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« Dawnrunner » : en lutte

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Les éditions HiComics nous emmènent dans un univers où des monstres géants, les Tetzas, sont soudainement apparus et ont profondément transformé la société. Dans Dawnrunner, Ram V et Evan Cagle imaginent un futur où la survie se conjugue avec le spectacle, où des robots géants luttent contre des entités extraterrestres, sur le même mode que Pacific Rim. Par-delà les combats, voulus épiques, la série explore aussi des questions contemporaines comme le deuil, la communication et les dérives de la médiatisation.

Dawnrunner prend place un siècle après l’apparition d’un portail en Amérique Centrale, libérant les Tetzas, des monstres titanesques, et bouleversant conséquemment le monde tel qu’on l’a toujours connu. Anita Marr, héroïne principale du récit et pilote de l’Iron King, est choisie pour tester un prototype révolutionnaire de robot : le Dawnrunner. Ce point de départ rappelle forcément Pacific Rim, mais Ram V y inclut une réflexion habile sur l’exploitation commerciale et l’évolution des combats en shows télévisés. Les populations se sont habituées aux apparitions de Tetzas, les pilotes concourent entre eux pour truster les premières places d’un classement honorifique, et la survie de la planète a désormais des airs de divertissements sportifs. 

Evan Cagle déploie ici tout son talent en magnifiant les décors et les personnages. Clerc dans ses choix d’illustration, usant parfois de pointillisme, il conçoit des scènes de combat spectaculaires, qui se distinguent par leur dynamisme, même si d’aucuns ont noté, à raison, une lisibilité parfois réduite lors des affrontements. Tout cela sert parfaitement le propos, avec Anita est au centre de toutes les attentions. Cette héroïne possède des capacités de pilote hors pair, mais est également caractérisée par ses questionnements intérieurs, notamment dans sa relation dialogique avec sa nouvelle machine. La fusion entre Anita et le Dawnrunner interroge en effet les limites entre humain et machine, et soulève des questions sur la perte d’identité.

Le récit explore aussi le lien entre Anita et sa fille, malade à cause des nouvelles menaces environnementales issues des Tetzas. Un rapport de protection et de vulnérabilité s’instaure, et il fait écho à une figure paternelle, le capitaine Ichiro Takeda, cherchant lui aussi à protéger ses enfants alors que sa conscience a été déplacée au cœur du Dawnrunner. Cette résonance émotionnelle ajoute une dimension humaine aux deux personnages, des parents impuissants vis-à-vis de leurs enfants et pourtant protecteurs à l’égard du monde.

Ram V introduit également le thème de la communication, que ce soit par des langages inconnus ou des machines imparfaites. Une approche qui n’est pas sans rappeler Premier Contact de Denis Villeneuve. Malgré des moyens technologiques avancés, les humains peinent à déchiffrer la langue des Tetzas ; un mystère insondable entoure ces créatures, qui ne sont pas seulement des ennemis mais aussi des entités incomprises. L’autre défi « linguistique » tient à la difficulté des pilotes à se synchroniser avec leurs mechas.

Avec Dawnrunner, Ram V et Evan Cagle signent une œuvre dense, visuellement sublime et thématiquement variée. Ils nous donnent à voir un univers qui marie action et réflexion, où l’esthétique cyberpunk rencontre les interrogations humaines les plus intemporelles. De quoi se présenter, indéniablement, comme l’un des incontournables de l’année pour les amateurs de science-fiction.

Dawnrunner, Ram V et Evan Cagle
HiComics, octobre 2024, 168 pages

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« Les Morsures de l’ombre » : céder et rétrocéder

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Basé sur un roman de Karine Giébel, Les Morsures de l’ombre fait l’objet d’une adaptation graphique signée Miceal Beausang-O’Griafa et Xavier Delaporte, publiée aux éditions Philéas. On y suit une enquête haletante sur la disparition d’un capitaine de police, retenu captif par une femme obstinée et instable.

Avec Les Morsures de l’ombre, Karine Giébel entraîne son lectorat dans une intrigue étouffante, alimentée par le huis clos subi par son héros. Publié en 2007, ce thriller anxiogène et claustrophobique explore de nombreux thèmes, dont la vengeance, la culpabilité et, plus généralement, la face sombre de l’humanité, caractérisée par ses mensonges, trahisons, lâchetés et manipulations. 

Aujourd’hui porté en bande dessinée, Les Morsures de l’ombre s’inscrit dans un contexte où la popularité est croissante pour le thriller psychologique en France, notamment dominé par des auteurs tels que Franck Thilliez et Maxime Chattam. Son intrigue démarre brutalement, avec Benoît Lorand, capitaine de police réputé, qui se retrouve prisonnier dans une cave obscure. À son réveil, il fait face à Lydia, une femme aux intentions longtemps insondables, troublante, qui semble nourrir un profond ressentiment à son égard. 

Peu à peu, Benoît comprend qu’il est la victime d’une vengeance impitoyable et que ses tentatives pour se libérer pourraient bien se révéler vaines. Pendant ce temps, ses collègues mènent l’enquête et dévoilent ce qui constitue l’étoffe de cet antihéros : un homme charismatique et séduisant, un policier respecté, mais aussi un chef de famille volage et manipulateur. Au cinéma, un long métrage rappelle à certains égards ce que Lorand va vivre avec Lydia : il s’agit de l’excellent Misery de Rob Reiner. Le lecteur sait désormais à quoi s’en tenir.

Au-delà de la captivité et de l’isolement de Benoît Lorand, ce sont les motivations de Lydia et les nombreuses révélations, distillées au compte-gouttes, notamment sur les erreurs passées du policier et la vendetta dont il fait l’objet, qui vont former le cœur du récit. Comme le protagoniste, le lecteur ne grappille les informations qu’avec parcimonie, en pointillé, et il peine longtemps à comprendre ce qu’il en est réellement de l’état mental de Lydia et des intérêts qui conditionnent ses actions.

Bien charpenté, le roman graphique déconstruit à sa façon l’âme humaine, ses failles et ses abîmes. Karine Giébel, Miceal Beausang-O’Griafa et Xavier Delaporte posent un regard acerbe sur les erreurs et les échecs qui hantent les personnages, plongeant à bras-le-corps dans la complexité des sentiments de culpabilité et de désir de justice personnelle. Les Morsures de l’ombre  aborde par ailleurs des questions morales fondamentales : où se trouve la limite entre la justice et la vengeance ? Jusqu’où peut-on aller pour soulager la douleur ? 

Les deux protagonistes principaux sont marqués par leur ambivalence psychologique. Vulnérables à leur façon, mus par une conduite qui peut évidemment être questionnée, ils se font face sans comprendre que l’essentiel de leurs interactions dépendent d’angles morts. Une fois reconstitué, cependant, le puzzle perd un peu de sa grandeur. C’est la patience avec laquelle il se met en place qui fait tout son sel.

Reste finalement une intrigue tirée au cordeau, mise en vignettes avec talent, et une constellation de personnages abîmés, parfois autodestructeurs, capables d’exercer leur emprise ou leur vengeance, et parfois les deux simultanément, en clerc et avec si peu de scrupules. Les Morsures de l’ombre, ce sont ainsi celles des non-dits, des mensonges, des manœuvres perverses…

Les Morsures de l’ombre, Karine Giébel, Miceal Beausang-O’Griafa et Xavier Delaporte 
Philéas, octobre 2024, 104 pages

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4

« Arzach » : le voyage onirique de Moebius

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Chef-d’œuvre inclassable de Jean Giraud, alias Moebius, Arzach est un album muet qui a participé à la réinvention des conventions de la bande dessinée. Les Humanoïdes Associés propose au lecteur d’en redécouvrir le contenu, en suivant un protagoniste énigmatique dans des récits volontiers oniriques, laissant place à l’interprétation et à l’imagination. 

La publication d’Arzach marque une rupture dans la carrière de Jean Giraud, et même dans l’histoire de la bande dessinée. Connu jusqu’alors pour son trait réaliste dans Blueberry, le dessinateur opte alors pour une esthétique plus abstraite et libérée. Ce changement de style signale une transition profonde dans son processus créatif, désormais orienté vers un univers où le subconscient semble prendre le pas sur le rationnel. Moebius adopte une narration fragmentée et non linéaire, inspirée du surréalisme, qui en prise directe avec les méandres de la psyché. Et en renonçant aux phylactères et aux dialogues, il accorde une puissance d’autant plus singulière au graphisme, qui devient le seul vecteur d’émotions et de récits dans son œuvre.

Dans Arzach, le protagoniste traverse des paysages caractérisés par leur minéralité, vestiges et grandeur. À dos de ptérodelphe – un oiseau hybride rappelant les chimères préhistoriques –, le protagoniste apparaît comme un être solitaire, arpentant des contrées où la distinction entre rêve et réalité s’estompe, voire s’efface. Le héros et le lecteur semblent, en chœur, explorer leurs propres frontières intérieures, au cours de récits conçus en pointillé, laissant en suspens les interprétations et en friche, les attentes.

Purement visuelle et contemplative, cette œuvre passée à la postérité, aujourd’hui célébrée, amène le lecteur à s’attarder sur chaque case. Moebius use de contrastes de lumière et d’ombre pour sculpter son univers, jouant avec les perspectives et la composition. L’album, loin de s’inscrire dans une trame narrative traditionnelle, encourage un rythme de lecture lent et immersif, proche de la méditation. Comme pour entrer en communion avec le dessin, l’observateur se retrouve immergé dans des détails subtils, cherchant dans les motifs cachés et les ombres des significations enfouies. 

Au-delà de son esthétisme, Arzach prend rang parmi les œuvres chargées de symboles. L’album évoque à sa façon des thèmes tels que la solitude, la quête spirituelle et les pulsions subconscientes. Ce voyage muet rappelle par moments les périples intérieurs de la littérature classique, de L’Odyssée d’Homère aux récits hugoliens. Ce qui est certain, c’est que, cinquante ans après sa première publication, Arzach reste un classique du neuvième art, à la fois intemporel et visionnaire. Composé de quatre nouvelles graphiques publiées dans les magazines Pilote et Métal Hurlant entre 1973 et 1987, d’une nature déstructurée et d’une esthétique onirique, l’album nous invite sciemment à une lecture libre, introspective, où le lecteur projette ses propres questionnements et émotions. Du grand art. 

Arzach, Moebius
Humanoïdes associés, octobre 2024, 40 pages

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5

Froid Équateur : épilogue décevant

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Cet album (1992) clôt la trilogie Nikopol et sur l’illustration de couverture, on note l’augmentation du nombre de personnages par rapport à La femme piège (3) et La foire aux immortels (2). Il aura donc fallu douze ans à Enki Bilal pour achever cette trilogie. Malheureusement l’augmentation du nombre de personnages n’améliore pas la qualité générale. La complexification n’en parlons pas.

Nous voilà donc quelque part en Afrique où Nikopol fils enquête auprès d’un cinéaste nommé Giancarlo Donadoni. Je serais enclin à y voir un clin d’œil footballistique via l’Italien Roberto Donadoni, car les gants de boxe portés par le dénommé Loopkin sur l’illustration de couverture rappellent étrangement l’esthétique du maillot à damier de l’équipe de Croatie. Bref, Donadoni travaille sur une adaptation de la vie de Nikopol père, ce qui permet de passer quelques informations au passage. Bien entendu, on sent d’emblée que l’adaptation ne sera qu’une pâle copie de l’histoire du personnage, car Donadoni s’imagine tout savoir sur Nikopol, alors qu’il en est évidemment bien loin, puisqu’il n’a rien compris à l’intervention d’Horus dans la vie de Nikopol… Il est également incapable de comprendre qu’il discute avec le fils de son personnage ; il le prend pour son frère jumeau ! Et puis, quand on voit le look des personnages censés interpréter Nikopol et Jill Bioskop, on se prend à détester d’emblée un film qui ne sera de toute façon qu’une vue de l’esprit. Ceci dit, quand on se rappelle ce que Bilal a filmé pour adapter ses propres albums, on se dit aussi que son domaine c’est la BD et qu’il vaut mieux qu’il s’en tienne là.


A bord du Blue Nile Express

Nikopol fils monte dans un train au hasard et il a bien du mal à trouver une place où s’installer. Malgré l’humour de la situation, la séquence sonne un peu creux. Et quand il trouve une place dans un compartiment, celle qui l’occupe déjà ressemble étrangement à Jill, les cheveux et lèvres bleus en moins. Cette Yéléna Prokosh-Tootobi le prend également pour Nikopol père. On apprend à l’occasion que les médias ont annoncé récemment qu’il aurait assassiné Jean-Ferdinand Choublanc, tous deux étant internés dans le même asile. Le train file vers Équateur-city, capitale de l’état Équateur, ville au climat déréglé et plaque tournante de l’aide humanitaire pour l’Afrique depuis 2002, mais sous la domination désormais hégémonique d’un consortium qui lui n’a rien d’humanitaire, le KKDZO, complexe maffieux le plus tentaculaire de l’hémisphère sud. L’actualité du moment, c’est un combat de chessboxing qui verra John-Elvis Elvisson, le tenant du titre et grand favori affronter Loopkin. La discipline est une combinaison de boxe et d’échecs.

Le pessimisme d’Horus

Le combat programmé rappelle le fameux combat gagné par Muhammad Ali contre George Foreman (champion du monde en titre), le 30 octobre 1974 à Kinshasa (Congo) qui confirme l’intérêt de Bilal pour le sport en général. L’album dénonce ainsi les dérives où le sport s’efface devant le spectacle. Le dessinateur en profite pour régler ses comptes avec les dérives du capitalisme en faisant du KKDZO la pire évolution possible de ce système. Bien entendu, il joue avec ses personnages fétiches que sont Horus, Nikopol et Jill Bioskop. Enfin, il montre la déliquescence du monde, sous l’œil des dieux égyptiens encore et toujours à la poursuite d’Horus, décidément intenable. L’album ne convainc guère, malgré ses références, ses rebondissements, ses nombreux clin d’œil aux deux albums précédents. Il mérite quand même la lecture, en particulier pour le discours d’Horus qui sonne évidemment comme la pensée profonde du dessinateur, probablement déçu par le monde occidental, lui qui a grandi à l’Est : « Votre incompétence à gérer ce monde est incommensurable. Vous gangrenez tout ce que vous touchez… J’ai voulu me rapprocher des hommes, mais ils sont petits… Et ils le resteront éternellement, avec leurs nationalismes rampants, leurs religions butées, leur inaptitude au pouvoir et leurs limites temporelles. » Ce à quoi il ajoute quand même « Car c’est là que le bât blesse… Vous ne vivez pas assez longtemps pour mesurer, saisir, la valeur des choses essentielles… MEA CULPA ! Nous, les dieux, nous vous avons ratés ! Ce constat est terrible, mais j’en prends acte. »

Amère clôture d’une trilogie

Qu’ajouter sinon que tout le reste n’est que bavardage et dieu ( ! ) sait qu’il y en a dans cet album, probablement trop, alors qu’on remarquait justement que la réduction des dialogues et du texte en général était un des points forts de La femme piège par rapport à La foire aux immortels. Ce n’est peut-être qu’un détail, mais sur l’illustration de couverture, Horus semble comme étouffer, alors qu’il impressionnait tellement dans La femme piège par ses postures. D’ailleurs, il n’apparaît quasiment pas dans cet album et c’est une des raisons pour expliquer son manque de séduction. Le dessin est également décevant, avec cette malheureuse tendance au fouillis. On sent la fin de cycle ! Un album qui, finalement, laisse assez froid…

Froid équateur, Enki Bilal
Casterman : sorti en 1992
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3

Libre de Mélanie Laurent : Le braqueur joueur

Mélanie Laurent signe avec Libre son film le plus romantique et sensible, plaisant et attachant.

Bruno Sulak, rebelle, poète, marginal, braqueur au grand cœur, est le personnage emblématique du monde de cette cinéaste à la trajectoire déroutante et affranchie, que l’on aurait pu voir se contenter de figurer sur la short liste des actrices frenchies happées par Hollywood (l’épisode Tarantino entre autres) et qui s’avère incontestablement tenace et effrontée dans sa volonté de mettre en scène et d’inscrire sa tonalité d’artiste libre et sans entraves. Une sorte de maverick à la française.

Cette épopée-cavale libertaire et amoureuse est inspirée de l’histoire vraie de Bruno Sulak, qui commence sa carrière de braqueur anarchiste et poète en s’attaquant à des grands magasins pour marquer ensuite l’histoire du grand banditisme en passant à la classe supérieure des bijouteries huppées.

Dans les deux cas, ce qui intéresse Mélanie Laurent, ce n’est pas tant la véracité des événements (avec lesquels l’histoire prend des libertés et laisse voir des invraisemblances naïves) que l’esprit franc, enfantin et profondément romanesque de son beau personnage de voyou vertueux (joué par un Lucas Bravo doux, beau et bon).

La chanson de Reggiani « Enivrez-vous » que le film nous fait redécouvrir est à l’image de sa mise en scène. Un brin décalée, mélancolico-rêveuse et désireuse d’ensorcellements, de tapages et de défis où la vie prendrait son panache.

« Il faut vous enivrer sans trêve. De vin, de poésie ou de vertu. À votre guise. »

On pourrait dire que Libre manque de forme, de souffle et d’ampleur s’il ne bifurquait vers cette proximité tendre et cette lascive utopie d’un braqueur voulant braquer et risquer pour le pur plaisir de se délivrer d’un conformisme rétrécissant les vies, d’un braqueur amoureux du geste de voler comme s’il s’agissait de la même chose que de briser la pesanteur ou de vivre sans entraves.

Manifestement, c’est l’histoire d’amour et d’amitiés sincères entre Sulak et son complice yougoslave, entre Sulak et le flic qui le traque (Ivan Attal très attachant) qui importent à la réalisatrice. Et c’est ce qui vaut au film sa discrète aura, son plaisir sincère, acidulé et enfantin d’y voir évoluer des acteurs aimés et aimant jouer.

Bande-annonce : Libre de Mélanie Laurent

De Mélanie Laurent | Par Mélanie Laurent, Christophe Deslandes
Avec réalisé par Mélanie Laurent (Le Bal des Folles), avec Lucas Bravo (Emily in Paris), Léa Luce Busato et Yvan Attal (D’Argent et de Sang), Rasha Bukvic (Respire), Steve Tientcheu (Aka), David Murgia (La Nuit du 12), Léo Chalié (Le Monde de Demain) et Slimane Dazi (Ourika)
1 novembre 2024 sur Amazon Prime Video | 1h 50min | Biopic, Thriller

FFCP 2024 : Work to do, les naufragés des chantiers

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Présenté dans la section « Paysage » du Festival du film coréen à Paris, Work to do nous plonge dans les eaux troubles du capitalisme à travers le portrait d’une Corée à l’économie vacillante. Premier long-métrage engagé de Park Hong-Jun, il choisit le cadre des chantiers navals pour révéler la machine implacable d’un système où les banques imposent aux sociétés restructurations et licenciements de masse. Un film froid et réaliste qui questionne l’avenir des ouvriers comme de l’industrie.

Diffusé aux festivals de Séoul et de Busan puis au Festival international des Cinémas d’Asie de Vesoul, Work to do a rencontré un certain succès en Corée. Sa sortie française demeurant encore hypothétique, le FFCP offre une occasion unique de le découvrir en salles. Film social sur le milieu très déprécié des ressources humaines, le drame de Park Hong-Jun signe une critique acerbe des effets pervers du capitalisme sur le monde ouvrier.

Ressources inhumaines

La société Hanyang, constructeur naval, affronte la concurrence internationale et une grave pénurie de commandes qui amène les créanciers à solliciter, lors d’une réunion sous haute tension, une restructuration de l’entreprise. Face au risque de devoir rembourser l’intégralité des prêts contractés, et de vendre leur société, les dirigeants se soumettent aux banquiers dans l’espoir de maintenir le groupe à flot. Ainsi, Work to do met d’emblée le doigt sur la main mise absolue de la finance, qui dicte sans vergogne sa loi aux directions désœuvrées.

Jun-Hee, tout juste promu dans le service des ressources humaines, se voit chargé de mettre en œuvre le plan de restructuration, en particulier les critères de sélection des futurs licenciés, sur la base d’une liste préétablie de salariés blacklistés. Tenter de rendre acceptable l’injustice, et objectives des décisions d’éviction éminemment personnelles, tout en dramatisant les départs d’ouvriers au moyen d’une newsletter poétique, telle est la tâche ingrate de Jun-Hee. Ce rôle épuisant et pesant, qui l’éloigne de sa compagne Jae-Yi, devient rapidement de plus en plus lourd à porter. Tandis que le poids de la culpabilité le ronge et le mure dans le silence, il enchaîne les heures supplémentaires exigées.

Abordé du point de vue d’un salarié des ressources humaines, rouage impuissant au sein de cet engrenage infernal, Work to do s’attache donc moins aux victimes qu’à la honte du bourreau, exécuteur forcé. Car malgré sa volonté de bien agir, Jun-Hee reste pieds et poings liés à cause du prêt qu’il a souscrit auprès de son entreprise. Aussi, exprimer trop sincèrement sa pensée l’expose même au danger d’être le prochain salarié inscrit sur la liste noire.

Work to do dépeint ainsi les ressources humaines comme un microcosme froid et hypocrite, exacerbé par des images très réalistes et des tons bleus gris. Le cinéma coréen s’est déjà emparé des tragédies du monde professionnel, par exemple avec About Kim Sohee de Jung July, sur les conditions de travail harassantes des centres d’appels.  Toutefois, cette approche glaçante et naturaliste se place surtout dans la ligne des films de Ken Loach, notamment Moi, Daniel Blake, qui met en scène le parcours effréné d’un demandeur d’emploi, ou encore de « la trilogie du travail » de Stéphane Brizé, avec En Guerre et ses salariés révoltés. Miroir coréen de ces deux réalisateurs, Park Hong-Jun dénonce l’inhumanité du capitalisme et les licenciements de masse en prenant clairement parti pour le peuple.

Le radeau des ouvriers

Conviés à démissionner par un service des ressources humaines sous emprise, les ouvriers de Hanyang subissent de plein fouet la défaite de leur entreprise face à l’omnipotence du libéralisme. Vivotant dans un monde incertain, ils travaillent dans l’inquiétude permanente, le licenciement planant au-dessus d’eux comme une épée de Damoclès. Si quelques-uns font le choix d’abandonner le navire, appâtés par les indemnités ou lassés d’attendre une reconnaissance tant espérée pour leurs efforts, la majorité d’entre eux lance un mouvement de résistance. Ces hommes ont tous des enfants à nourrir, des parents à soigner, et n’ont selon leurs dires « rien fait de mal ». Ils ne comprennent donc pas pourquoi la société à laquelle ils ont dédié leur vie les abandonne soudainement.

Leur destin reste en réalité entièrement maîtrisé par des créanciers soucieux de protéger leurs investissements, en licenciant le maximum de salariés, mais sans faire de vague pour éviter la mauvaise presse. Même s’il incite à descendre dans la rue et à s’insurger, Work to do ne se montre guère optimiste envers l’avenir, dès lors que les rares individus révoltés demeurent eux-mêmes bâillonnés. En nous mettant également en garde contre l’instrumentalisation menée par le capitalisme, Park Hong-Jun réussit à éveiller les consciences grâce à ce drame, d’une maîtrise impeccable, aussi poignant que touchant.

Work to do : bande-annonce

Work to do : fiche technique

Réalisation & Scénario : Park Hong-jun
Directeur de la photographie : Choi Chang-hwan
Montage : Cho Hyun-joo
Son : Gong Tae-won
Musique originale : Lim Min-ju
Producteur exécutif : Shim Jae-myung
Producteur : Lee Eun
Production : Studio Nareun
Pays de production : Corée du Sud
Durée : 1h40
Genre : Drame

L’âge d’or de la télévision et comment le streaming apporte du prestige à la télévision

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Le 26 janvier 1926 est une date à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire des médias du 20ᵉ siècle. En effet, ce jour-là est réalisée à Londres la première retransmission publique en direct de télévision.

Depuis, cet évènement, la télévision n’a jamais cessé de progresser tant sur le plan technique que sur celui de la popularité. Elle est devenue le média le plus influent en matière de culture, de sports, de divertissement, d’informations et de politique.

En 2000, une étude de l’Union européenne mentionnait que 96 % des ménages en Europe possédaient au moins un poste de télévision.

Toujours dans les années 2000, la télévision va devoir faire face à l’apparition de son plus sérieux concurrent. Il s’agit du streaming et plus particulièrement des plateformes de streaming. Streaming qui correspondait aux nouvelles attentes du public.

Bien qu’ayant porté des coups terribles à l’hégémonie de la télévision, celui-ci ne l’a pas fait disparaître. Il a contraint la télévision de devoir se renouveler sous peine d’être supplantée. Un nouvel âge d’or a émergé pour les créateurs de contenu et les téléspectateurs.

Dans cet article nous analysons comment le phénomène du streaming a conduit à redonner un souffle nouveau à la télévision.

La révolution du streaming

Le streaming consiste à diffuser en flux constant des contenus audio ou vidéo. L’utilisateur n’a pas besoin de télécharger un fichier pour pouvoir le lire. L’apparition et la généralisation de technologies comme l’internet à haut débit et la 5G ont favorisé son essor.

En 1994, la firme Real Networks invente la technologie du streaming. La première diffusion d’une vidéo en streaming a lieu trois ans plus tard. À noter que l’époque était propice à l’innovation technologique. Effectivement, c’est à la même période que prend naissance un évènement qui va révolutionner l’univers du jeu. En 1996, le premier casino en ligne, dont premier bet vegas est l’illustre héritier, fait son apparition.

L’une des raisons du succès des plateformes de streaming est due au fait que leurs utilisateurs peuvent se composer leur propre programme de visionnage.

Un modèle économique innovant

Les télévisions se financent par la perception de redevances que leur attribuent les états ainsi que par la publicité. À l’opposé, la majorité des plateformes de streaming tirent leur financement de formules d’abonnement.

De plus, la diffusion des programmes de télévision est généralement restreinte à quelques pays. Par conséquent, les revenus des chaînes de télévision sont limités. Au contraire, les plateformes de streaming favorisent une diffusion mondiale de leurs programmes. Elles bénéficient donc de revenus supérieurs à ceux des télévisions.

Par conséquent, elles disposent de fonds importants, ce qui leur permet d’investir dans des projets innovants et de qualité. Les créateurs de contenus se tournent donc en priorité vers elles.

Le retour de l’âge d’or de la télévision

L’âge d’or de la télévision date des années 50 à 80. Toutefois, le manque de compétition a abouti à des programmes trop formatés et insipides. Il fallait que ceux-ci séduisent en premier les publicitaires et non les spectateurs.

Confrontées à la concurrence des plateformes de streaming, les télévisions ont revu leurs offres pour éviter de disparaître.

Elles ont commencé à réaliser des séries qui rivalisent en termes de qualité avec celles du streaming. Séries qui intègrent souvent des éléments du style narratif et visuel propre aux plateformes. On les conçoit dès le départ pour qu’elles se vendent facilement à l’international.

Pour attirer les créateurs les plus talentueux, les télévisions leur offrent des budgets plus conséquents.

On peut donc affirmer que le streaming a indirectement élevé le standard de la télévision traditionnelle, permettant à celle-ci de retrouver du prestige et d’attirer un public varié.

La résurgence de l’âge d’or des télévisions tient aussi dans la forte compétitivité entre les différentes plateformes de streaming. Plusieurs entreprises comme Amazon Prime Video et Apple + sont venues concurrencer Netflix. Or, les consommateurs de vidéos à la demande ne disposent pas de budgets extensibles pour s’abonner à toutes les offres. Ils doivent faire des choix. Invariablement, ils se tourneront vers les télévisions pour visionner des programmes de qualité.

Les télévisions ont aussi la culture de la variété des programmes proposés. Elles proposent des jeux, des talk-shows et des reportages en plus des séries.

La célèbre citation de Nietzsche : “Ce qui ne me tue pas me rend plus fort” s’applique parfaitement aux télévisions. Un nouvel âge d’or est en train d’émerger pour celles-ci.

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Symphonies Urbaines : Marco Beltrami et la Musique de The Killer (2024)

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En 2024, John Woo réinvente The Killer, accompagné par la somptueuse partition musicale de Marco Beltrami. Cette itération explore cette alchimie unique entre musique et narration, décryptant les choix d’orchestration et les motifs récurrents qui jalonnent le parcours de rédemption de Zee. Plongez dans ce voyage sonore et découvrez comment Beltrami insuffle une nouvelle vie à l’univers de John Woo à travers une composition magistrale et inspirée.

The Killer (2024) révèle comment Marco Beltrami façonne une architecture narrative qui entrelace l’isolement, l’introspection et les afflictions internes de Zee. À travers une composition complexe mêlant des solos de saxophone, de trompette, des harmonies orchestrales diversifiées et des progressions de violoncelle, la bande-son devient un élément essentiel de la narration, offrant une fenêtre sur l’univers psychologique du personnage principal. Cette étude explore comment les ambiances auditives façonnées par des solos de trompette solennelle ou des échos feutrés de violoncelle résonnent avec la psyché de Zee, réminiscent des textures sonores électroniques et percussives de François de Roubaix dans Le Samouraï (1967) réalisé par Jean-Pierre Melville. Par des choix instrumentaux tels que des cuivres qui se superposent pour créer une tension croissante, ou des nappes orchestrales qui s’entremêlent en arrière-plan, Beltrami orchestre un paysage sonore où chaque nuance contribue à la profondeur émotionnelle du film. Les techniques d’orchestration utilisées, telles que l’intégration de percussions répétitives dans des moments d’incertitude, servent à marteler le ressenti de Zee. En jouant sur des harmonies mineures descendantes, Beltrami évoque un sentiment de regret et d’abandon, tandis que la réverbération des guitares électriques confère un sentiment d’intensité désespérée. Nietzsche disait que « Sans la musique, la vie serait une erreur » — ici, la musique pulse une partition en clair-obscur, devenant la matrice filmique qui donne vie à l’univers de John Woo.

Techniques d’Orchestration : Un Voyage Musical au Cœur de The Killer

Beltrami nous plonge dès les premières notes dans un univers musical qui rappelle l’étendue infinie des westerns de Morricone, comme dans Le Bon, la Brute et le Truand. La guimbarde, avec son timbre métallique, crée un sentiment de déconnexion affective, évoquant la mélancolie des vastes paysages des tableaux de Caspar David Friedrich, comme un chuchotement lointain des tourments du personnage. Les vibrations de la guimbarde dessinent autour de Zee une frontière invisible, un halo spectral qui matérialise sa distance psychologique. Pourtant, à mesure que les modulations résonnantes et feutrées montent, un murmure parvient à franchir cette limite, réveillant en elle l’écho de liens humains réprimés. Ensemble, ces vagues sonores orchestrent son cheminement intérieur, entre le retrait affectif et l’espoir fragile d’une renaissance. La texture musicale se construit ensuite en ajoutant des nuances de chaleur mélancolique, une ombre mélodique qui accompagne le protagoniste dans chaque scène.

La musique de Beltrami n’est pas seulement interprétée : elle devient un drapé sonore, chaque modulation et chaque silence éveillant les tourments des personnages, reflétant leurs dilemmes et leurs quêtes personnelles. Les mélodies de la trompette et de la guitare électrique surgissent dans des moments d’adrénaline, leur réverbération pulsant comme une énergie brute, une intensité qui immerge et transporte. Les sons ténébreux et voilés murmurent des secrets, une ombre diffuse qui enveloppe le spectateur et laisse derrière elle une empreinte réverbérante, telle une onde persistante bien après que la musique s’est tue.

Certaines séquences où Zee (une redoutable tueuse connue sous le nom de Reine des Morts) est confrontée à elle-même évoquent une froideur clinique et détachée, rappelant l’univers de Chad Stahelski dans John Wick, où la récurrence des motifs sonores et l’élan contrapuntique bâtissent des murs intérieurs, formant un labyrinthe d’où l’esprit peine à s’échapper.

Isolement et Mélancolie : La Guimbarde et le Saxophone dans The Killer

Avec son timbre rauque, les sonorités ténébreuses accompagnent l’errance de Zee à travers des scènes clés, résonnant comme réminiscence lointaine des polars des années 70. Ce timbre rappelle des classiques comme Taxi Driver de Scorsese, où chaque accord résonne comme une confession et chaque silence devient un souffle ténu, lourd de sens.

L’entrelacement des vibrations métalliques et des harmoniques sombres ne traduit pas seulement une tristesse diffuse, mais tisse un dialogue subtil entre deux mondes : celui du repli sur soi et celui de la ville, plongée dans une lumière tamisée d’une nuit sans fin, où chaque personnage semble pris au piège d’un désespoir muet.

Les subtones se métamorphosent en une voix intérieure pour Zee, vibrant comme un écho des souvenirs enfouis et des dilemmes tus. Chaque instrument agit comme un miroir acoustique de son cheminement intérieur. Les résonances métalliques de l’instrument tracent les contours d’une barrière invisible, un rempart tonal érigé pour protéger Zee de la vulnérabilité des attachements humains, de la douleur tapie dans chaque promesse de lien. Mais à mesure que les timbres sombres s’élèvent, ces sonorités semblent pénétrer cette forteresse de solitude, éveillant en elle des pulsations intérieures refoulées et la possibilité d’une connexion. Ainsi, la musique devient pour Zee une carte intime de ses émotions, une langue murmurée que seules les âmes isolées peuvent comprendre. Comme le disait Leonard Bernstein, « la musique peut nommer l’innommable et communiquer l’inconnu »

Leitmotifs et Transformation : Le Sifflement Iconique d’Introuvable et la Rédemption de Zee

Introuvable, co-écrit par Marco Beltrami et la chanteuse violoncelliste Jorane, devient un thème central de la composition de Beltrami dans The Killer, soulignant les moments d’incertitude et de questionnement intérieur de Zee. À chaque étape de sa transformation, ce leitmotiv agit comme une confession musicale. Ce thème est composé autour d’une mélodie descendante en tonalités mineures, souvent portée par des sonorités caverneuses et funèbres, dont les motifs traduisent les regrets et les dilemmes intérieurs de Zee, symbolisant à la fois son aliénation et son désir d’absolution.

À certains instants, la mélodie se pare de superpositions instrumentales où la guimbarde vient ajouter un timbre métallique et détaché, accentuant la fermeture introspective du personnage. Les dissonances graves, présentes lors des périodes de tension, renforcent l’atmosphère suffocante, comme si la musique elle-même hésitait et oscillait entre le regret et l’aspiration à une possible libération. Cette structure thématique, ancrée dans des motifs récurrents, traduit le combat intérieur de Zee tout en marquant chaque avancée vers une éventuelle renaissance, enrichissant la narration par une intensité cathartique persistante et un détachement inéluctable.

Dans The Killer, chaque écho introspectif se fait l’émanation de l’âme du protagoniste, un miroir de ses tourments et de ses aspirations. Le fond tonal, tel un écrin de nuances, ne se contente pas d’accompagner l’histoire : il la narre, offrant au spectateur une immersion totale où chaque silence, chaque cadence, chaque mélodie devient le vecteur d’une émotion, d’un souvenir, d’un rêve suspendu.

The Killer 2024 : Soundtrack

The Killer 2024 : the album track list

1. Zee Awakens (3:01)
2. Candles for the Dead (2:08)
3. Chasing Coco (1:32)
4. Serge’s Last Dance (2:01)
5. Bar Fight (2:13)
6. Tessier’s Shop (0:29)
7. Poison IV (1:08)
8. After Noone (1:50)
9. Not a Plain Heist (1:38)
10. No One’s Whore (1:11)
11. Paris By E-Bike (1:57)
12. Hospital Treatment (2:58)
13. Morgue Shootout (1:38)
14. Zee’s Apartment (2:01)
15. Fork You (1:12)
16. Takeout Stakeout (1:28)
17. Queen of the Dead (1:21)
18. Martini Murder (1:23)
19. Finn’s Ratchet (3:36)
20. Flower Mart (3:40)
21. How’s That for a Chip (2:17)
22. Candles for the Deserved (0:52)
23. Graveyard Shootout (1:16)
24. The Church (1:14)
25. Kick Ass Mass (3:10)
26. Zee’s Reckoning (3:32)
27. Vision Regained (1:25)
28. Sey Goodbye (0:54)
29. Killer Reborn (1:12)
30. Introuvable – Jorane (2:38)
31. Let’s Live for Today – Diana Silvers (2:30)

Explication :

« Récurrence cyclique » : Ce terme désigne la répétition continue de certains motifs musicaux, qui créent une impression de boucle inévitable. Dans le contexte de The Killer et John Wick, cette récurrence évoque la manière dont les personnages semblent piégés dans des cycles répétitifs de violence et d’introspection.

« Élan contrapuntique » : Ce terme fait référence à l’interaction entre différentes lignes musicales qui évoluent de manière indépendante mais se complètent pour créer une tension subtile et complexe. Le contrepoint est une technique où plusieurs voix ou instruments interagissent, apportant une richesse à la composition musicale.

« Subtones » : Le subtone est une technique couramment utilisée par les saxophonistes pour produire un son très doux, sombre, et feutré.

Liste des principaux instruments utilisés dans la musique du film : Musique de Marco Beltrami

  • Piano : Andy Massey
  • Solo Saxophone : Martin Williams
  • Solo Trumpet : Tom Rees-Roberts
  • Solo Jazz Bass : Rory Dempsey
  • Solo Cello : Tim Gill
  • Solo Soprano : Grace Davidson
  • Drums : Hayden Beltrami

 

 

FFCP 2024 : Exhuma, terre de larmes et de sang

Si les Japonais ont leurs yokai, les Chinois leurs jiangshi, les Coréens ont également leurs démons à combattre. Assumé comme un film de fantômes, dans un apparat surnaturel tel qu’on en a peu vu depuis la projection de The Strangers à Cannes en 2016, Exhuma investit le genre horrifique avec beaucoup d’autorité et de créativité. Pour ce faire, une équipe composée d’un géomancien, d’un croque-mort, d’une chamane et de son acolyte rouvre les cicatrices d’une nation schizophrène qui a trop longtemps vécu sous l’influence de l’Empire nippon.

Entre exorcisme et enquêtes sur des manœuvres insidieuses de sectes, les deux premiers films de Jang Jae-hyun (The Priests et Svaha : The Sixth Finger) encapsulaient déjà l’envie de laisser les morts s’exprimer. Des murmures et des ombres surgissent d’outre-tombe afin d’interroger les limites de la foi et de la croyance. En quoi peuvent-elles contrarier le devoir de mémoire ? Comment honorer et apaiser l’âme des morts, enterrés avec leurs regrets ? Loin d’être le premier à tirer sur un tel levier folklorique et surnaturel, le film de monstres et de fantômes peut rapidement tomber dans la comparaison avec The Strangers, qui n’a rien perdu de sa maestria. Sans pousser à l’excès les potards du vice, dans un jeu de possession qui offre de merveilleux frissons, Exhuma préfère jouer sur une narration ludique, quitte à emboîter aux forceps deux enquêtes qui se superposent littéralement.

L’appel de la tombe

L’ouverture ne joue en rien la carte de l’ambiguïté comme Sleep. Dans l’univers contemporain de Jang Jae-hyun, les fantômes existent bel et bien. Lorsqu’une riche famille coréenne expatriée aux États-Unis soupçonne une malédiction ancestrale qui atteint le comportement de leur bébé, les forces de la lumière se mobilisent rapidement pour y remédier. Chamanisme et géomancie feng shui mettent en commun leurs atouts pour isoler le mal qui émane d’une mystérieuse tombe sur des montagnes brumeuses. Ce qui s’y cache avait-il un intérêt à être découvert ? Avant de le découvrir, le réalisateur prend le temps de laisser les spectateurs se familiariser avec les pratiques mystiques, religieuses et administratives du quatuor principal.

Il n’est pas uniquement question d’exhumer des corps prisonniers de la terre, mais bien des traumatismes qui relèvent de la dualité historique entre la Corée et le Japon. C’est pourquoi le géomancien Kim Sang-deok, incarné par Choi Min-sik (toujours prolifique sur la scène locale depuis Old Boy), est sollicité pour étudier l’emplacement des tombes. Un sujet également abordé dans le Poltergeist de Tobe Hooper (ou est-ce Steven Spielberg ?) qui a toute son importance dans ce film de genre assez palpitant. La colonisation du pays n’a donc pas laissé d’heureux souvenirs derrière elle. Que l’on remonte le temps d’un siècle ou même cinq, les Japonais ont toujours eu le mauvais rôle dans leur volonté d’instaurer et d’imposer leur impérialisme. Les origines de la famille en témoignent, car leur fortune a été acquise au prix du sang et des larmes de compatriotes, notamment durant la Seconde Guerre mondiale.

La morsure du tigre

La première partie se concentre exclusivement sur la face cachée de cette sombre histoire, où le paranormal ne connaît pas de frontière. La caméra de Jang Jae-hyun ne tremble pas et joue autant que possible avec le hors-champ et la profondeur de champ. L’astuce de la montée d’adrénaline vient également de la narration chorale et du mixage sonore, qui accélèrent à l’approche d’un climax. En cela, cette première heure se révèle ludique et tient la promesse du crescendo lorsque les protagonistes sont amenés à prendre du recul sur leur implication. Une séquence en particulier attire notre attention, lorsque Lee Hwa-rim danse pour neutraliser les ondes négatives d’une terre brulée et maudite par le passé. Cette chamane campée par Kim Go-eun vole ainsi la vedette à ses associés masculins, qui assurent tout de même le divertissement, car la cohésion du groupe est ce qui fonctionne le mieux dans cet univers qui semble appartenir aux ténèbres.

Si la première moitié du film économisait ses effets spéciaux, la seconde ne met pas de frein à sa créativité. Même si nous ne dévoilerons rien de la dernière problématique du film, notons que le remarquable travail du directeur de la photographie Lee Mo-gae (The Age of Shadows, Battleship Island, Hunt, 12.12: The Day) apporte beaucoup de crédibilité à l’expérience surnaturel et optimiste qu’il nous est donné de vivre. Cette envie d’unifier le public derrière le drame historique, mais aussi derrière des émotions fortes, était importante pour le cinéaste qui en a rédigé l’intrigue pendant la pandémie du Covid-19. Cela explique cette retenue et cette bienveillance qu’il a pour son public. « Les gens se sont habitués au streaming pendant la pandémie et ce film leur a rappelé la joie d’aller voir un film sur grand écran », telle est l’observation du cinéaste, conscient de s’approprier les mêmes gadgets que Na Hong-jin a exploité de The Chaser à The Strangers. Il s’agit de procédés qui font encore leur effet, bien qu’on en connaisse le mécanisme. Pour mieux en profiter, il faut se laisser prendre au piège.

Célébré avec beaucoup d’enthousiasme de la Berlinale à l’Étrange Festival, en passant par un triomphe au box-office domestique (plus de 12 millions d’entrées), Exhuma renouvelle son succès à mi-parcours de cette 19e édition du FFCP. Fort d’un drame qui laisse la dualité historique entre la Corée et le Japon s’exprimer, le film de Jang Jae-hyun brille également dans ses brèves incursions de l’humour et sa sobriété dans l’élaboration du frisson. Certains pourraient trouver ce dernier point peu assumé, mais ce récit tient davantage d’un thriller chargé en histoire que d’une bisserie plus sensationnelle, à la manière d’un Dr. Cheon and the lost talisman ou d’un Dernier train pour Busan. Souhaitons que l’euphorie puisse se poursuivre avec le prochain projet (déjà alléchant) du cinéaste : un film de vampire en Corée, avec pour toile de fond l’église orthodoxe gréco-russe.

Ce film est présenté en avant-première à la 19e édition du Festival du Film Coréen à Paris.

Exhuma : bande-annonce

Exhuma : fiche technique

Titre original : PA-MYO
Réalisation & Scénario : Jang Jae-hyun
Interprètes : Min-sik Choi, Go-eun Kim, Hai-jin Yoo & Do-hyun Lee
Direction artistique : Seo Seong-gyeong
Directeur de la photographie : Lee Mo-gae
Montage : Jung Byung-jin
Costumes : Choe Yun-seon
Son : Kim Byeong-in
Musique originale : Kim Tae-seong
Producteur : Charlie Shin, Jae-hyun Jang, Young-min Kim & Jee-hye Kim
Production : Showbox / Pinetown Production
Pays de production : Corée du Sud

FFCP 2024 : Citizen of a kind, justice girls

Qui n’a pas été pris pour cible d’une tentative d’arnaque en ligne ou par téléphone ? De nombreux citoyens ordinaires, avec leurs problèmes ordinaires, ont succombé à l’appel du besoin et se sont jetés dans la gueule du loup. Citizen of a kind revient sur l’histoire vraie et extraordinaire d’une mère célibataire coréenne qui s’est elle-même rendue justice en traquant le chef d’un réseau d’hameçonnage en 2016. Le deuxième film de Park Young-ju remonte la même piste dans une œuvre grand public qui casse autant les clichés qu’il les magnifie, avec panache. Les malicieux allers-retours entre humour décapant et séquences de tension particulièrement jouissives ont eu raison des festivaliers au Publicis Cinémas.

SynopsisUne femme dont l’entreprise a pris feu, contracte un prêt important pour tenter de se relancer. Lorsqu’elle découvre que le prêt est un canular perpétré par un gang étranger, la femme se rend en Chine pour tirer les choses au clair.

Remarqué avec son saisissant court-métrage 1 Kilogram à Cannes en 2016, Park Young-ju a eu l’opportunité de pousser plus loin la réflexion sur le deuil et les regrets dans son premier long-métrage Second Life (présenté au FFCP 2019), où une lycéenne mythomane a provoqué le suicide d’une camarade de classe. Puis, vint ce tremplin inespéré lorsque des producteurs lui ont suggéré de creuser sur les faits réels reportés par Kim Seong-ja, propriétaire d’une laverie automatique qui s’est fait arnaquer dans un hameçonnage par téléphone. Il s’agissait déjà du point de départ dans le film bourrin et décérébré The Beekeeper avec Jason Statham. En dépit de cette vaine tentative de restaurer la crédibilité de David Ayer. À ce jeu-là, Ra Mi-Ran (déjà aperçue dans Ode to My Father) ne démérite aucunement face aux figures viriles d’Hollywood et tient la promesse d’un exutoire jouissif, au nom de toutes celles et ceux qui ont connu la même galère que son personnage. Des histoires vraies frissonnantes mais qui, dans les mains et le cadre d’une artisane prometteuse, permettent que l’on transpose ce lot de souffrances sur le grand écran.

Justice et ses drôles de dames

Sans rien attendre de personne, et surtout de la part d’un inspecteur désespérément à la ramasse, direction la ville portuaire de Qingdao en Chine. En déficit d’une grosse somme qui aurait pu mettre ses deux jeunes enfants à l’abri, Duk-hee compte bien faire payer le prix fort aux ravisseurs qui ont profité de sa vulnérabilité. Portée par son courage, sa rage naturelle et le soutien indéfectible de ses collègues déjantés, cette quarantenaire ne s’arrêtera qu’une fois sa dignité retrouvée. Et pour compléter le Scooby-Gang de bras-cassés, mais obstinés, Yeom Hye-ran, Park Byung-eun et Jang Yoon-ju assurent de rendre l’enquête captivante. Cela crée habilement un décalage avec l’atmosphère sombre et solennelle qui occupe l’usine à arnaques, dotée de l’option séquestration. N’oublions pas qu’il s’agit d’un réseau mafieux à la poigne féroce, à l’image de son chef impitoyable. Dark Market mettait déjà l’accent sur la violence d’un tel antagoniste, avec une densité psychologique palpable.

On peut néanmoins trouver un peu de nuances dans toute cette tragédie numérique. Bien heureusement, Park Young-ju double sa narration et place le comédien Gong Myung en parallèle de la trajectoire des femmes en colère et à contre-emploi de sa filmographie. Il constitue le contrepoids idéal aux drôles de dames qui pleurnichent à tout bout de champ. Mais lorsqu’il s’agit de répondre présent au bon moment (ou presque), chacune de ces femmes illumine l’écran et c’est tout ce qu’il y a besoin de retenir de cette comédie d’action jubilatoire. Dans une interview menée par View of the Arts, la cinéaste a déclaré vouloir « faire un film qui fasse pleurer, rire et maudire les méchants », en ajoutant « Mais s’il y a un message que je voudrais transmettre au public, c’est que les victimes ne sont jamais responsables de la situation dans laquelle elles se trouvent ». Le pari semble plus que réussi, sachant les difficultés que les productions de studio coréennes peuvent avoir à conjuguer des genres diamétralement opposés avec plus (Parasite) ou moins (le diptyque Alienoid) de réussite.

Lors de la précédente édition, Rebound, qui racontait la trajectoire hallucinante d’une équipe (très réduite) de basketball, nous a permis de rire à l’unisson, sans oublier une petite étincelle émotionnelle pour nous achever. Cette année encore, Citizen of a kind réitère cet exploit, sachant qu’il s’agit d’un pur film de studio réalisé par une femme, ce qui est encore rare à ce jour. Résultat des comptes : une œuvre qui a le bon sens de remettre sur le devant de la scène une comédie populaire, à la fois tranchante et poignante.

Ce film est présenté à la section paysage de la 19e édition du Festival du Film Coréen à Paris.

Citizen of a kind : bande-annonce

Citizen of a kind : fiche technique

Réalisation et Scénario : Park Young-ju
Directeur de la photographie : Lee Hyung-bin
Montage : Kim Sun-min
Musique originale : Hwang Sang-jun
Producteur : Baek Chang-ju, Jeong Jae-yeon
Production : C-JeS Studios, Page One Film
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : Showbox
Durée : 1h54
Genre : Comédie, Action

« Les Fantômes du Mont-Blanc » : voyage onirique et historique dans les Alpes

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Dans Les Fantômes du Mont-Blanc, Phicil prend pour cadre les Alpes, en pleine Seconde Guerre mondiale. Dans une atmosphère suspendue entre réalité et rêve, au cœur d’une petite horlogerie, un chien, témoin muet mais essentiel, accompagne le fantôme d’une jeune femme en quête de ses souvenirs perdus. Parue aux éditions Delcourt, cette œuvre touchante redonne vie à une histoire personnelle qui fait écho aux traques et aux fuites des populations juives durant cette période sombre…

La force de cet album réside dans sa façon originale d’aborder le thème de la Shoah, en utilisant des éléments oniriques pour transmettre les horreurs du passé. Phicil choisit le prisme du fantastique pour narrer la souffrance et l’exil. Le personnage principal, un chien bernois, devient un narrateur singulier, observateur attentif et moins impuissant qu’il n’y paraît, dont les actions et réflexions permettent de restituer des fragments de vie révolue.

Au départ, ce sont de simples photos qui deviennent des portails où se réincarnent des moments du passé, qui offrent un accès direct aux traumatismes de l’héroïne, aperçue sur un cliché, et dont l’histoire d’amour a été interrompue tragiquement des décennies plus tôt, par l’arrivée des soldats nazis. En évitant un pathos boursouflé, le lecteur entre peu à peu en immersion dans l’univers intime de cette femme.

Phicil met en scène une histoire d’amour intense et éphémère, interrompue brutalement par la persécution des Juifs durant la Seconde guerre mondiale, d’abord en Allemagne, puis au sein des pays alliés. Ce lien amoureux, fragile et profond, accentue l’épreuve du déracinement et de la fuite. Les fantômes incarnent ici une mémoire collective marquée par les épreuves, les solidarités et les trahisons. L’horloger ne s’est jamais vraiment remis de sa peine ; son amour déçu n’est qu’une des nombreuses émanations d’un quotidien nappé d’horreur. 

Les paysages des Alpes habillent élégamment le récit. L’auteur recrée fidèlement le village de Saint-Gervais-les-Bains. L’architecture locale, les grands hôtels, les paysages et les églises baroques de cette région servent de toile de fond à une histoire tourmentée. Le thème de l’amnésie traverse quant à lui le récit de bout en bout. Souvent, la perte de mémoire constitue une échappatoire aux souffrances indicibles. Le trauma occasionne l’oubli. Mais en l’espèce, c’est aussi un fardeau pour notre héroïne, qui cherche à se souvenir et à se reconnecter à un passé pourtant douloureux. 

En explorant le village et en confrontant ses souvenirs, l’héroïne va en effet être confrontée à des lieux et des personnages insolites ; mais surtout, elle va effeuiller un climat de défiance envers les étrangers, la traque obstinée mise en place dans les nazis et leurs alliés, et la vulnérabilité de ces existences qui peuvent basculer dans la terreur d’une minute à l’autre.

Avec Les Fantômes du Mont-Blanc, Phicil réussit un roman graphique d’une grande sensibilité, où le fantastique et l’historique, les niveaux de réalité s’entrelacent pour donner une profondeur inédite au devoir de mémoire. La bande dessinée propose une réflexion subtile sur la guerre, la persécution, l’amnésie traumatique, entre émotion et gravité. 

Les Fantômes du Mont-Blanc, Phicil
Delcourt, octobre 2024, 176 pages

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3.5

« Xi Jinping » : l’ascension d’un leader incontesté

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Actuel président de la République populaire de Chine, qu’il dirige d’une main de fer, Xi Jinping est une figure singulière, forgée par un parcours semé d’embûches, de controverses et de réinventions. Son ascension politique est à l’image de la Chine moderne : mêlée d’une histoire pleine de soubresauts, empreinte d’idéaux révolutionnaires et caractérisée par une ambition implacable. Éric Meyer et Gianluca Costantini en font état aux éditions Delcourt.

Xi Jinping naît en 1953 dans une famille révolutionnaire, bénéficiant d’un statut social privilégié. Son père, Xi Zhongxun, est l’un des pionniers de la révolution communiste chinoise et un proche de Mao Zedong. De lui, Xi reçoit non seulement une éducation dans les valeurs du Parti, mais aussi des récits exaltants de luttes révolutionnaires. Ces histoires, souvent tirées des expériences directes de son père, construisent chez le jeune Jinping une vision idéalisée de l’engagement politique. Cependant, cette admiration idéologique s’effrite lorsque son père est accusé de déviance contre-révolutionnaire. Les Xi subissent alors une véritable descente aux enfers : la déchéance familiale, des interrogatoires humiliants… Xi Jinping, adolescent, voit son environnement et le regard des autres changer du jour au lendemain. La brutalité des purges maoïstes est à l’œuvre.

À 15 ans, il est envoyé en rééducation dans le village reculé de Liangjiahe. Fumer jusqu’à deux paquets de cigarettes par jour devient pour lui une échappatoire aux corvées harassantes. En dépit de cette vie difficile, il nourrit l’ambition de réhabiliter l’honneur de son père et rêve de rejoindre la Ligue de la Jeunesse communiste. Ses premiers efforts pour gravir les échelons sont cependant laborieux. S’il semble parfois tirer au flanc, il se rend bientôt compte que la seule voie pour réussir est de se plier à la discipline stricte du Parti. Éric Meyer et Gianluca Costantini narrent ainsi, par le menu, comment s’initie la patiente ascension sociale de Xi Jinping.

Ce dernier réintègre finalement le Parti communiste chinois (PCC) après plusieurs tentatives infructueuses. Sa persévérance, malgré les nombreux refus, témoigne d’une ambition claire. Il s’inscrit ensuite dans une filière de physique-chimie à l’université, mais son intérêt réside évidemment avant tout dans le Parti. Il épouse une carrière militaire, s’efforce de gravir les échelons dans les postes qu’on lui confie, et met fin à un premier mariage, sacrifié sur l’autel de sa carrière politique. La mort de Mao, qui redistribue les cartes au sein du Parti, lui est bénéfique : son père est réhabilité et retrouve un certain pouvoir. Xi Jinping, de son côté, se forge une réputation de leader intransigeant et ambitieux, d’abord à l’échelle locale, puis nationale. 

Les auteurs montrent comment Xi Jinping, qui se voit confier des postes-clés dans diverses provinces chinoises, applique une gouvernance stricte, visant à produire des résultats tangibles et à asseoir son image de futur dirigeant. Dans certaines villes, il mène une politique brutale, allant jusqu’à ordonner des exécutions sommaires d’opposants politiques. Il applique par exemple la pratique consistant à faire payer aux familles des condamnés le prix de la balle utilisée pour l’exécution.

L’un de ses projets marquants est la construction d’un aéroport local, qui engloutit des milliards et peut être vu comme clientéliste. Dans le Fujian, province qu’il dirige, la corruption prospère entre les triades locales et les cadres du PCC. Au Zhejiang, le développement économique sera mené tambour battant, bien que cette croissance rapide engendre des nuisances environnementales majeures, les usines chimiques payant des pots-de-vin pour échapper aux réglementations. Les auteurs égrènent ainsi les exemples.

Les années 2010 voient une montée des tensions sociales, principalement alimentée par la corruption galopante. Conscient de l’urgence d’agir, Xi participe à la chasse aux sorcières et il prend également un rôle actif dans la diplomatie chinoise, se comportant comme un chef d’État avant l’heure. Il multiplie les visites à l’étranger, dont un voyage aux États-Unis au cours duquel il rencontre Barack Obama. Lors de cette rencontre, il affiche son désir de renforcer les liens entre les deux nations, et propose de collaborer sur des sujets comme la Corée du Nord et l’Iran.

Lorsqu’il prend finalement la tête de la Chine, Xi Jinping incarne une figure charismatique, mais il divise. Il initie une campagne anti-corruption sans précédent, ciblant de nombreux cadres du Parti et rassemblant un soutien populaire important. Son mandat se caractérise également par une lutte contre la pauvreté, marquée par des programmes de développement rural ambitieux. Néanmoins, cette politique s’accompagne d’un renforcement drastique de l’autoritarisme, Xi resserrant l’étau autour de la société civile, de la liberté de la presse et des droits des citoyens.

À l’international, sa gestion des crises diplomatiques se durcit, notamment avec les Philippines dans le cadre des revendications territoriales en mer de Chine méridionale. La répression des manifestations pour la démocratie à Hong Kong devient un symbole du rejet par Xi Jinping des revendications de liberté. La gestion de la crise du Covid-19 exacerbe encore les tensions internationales. Accusée d’avoir minimisé l’ampleur de la pandémie dans ses premières phases, la Chine fait face à une vague de critiques. Xi Jinping, toutefois, saisit l’occasion pour renforcer le contrôle étatique et consolider sa position en tant que leader.

Dans une biographie illustrée en noir et blanc, les auteurs reviennent sur tous ces faits, et bien d’autres encore. Très documenté, l’album énonce les traits constitutifs de l’actuel président chinois, mais aussi les événements marquants de son parcours. On trouvera par exemple l’affaire Bo Xilai, le coup de pouce donné à Alibaba et les nombreuses et controversées décisions prises en qualité de gouverneur. Xi Jinping, L’Empereur du silence permet de mieux comprendre comment s’est forgé cet homme autoritaire, aujourd’hui à la tête de plus de 1,3 milliard de personnes.

Xi Jinping, L’Empereur du silence, Éric Meyer et Gianluca Costantini  
Delcourt, octobre 2024, 240 pages

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