« L’Étrange Créature du Lac Noir vit toujours » : entre enquête journalistique et cauchemar aquatique

Le dernier récit des auteurs Ram V, Dan Watters et Matthew Roberts, L’Étrange Créature du Lac Noir vit toujours, réactualise avec brio l’un des monstres les plus emblématiques du cinéma d’horreur Universal. L’album est à découvrir aux éditions Urban Comics.

Kate Marsden est une journaliste d’investigation rongée par son passé, poursuivie par un traumatisme qui motive son obstination à débusquer celui qu’elle pense être un meurtrier en série. Dans L’Étrange Créature du Lac Noir vit toujours, elle se retrouve ainsi au centre d’une double traque : celle d’un tueur sans scrupules et d’une créature mythique. Envoyée en Amazonie, elle suit la piste de Darwin Collier, qui sévit dans les environs. Les nuits de Kate sont tourmentées par des cauchemars, probablement amplifiés par les amphétamines qu’elle prend pour échapper à la fatigue, tandis que son enquête la plonge dans une spirale de violence. Comble de l’horreur, le corps du dernier noyé qu’elle tente d’examiner à la morgue a été confisqué par un certain Thompson, docteur lui-même intrigué par une série de morts mystérieuses qu’il cherche à élucider.

C’est ainsi qu’au fil de son enquête, Kate découvre une autre menace, plus ancienne et plus terrifiante encore : l’Étrange Créature du Lac Noir, une entité aquatique qui règne en maître sur son environnement. Les premiers indices de sa présence laissent le lecteur sur une note plutôt déceptive : ses apparitions manquent d’iconisation. Mais la rencontre avec la créature va rapidement prendre de l’ampleur…

Le récit parvient à ancrer la légende de la créature dans une réalité contemporaine, marquée par la destruction de la forêt amazonienne. Les bûcherons qui abattent sans répit les arbres millénaires, et les narcos qui utilisent cette zone comme un terrain de jeu, renforcent l’idée que la vraie menace est avant tout humaine. La créature du lac noir devient ainsi une figure ambivalente, à la fois bourreau et victime, hantant les zones les plus reculées de l’Amazonie où les cadavres se multiplient. « Chaque jour, l’Amazonie brûle un peu plus, et avec elle, ses mystères et les merveilles du monde. »

Le docteur Thompson, scientifique un brin obsessionnel, voit en la multiplication de ces morts par noyade la preuve de l’existence de la créature. Il est prêt à tout pour la capturer et prouver sa théorie. Face à lui, Kate est mue par ses propres motivations : elle veut à tout prix éliminer Darwin Collier, son agresseur, tandis que Thompson cherche à mettre la main sur l’hôte du lac. Chacun poursuit sa propre cible, et cela renforce la tension du récit, tandis que la nature elle-même semble conspirer contre les protagonistes.

Le traumatisme de Kate est évidemment l’un des fils conducteurs de l’histoire. Ayant survécu à une tentative de noyade, elle est ressortie profondément marquée. Elle en vient même à envier un poisson ayant échappé à la mort. « Toi, ça ne te traumatisera pas jusqu’à t’obséder jour et nuit. Il ne te deviendra pas impossible de laisser quiconque toucher ta peau. Ça ne va pas te ronger de l’intérieur, toi. » Ses réflexions, souvent douloureuses, en disent long sur son état psychique et sur les raisons qui la poussent à faire face à Darwin Collier.

La créature du lac devient dans ce contexte une sorte de miroir déformant pour Kate. Lorsqu’elle prononce les mots « Cela fait deux fois maintenant que l’eau imprègne chaque parcelle de mon corps », elle réalise que ses rencontres avec la créature ne sont pas seulement physiques mais aussi psychiques. Un lien étrange se tisse entre eux, suggérant que la créature pourrait être une incarnation de ses peurs profondes, de sa volonté de survivre, mais aussi d’abandonner sa condition humaine.

(Le prochain paragraphe comprend des spoilers)

Dans une scène tout sauf anodine, le personnage de Darwin Collier renvoie directement à Kurtz dans Apocalypse Now. Les deux hommes évoluent dans un monde où les repères moraux se dissolvent. L’image de son crâne chauve dans une grotte, cette déchéance mêlée de folie qui semble l’habiter, l’isolement auquel il s’est soumis le rattachent au personnage de Francis Ford Coppola. Pis, Collier tue dans l’espoir de libérer les instincts primordiaux de ses victimes, en pure perte. Il voit en Kate une égale, une sorte de partenaire qu’il souhaite entraîner dans sa chute. 

L’Étrange Créature du Lac Noir propose une réinterprétation réussie du mythe du monstre aquatique. En confrontant le surnaturel à des enjeux contemporains tels que la déforestation et la destruction de la biodiversité, Ram V, Dan Watters et Matthew Roberts dépassent le simple récit horrifique. À travers le personnage de Kate Marsden, ils interrogent la frontière entre humanité et monstruosité, tout en échafaudant une réflexion pertinente sur les ravages psychologiques de la violence. Un conte moderne où les monstres ne sont pas toujours ceux que l’on croit.

L’Étrange Créature du Lac Noir vit toujours, Ram V, Dan Watters et Matthew Roberts
Urban Comics, octobre 2024, 120 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Le vent dans les saules » : suspendre le temps

Sous la plume de Michel Plessix, l’univers pastoral imaginé par Kenneth Grahame retrouve une seconde jeunesse. Une fresque douce et mélancolique où l’amitié, la nature et les caprices composent une partition d’une rare délicatesse.

« Monet en quête de lumière » : la vie intime d’un génie pictural

Avec "Monet en quête de lumière", Aurélie Castex épouse un regard. À hauteur d’homme, au fil des saisons et des doutes, sa bande dessinée retrace l’itinéraire d’un peintre obsédé par l’insaisissable, jusqu’à faire de la lumière elle-même un sujet.

« Les Saiyans (Full Color, Tome 2) » : le moment où tout bascule

Ce deuxième volume de l'arc Saiyans concentre ce que Dragon Ball a de plus brutal et de plus sublime. C'est ici, peut-être, que la série devient grande.