semble vouloir installer le nouveau grand vilain de son Sony Cinématique Universe. Problème numéro un : jusqu’ici, aucun film de cet univers ne peut se vanter d’être seulement. passable. Second soucis, aucune scène post crédit n’a mené ou que ce soit, jusqu’ici. Vulture qui s’associe à Morbius pour tuer Spider-Man ? Jamais vu. Eddie Brock et Venom qui rejoignent le MCU ?  Réexpédiés dans leur univers aussi vite qu’ils en sont partis. Ici, on nous sort un teasing grossier d’un Knull affreusement laid, semblant prêt à en découdre dans des films futurs. Mais avec qui ? Spider-Man reste chez Marvel, celui d’Andrew Garfield a été traité comme un mal propre, Morbius et Madame Web se sont fait massacrer et Tom Hardy en a fini avec Venom. Du moins, c’est ce que l’acteur annonce. Pitié, qu’il dise vrai. Reste le film Kraven le chasseur, fin décembre et d’autres projets liés à des ennemis de Spider-Man dont tout le monde se contrefout. On leur espère une meilleure destinée, bien sûr. Mais à ce stade, ajoutée à la fatigue des daubes superhéroïques qu’on nous sort à la pelle depuis quelques années, qui peut lever une main et prétendre attendre ces films ?

Eddie Break, Eddie Brock, Eddie Broken

Vous aimez les deux premiers Venom ? La bonne nouvelle pour vous est que vous aimerez sans aucun doute celui-ci.  Après tout, Venom : Let There be Carnage atteignait un degré de stupidité et de nullité tellement inégalé qu’il était presque devenu agréable à regarder. The Last Dance se veut plus intimiste, plus terre à terre et a, au moins, le mérite d’essayer de raconter quelque chose. Alors, il se vautre sur absolument tous les points, mais il essaye. Si, soyons francs et reconnaissons une indéniable qualité : sa fin n’ouvre que peu de portes pour un quatrième film. Ouf. Rendez-nous Tom Hardy !

Désormais traqués par les fédéraux et le gouvernements, Eddie et Venom se sont enfuis au Mexique. Malheureusement pour eux, l’assassin envoyé par Knull va remettre leur cavale en question et… ah, non, en fait, pas tant que ça. Oui, car la créature ne sentira la présence du symbiote si et seulement s’il revêt sa forme complète. En un mot comme en cent : il suffit à Eddie de ne pas se transformer à 100% pour être totalement invisible à Knull et ses sbires. On suit donc un petit road movie où nos protagonistes tentent de rejoindre New York (alors qu’il sont traqués par le monde entier, on le rappelle) sans utiliser l’intégralité de leurs pouvoirs. Dans l’idée, pourquoi pas. Ca donne même lieu à une ou deux scènes touchantes pour le duo, dont l’alchimie fonctionne bien et a mené à une vraie évolution au cours des trois films. Dans les faits, c’est chiant et long.

Là ou les choses deviennent hilarantes, c’est qu’à partir de ce stade de l’histoire, toutes les transformations totales qui suivront jusqu’à la fin du film seront complètement stupides et injustifiées. Comprenez qu’Eddie, sans utiliser la forme complète de son symbiote, garde une grande panoplie de pouvoirs et capacités. Mais non, parce que s’il ne se transforme pas, la créature ne le sent pas et l’intrigue n’avance plus. Le scénario va trouver les pires idées pour faire avancer l’histoire. Une confrontation avec cinq militaires ? Transformation. Venom qui tape une crise parce qu’il veut danser sur du Abba, (oui…) transformation. Mais tuez-moi. A coté de ça ? Rien, ou le désastre. D’un côté, on suit une équipe de scientifique qui étudient les symbiotes, avec quelques réflexions et messages à peine cachés sur la migration. De l’autre, on croisera une famille hippie à la recherche d’extraterrestre en pleine zone 51, zone où se déroulera un climax laid, de nuit, incroyablement mal filmé et monté, le rendant illisible. Oui, ils ont réussi à faire pire que Spider-Man : No Way Home et son combat final tout pourri sur un échafaudage.

En symbiose avec la nullité

Au final, on ne retient rien de cet étron qui se prétend film. L’émotion, insérée au forceps, ne fonctionne presque jamais. Tout va trop vite, bien que le ressentit soit paradoxalement si long. Les personnages sont tous plus stupides les uns que les autres, Eddie et Venom en tête. On ne retient rien, ni personne et encore moins Knull. Aucune scène ne reste (positivement, du moins), aucun dialogue ne ressort dans cette bouillie de paroles indigestes qui ferait passer Cinquante nuances de Grey pour un chef d’œuvre. Quant aux acteurs, bien peu aidés par l’intrigue, ils en ont rien à faire. Tom Hardy s’éclate et semble plus que jamais au sommet de l’art du cabotinage. Prions pour qu’il retrouve enfin le chemin des grands films, débarrassé de cette trilogie qui a fait énormément de mal.

Le pire, c’est qu’il aurait suffit de quelques idées ici et là pour faire passer Venom: The Last Dance de pur navet à sympathique petit nanar. Malheureusement, à trop chercher la case tire larmes, à insister sur la possible mort du duo tout au long du film et à ne jamais savoir quel ton trouver, ce troisième film ne trouve jamais son identité. Le premier, aussi nul soit-il, gardait plus ou moins un aspect très sérieux tout du long. Le second embrassait le n’importe quoi assumé dès les premiers instants et ne durait qu’1h30, le rendant nanardesque et pas si désagréable. Comme le dit si bien Arthur « C’est systématiquement débile, mais c’est toujours inattendu ! »Ce troisième film n’a rien… si ce n’est la fierté d’avoir existé, là ou The Amazing Spider-Man 3 n’en a pas eu le droit…

Bande-annonce – Venom : The Last Dance

Fiche technique – Venom : The Last Dance

Réalisation : Kelly Marcel (toutes mes condoléances pour sa carrière)
Scénario : Un enfant de six ans, visiblement. Ah, non, Kelly Marcel..
Casting : Tom Hardy / Juno Temple / Rhys Ifans
Montage : Le quoi ?
Photographie : Gilbert Montagné, pas possible autrement.
Production : Columbia Pictures / Marvel Entertainment / Pascal Pictures / Sony Pictures Releasing
Distribution : Sony Pictures Releasing US / France
Budget : 120 Millions… (COMBIEN ?!)
Sortie : 30 Octobre 2024 en salles
Durée : 1h50, mais avec 20mn de générique

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1

Rivière : piégées dans la glace

Malgré le défaut de vouloir trop et tout mettre dans son premier film, Hugues Hariche parvient à capter la spontanéité de l’adolescence à travers les corps meurtris de deux jeunes patineuses. L’une comme l’autre rêve de succès. Rivière dépeint leur croisade au carrefour de la résilience, de l’amitié et du courage dans un milieu social très masculin.

Synopsis : Manon, dix-sept ans, quitte les montagnes suisses à la recherche de son père, introuvable. En formant de nouveaux liens et en découvrant son premier amour, elle est déterminée à suivre le chemin qu’elle s’est tracé sur la glace : devenir une joueuse de hockey professionnelle.

Après s’être imprégné du culturisme (Flow), de la danse électro (Metropolis) et de la solidarité pour préserver un environnement sain et durable (Protect), Hugue Hariche quitte le sud-est des États-Unis pour réinvestir les lieux de son enfance. Son premier long-métrage apparaît alors comme la somme des thématiques rencontrées dans ses courts-métrages, avec un attrait particulier pour les corps, comme instrument de communication visuelle indispensable. Le cinéaste franco-suisse convoque ainsi toute la fougue d’une jeunesse prête à tout pour se libérer du joug parental, quitte à se laisser enfermer dans leur propre prison de glace et d’obsession. Bien entendu, les protagonistes féminins de Rivière clament leur liberté et comptent bien s’en libérer.

Perdues dans l’hiver

Qui est donc cette jeune fille recueillie par Sophie (Camille Rutherford) et que l’on surnomme « la Suisse » tout au long du récit ? Celle qui a fui la morosité des Grisons pour la commune frontalière de Belfort cherche à définir son identité. Manon porte le nom de son père, Rivière, et chasse désespérément cette stabilité familiale qu’elle n’a jamais eue. Sa résilience la conduit rapidement sur la glace, l’un des rares endroits où elle s’exprime avec clarté. Patins aux pieds et palet au bout de sa crosse, Manon ne renonce jamais à une bataille, même si son entourage la condamne d’avance. Flavie Delangle apporte toute la vulnérabilité et l’agressivité nécessaire pour que son personnage marque les esprits. C’est effectivement le cas à travers une physicalité convaincante. Delangle est particulièrement communicative dans son silence, comme elle l’a démontré dans Stella est amoureuse.

Il en va de même pour Sarah Bramms, remarquée et remarquable en compétitrice de patinage artistique dans Kiss & Cry. C’est pour un rôle similaire qu’elle est dépêchée à Belfort, afin d’exposer son corps affaibli à l’écran. Elle campe une Karine obnubilée par la perfection et le succès, ce qui ralentit inévitablement sa guérison, aussi bien physique que psychologique. On peut régulièrement entendre « J’ai l’habitude » chez Manon, Sophie et dans l’attitude autodestructrice de Karine. Ces femmes évoquent leurs blessures et les illusions qu’elles entretiennent. Qu’il s’agisse de s’illustrer sur la glace ou de reprendre confiance en soi, chacune tente de trouver leur place dans leur cercle intime malmené par leurs choix, ou plutôt leurs non-choix.

Les reines de la glisse

Le récit passe le plus gros de son temps au crochet des groupes de jeunes, qui appliquent leur droit de carpe diem avec beaucoup de générosité. C’est alors que la caméra se resserre sur une relation naissante entre les deux patineuses. Comme deux pôles qui s’attirent et se repoussent à la fois, le cinéaste capte merveilleusement les maladresses et la beauté d’un premier émoi, jusqu’à la mettre en scène, avec plus de maturité que dans Les liens du sang. Et en ajoutant une touche de subtilité avec le caractère de Manon, « qui n’aime pas les filles », cela en dit long sur son approche des genres. Elle n’a cessé de batailler toute son enfance pour exister dans tous les groupes où le masculin domine. Là où on la sent réellement s’envoler c’est bien sur la glace, où elle fait jeu égal avec ses rivaux, qu’ils viennent du camp adverse ou du sien. Les séquences immersives au raz de la glace témoignent de toute la brutalité et la vivacité nécessaires pour survivre dans ce sport. Pourtant, Manon n’a sans doute rien à prouver au hockey. Il lui reste cependant encore des efforts à fournir pour arriver au bout de son chemin de croix.

C’est à cela que l’on reconnaît la qualité du film, dans sa manière de dialoguer avec le corps de ses héroïnes. Mais là où l’on se démarque du portrait assez niais et naïf de En corps de Cédric Klapisch, c’est dans l’authenticité de la douleur. Rivière rend compte d’une vie remplie d’adversité dans laquelle des femmes sont confrontées, tout cela dans un cadre sportif vampirique. S’émanciper d’un nom, d’un passé ou d’un rêve pour enfin atterrir dans la seule réalité qui compte, telle est la voie suivie dans ce drame contemporain. On regrette seulement un dénouement expéditif, conséquence de la compression de plusieurs arcs narratifs que l’on aborde de manière inégale. Le réalisateur referme alors dans l’urgence les portes thématiques que le réalisateur a enfoncées. Reste que l’on reste convaincu par ce portrait triomphant de l’adolescence et de la féminité, qu’elles se situent sur le plan social, professionnel ou sentimental.

Bande-annonce : Rivière

Fiche technique : Rivière

Réalisation : Hugues Hariche
Scénario : Joanne Giger, Hugues Hariche
Directeur de la photographie : Joseph Areddy
Son : Benoît Barraud, Théo Viroton
Éclairage : Tangi Zahn, Paulo Miguel Leite da Silva
Décors : Yannis Borel
Costumes : Éléonore Cassaigneau
Maquillage : Virginie Pernet
Casting : François Guignard A.r.d.A
Directeur de production : Olivier Monnard
Premier assistant réalisateur : Benoît Monney
Scripte : Sonia Pfeuti
Coordinateur de production : Marc Burger
Montage : Nicolas Desmaison
Musique : Nicolas Rabaeus
Mixage sonore : Maxence Ciekawy
Étalonnage : Boris Rabusseau
Production : Beauvoir Films, Les Films d’Argile
Pays de production : Suisse, France
Distribution France : Outplay Films
Durée : 1h44
Genre : Drame
Date de sortie : 30 octobre 2024

Rivière : piégées dans la glace
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3.5

Anora : rêve et désillusion post-moderne

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À la question de savoir si Anora est un bon film, la réponse est oui. Si on s’en pose une autre sur le mérite de la dernière Palme d’or, elle s’avère alors négative, sachant la qualité du reste de la compétition cannoise. Illuminé par des personnages attachants, ce conte de fées moderne qui vire à la désillusion, s’avère tour à tour drôle, cru et réaliste tout en étant plutôt prenant. Il se pare toutefois d’une fin sibylline, voire ambiguë, et il demeure bien trop léger et superficiel pour marquer durablement les esprits.

Synopsis : Anora, jeune strip-teaseuse de Brooklyn, se transforme en Cendrillon des temps modernes lorsqu’elle rencontre le fils d’un oligarque russe. Sans réfléchir, elle épouse avec enthousiasme son prince charmant ; mais lorsque la nouvelle parvient en Russie, le conte de fées est vite menacé : les parents du jeune homme partent pour New York avec la ferme intention de faire annuler le mariage…

Que vaut la Palme d’or décernée par Greta Gerwig et son jury à Cannes cette année ? Eh bien, il est certain que Anora est un bon film, du même acabit que les précédents travaux de son auteur Sean Baker. Ses premiers films sont sortis de manière confidentielle voire pas du tout dans nos contrées et c’est avec Tangerine qu’il a commencé à être connu. Ce fut le film de la découverte avec son côté presque expérimental et tourné à l’iPhone, une œuvre bourrée d’énergie et de personnages interlopes et iconoclastes baignés dans une photographie aux teintes fluo bercées par la lumière du soleil couchant de Los Angeles. Petit coup de cœur suivi du tout aussi appréciable The Florida Project et sa faune bigarrée d’enfants et de parents laissés pour compte peuplant un motel de Floride. Son dernier opus nous avait peut-être un peu moins convaincu avec son acteur porno sur le retour dans une petite ville du Texas (Red Rocket). Tous ces films ont un dénominateur commun : des personnages en marge terriblement attachants que Baker semble aimer et vénérer. Sa filmographie regorge de ces énergumènes au grand cœur peu aidés par la vie. Avec Anora, c’est la même affaire et il réalise là son meilleur film, le plus abouti même, malgré quelques petits défauts.

En revanche, si on se pose la grande question sur toutes les lèvres et sujette à débat, à savoir si Anora méritait la Palme d’or, la réponse est clairement négative. Et encore moins si on met le film en perspective avec certains de ses concurrents. Que ce soit le favori Les graines du figuier sauvage, à qui la récompense suprême aurait dû être dédiée sans hésiter, le chef-d’œuvre choc et probablement trop clivant The Substance ou encore le magnifique Emilia Pérez, il est clair que cet Anora fait moins imposant et magistral face à eux. Trop léger, pas assez substantiel et peu de choses à dire sur notre monde, le film ne nous subjugue pas non plus par sa mise en scène ou son écriture. Tous ces points sont bons, certes, et l’interprétation est d’un naturel confondant, notamment la découverte Mickey Davidson, merveilleuse de naturel et d’énergie, mais pas assez pour pouvoir mériter la Palme d’or et surtout en comparaison de ses concurrents. Mais il serait dommage de juger le film seulement à l’aune de la compétition cannoise et juste l’apprécier en tant que tel.

Le film est très long (près de deux heures et demie) et le scénario n’est pas particulièrement riche, mais on ne peut pas dire que l’on s’ennuie par moments ou qu’il y ait des longueurs. Ce conte de fées moderne, qui narre la rencontre entre une escort girl désinhibée et le fils d’un oligarque russe (Mark Eydelshteyn dans son premier rôle et autre découverte aux faux airs du Timothée Chalamet de Call me by your name) suivi d’un passage par la case mariage à Las Vegas et d’une longue virée nocturne et diurne dans les rues de New York, ne brille pas par son script, ses enjeux et ses rebondissements. Mais il nous happe. Alors oui, il y a quelques redondances en milieu de film lorsqu’on est à la recherche du jeune Ivan et certaines séquences sont étirées, ce qui participe à l’atmosphère peu commune du film et à nous ancrer dans son réalisme cru et brut. À chaque instant on y croit, Baker croque magnifiquement ses personnages et les séquences ubuesques s’enchaînent mais avec un sens du réalisme indéniable. Les fêtes extrêmes, les rapports amoureux et sexuels du jeune duo, l’immersion au sein de la communauté russe ou encore les clubs d’escorts, tout résonne vrai et participe à la réussite du film.

Si Anora est un film léger où l’on rit beaucoup, il y a une part de tragédie qui s’immisce et un constat final plus amer qui détourne le conte de fées vers la désillusion. Et c’est peut-être le cœur du film. Les rêves d’une jeune escort désœuvrée sont brisés et le constat social pessimiste, mais logique, qui s’en suit est évident. La séquence finale lourde de sens mais ouverte à multiples interprétations est sibylline et ambiguë. Elle tranche peut-être trop avec le reste. Sur le versant sentimental, c’est néanmoins très en phase avec les relations de notre époque et le film s’avère très drôle à plusieurs reprises. Le comique de situation bien exploité, les séquences hystériques où ça braille dans tous les sens et où les personnages évoluent dans un joyeux capharnaüm sont jouissives. La mise en scène de Baker est pleine d’énergie, alerte et très vivante et il nous gratifie aussi de quelques jolis plans sensuels – comme celui d’ouverture sur ces postérieurs féminins – ou hypnotiques comme ceux qui suivent le mariage à Vegas. En somme, pour apprécier Anora, il faut le prendre dans la continuité de la filmographie de son réalisateur mais éviter de le juger en tant que Palme d’or car cela ne joue pas en sa faveur.

Pour en savoir plus sur les premiers faits d’armes du cinéaste, le cycle Sean Baker (Four Letter Words, Take Out, Prince of Broadway, Starlet) est disponible en salles depuis le 23 octobre.

Bande-annonce – Anora

Fiche technique – Anora

Réalisateur : Sean Baker
Scénaristes : Sean Baker
Production : Film Nation
Distribution: Le Pacte
Interprétation : Mickey Davidson, Mark Eydelshteyn, Yuriy Borisov, Karren Karagulian, Vache Tovmasyan, …
Genres : comédie – drame – romantisme
Date de sortie : 1 novembre 2024
Durée : 2h19
Pays : États-Unis

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3.5

« Alessia » : déambulations artistiques en Italie

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Avec Alessia, Zidrou et David Merveille nous plongent dans une fresque mélancolique où l’Italie de l’après-guerre se fait le cadre d’une réflexion douce-amère sur le temps, l’art et l’inspiration perdue. À travers les errances du peintre Cactus, individu solitaire et souvent mystérieux, le récit interroge la impermanence et la fugacité de l’existence humaine, tout en offrant une peinture visuelle saisissante d’un été transalpin. 

Le personnage principal, RG Cactus, est un peintre à la renommée établie, bientôt exposé à Paris. Il s’impose surtout au lecteur comme un être singulier : il n’est rien de moins qu’un cactus humain. Il semble, immuable, traverser un monde qui, lui, change inexorablement. En rejoignant la côte amalfitaine, il retrouve des lieux empreints de souvenirs et part à la recherche de ses anciennes muses. Mais ces dernières, usées par les années, semblent avoir perdu de leur éclat d’antan, tout comme Cactus a perdu son élan créatif. Le récit tient en ce sens quelque chose du Billy Wilder de Fedora ou de Sunset Boulevard.

Le voyage proposé par les auteurs se veut autant géographique qu’introspectif. La mélancolie et la nostalgie sont des sentiments qui se renforcent à mesure que le peintre se confronte à la beauté fanée de ses muses et des paysages. On ne peut s’empêcher de penser à une autre filmographie, celle de Paolo Sorrentino, notamment à des œuvres comme Youth ou La Grande Bellezza, où la contemplation du temps qui passe est érigée en cœur du récit. 

David Merveille habille ce dernier d’illustrations aux lignes claires et épurées, avec une légère touche de désuétude. L’Italie des années 50, ses plages, ses ruelles, son atmosphère si particulière sont très bien restituées, et le dessinateur contribue fortement à la méditation sur la nature du temps et de l’inspiration artistique. De leur côté, les dialogues, finement écrits par Zidrou, révèlent une certaine sagacité. Les échanges entre Cactus et ses anciennes muses, comme avec le jeune Napolitain qu’il rencontre, sont souvent empreints d’humour, mais aussi de profondeur. Ils oscillent entre légèreté et gravité, entre la poésie des petits plaisirs du quotidien et la dépression silencieuse des artistes face à leur œuvre ou leur condition.

Alessia n’est cependant pas sans certaines faiblesses. L’idée de faire de Cactus une entité hybride n’est que partiellement exploitée. Et les réflexions esquissées ne font que très peu avancer le récit. Les moments de flottement, à cet égard, pourrait aliéner une partie du lectorat. Zidrou et David Merveille ont beau explorer avec une certaine finesse les thématiques du temps qui passe et de l’inspiration artistique, et clôturer leur histoire par une jolie pirouette, on reste cependant sur un sentiment de trop peu. 

Alessia, Zidrou et David Merveille
Delcourt, octobre 2024, 88 pages

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3

« Les Notes rouges » : les ombres du nazisme

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Dans Les Notes rouges, Nadia Nakhlé explore les ravages de la guerre sur les liens familiaux et l’identité personnelle. Après le remarquable Zaza Bizar, qui abordait avec finesse la dysphasie et les angoisses enfantines, l’autrice revient avec un nouveau roman graphique tout aussi sensible, qui mêle habilement esthétique visuelle, enjeux historiques et émotions à fleur de peau.

Nous sommes en 1957, en Pologne. Anna Kowalski, pianiste concertiste de renom, retourne dans la ville qu’elle a fuie lors de la Seconde Guerre mondiale. Portant en elle la douleur indélébile de la disparition de son frère cadet, Dorian, elle espère régler une part de son passé en y retrouvant sa trace. Mais son retour est avant tout un pèlerinage émotionnel, entre culpabilité et espoir, mémoires déchirées et rédemption incertaine.

Anna est hantée par une image : celle du moment où elle a quitté la pièce lorsque les soldats allemands sont arrivés, laissant son frère seul face à l’horreur. C’est un souvenir obsédant, une répétition de questions laissées sans réponse, d’un acte qu’elle interprète comme une trahison. La musique, cette échappatoire qu’elle maîtrise parfaitement, semble incapable de l’aider à faire taire ses démons intérieurs, mais elle porte les espoirs fragiles de ses lettres. Ces lettres adressées à Dorian, comme des bouteilles à la mer, à un frère qu’elle croit perdu mais dont elle n’a jamais cessé de ressentir la présence.

Dorian, lui, a été happé par le mécanisme implacable de la germanisation, ce processus brutal par lequel des milliers d’enfants polonais ont été enlevés, adoptés par des familles allemandes et reprogrammés pour servir l’idéologie nazie. Adopté par un colonel allemand, il grandit sous une nouvelle identité, rejetant peu à peu ses racines polonaises pour survivre. Sa nouvelle vie est marquée par la complexité des sentiments contradictoires : il s’attache à ses parents d’adoption, mais porte en lui une honte sourde, le sentiment d’avoir été déloyal envers sa famille d’origine, d’avoir été détourné de sa propre identité. Les cicatrices invisibles de cet arrachement sont encore profondes, et l’ombre de sa sœur ne cesse de le hanter.

Malgré la distance, Dorian se demande si Anna l’a vraiment abandonné ou s’il est possible qu’elle aussi ait été une victime impuissante des événements. Cette quête inassouvie de réponses et de réconciliation parcourt le récit, rendant tangible le poids du passé et la difficulté de se définir après une enfance dépossédée.

Le récit de Nadia Nakhlé se déploie à travers une structure originale, oscillant entre lettres écrites et narration visuelle. Cette hybridation entre le roman épistolaire et la bande dessinée classique confère à l’œuvre une intimité saisissante. Les mots d’Anna – mélancoliques, passionnés, parfois résignés – côtoient des dessins somptueux et évocateurs. Le trait de Nakhlé, à mi-chemin entre peinture et gravure, insuffle aux pages une atmosphère tantôt douce et apaisée, tantôt tourmentée et prégnante d’angoisse.

Les Notes rouges raconte les trajectoires parallèles de deux âmes perdues qui cherchent à s’émanciper des blessures d’un passé traumatique. Les destins croisés d’Anna et Dorian sont marqués par la persistance de l’espoir, mais aussi par la confrontation à une réalité implacable. Dorian, face à l’horreur du front et aux attentes de sa famille adoptive, se sent à la fois attaché à des personnes qui ne le méritent pas et étranger à lui-même. Anna, quant à elle, lutte pour s’extraire du tourbillon de culpabilité qui l’enveloppe, sans savoir si elle pourra un jour retrouver ce frère qu’elle aime tant.

Les Notes rouges se distingue par la puissance de son imaginaire visuel et par la capacité de Nadia Nakhlé à saisir la mélancolie dans ses nuances les plus subtiles. C’est une réflexion sur la famille, sur la perte et la culpabilité, mais aussi sur la résilience et l’espoir. Le roman graphique porte à croire que, malgré les pires épreuves, l’amour entre une sœur et un frère peut survivre aux ruines de l’Histoire.

Les Notes rouges, Nadia Nakhlé 
Delcourt, octobre 2024, 208 pages

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4