« Les Morsures de l’ombre » : céder et rétrocéder

Basé sur un roman de Karine Giébel, Les Morsures de l’ombre fait l’objet d’une adaptation graphique signée Miceal Beausang-O’Griafa et Xavier Delaporte, publiée aux éditions Philéas. On y suit une enquête haletante sur la disparition d’un capitaine de police, retenu captif par une femme obstinée et instable.

Avec Les Morsures de l’ombre, Karine Giébel entraîne son lectorat dans une intrigue étouffante, alimentée par le huis clos subi par son héros. Publié en 2007, ce thriller anxiogène et claustrophobique explore de nombreux thèmes, dont la vengeance, la culpabilité et, plus généralement, la face sombre de l’humanité, caractérisée par ses mensonges, trahisons, lâchetés et manipulations. 

Aujourd’hui porté en bande dessinée, Les Morsures de l’ombre s’inscrit dans un contexte où la popularité est croissante pour le thriller psychologique en France, notamment dominé par des auteurs tels que Franck Thilliez et Maxime Chattam. Son intrigue démarre brutalement, avec Benoît Lorand, capitaine de police réputé, qui se retrouve prisonnier dans une cave obscure. À son réveil, il fait face à Lydia, une femme aux intentions longtemps insondables, troublante, qui semble nourrir un profond ressentiment à son égard. 

Peu à peu, Benoît comprend qu’il est la victime d’une vengeance impitoyable et que ses tentatives pour se libérer pourraient bien se révéler vaines. Pendant ce temps, ses collègues mènent l’enquête et dévoilent ce qui constitue l’étoffe de cet antihéros : un homme charismatique et séduisant, un policier respecté, mais aussi un chef de famille volage et manipulateur. Au cinéma, un long métrage rappelle à certains égards ce que Lorand va vivre avec Lydia : il s’agit de l’excellent Misery de Rob Reiner. Le lecteur sait désormais à quoi s’en tenir.

Au-delà de la captivité et de l’isolement de Benoît Lorand, ce sont les motivations de Lydia et les nombreuses révélations, distillées au compte-gouttes, notamment sur les erreurs passées du policier et la vendetta dont il fait l’objet, qui vont former le cœur du récit. Comme le protagoniste, le lecteur ne grappille les informations qu’avec parcimonie, en pointillé, et il peine longtemps à comprendre ce qu’il en est réellement de l’état mental de Lydia et des intérêts qui conditionnent ses actions.

Bien charpenté, le roman graphique déconstruit à sa façon l’âme humaine, ses failles et ses abîmes. Karine Giébel, Miceal Beausang-O’Griafa et Xavier Delaporte posent un regard acerbe sur les erreurs et les échecs qui hantent les personnages, plongeant à bras-le-corps dans la complexité des sentiments de culpabilité et de désir de justice personnelle. Les Morsures de l’ombre  aborde par ailleurs des questions morales fondamentales : où se trouve la limite entre la justice et la vengeance ? Jusqu’où peut-on aller pour soulager la douleur ? 

Les deux protagonistes principaux sont marqués par leur ambivalence psychologique. Vulnérables à leur façon, mus par une conduite qui peut évidemment être questionnée, ils se font face sans comprendre que l’essentiel de leurs interactions dépendent d’angles morts. Une fois reconstitué, cependant, le puzzle perd un peu de sa grandeur. C’est la patience avec laquelle il se met en place qui fait tout son sel.

Reste finalement une intrigue tirée au cordeau, mise en vignettes avec talent, et une constellation de personnages abîmés, parfois autodestructeurs, capables d’exercer leur emprise ou leur vengeance, et parfois les deux simultanément, en clerc et avec si peu de scrupules. Les Morsures de l’ombre, ce sont ainsi celles des non-dits, des mensonges, des manœuvres perverses…

Les Morsures de l’ombre, Karine Giébel, Miceal Beausang-O’Griafa et Xavier Delaporte 
Philéas, octobre 2024, 104 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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