La femme piège : cheveux bleus, pilules rouges et pilules jaunes

La femme piège date de 1986 et c’est le prolongement, six ans après, de La foire aux immortels. Un peu inattendu, cet album reprend les personnages d’Alcide Nikopol et Horus dans une sorte de trip complètement différent de l’album précédent. En effet, le personnage principal est cette fois Jill Bioskop, une jeune femme journaliste.

L’album commence à Londres (Hôtel Savoy), le 22 février 2025, où Jill Bioskop utilise son instrument de travail, le script-walker, pour élaborer un article sur les conflits ethniques qui agitent la capitale britannique. Auparavant, sans doute pour faire le lien avec La foire aux immortels, une planche nous présente Alcide Nikopol qui s’éveille dans son asile de la région parisienne où il végète pendant que son fils tient les rênes du pouvoir (situation politique annoncée comme sans importance). Nikopol vient de faire un cauchemar visionnaire : Horus serait libéré par des inconscients, de la gangue de béton où il purgeait la peine infligée par ses pairs, les Dieux égyptiens, suite à ses coups de folie du précédent album.

Jill et John

Pour Jill, la femme aux cheveux bleus, l’événement, c’est ce que lui annonce son amant depuis une cabine téléphonique : une série d’articles qui auraient traversé le temps. Ayant épluché les archives du Gardian (7 octobre 1993), John y a trouvé l’annonce de la publication prochaine, dans le quotidien Libération, d’une série d’articles en provenance du futur : l’année 2025. Jill utilisant un appareil inconnu, on imagine que ce sont ses articles que John trouverait ainsi annoncés, ce qui expliquerait le pourquoi de ses recherches. Mais, le doute persistera, car John n’a pas le temps d’en dire plus. En effet, il fait partie des victimes d’un attentat. On note quand même son look étrange, puisqu’il sort porteur d’une sorte de masque de plongée noir assorti à ses vêtements noirs également. Et, lorsque Jill se penche sur son cadavre, on devine que John vient d’une autre planète, car depuis ses blessures sort un sang blanchâtre. D’après ce que dit Jill, il ne supportait pas la lumière du soleil.

Émergence d’un improbable trio

Pour Jill, c’est le début d’un cauchemar. Dévastée, elle ne peut plus écrire que sur son histoire avec John. Et elle se résout à prendre des pilules colorées laissées par John, pour tenter d’oublier sa douleur. Ces pilules la mettent dans une sorte de torpeur où plus rien n’a d’importance, mais elle n’en connaît peut-être pas tous les effets. Elle côtoie quelques hommes dans des conditions si tendues qu’elle finit par dénombrer trois tués par son action, des hommes qui en quelque sorte auraient tenté de l’agresser. Mais, que penser de ces morts lorsqu’au détour de certaines planches, on note la présence discrète de la silhouette de John dans la rue, comme si son fantôme venait s’inviter à une sorte de fête grotesque ? Pendant ce temps, Nikopol comprend que désormais, Horus est à nouveau libre de ses mouvements. Il sent qu’un nouveau face-à-face est inéluctable. Il décide de prendre les devants et de retrouver Horus pour lui proposer un marché : faire équipe (ils en ont déjà eu l’occasion) pour poursuivre leur chemin ensemble, vivre de nouvelles aventures inédites, à la seule condition que Horus adopte un comportement plus « humain »…

Nombreuses questions

Cet album est donc l’héritage de La foire aux immortels gros succès et somptueuse réussite d’Enki Bilal qui finit probablement par se résoudre à revenir sur ces personnages d’Horus et Alcide Nikopol du fait de leur potentiel. Cet album a beau être considéré comme le deuxième volet de la trilogie Nikopol, il ne s’agit pas vraiment d’une suite de La foire aux immortels, album qui se suffisait à lui-même. D’ailleurs, Alcide Nikopol et Horus ne sont ici que des personnages secondaires, surtout par rapport à Jill Bioskop, cette fille aux cheveux bleus qui ne peut être que la femme piège du titre. On remarque au passage que ses cheveux ne sont pas une fantaisie (très rare à l’époque), puisque ses larmes sont bleues également (peut-être aussi ses lèvres, ses ongles, ses tétons et poils pubiens). Mais, au-delà de ce titre énigmatique, on peut se demander en quoi Jill serait une femme piège. Probablement, parce qu’elle attire les hommes. A l’image d’une mante-religieuse, ceux qui l’approchent (attirés irrésistiblement) y laissent rapidement leur vie : Jeff, Nick et Ivan. En réalité, le dernier est massacré par Horus et on finit (avec Jill) par douter fortement des assassinats des deux autres. Il semblerait que l’ingestion des pilules de John ait mis Jill dans un état particulier, un peu comme une transe hypnotique, où toutes ses sensations et souvenirs ne soient que des hallucinations. Hypothèse qui trouve sa confirmation à la fin, quand Horus et Nikopol la retrouvent (première demande de Nikopol qui aurait visualisé Jill dans un rêve) dans un état de confusion extrême, prenant une douche dans sa chambre du Mauer Palast à Berlin où elle est venue pour couvrir un événement : le retour sur Terre d’Europa I, première expédition interplanétaire européenne, lancée en 1999 (année de naissance de Jill). On note au passage que Jill ne séjourne que dans des hôtels luxueux, enfin le luxe pour l’époque entendons-nous, car comme à Paris dans La foire aux immortels on ne trouve que de la saleté et du désordre, aussi bien à Londres qu’à Berlin. Il semblerait que, malgré d’inévitables bouleversements politiques et sociologiques, les principales villes que nous connaissons existent toujours.

Deuxième volet de qualité

Le scénario de l’album s’avère donc assez déconcertant, car l’aspect science-fiction qu’on sent dès le début n’est finalement qu’un prétexte pour raconter l’histoire de Jill Bioskop. Ce nom qui signifie cinéma est symbolique, car si le dessinateur nous donne des informations au fil des séquences, il fait le choix de ne nous donner cela que sous forme de bribes qui peuvent égarer quelqu’un qui chercherait du solide, du certain pour ensuite passer à autre chose. Mais cet album est de ceux qui marquent l’imaginaire pour de multiples raisons. D’abord, il y a le physique de Jill, avec ses cheveux bleus, son port de tête altier et sa plastique presque parfaite (malgré un visage un peu émacié), le mystère qui se dégage d’elle (voir le gant sur sa main droite, pour l’illustration de couverture), sans oublier sa personnalité sentimentale et tout ce qu’elle subit au cours de l’album. De l’album lui-même, on remarque qu’il comporte nettement moins de texte que La foire aux immortels ce qui contribue évidemment au mystère qu’il dégage. La première impression serait qu’il est plus coloré que le précédent, impression toute relative car l’ensemble présente une atmosphère tout aussi sombre et désenchantée. La vraie différence est qu’il ne comporte pas de vignette petit format. Et puis, allez dans des boutiques spécialisées et vous verrez qu’on trouve bien plus de posters de dessins issus de cet album que de La foire aux immortels. Ici, la couleur bleue fait son effet et Jill est devenue un personnage iconique, par sa dénomination et son look. De plus, le dessinateur se montre d’une belle inventivité pour sa mise en scène. De nombreuses attitudes s’avèrent marquantes ici. Un seul exemple, avec celle d’Horus planche 49. Bien que déconcerté et silencieux à ce moment, il impressionne avec son bec ouvert, son regard dédaigneux et son physique d’athlète. Bien plus que dans La foire aux immortels on sent ici la puissance sans limite du personnage. Quant aux vignettes, de manière générale, elles sont de bonne taille pour mettre en valeur la mise en scène concoctée par le dessinateur. Et si Bilal ne reprend pas la formule des extraits de presse qui ponctuaient les événements de La foire aux immortels ici on trouve en fin d’album une édition fictive de 4 pages du journal Libération daté de 1993 qui complète la lecture en développant certains points restés obscurs dans l’album.

La femme piège, Enki Bilal
Dargaud : sorti en 1986

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4

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