Accueil Blog Page 104

Cycle Sean Baker : Four Letter Words, les débuts du cinéaste

0

Four Letter Words (2000) est le tout premier long métrage de l’Américain Sean Baker, le récent palmé au festival de Cannes 2024 pour Anora. Il s’agit du troisième film de lui que je visionne et je commence à saisir sa méthode qui consiste à montrer un groupe qui s’agite beaucoup, pour faire sentir l’état de la société, un état peu reluisant il faut bien le dire et ce quel que soit le pan de la société qu’il choisit d’ausculter.

Ici, un groupe d’étudiants probablement assez typiques du début du siècle profite d’une soirée dans la maison de l’un d’entre eux qui a pu les inviter parce que ses parents lui ont laissé les clés pour quelques jours. Ils doivent avoir 20 ans environ, soit l’âge de tous les possibles. Mais ils sont livrés à eux-mêmes et sont là pour faire la fête, entre eux. Alors, toute une première partie les montre dans leurs pires moments. En effet, il est 3h du matin et les effets de l’alcool se font sentir. L’un d’entre eux vomit aux toilettes, pendant que d’autres jouent au ping-pong avec palets sur table au sous-sol, pendant que le plus gros de la troupe discute au salon. Autant dire que la discussion ne vole pas haut et que les esprits commencent à s’échauffer. Il faut dire que les deux dernières filles qui s’accrochaient encore viennent de partir, malgré des tentatives maladroites pour les inciter à rester. Impossible de savoir combien sont venus au début, mais ils doivent être encore dix-quinze à rester et à se lâcher.

Hésitations

On sent qu’il s’agit d’un premier film, parce que visiblement le réalisateur manque de moyens pour filmer autre part que dans cette maison. Les rares extérieurs se concentrent dans le jardin ainsi que dans la voiture, où trois d’entre eux s’échappent. De plus, la situation de début est assez confuse, suffisamment déstabilisante pour décourager des spectateurs égarés par hasard devant ce film. Les personnages s’agitent et parlent un peu de façon désordonnée, on peut légitimement se demander où le réalisateur veut en venir. Cette première partie, qui sonne le creux, va même en s’éternisant et on trouve le temps long alors même que le film s’annonce plutôt court (1h22).

Un début d’intérêt

En fait, on arrive à la conclusion que ces jeunes adultes ont du mal à trouver leur place lorsqu’ils sont en groupe. Ils sont obsédés par leurs potentielles histoires avec des filles qui ne sont plus là. À les écouter, on comprend que ces filles n’aient pas eu envie de rester. Bref, en groupe, chacun a une attitude stéréotypée que l’alcool et l’heure avancée n’arrangent pas. Pour la désinhibition, il faudra attendre. En fait, pas tant que cela, parce qu’on constate en deuxième partie que, lorsque ces jeunes se retrouvent en petits groupes, ils abordent des sujets beaucoup plus personnels. Il s’avère que ce ne sont pas les imbéciles heureux qu’on aurait pu imaginer au premier abord. Chacun a ses soucis mais aussi ses centres d’intérêt et ses projets.

Un titre intrigant

Sean Baker montre donc qu’il ne faut pas se fier aux premières impressions, ses personnages étant plus intéressants qu’ils nous apparaissent au premier abord. Malheureusement, il leur faut du temps et des conditions particulières pour se débarrasser de leurs personnages publics plutôt rebutants. La question demeure de ce qu’ils feront de leur vie : sera-t-elle davantage influencée par leurs personnages publics ou bien par leurs personnalités profondes ? Le titre du film, un peu énigmatique, nous donne à réfléchir et apporte peut-être une indication sur ce que le réalisateur a en tête. En effet, il signifie « mots en quatre lettres » qui peut aussi bien correspondre à une expression typiquement américaine, qu’à un slogan ou bien le leitmotiv d’une vedette de la TV. Mais l’expression m’incite à tenter le mot compte triple comme au scrabble, car des mots en quatre lettres du vocabulaire anglo-saxon, j’en vois quelques-uns (drug, fuck, shit, girl, etc.) mais l’expression sonne un peu comme un moyen détourné de ne pas sortir une grossièreté. Et puis, si le mot « girl » évoque l’obsession de ces adolescents quasiment tous puceaux « drug » ne correspond pas à grand-chose montré dans le film. Quant aux mots « fuck » et « shit » ils sont tellement banalisés qu’ils ne me semblent pas vraiment révélateurs. Mon idée serait plutôt que Sean Baker évoque le manque de vocabulaire de ces jeunes dans la première partie de son film, soulignant l’aspect très limité de leurs obsessions, même si c’est évidemment exagéré, surtout en considérant la suite du film. Il reste une dernière possibilité, tirée par les cheveux, qui serait que le titre évoque les paroles de protagonistes avec des prénoms en quatre lettres.

À suivre

Four Letter Words signe donc les débuts de Sean Baker derrière la caméra, avec un film d’ados qui, dans un premier temps, dresse un tableau désolant avant de se révéler plus intéressant ensuite. Le manque de moyens n’empêche pas de sentir un certain potentiel. Ceci dit, si Sean Baker n’avait pas réussi à poursuivre son aventure filmique, ce film aurait très bien pu tomber aux oubliettes. D’autant plus qu’aucun de ses jeunes acteurs n’est ensuite parvenu à la notoriété. On remarque qu’il aime bien alterner les points de vue, en montrant ce qui se passe en simultané en plusieurs endroits différents. En première partie, c’est dans des pièces différentes de la maison, en deuxième partie, c’est dans la maison, à l’extérieur (jardin) et dans la voiture. On remarque aussi que si l’essentiel se passe dans un pavillon de banlieue, donc dans un milieu qui n’évoque pas la misère financière, la décoration est d’une réelle banalité, comme si les occupants n’avaient que peu de personnalité ou de références culturelles par exemple. Avec des moyens limités, Sean Baker fait donc sentir qu’il sait quand même ce qu’il fait, avec des personnages à plusieurs facettes et un montage maîtrisé.

Four Letter Words (Cycle Sean Baker) : Bande-annonce

Fiche Technique : Four Letter Words (Cycle Sean Baker)

Réalisation, scénario : Sean Baker
Avec : Fred Berman : Art, Matthew Dawson : Jay, Paul Weisman : Nick, David Ari : Florio, Henry Beylin : Sam, Darcy Bledsoe : Kim, Edward Coyne : Drew, Thomas Donnarumma : Chris, Loren Ecker : Rich Montage : Sean Baker et Lannie Lorence
Directeur de la photographie : Sam Selva
Ingénieur du son : Michael Fevola
Producteur : Koorosh Yaraghi Distribution : The Jokers
Films Sortie française : 23 octobre 2024

Note des lecteurs0 Note
2.5

Meilleurs films adaptés d’un jeu vidéo : quand pixels et cinéma font bon ménage

0

Le monde du jeu vidéo regorge d’univers riches et captivants qui fascinent les joueurs depuis des décennies. Pourtant, leur transposition sur grand écran s’avère souvent périlleuse. Entre respect de l’œuvre originale et liberté créative, les réalisateurs doivent relever un véritable défi pour satisfaire les fans et les néophytes.

Malgré de nombreux échecs retentissants, certaines adaptations ont réussi à se démarquer et à prouver qu’un bon film de jeu vidéo est possible. Tour d’horizon des plus belles réussites du genre.

L’équilibre entre fidélité et créativité

La réussite d’une adaptation cinématographique d’un jeu vidéo est un équilibre délicat. D’un côté, le film doit rester fidèle à l’esprit et aux éléments iconiques de l’œuvre originale pour ne pas décevoir les fans. De l’autre, il doit apporter une vision nouvelle et créative pour plaire à un public plus large. Les réalisateurs les plus habiles parviennent à insuffler leur style artistique tout en respectant l’essence du jeu.

Certains films comme « Silent Hill » de Christophe Gans réussissent cet exploit. Le réalisateur français a réussi à capturer l’atmosphère oppressante et onirique de la célèbre franchise d’horreur tout en en proposant sa propre interprétation visuelle. Le résultat est une œuvre à mi-chemin entre le jeu vidéo et le cinéma d’auteur, qui a su séduire joueurs et cinéphiles. Si comme plusieurs vous êtes passionné de jeux vidéo, découvrez une toute nouvelle expérience de jeu surjeux.ca.

Quand l’adaptation transcende l’original

Dans de rares cas, l’adaptation cinématographique parvient même à surpasser le jeu dont elle s’inspire. C’est notamment le cas de « Pokémon : Détective Pikachu », qui a su donner vie avec brio à l’univers coloré de la franchise japonaise. En mêlant prises de vues réelles et créatures numériques ultra-réalistes, le film offre une immersion inédite dans le monde de Pokémon.

Le long-métrage ne se contente pas de reprendre les codes du jeu, il les réinvente intelligemment. 

Le récit policier original et le ton légèrement décalé apportent une nouvelle dimension à l’univers Pokémon. Le résultat est un divertissement familial qui plaît autant aux fans de la première heure qu’au grand public.

Le défi technique : donner vie aux pixels

L’un des plus grands défis des adaptations de jeux vidéo est la transposition visuelle. Comment rendre crédibles et impressionnants à l’écran les personnages et les environnements des mondes virtuels ? Les progrès fulgurants des effets spéciaux numériques ont permis de relever ce défi avec brio dans certains cas.

« Warcraft : Le Commencement » illustre parfaitement cette prouesse technique. Le film de Duncan Jones parvient à recréer l’univers épique et fantastique du célèbre jeu de stratégie avec un réalisme saisissant. Les orcs, créatures emblématiques de la franchise, sont particulièrement réussis grâce à un travail minutieux de capture de mouvement et d’animation. Le spectateur est littéralement plongé dans le monde d’Azeroth, au point d’oublier qu’il s’agit d’images de synthèse.

L’importance du casting : des acteurs à la hauteur

Le casting joue un rôle crucial dans la réussite d’une adaptation de jeu vidéo. Il s’agit de trouver le juste équilibre entre des interprètes capables d’incarner fidèlement les personnages emblématiques du jeu et des stars capables de séduire un large public. Certains films ont réussi ce pari avec succès.

« Uncharted » est un parfait exemple de casting réussi. Tom Holland apporte sa fraîcheur et son charisme au personnage de Nathan Drake, tandis que Mark Wahlberg campe un Victor Sullivan convaincant. Leur alchimie à l’écran fait écho à la relation étroite des deux héros dans les jeux, tout en apportant une touche de nouveauté. 

Ce duo d’acteurs contribue grandement au succès du film auprès des fans comme des nouveaux venus.

L’équilibre entre action et 

Lesrécitjeux vidéo regorgent souvent de séquences d’action spectaculaires qui en font leur popularité. Le défi des adaptations cinématographiques est de transmettre cette intensité tout en développant une narration cohérente et captivante. Les meilleurs films du genre parviennent à trouver le juste équilibre entre des scènes d’action époustouflantes et des moments plus calmes dédiés à l’intrigue et au développement des personnages.

« Assassin’s Creed » est un bon exemple de cette recherche d’équilibre. Le film alterne habilement entre des séquences historiques riches en combats et courses-poursuites, et des passages contemporains qui approfondissent le mystère entourant la confrérie des Assassins. Cette structure lui permet de satisfaire à la fois l’appétit du spectateur pour l’action et sa curiosité pour l’univers complexe de la franchise.

L’adaptation comme passerelle vers l’univers du 

Les meilleures adaptations de jeux vidéo ne séduisent pas seulement les fans, elles servent également de passerelle pour les nouveaux venus. En proposant une introduction accessible à l’univers du jeu, ces films peuvent susciter l’intérêt de nouveaux publics et les inciter à découvrir l’œuvre originale. Rendre compréhensible et engageant un monde virtuel parfois complexe est un défi.

« Prince of Persia : Les Sables du Temps » réussit ce pari. Le film parvient à condenser l’essence du jeu – ses décors somptueux, ses acrobaties vertigineuses et son intrigue mêlant action et fantastique – dans un format accessible à tous. Sans trahir l’esprit de la franchise, il offre une porte d’entrée idéale pour ceux qui ne sont pas familiers avec l’univers du Prince of Persia, tout en satisfaisant les attentes des joueurs.

L’avenir prometteur des adaptations de jeux vidéo

Malgré les échecs passés, l’avenir des adaptations de jeux vidéo au cinéma semble prometteur. Les studios ont appris de leurs erreurs et accordent désormais plus d’importance au respect de l’œuvre originale et à la qualité de la production. De nombreux projets ambitieux sont en cours de développement.

Parmi les adaptations les plus attendues figure le film « Minecraft » prévu pour 2025. Avec un casting de stars parmi lesquelles Jason Momoa et Jack Black, cette production promet d’être un événement majeur. Le défi sera de transformer l’univers cubique et minimaliste du jeu en une expérience cinématographique immersive. Si le pari est réussi, il pourrait ouvrir la voie à de nombreuses autres adaptations de qualité.

Guest post

Juliette au printemps : portrait d’une famille en dépression

Les fantômes reviennent toujours hanter les âmes solitaires. Juliette au printemps en étudie les causes dans un film solaire qui réunit à la fois le drame et la comédie. Blandine Lenoir y convoque des personnages tourmentés au sein d’une famille imparfaite. De même, on y dessine ce qui nous manque par-dessus tout : une étreinte revigorante. Disponible en DVD et Blu-ray dès le 15 octobre prochain.

Synopsis : Juliette, jeune illustratrice de livres pour enfants, quitte la ville pour retrouver sa famille quelques jours : son père si pudique qu’il ne peut s’exprimer qu’en blagues, sa mère artiste peintre qui croque la vie à pleines dents, sa grand-mère chérie qui perd pied, et sa sœur, mère de famille débordée par un quotidien qui la dévore. Elle croise aussi le chemin de Pollux, jeune homme poétique et attachant. Dans ce joyeux bazar, des souvenirs et des secrets vont remonter à la surface.

Révélée comme actrice chez Gaspar Noé dans Carne, puis Seul contre tous, Blandine Lenoir a véritablement pris son envol en passant derrière la caméra. Après s’être perfectionnée à la mise en scène, à l’écriture et à la direction d’acteurs dans dix courts-métrages, cette dernière continue de brosser le portrait de personnages féminins avec justesse. Que ce soit à travers le choc des générations dans Zouzou, la ménopause dans Aurore ou l’avortement dans Annie colère, Lenoir est en quête de représentations féminines libres et modernes. Sans déroger à cette ligne directrice, son quatrième long-métrage observe les relations au sein d’une famille en défaut de communication. En co-écriture avec Maud Ameline, elle adapte donc la bande dessinée Juliette, les fantômes reviennent au printemps, de Camille Jourdy. On y suit le retour de Juliette dans sa ville natale, où la dépression agit étonnamment comme un levier vers la guérison. Et c’est avec humour et bonne humeur que les personnages vont s’élever, ensemble et malgré leurs imperfections.

T comme Tendresse

Une trentenaire déréglée et en perte de repères ouvre cette intrigue. C’est Izïa Higelin que l’on découvre dans cet état mental qui ne ressemble pas au sien. Dans une retenue qui la maintient au bord de l’implosion, nous découvrons la Juliette dépressive qu’elle incarne. La jeune illustratrice, célibataire et sans enfants, se rend à Châtillon-sur-Chalaronne, une commune de l’Ain qui se situe bien loin de la gare la plus proche. Elle a besoin de se ressourcer, autant pour retrouver l’inspiration dans le métier qu’elle aime que pour conjurer le mauvais sort d’une enfance traumatisante. Pourtant, malgré de tels enjeux, le film ne cache pas ses envies de faire rire. À travers une galerie de personnages pittoresques, nous découvrons des personnalités saugrenues, à commencer par un père réservé (Jean-Pierre Darroussin), une mère qui confond volontiers encouragement et désespoir (Noémie Lvovsky), une grand-mère encore vive d’esprit (Liliane Rovère) et une sœur engagée et passionnée (Sophie Guillemin). Tout le monde possède cependant des secrets et n’hésite pas à se cacher derrière des blagues, des costumes ou des maquillages afin de préserver le peu d’illusion qui les maintient en vie.

Comme ses personnages illustrés, Juliette est piégée dans une image qui n’a ni passé ni avenir. En essayant de s’émanciper de cette contrainte et de retrouver son chemin, elle déambule dans l’espoir qu’on écoute ses lamentations. Attend-t-elle une réaction ? Peut-elle faire ses propres choix au lieu de se laisser diriger par ses incertitudes, qui mènent inévitablement à une crise d’angoisse ? Ce serait-ce pas cet obstacle mental qui l’empêche à la fois d’avoir ses règles et de guérir d’une mystérieuse mélancolie ? Si elle ne peut trouver toutes les réponses auprès de sa famille, tourmentée par ses propres névroses, elle finit par se tourner vers Pollux (Salif Cissé), dont la présence et l’amitié lui réchauffent le cœur. Il constitue le pont entre Juliette et sa maison d’enfance. Les souvenirs y sont gravés, mais elle peine à les déchiffrer.

Le récit et la délicieuse musique de Bertrand Belin nous invitent à le faire auprès d’elle, tandis que la cinéaste arrondit discrètement les angles de son univers féministe. Cela passe par une volonté de filmer des corps que l’on voit peu et cela passe également par la volupté et le romantisme des hommes. Tous les ingrédients sont réunis pour agir dans un sens, afin de gonfler la bulle d’air frais que constitue le film. C’est là que le cinéma de Lenoir se marie parfaitement avec les planches de Camille Jourdy. Ils partagent la même fantaisie en confrontant des individus contrariés par leur résilience personnelle. Juliette au printemps constitue donc une lettre d’amour qui s’adresse à celles et ceux qui doutent de leur place au sein de leur famille ou d’un autre groupe. Cette brève escapade nous apprend à retrouver le souffle qu’on a perdu, avec tendresse et bienveillance.

Bonus

Un livret de croquis inédits, dessins préparatoires et photogrammes est fourni avec la jaquette. Le disque contient également le film commenté par Blandine Lenoir, relatant énormément son travail d’adaptation depuis la bande dessinée (choix des costumes, du décor et de la mise en scène). Et environ un quart d’heure de scènes coupées complètent les suppléments, incluant notamment un scène de thérapie par le rire.

Juliette au printemps Bande-annonce

Juliette au printemps – Fiche technique

Réalisation : Blandine Lenoir
Scénario : Blandine Lenoir, Maud Ameline, Camille Jourdy
Image : Brice Pancot
Montage : Héloise Pelloquet
Casting : David Bertrand, Constance Demontoy
Première Assistant Réalisatrice : Nicolas Guilleminot
Ingénieur du son : Jean-Luc Audy
Décors : Marie Le Garrec
Costumes : Anne Blanchard
Maquillage : Anaëlle Trogno
Coiffure : Lucine Azanza
Musique originale : Bertrand Belin
Post-production : Bénédicte Pollet
Directrice de production : Clotilde Martin
Producteurs : Fabrice Goldstein, Antoine Rein
Production : KARÉ Productions
Pays de production : France
Distribution France : Diaphana Distribution
Durée : 1h36
Genre : Comédie dramatique
Éditeur : Diaphana Édition Vidéo
Date de sortie en France : 12 Juin 2024
Date de sortie DVD/BLU-RAY/ VOD : 15 octobre 2024

Terrifier 3 : Anges et Démons

Face à une restriction inattendue aux spectateurs de moins de 18 ans dans les salles françaises, Art le clown continue malgré tout son massacre sous les sapins de Noël. Entre attentes, jubilations et soupçons de redites, le troisième volet de Damien Léonard ne trompe aucunement son public aficionado de démembrements ludiques, de bricolage non réglementaire et de chirurgie non conventionnelle. Tel est le programme ensanglanté de Terrifier 3.

Synopsis : Après avoir survécu au massacre d’Halloween perpétré par Art Le Clown, Sienna et son frère tentent de reconstruire leur vie. Alors que les fêtes de fin d’année approchent, ils s’efforcent de laisser derrière eux les horreurs passées. Mais au moment où ils se croyaient enfin à l’abri, Art refait surface, bien décidé à transformer Noël en un véritable cauchemar.

Si Forrest Gump a sa boîte de chocolats pour symboliser les aléas de la vie, on peut assurément affirmer que dans la boîte de l’horreur et du gore, Art le clown fut une délicieuse découverte. Passé sous les radars du grand écran en France, Terrifier a tout de même trouvé son public grâce à la célèbre plateforme de screaming Shadowz. Terrifier 2 créa ensuite l’événement en salle, cumulant plus de 70 000 entrées en cinq semaines d’exploitation. Et en seulement trois jours, Terrifier 3 a déjà dépassé la barre des 135 000 spectateurs « majeurs » dans l’Hexagone. Le succès est encore plus significatif sur le sol américain, en rapportant six fois plus que ce que le film a coûté. Et pourtant, il ne s’agit pas d’une production de studio comme Blumhouse ou A24 en sortent à la chaîne et dans l’indifférence. Ce film d’horreur indépendant réussit ainsi le pari de redonner goût au mauvais goût.

Folie à deux

Rangez les citrouilles séchées et sortez les guirlandes de boyaux, car les chants et les cadeaux de Noël sont arrivés un peu plus tôt cette année. Le film ouvre par une séquence particulièrement bien léchée et mise en scène avec une tension tétanisante. Une maison qui abrite une famille endormie, ou presque, devient le théâtre d’un jeu de massacre où la cruauté et le burlesque d’Art repeignent les décorations de Noël. Le troisième volet est lancé, ou presque. Cet aparté n’est en rien connecté aux événements qui se sont déroulés dans le film précédent. C’est pourquoi le rythme en pâtit grandement dans le reste de l’exposition, un peu comme le précédent opus qui s’étirait beaucoup trop en son milieu. Nous nous retrouvons donc à recoller les morceaux d’un Art décapité et dont l’emprise maléfique sur Victoria Heyes s’intensifie. Leone s’amuse alors à défigurer (littéralement même) la représentation de la première final girl de la franchise. Malgré les épaisses prothèses que porte Samantha Scaffidi, l’actrice parvient à donner plus de profondeur à son personnage torturée et limite plus sadique que son bourreau et mentor. Une véritable folie à deux, n’en déplaise à la suite désespérément accablante du Joker de Todd Phillips.

Mais celui que le public attend de voir à l’œuvre, c’est bien ce clown muet, sorte de chimère rappelant le Pennywise de Tim Curry, mixé avec la gestuelle d’un Charlie Chaplin qui aurait assimilé Freddy Krueger. Chaque apparition de David Howard Thornton dans la silhouette du monstre constitue donc la plus grande des curiosités que ce film a à nous proposer. Cependant, il est assez contraignant de voir comment l’aura maléfique du personnage se dissipe une fois la scène d’introduction passée. Soit le clown se fait dévorer par l’ascension de Victoria, soit par l’omniprésence parasite de Sienna Shaw, l’ultime final girl en date. Toujours sous le choc de sa dernière rencontre avec Art, la jeune femme tente de surmonter son traumatisme pendant que sa famille bavarde inutilement sur son état mental. Et lorsque les dialogues de Lauren LaVera basculent sans retour dans le nanar, c’est l’actrice elle-même qui manque de performer ses crises de panique. Quant à Elliot Fullam, le petit frère qu’on finit par moquer tellement Leone ne sait pas quoi faire de son survivant, il restera encore moins dans les esprits.

Toute l’intrigue file donc ainsi, entre instants cocasses et jubilatoires où Art converse avec un Père Noël et des raccords forcés avec les victimes du précédent massacre. Seule subsiste cette podcasteuse en quête de scoop et son affinitée malsaine avec le true crime. Un personnage que l’on apprécie détester pour sa froideur et qui manquait dans les films précédents. C’est pourquoi l’argument principal du cinéaste reste la qualité de ses effets pratiques, qui nous donnent à contempler l’anatomie humaine dans toute son aversion. De fait, le film cesse de faire peur par la mise en scène et compense ce défaut par la barbarie de ses mises à mort. Ce fut la marque de fabrique de nombreux torture porn (la saga Saw en tête de liste) et c’est encore le cas aujourd’hui dans Terrifier 3, qui hésite entre l’envie de rattacher le lore et les personnages laissés en suspens dans The 9th Circle et de fouler le territoire inexploré des enfers. C’est en tout cas ce qui se profile à l’horizon d’un quatrième long-métrage, qui place encore la barre plus haute sur l’autel de la narration, l’un des points faibles que Damien Leone doit rectifier en urgence pour éviter de réaliser « le même film » que le précédent.

Terrifier 3 Bande-annonce

Terrifier 3 – Fiche technique

Réalisation & Scénario : Damien Leone
Image : George Steuber
Musique : Paul Wiley
Producteurs : Robert Ford, Lizzie Gillett, Ian Bonhôte
Production : Dark Age Cinema, Bloody Disgusting, The Coven
Pays de production : États-Unis
Distribution France : ESC Films, Factoris Films, Shadowz Films
Durée : 2h05
Genre : Épouvante – Horreur
Date de sortie : 9 octobre 2024

Terrifier 3 : Anges et Démons
Note des lecteurs0 Note
3

Le Frissons Festival 2024 va bientôt débuter

0

À tous ceux qui dédient leurs nuits à la lecture d’un Stephen King… Et à celles qui s’endorment au doux son des cris de Sigourney Weaver dans Alien ! Quelque chose se prépare, rien que pour vous… Vous imaginiez passer une fête d’Halloween tranquille ? Pensez-y à deux fois. En effet, le Frissons Festival 2 arrive, les 26 et 27 octobre 2024, à l’Hippodrome de Reims. Et croyez-moi, c’est vraiment « the place to be » si vous adorez les sensations fortes et les livres truffés de rebondissements, qu’ils soient gores, terrifiants, gorgés d’humour noir ou tout simplement expérimentaux. Le tout dans une ambiance bon-enfant, entre amis et passionnés du genre. J’y étais l’année dernière et je suis bien déterminé à y retourner cette fois-ci !

Mais alors, à quoi s’attendre ? C’est bien simple. C’est le lieu parfait pour affronter vos peurs et tester votre résistance à l’horreur. Deux jours de folie où vous croiserez des artistes venus de tous bords, et qui ont pour amour en commun l’angoisse. Pour l’occasion, l’équipe du Frissons Festival a choisi deux parrains de haut vol, dont Dominic Bellavance et Josée Marcotte, fraîchement débarqués de Québec. Quant au grand Shaun Hutson, le spécialiste du gore vous a prévu une petite surprise : une intervention aux côtés de la chaîne YouTube « Monstres de Films » … Ce n’est pas fini ! Aurez-vous le cran d’assister à une conférence sur l’exorcisme ? Attention, le Diable pourrait être de la partie et il n’hésitera pas une seconde à vous posséder.

Et si vous cherchez du spectacle ? Vous serez servis !

Il y aura un show pyrotechnique assuré par la Horde d’Emeriass, accompagné du groupe Under All, un concert à vous déchirer les tympans, parfait pour vous réchauffer à l’approche de l’hiver. De plus, si vous survivez à l’épreuve, vous pourrez admirer les danses dark fusion de Las Moiras. Avec une entrée 100 % gratuite et un parking qui l’est tout autant, quelle serait votre bonne excuse pour ne pas assister à ce véritable phénomène ?

Sur place, 29 auteurs vous attendent pour dédicacer et acheter vos livres. Alors comme ça, vous aimez les histoires tordues et sanglantes ? Une fin du monde qui secoue ? Antony Gallego vous présente des récits post-apocalyptiques où l’espoir se fait rare. Avec des titres remarquables comme 04 : 10, vos nuits se feront longues et glaçantes. Quant aux amis du grand H.P. Lovecraft, vous trouverez sans doute votre bonheur (sadique) dans les dimensions d’Arnaud Codeville… Vous en voulez encore ? Davide Vinagre alias le Druide, l’artiste aux multiples talents sort de sa grotte rien que pour vous, tandis qu’Alex Sol et ses thrillers psychologiques vous empêcheront de dormir jusqu’à l’année prochaine. Du côté des exposants, l’association cosplay Ghostbusters Project qui avait fait danser tous les visiteurs l’année dernière sera de retour ! Enfin, l’illustrateur, à qui l’on doit la splendide et sordide affiche du Frissons Festival, Riko vous proposera des modèles de t-shirts et de print absolument terrifiants.

Finalement, côté pratique, ne vous inquiétez pas (enfin, si un peu), tout a été parfaitement orchestré pour vous faire passer une expérience digne de ce nom. L’hippodrome est facile d’accès, vous pouvez y aller en tram depuis la gare de Reims, et pour les plus gourmands, deux food trucks seront là pour calmer vos fringales.

Alors, vous êtes prêts à jouer ? Venez nombreux, car vous êtes attendus avec impatience au Frissons Festival…

L’Amour ouf : il était une fois le destin

Avec une énergie tumultueuse et un amour fou des acteurs et de l’émotion, Gilles Lellouche réussit un film bancal et sincère, fragilisé par sa durée et sa volonté de vouloir tout embrasser. 

Que manque-t-il à l’Amour Ouf pour que ce soit le film bouleversant espéré ? Sans doute un resserrement du sujet sur l’histoire d’amour de Jacky (respectivement Mallory Wanecque-Adèle Exarcopoulos) et Clotaire (respectivement Malik Frickah et François Civil) et non pas son traitement à l’intérieur d’un film presque épique. Resserrement et ligne émotionnelle claire d’un film qui aurait traité sans trop d’à côté inutile ou parasite l’impossible et lumineuse histoire d’amour de jacky et Clotaire sur une quinzaine d’année.

Gilles Lellouche choisit plutôt de ne pas choisir (c’est aussi le motif majeur de sa narration). Habité par un trop grand désir de cinéma, il ne soustrait aucun genre, les mêle tous( drame social, film d’action, guerre des gangs, mélodrame) et finalement appauvrit l’essentiel : le cœur de cet amour.

On a l’impression d’attendre que le film s’engouffre dans cet amour. Gilles Lelouche n’est jamais meilleur que dans les scènes de tête à tête, elles existent en nombre dans cet Amour ouf. On peut en citer deux: celle de François Civil sortant de prison et allant frapper à la porte du père de Jacky (Alain Chabat tout en émotion et maladresse à fleur de peau, excellent) et une micro-scène de rencontre entre Adèle et Vincent Lacoste à travers une portière de voiture. Là l’intensité est à son comble (comme elle l’est sur le visage d’Elodie Bouchez jouant la mère de Clotaire) et nous aurions souhaité un film à l’aune de ces scènes.

Au lieu de cela et c’est une sensation assez étrange, on est amené à beaucoup regarder le film défiler tout autant que Clotaire et Jacky semblent davantage spectateurs de ce qui leur arrive plutôt qu’ils ne sont dedans, à vivre leur histoire. C’est tout le mystère ici de ce film audacieux, quelque peu boursouflé par des accès stylistiques (scènes de danse à la Mauvais Sang, scènes de combat à La Fureur de vivre, scènes d’éclipses à la Melancholia), son cœur battant se fait attendre. Mais après tout, là est peut-être l’enjeu du film: raconter l’attente de l’amour, raconter un amour impossible, sans cesse perturbé par les poings du destin et jamais gracié par le hasard.

L’Amour ouf est un film ambitieux, à la photographie et bande son léchées et pointues, traversé de part en part de références cinématographiques peut-être trop visibles.

Au lieu de se concentrer sur cette chronique d’un amour fou entre deux jeunes que les origines et le destin a priori sépare, le film s’attarde et est fragilisé par des alentours moins  intéressants (notamment les scènes de bande  où paradoxalement d’habitude Lelouch est à l’aise et qui ici desservent le cœur du projet).

Il n’en reste pas moins que nous sommes touchés par la justesse du duo Jacky et Clotaire jeunes autant que par leurs aînés, touchés par l’essai que tente Lellouche de révoquer l’assignation à leurs destins, touchés par l’émotion qu’il vise dans son film.

Et surtout bizarrement alors même que le jeu de Mallory Wanecque est d’une profondeur et sincérité remarquable, le film provoque cette étrange attente de celle qui emporte l’histoire dans toutes les scènes où elle est présente. On attend Adèle Exarcopoulos, on attend sa voix de bébé, sa bouille incroyable, ses moues, ses désespoirs, son émotion vibrante. L’Amour Ouf c’est elle et Chabat leur tendresse, puis Mallory Wanecque et Malik Fricka leur candeur, leur beauté, à partir d’eux, on se refait le film et on s’invente des histoires de folie.

N’est-ce pas cela le gage d’un beau film offrir au spectateur de se faire son cinéma ?

L’Amour ouf : Bande-annonce

De Gilles Lellouche | Par Gilles Lellouche, Ahmed Hamidi
Avec Adèle Exarchopoulos, François Civil, Mallory Wanecque
16 octobre 2024 en salle | 2h 40min | Comédie, Romance, Thriller
Distributeur : StudioCanal

Anne de Bretagne de Nicolas Quillet : Partie I : Tome 1

0

Anne de Bretagne… Voilà le nom d’une grande reine qui aura marqué les esprits. Mais comme les noms des grandes reines de notre pays ou bien de Bretagne, (attention, nous parlons ici du Royaume de Bretagne, et non pas de la région actuelle), certains sont restés bien ancrés dans l’imaginaire populaire, mais… Pourquoi, exactement ? Bien loin d’être une duchesse ou une comtesse discrète et ordinaire, Anne incarne la résistance. Ou bien la lutte pour l’indépendance. A une époque où les femmes avaient si peu de considération, il est urgent de faire honneur à ces dames qui restent gravées dans l’Histoire de l’Europe.

Anne de Bretagne, née en 1477, est devenue duchesse à 11 ans. Oui, vous avez bien entendu. En effet, elle gérait un duché entier à un âge où nous collectionnons les billes et les jouets. De plus, elle se retrouve à défendre la Bretagne contre la France, qui devient de plus en plus gloutonne, à l’idée d’occuper et d’intégrer toujours plus de terre à son actif. Prête à tout pour préserver l’indépendance de ses terres, elle n’hésite pas à s’asseoir sur ses propres désirs, même si pour cela, elle devra sacrifier sa propre identité. Mais comment s’y prendre ? En se mariant à Charles VIII, roi de France. Un mariage stratégique qu’elle fera… Deux fois !

Deux fois reine de France, un véritable exploit

En d’autres termes, Anne est la reine qui refuse de baisser les bras. Elle est comme coincée dans une dimension faite de lois absurdes, des lois qui vont à l’encontre de ses principes et de son désir de protéger la Bretagne. Cette pièce de théâtre, écrite par Nicolas Quillet, la montre dans toute sa splendeur, une figure de pouvoir qui lutte contre l’invasion militaire. Mais aussi contre la bêtise, la cupidité humaine. Tout au long du livre, on la voit se battre avec tout ce qu’elle a : ses alliances, ses stratégies politiques, et cette bonne vieille ténacité bretonne. Elle traverse des mariages arrangés, des guerres civiles, de longs moments de solitude, et surtout une forte dose de politique. Et c’est là que la pièce brille : certes, on est bien face à un drame historique, mais avec cette touche de divertissement suffisante, pour ne pas décrocher. Les personnages tourmentés s’interrogent, hantés par leurs décisions, et ce vieux Charles VIII qui se demande si épouser Anne était vraiment le bon choix…

Un drame historique divertissant, qui pousse à se cultiver sur la véritable Histoire d’Anne de Bretagne…

Finalement, Anne de Bretagne possède cette force qui rappelle la Khaleesi Daenerys. Reine déterminée, pragmatique, qui cherche avant tout à protéger son peuple contre la France et son clergé plus que dominateur. Dans cette pièce, Anne n’est pas une figure glamourisée, c’est une personne humaine, pleine de contradictions, avec ses faiblesses et ses points forts. D’ailleurs, on la montre cherchant des solutions politiques là où d’autres auraient déjà pris les armes. Nicolas Quillet est un auteur qui sait de quoi il parle, ses dialogues sont placés au bon endroit, au bon moment. Avec des scènes qui dénotent une véritable passion pour l’Histoire et cette reine, à qui il rend bien hommage. En réalité, la complexité de cette œuvre est indéniable. On nous plonge dans l’époque tout en nous gardant sur le fil du rasoir, avec des intrigues politiques qui résonnent encore aujourd’hui. Voilà qui nous met face à des réalités très délicates comme ces tensions sur l’indépendance régionale, Bretagne, Corse…

Le véritable plus de cette pièce de théâtre ?

Son potentiel intemporel. Entre le pouvoir, l’amour, et la lutte pour l’autonomie, Anne de Bretagne est une figure qui fascine et qui donne envie qu’on s’intéresse à elle. Et cette pièce de Nicolas Quillet le prouve avec brio. Après la dernière page tournée, on ne peut pas s’empêcher de vérifier si tout ce qu’on vient de lire est vrai. En bref, pour celles et ceux qui veulent une bonne dose d’Histoire et de drame, cette pièce pourrait répondre à vos exigences les plus pointues. Un portrait brut et poétique d’une reine puissante, qui aura marqué toute une époque, de par sa grande intelligence et finesse d’esprit.

Anne de Bretagne  : Partie I, Nanoq Atuinnaq
Lys Bleu Editions, 140 pages

Blow-Up de Michelangelo Antonioni : l’exposition d’un regard

Après La Trilogie de l’incommunicabilité (L’avventura, La Nuit et L’Eclipse), puis Le Désert rouge, Michelangelo Antonioni réalise Blow-Up, un film international dans les studios de la MGM, à Londres. Ce film transgressif et magnétique marque un tournant dans la carrière du réalisateur.

Synopsis : Dans un parc de Londres, un jeune photographe surprend ce qu’il croit être un couple d’amoureux. Il découvre sur la pellicule une main tenant un revolver et un corps allongé dans les buissons…

Le regard photographique 

Michelangelo Antonioni crée un film d’illusions, axé sur une enquête qui n’existe qu’à travers l’objectif de Thomas, le photographe. La réalité se confond avec la fiction et le spectateur ne sait plus que croire. Une chose est sûre : l’appareil photographique montre une vérité. L’intrigue met du temps à s’installer, tandis que Thomas évolue au travers de son appareil photographique. L’observation se confond avec la contemplation.

Blow-Up questionne l’art et son utilité ; comment l’art est-il utilisé et perçu aux yeux des gens ? Le climax du film est vu dans les photographies et pratiquement jamais dans la réalité. Antonioni remet en question notre regard et notre place dans la société qui montre une double réalité : celle que l’on nous présente et celle que l’on voit par nous-même.

La puissance du silence

Le silence et le temps tiennent une place primordiale dans le cinéma d’Antonioni. Le réalisateur se concentre sur les sentiments créés par les expressions du visage, par le mouvement des corps, par la distance également. Nul besoin d’une musique d’accompagnement pour créer de l’émotion. Thomas vit dans le silence et prend le temps d’observer : le film dilate le temps, l’étouffe pour ne plus lui donner de sens.

Cependant, le silence n’est pas omniprésent. En effet, il arrive que Thomas fasse tourner quelques vinyles lorsqu’il travaille dans son atelier. Seulement, les musiques s’arrêtent d’elles-mêmes, sans même que le spectateur ne s’en aperçoive. L’image et l’intrigue se développent dans le silence du regard du protagoniste.

L’artificiel face au naturalisme

Thomas a l’habitude de photographier des mannequins à l’allure artificielle, dans un endroit adapté à cette artificialité. Il est rapide et méticuleux dans les clichés qu’il prend, ce que l’on remarque dès le début du film avec la première mannequin qu’il photographie. Ses positions sont forcées, son corps indiscipliné tandis que son visage s’efforce d’être le plus neutre possible. Cet aspect artificiel se retrouve également lorsque Thomas photographie cinq mannequins dans son atelier. Elles sont immobiles, comme des mannequins de cire, loin de toute humanité. Même un sourire est difficile à décrocher.

Lorsque Thomas rencontre Jane dans le parc, la tendance s’inverse. Thomas est caché dans l’immensité des plans larges. Le temps se dilate, il n’est pas chronométré par une séance à l’atelier. Le silence est accablant, tandis que Thomas capture les mouvements naturels de sa muse, dont le regard ne croise jamais la caméra. Il la croise seulement lorsqu’elle supplie Thomas de supprimer les clichés ; sur cette photographie, le corps de la femme est tordu, lancé dans un mouvement désespéré, bien loin des postures des mannequins qu’il a l’habitude de photographier.

Bande-annonce : Blow-Up

Fiche Technique : Blow-Up

Réalisation : Michelangelo Antonioni
Scénario : Michelangelo Antonioni, Tonino Guerra et Edward Bond, d’après une nouvelle de Julio Cortázar, Les Fils de la Vierge (Las babas del diablo), tiré du recueil Les Armes secrètes (Las armas secretas)
Acteurs principaux : David Hemmings, Vanessa Redgrave, Peter Bowles, Sarah Miles…
Musique : Herbie Hancock
Photographie : Carlo Di Palma
Montage : Frank Clarke
Direction artistique : Assheton Gorton
Costumes : Jocelyn Rickards (robes)
1 mai 1967 en salle | 1h 50min | Drame

Un amor : mon libre ennemi

Dans un film âpre et qui ne se laisse pas facilement cerner, Isabelle Coixet dépeint le puissant racisme et la violence des autres à travers le portrait d’une femme seule en quête de son désir. 

Isabelle Coixet tisse avec ambiguïté un climat oppressant où son héroïne est tout de suite la proie des regards, des peurs, des insultes et désirs des habitants.

De fait c’est dans un hameau reculé et aride (accentuant l’hostilité qu’elle va y subir) de la campagne espagnole que Nat (traductrice de récits de migrants en lien avec une ONG) décide de s’installer pour s’éloigner ou se retrouver. Que fuit-elle et que cherche-t-elle ? Juste être authentiquement soi-même, quitte à (se) déplaire et provoquer

Tout au long de Un Amor on ne saura les vrais raisons de cet exil. On voit juste une femme perturbée mais pas larguée, sensible mais pas vulnérable, blessée mais pas perdue. Et tout passe par le visage et le corps de l’actrice (Laia Costa) semblant tour à tour frêle et robuste, menu et rugueux.

Du passé de Nat, la réalisatrice décide de ne pas nous en apprendre plus que cette déchirure qui semble habiter son quotidien, errant entre mélancolie, solitude et dureté.

Dès l’abord, Un amor construit une tension palpable et anxiogène  entre les habitants (beaucoup d’hommes seuls, le peintre de la maison d’à côté, le propriétaire odieux, mais aussi la caissière de la seule épicerie du village) et cette jeune femme venue d’on ne sait où, mélange de force et de fragilité, brisant les conventions, n’ayant pas honte d’être seule, ni vraiment marginale, ni vraiment sociable.

Nat à qui son propriétaire refile un chien plus ou moins galeux se retrouve à devoir tout gérer: de la maison insalubre dont le toit s’effondre aux jalousies et projections de ses voisins. Celui surnommé l’Allemand -lui-même déjà ostracisé à l’intérieur de ce hameau- lui propose un deal saugrenu: « je te refais ton toit si je peux entrer en toi ». Là le film prend des tours inattendus et drus laissant son personnage choisir ou désirer une soumission dans des scènes érotiques franches, à la limite du scabreux.

Le trouble naît alors de la volonté de la cinéaste de suivre l’errance et la perturbation du personnage de Nat. Sans jugement moral ou explication. 

L’osmose entre Nat et l’Allemand -Andreas (qui n’est pas sans rappeler le Denis Ménochet de As Bestas) est sans doute dans les rapports- limite que la cinéaste instaure la métaphore du vrai sujet du film : la violence bestiale des êtres, leur impossible rencontre.

Un Amor construit à travers le portrait de cette femme étrange et étrangère, libre de ses choix un film suffocant et déroutant.

Toujours à la limite du thriller (et sans doute aurait-il pu gagner encore en force en décidant franchement de l’être), un Amor nous raconte ce que fait la solitude aux êtres, ce que fait le paysage rustre à nos corps, ce que génère un élément inconnu dans un microcosme domestique, comment l’ensemble des privations et frustrations qui s’en induisent agissent se muant en pulsions sadiques, racistes ou attachements irrationnels. 

Bien sûr le film souffre un peu trop de la comparaison avec son voisin As Bestas (Rodrigo Sorogoyen), il reste qu’un Amor a l’audace de proposer un portait de femme non-victime.

En ces temps d’avalanche spongieuse de me too, énoncer : je suis mon propre et libre ennemi est salutaire.

Un Amor : Bande-annonce

De Isabel Coixet | Par Isabel Coixet, Laura Ferrero
Avec Laia Costa, Hovik Keuchkerian, Luis Bermejo
9 octobre 2024 en salle | 2h 09min | Drame, Romance
Distributeur : Arizona Distribution

Submersion, ou la montée des eaux en Écosse

0

Dans un futur relativement proche, Iwan Lépingle imagine un scénario où la montée du niveau des eaux dans les océans a des conséquences sur le moral des humains ainsi que sur leurs activités. Il situe son intrigue en Écosse, mais cela pourrait être aux alentours de n’importe quelle côte.

Le dessinateur-scénariste situe l’action à Shebkirk, village fictif non loin d’Inverness, quelque part sur la pointe nord de l’Écosse. Les frères Calloway, pêcheurs depuis de nombreuses générations, ont dû abandonner leurs maisons pour s’y installer suite aux méga marées qui ont progressivement et méthodiquement grignoté du terrain. Certains ont même habité dans des baraquements provisoires avant de trouver un nouveau logement. A Shebkirk, tout le monde se connait, malgré les activités différentes exercées par les uns et les autres, ainsi que les distances physiques matérialisées par l’immensité de la lande et de la mer. Ainsi, les réputations sont bien établies et peu de faits échappent aux observations des uns et des autres. Pourtant, Joseph le garagiste, réputé comme surfacturant ses réparations, s’en sort bien. Trop bien même pour ceux qui en discutent à l’occasion. Ainsi, il s’est payé récemment deux quads flambant neufs alors que la plupart des gens du coin préfèrent chercher un garagiste à la tarification plus abordable, quitte à aller un peu plus loin. Ceci dit tous s’accordent à dire que Joseph connaît parfaitement son métier.

Wyatt et Travis

L’action commence environ six mois après la mort de Wyatt, l’un des frères Calloway, le plus prometteur soit dit au passage. Il est mort un soir alors qu’il roulait sur une ligne droite et qu’il rentrait chez lui après avoir juste bu une pinte. Cela avait suffi pour que la police conclue à une perte de contrôle de son véhicule. Voilà qui reste en travers de la gorge de son frère Travis qui n’y croit pas. Or, à une soirée dans un pub, Travis entend Matko raconter une histoire qui lui met la puce à l’oreille. D’après ce que Matko raconte, cela date forcément de la soirée où Wyatt s’est tué. Dans ces conditions, Travis soupçonne fortement que la voiture de Wyatt ait été sabotée, de façon suffisamment subtile pour que les experts mandatés n’aient rien pu déceler. C’est ainsi que Travis commence une enquête personnelle qui l’amène à provoquer Joseph un soir où ils ont tous bu pas mal de pintes au pub…

La mer nous a poussés loin du rivage

Avec cet album, Iwan Lépingle illustre un scénario peu flatteur pour la nature humaine et les conséquences de ses agissements irraisonnés. Au climat peu engageant du nord de l’Écosse, il associe les conséquences du dérèglement climatique et la capacité humaine à l’égoïsme, voire pire. Le début insiste sur cette montée des eaux, avec un leitmotiv dans la narration « Le mer nous a poussés loin du rivage » avec des variations dans les enchainements. En ouverture, six planches sans texte nous mettent dans l’ambiance, avec une activité d’exploitation des algues sur le rivage. Toute une première partie nous fait sentir l’atmosphère générale, avec le village et ses environs, ainsi que les personnages qui interviennent dans l’intrigue. Élément central, Travis tente de comprendre ce qui s’est réellement passé le soir de la mort de son frère. Il se montre tenace, avec une tendance à l’impulsivité, alors que son frère Badger se montre bien plus calme. Il y a également Jenny, la veuve de Wyatt qui envisage de s’installer à Inverness avec son jeune fils Kyle, l’éloignant par la force des choses de ses oncles, tous deux célibataires sans enfant. Et puis, il y a les autochtones qui interviennent à l’occasion, essentiellement lors des investigations de Travis. On citera Erin, une jeune bergère plutôt séduisante. Enfin, les circonstances font intervenir Amélia, la fille de Joseph, étudiante à Glasgow.

Intentions et réalisation

Bien que l’album soit un one shot, il s’avère suffisamment dense (116 planches) pour qu’Iwan Lépingle y intègre de façon naturelle tous les éléments qui l’intéressent. Ainsi, en variant les tailles et formes de ses vignettes selon les besoins, il fait sentir la vie que mènent les habitants de Shebkirk, tout en faisant progresser son scénario, qui tourne essentiellement autour de l’enquête de Travis. Mais les enjeux individuels ne sont pas négligés, avec les aspirations et caractères des uns et des autres. Les couleurs utilisées par le dessinateur sont assez neutres dans l’ensemble. Aucune teinte vive, même pour le rouge qui revient pourtant assez régulièrement. Je pense ainsi à la course improvisée un soir de beuverie sur laquelle la première partie s’achève, tout en nous éclairant sur jusqu’où peuvent aller les différents protagonistes. A cette occasion, le dessinateur montre qu’il peut très bien faire sentir le mouvement, même si ce n’est pas sa qualité principale. Il s’affirme surtout dans sa capacité à faire sentir une certaine ambiance, alors que, bien qu’exempts de toute raideur dans leurs attitudes, ses personnages manquent un peu de détails dans l’expression sur leurs visages. Ainsi, il faut rester attentif pour faire la distinction entre Travis et son frère Badger. A noter que si on est souvent tenté de rapprocher Submersion de l’album Tintin – L’île noire, aucun élément n’y fait directement référence. D’ailleurs le style du dessinateur ne va pas dans le sens de la ligne claire chère à Hergé. Enfin, il est question d’un entrepôt avec une inscription comportant le n°17 qui ramène discrètement à Hitchcock.

Pour conclure

Le titre s’avère donc un excellent prétexte pour associer le dérèglement climatique à un dérèglement des relations humaines, tout en profitant de l’occasion pour décrire une région qui mérite l’exploration, malgré son climat rigoureux. De même, l’album mérite la découverte.

Submersion, Iwan Lépingle
Sarbacane : paru le 2 octobre 2024
Note des lecteurs0 Note
3.5

« Un travail pour Fantomiald » : entre super-héroïsme et vie quotidienne

0

Donald Duck, alias Fantomiald, revient dans une nouvelle aventure pleine de rebondissements, où se mêlent humour, créativité et situations rocambolesques. Scénarisé par Nicolas Pothier et dessiné par Batem, dessinateur célèbre pour son travail sur Marsupilami, cet album publié chez Glénat revisite avec modernité le personnage emblématique de Donaldville. Entre la pression financière imposée par Onc’ Picsou et les péripéties de sa double vie de super-héros, Donald nous embarque dans une succession de quatre épisodes délectables où il doit jongler entre travail, (més)aventures et préservation de son identité secrète.

Dès les premières pages, Donald se trouve dans une situation critique. Onc’ Picsou exige que son neveu, habitant l’une de ses propriétés, paie enfin un loyer sous peine d’être expulsé. Cette menace n’est pas anodine : Donald cache dans la cave de la maison le repaire secret de Fantomiald, son alter ego de justicier masqué. La tension monte alors pour notre canard favori, qui doit rapidement trouver un emploi pour éviter la catastrophe.

S’ensuit une série d’aventures où Donald, toujours aussi malchanceux, échoue dans divers métiers : facteur, peintre, déménageur, livreur… Aucun domaine ne semble lui convenir. Ici, l’humour prend le dessus, notamment par les situations absurdes dans lesquelles Donald se retrouve, incapable de conserver un poste plus de quelques heures. Cet aspect rappelle les récits classiques de Donald, toujours en lutte contre les aléas de la vie quotidienne. Le contraste entre son rôle de simple citoyen et celui de Fantomiald est accentué, renforçant l’identification du lecteur aux mésaventures de ce personnage ordinaire confronté à des défis extraordinaires.

Mais au fait, pourquoi Donald se voit-il soudainement réclamer un loyer ? Tout simplement parce que des journalistes ont appris à Onc’ Picsou qu’il pourrait prochainement perdre la première place du classement des plus grosses fortunes. L’honneur du super-riche est en jeu, et il est prêt à en faire subir toutes les conséquences à ses proches… Heureusement, par une manipulation habile et un don inattendu, l’ordre est maintenu. Ce qui n’empêche pas Picsou de camper sur ses positions !

C’est ainsi que l’histoire bascule ensuite vers d’autres péripéties. Donald, dans sa version masquée de Fantomiald, doit intervenir lorsque des voleurs – Jack, Slim, Black et Boogie – tentent d’orchestrer des cambriolages. Dans un troisième épisode, le musée d’Art moderne de la ville est cambriolé par les infâmes Rapetou, ce qui donne lieu à des scènes d’action où Fantomiald doit user de toute sa dextérité pour déjouer les plans des Rapetou tout en évitant de perdre son nouveau travail de veilleur de nuit. L’enjeu est de taille, car la conservation de cet emploi est essentielle pour qu’il puisse payer son loyer, tout en empêchant son oncle de découvrir son secret.

Dans la dernière partie de l’album, un épisode tout aussi déjanté s’ajoute à la longue liste des mésaventures de Donald. Alors qu’une canicule frappe Donaldville, les habitants de la ville se retrouvent sous l’emprise de mystérieux bonbons rafraîchissants qui, lorsqu’ils sont consommés en excès, transforment les citoyens en zombies glacés. Cet élément apporte une touche saugrenue supplémentaire au récit, rappelant les aventures décalées de Fantomiald dans les bandes dessinées du passé.

Bien rythmé, enjoué, Un travail pour Fantomiald se plaît à mettre son protagoniste dans l’embarras et à rendre pathétique Onc’ Picsou, qui, incrédule et vexé à l’idée de perdre la primauté chez les riches, élabore des stratagèmes pour maintenir sa suprématie financière, allant jusqu’à solliciter des dons du public, une idée cocasse pour celui qui se baigne… dans une piscine remplie d’or ! Le personnage de Géo Trouvetou, inventeur de génie, vient aussi pimenter l’intrigue avec ses solutions décalées, toujours à la frontière de l’absurde. 

L’humour, sous diverses formes – jeux de mots, quiproquos, comique de répétition, inventions invraisemblables – constitue un ressort essentiel de cet album. On assiste à des scènes où la maladresse et la malchance de Donald sont amplifiées par la narration visuelle de Batem, rendant chaque chute de gag d’autant plus savoureuse. La synergie entre le texte de Nicolas Pothier et les illustrations de Batem crée un rythme effréné qui fonctionne et amuse tout au long de l’œuvre.

Un travail pour Fantomiald, Nicolas Pothier et Batem  
Glénat, octobre 2024, 56 pages

 

Note des lecteurs0 Note

3.5

« La Suprématie des Underbaboons » : de la hiérarchie humaine et animale

0

Dans La Suprématie des Underbaboons, Emmanuel Moynot tisse un parallèle troublant entre les dynamiques de domination chez les babouins et les dérives patriarcales de la société américaine contemporaine. Ce roman graphique, publié chez Glénat, propose sous forme de thriller une réflexion sombre sur le pouvoir, la violence et la nature humaine, dans un style graphique glaçant.

Le point de départ de La Suprématie des Underbaboons repose sur les observations réelles du couple de chercheurs Robert et Lisa Share-Sapolsky, qui ont étudié les interactions au sein des troupes de babouins dans une réserve kényane entre 1978 et 1990. Emmanuel Moynot s’empare de ces découvertes scientifiques pour illustrer comment les mâles alpha, en utilisant la terreur et la violence, maintiennent leur suprématie. Cette tyrannie, qui passe par des meurtres, des viols et des intimidations de toutes sortes, est mise en parallèle avec le pouvoir dans les sociétés humaines, notamment américaines, marquées par un patriarcat omniprésent, ainsi que des idéologies nauséabondes.

Un tournant dans la structure sociale des babouins a été observé après qu’une épidémie a décimé une grande partie des mâles dominants. Les chercheurs notent alors une chute spectaculaire du niveau de stress et des agressions au sein des individus survivants. Les mâles moins dominants, les omégas, prennent le relais, imposant une dynamique plus égalitaire et sereine. Ce constat semble faire écho à un espoir utopique : une société humaine plus harmonieuse, sans les structures de pouvoir tyranniques. 

Ces digressions scientifiques servent en réalité de toile de fond à un thriller haletant qui traverse les États-Unis. Colleen Thompson, une agent du FBI forte en gueule et sexuellement libre, enquête sur une série de meurtres mystérieux ciblant des figures de pouvoir. Ces victimes, des hommes influents liés à des scandales sexuels ou financiers, sont abattus, tandis que leurs compagnes ou maîtresses sont quant à elles épargnées. Ce détail soulève la question d’une possible guerre contre le patriarcat.

Le scénario prend une tournure encore plus complexe lorsque, après une nouvelle attaque contre une femme politique républicaine, les motivations du tueur semblent brouillées. Est-il question d’un acte politique, d’un combat féministe violent ou de simples exécutions orchestrées par un individu animé par un désir de vengeance personnel ? Ces questions ne trouveront leur réponse qu’à la toute fin, dans un dénouement qui renverse les attentes du lecteur.

L’une des grandes forces de La Suprématie des Underbaboons réside dans la juxtaposition habile des récits scientifiques sur les babouins et des chapitres plus « humains » du polar. À chaque moment-clé de l’intrigue, l’auteur revient sur les études éthologiques, éclairant ainsi les comportements humains par des réflexions sur les primates. Ce procédé permet une distanciation critique bienvenue, et peut-être même une mise en abîme détournée du récit.

L’humanité, dans ses dérives de domination et de violence, ne serait-elle qu’une espèce à peine plus sophistiquée que les babouins ? Emmanuel Moynot semble vouloir démontrer que, tout comme ces primates, les structures de pouvoir humaines reposent sur des rapports de force brutaux. Les suprémacistes blancs, les figures du pouvoir conservateur et les tueurs isolés qui jalonnent le récit apparaissent comme les reflets d’une société gangrenée par la violence inhérente au patriarcat.

Au-delà de son intrigue prenante et de ses réflexions naturalistes, La Suprématie des Underbaboons se veut également une critique acerbe de la société américaine contemporaine. La violence et la corruption y sont disséquées dans toutes leurs facettes : les hommes de pouvoir dévoyés, les suprémacistes blancs dépeints sous un jour pathétique, les communautés sectaires d’extrême droite… Colleen Thompson bouscule quant à elle les normes genrées traditionnelles par son caractère fort et son indépendance sexuelle.

Emmanuel Moynot ancre ces évocations dans une critique plus large du modèle conservateur américain. À travers l’assassinat d’une candidate républicaine et la menace d’un suprémaciste blanc planifiant un attentat, l’auteur dénonce les tensions politiques extrêmes qui minent le pays depuis plusieurs décennies. Une réalité exacerbée depuis la première présidence de Donald Trump. Le polar se fait ainsi le miroir de la société actuelle, où les divisions idéologiques et la violence semblent de plus en plus irréconciliables.

La Suprématie des Underbaboons est une fable noire qui interroge les fondements même de la domination humaine et immerge le lecteur dans les abysses d’une société américaine en crise. Le parallèle entre les comportements des babouins et ceux des humains rend compte d’une double lecture qui reste longtemps en tête après la dernière page. Une belle réussite.

La Suprématie des Underbaboons, Emmanuel Moynot 
Glénat, septembre 2024, 104 pages

Note des lecteurs0 Note

4