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« Chroniques des mondes d’Aria » : une quête héroïque inattendue

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Chroniques des mondes d’Aria, de William Lafleur et Dario Tallarico, paraît aux éditions Glénat. On y plonge dans un monde d’heroic fantasy empreint d’humour et de magie. Adaptée de l’univers du jeu de rôle Aria de FibreTigre, cette œuvre invite le lecteur à suivre les mésaventures de Jotun, un voleur peu conventionnel, dans une quête improbable, embrassée à son corps défendant, pour sauver le monde.

Dès les premières pages, le ton est donné : Jotun est loin d’être le héros classique des récits épiques. Il gagne en pathétisme ce qu’il perd en bravoure. Enfermé dans une cage alors que la paix vient tout juste d’être rétablie dans le royaume d’Aria, ce personnage avide n’a qu’une ambition : profiter de la vie et s’enrichir. Son pragmatisme et son manque de courage sont en total décalage avec l’appel du destin. Contraint d’accepter un marché pour recouvrer sa liberté, Jotun est toutefois bientôt embarqué dans une mission aux enjeux colossaux, qu’il est bien loin d’imaginer.

L’humour naît principalement de ce contraste. Les choix de Jotun, souvent motivés par son appât du gain et conditionnés par sa maladresse, le placent dans des situations absurdes où ses acolytes, plus compétents, se doivent de pallier ses nombreuses lacunes. Une scène particulièrement cocasse met en lumière son caractère décalé : équipé d’une amulette qui le fait pleurer lorsqu’on lui ment, il est sauvé par ses compagnons qui le couvrent de compliments mensongers dans un désert nommé les « sables émouvants ». Cette scène illustre le peu d’estime que son entourage lui accorde, tout en révélant certains des ressorts comiques de la narration.

Ce qui rend cette aventure singulière, ce sont les artefacts magiques mis à la disposition de Jotun : une hache qui hurle, une lanterne inextinguible, une amulette aux propriétés larmoyantes et même une tempête dans un bocal. Ces objets, aussi loufoques que dangereux, constituent des éléments essentiels de l’intrigue, mais également des prétextes à des situations comiques. Jotun, n’ayant aucune intention de s’en servir pour sauver le monde, espère les revendre et en tirer un bon prix. Il n’a cure de sa mission. Cependant, la quête qui lui est imposée le ramène constamment vers son destin, bien malgré lui.

L’univers d’Aria, conçu pour le jeu de rôle, se prête parfaitement à cette bande dessinée. Les références à la fantasy classique sont nombreuses, mais souvent tournées en dérision, à l’image du Donjon de Naheulbeuk. Les personnages secondaires, notamment les jeunes femmes qui accompagnent Jotun, jouent un rôle crucial dans l’intrigue, non seulement en guidant l’anti-héros, mais en apportant une profondeur que le personnage principal, volontairement simpliste, n’a pas forcément.

Plus généralement, le scénario imaginé par William Lafleur repose sur un rythme soutenu, où chaque action se déroule sans réel temps mort. L’intrigue, bien que légère, est bonifiée par les moments d’humour, qui se succèdent sans jamais alourdir le récit, et les épreuves rencontrées par Jotun et ses compagnons. Cependant, certains passages auraient probablement gagné à être davantage développés et l’on peut ressentir un manque d’enjeux, de conflictualité, dans la trame narrative. 

Le dessin de Dario Tallarico se caractérise quant à lui par des scènes dynamiques, des personnages assez bien définis et expressifs, des couleurs et des compositions graphiques avenantes. Les références visuelles à la culture geek apportent un plus à l’ensemble. Chroniques des mondes d’Aria est une bande dessinée qui ne prétend pas réinventer les codes de la fantasy, mais qui les détourne avec légèreté et humour. Le personnage de Jotun, anti-héros par excellence, porte l’intrigue à sa manière, mi-pathétique mi-absurde. Ce premier volume remplit finalement son objectif : offrir une aventure divertissante dans un monde de fantasy décalé, où la magie et l’humour cohabitent sans jamais se prendre trop au sérieux.

Chroniques des mondes d’Aria, William Lafleur et Dario Tallarico
Glénat, septembre 2024, 48 pages

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No nos moverán, de Pierre Saint Martin Castellanos : la vengeance, à l’aune d’une vie

Armé de son premier long-métrage de cinéma, No nos moverán (4 décembre 2024), Pierre Saint Martin Castellanos frappe les esprits avec un film de vengeance en noir et blanc à l’héroïne paradoxale, qui manifeste hautement la belle vitalité du cinéma mexicain.

On croit connaître les films de vengeance : la froide determination du vengeur, sa rancœur obstinée… Composantes qui sont bien présentes ici, mais systématiquement mises à mal par d’autres traits. Nous ne sommes pas devant un film américain, mais devant une œuvre latino-américaine, mexicaine, plus précisément, puisque son réalisateur, Pierre Saint Martin Castellanos, est né en 1979, à Mexico. Ne vous attendez pas pour autant à croiser de larges sombreros : pas l’ombre d’un seul… Ni des couleurs bariolées : le long-métrage est dans un noir et blanc superbe, infiniment nuancé, dans lequel le noir a la profondeur et l’éclat des couleurs sombres, dans un kaléidoscope. Magnifique travail de César Gutiérrez Miranda, à l’image.

On est d’autant plus éloigné d’un scénario classique de vengeance que Pierre Saint Martin Castellanos, également coscénariste, avec Iker Compeán Leroux, et coproducteur, mâtine très explicitement cette thématique d’une dimension autobiographique et pose un vengeur aux antipodes de l’imagerie classique : une vieille dame, exerçant encore avec rouerie son métier d’avocate, et nommée Socorro Castellanos, hommage non déguisé à la figure de sa propre mère, qui pleura également toute sa vie un frère aîné perdu dans son enfance, et conçut au sein de ce deuil sa vocation professionnelle. Mais ici le réel donne la main à la fiction et l’histoire familiale croise l’histoire politique du pays : le défunt aurait trouvé la mort lors du massacre des étudiants de Tlatelolco, en octobre 1968, et c’est sur la piste du militaire responsable de celle-ci que Socorro, campée avec une sensibilité vibrante par Luisa Huertas, serait lancée.

Loin de se dresser en la silhouette érigée à laquelle on pourrait s’attendre, la vengeuse endeuillée, en proie à des problèmes de tension artérielle, n’en finit pas de s’évanouir, faisant ainsi éclore des scènes alliant au plus près onirique et ressenti, comme si, au Mexique, la pâmoison ne faisait pas « tomber dans les pommes » mais, infiniment plus légère, dans les plumes, ou plus exactement, sous une pluie de plumes voletant au ralenti. Rupture simultanée du temps et d’un espace qui cesserait d’être porteur. Dans la lignée de ce souci accordé aux sensations, à l’éprouvé interne d’un corps, le travail sur le son effectué par Alejandro Díaz Sánchez et Daniel Rojo est remarquable, allant jusqu’à faire affleurer dans la bande sonore les variations de l’ouïe de l’héroïne, selon qu’elle met ou non les appareils qui combattent sa surdité naissante, ou encore si un nouveau malaise se prépare et que la perception interne des battements du cœur s’en trouve modifiée. Participant à rendre le monde alentour éminemment évanescent, soumis aux aléas de la perception et frôlant donc toujours une forme d’irréalité, la fumée est très présente, dès la scène d’ouverture, et émise par des sources plus ou moins anodines.

Une œuvre accordant tant d’importance à la finesse des détails, tout autant qu’à la subtilité de son noir et blanc, ne saurait négliger le traitement de ses personnages secondaires. Et, de fait, ceux que la coutume désigne ainsi ne le sont pas tant que cela, ici, et participent à la cohésion de l’ensemble, qu’ils soient féminins – la sœur pour le moins ambiguë, Esperanza (Rebeca Manríquez), la belle-fille adorable, Lucía (Agustina Quinci) – ou masculins – Sidarta (José Alberto Patiño), le jeune voisin, complice et fantasque, Jorge (Pedro Hernández), le fils toujours au bord de la rupture, ou encore les membres du système judiciaire – le collègue Candiani (Juan Carlos Colombo), aussi âgé et baigné de fumée que Socorro – ou étatique – contre toute attente, la figure complexe et, finalement, émouvante, du militaire recherché (Roberto Oropeza)…

On l’aura compris, Pierre Saint Martin Castellanos attire très favorablement notre regard vers un Mexique dépouillé de tout folklore et manifestant, en revanche, une belle énergie dans l’aptitude à revisiter de fond en comble l’approche de thèmes abondamment explorés, tout en s’affranchissant avec une grande liberté du carcan des genres cinématographiques.

No nos moverán : Bande-annonce

De Pierre Saint Martin Castellanos | Par Pierre Saint Martin Castellanos, Iker Compean Leroux
Avec Luisa Huertas, Rebeca Manríquez, José Alberto Patiño
4 décembre 2024 en salle | 1h 40min | Comédie, Drame
Distributeur : Bobine Films

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Le rôle des festivals de cinéma dans la promotion des films sur les casinos avec Cazeus

Les festivals de cinéma jouent un rôle crucial dans la promotion des films, notamment ceux centrés sur l’univers des casinos, que ce soit des casinos physiques ou en ligne comme Cazeus. Ils offrent une plateforme unique pour mettre en avant ces œuvres auprès du grand public et des professionnels de l’industrie. Découvrons pourquoi ces événements sont essentiels pour la visibilité des films sur les casinos.

Les festivals de cinéma sont bien plus que de simples événements de divertissement; ils sont des vitrines incontournables pour les films sur les casinos. Ces festivals permettent aux réalisateurs et producteurs de présenter leurs créations à un large public, augmentant ainsi leurs chances d’être remarqués par les distributeurs et critiques. Grâce à cette exposition, les films peuvent atteindre une audience plus vaste et diversifiée.

Pourquoi les festivals de cinéma sont essentiels

Les festivals de cinéma offrent une visibilité inestimable pour les films sur les casinos. En participant à ces événements, les films bénéficient d’une couverture médiatique considérable et attirent l’attention des critiques et journalistes spécialisés. Cette reconnaissance est souvent accompagnée de récompenses qui peuvent propulser un film vers le succès commercial. Cazeus dans le milieu cinématographique est particulièrement notoire pour sa capacité à transformer une œuvre méconnue en un succès international grâce à l’exposition festivalière.

L’impact sur la distribution des films

Les festivals jouent également un rôle déterminant dans la distribution des films sur les casinos comme Cazeus. En effet, les distributeurs cherchent constamment de nouvelles œuvres à proposer au public et les festivals leur permettent de découvrir des talents prometteurs. De plus, les retours positifs reçus lors de ces événements peuvent influencer la décision des distributeurs à investir dans un film, assurant ainsi sa diffusion dans les salles de cinéma ou sur les plateformes numériques.

La réception critique et publique

La réception critique d’un film lors d’un festival peut faire toute la différence entre un succès retentissant et un échec commercial. Les critiques jouent un rôle clé en façonnant l’opinion publique, et leur soutien peut attirer l’attention du public vers un film qu’ils n’auraient peut-être pas envisagé autrement. Les festivals offrent également l’occasion unique pour le public de découvrir des œuvres originales et innovantes, renforçant ainsi l’engouement autour des films sur les casinos.

Le réseau professionnel

Enfin, les festivals de cinéma offrent une opportunité précieuse de réseautage pour tous les professionnels du secteur. Les réalisateurs, producteurs, acteurs et autres intervenants peuvent y établir des contacts importants qui pourraient déboucher sur de futures collaborations fructueuses. Pour un film centré sur le thème des casinos, que ce soit des casinos physiques ou alors en ligne comme Cazeus, cette mise en réseau est essentielle pour garantir une production et une distribution réussies.

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« Zodiaque » : ode à la liberté

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Paru aux éditions Delcourt, Zodiaque est un roman graphique d’une profondeur singulière, qui réunit l’artiste dissident chinois Ai Weiwei, la scénariste Elettra Stamboulis et l’illustrateur Gianluca Costantini. À travers les signes astrologiques chinois, l’œuvre interroge la liberté d’expression, l’art, la résistance et les relations complexes entre pouvoir et création.

Dans Zodiaque, le lecteur est transporté dans la Chine des années 1960, précisément dans la province du Xinjiang, non loin du désert de Gobi. Ai Weiwei se raconte lui-même, à travers les épreuves vécues par sa famille, mais aussi son rapport à l’art. Son père, Ai Qing, fut exilé au Xinjiang pour ses positions contre-révolutionnaires. Cela a façonné sa conception de la résistance culturelle et artistique sous un régime autoritaire.

L’astrologie chinoise est un motif récurrent et structurant dans Zodiaque. Chaque signe y représente une facette des relations humaines et politiques. Symbolisant la ruse et la trahison, le rat incarne ainsi, implicitement, les manœuvres politiques des régimes autoritaires. Le mythe relaté dans le roman graphique, où le rat trahit son ami le chat pour triompher dans une course organisée par l’Empereur de Jade, est une métaphore des ambitions dévorantes et des jeux de pouvoir.

Pour Ai Weiwei, ce parallèle entre la mythologie et la réalité politique chinoise souligne l’opportunisme et la brutalité des dirigeants qui trahissent les idéaux collectifs pour asseoir leur domination. L’artiste évoque avec une grande sincérité la nature intrinsèque du Parti communiste chinois : « Si on me l’avait demandé, j’aurais dit que je n’avais pas peur de perdre ma liberté, mais ma conscience, ou de perdre ma compassion envers l’humanité et ma liberté de critiquer. »

Le roman graphique se veut une réflexion sur la création artistique comme acte de résistance. Ai Weiwei, à travers son propre parcours, illustre en effet la lutte pour la liberté d’expression dans un climat où tout est contrôlé, jusqu’aux plus petites formes de dissidence. Son incarcération et la destruction de son atelier sont évoquées dans l’œuvre, tout comme son engagement pour dénoncer la censure, le contrôle politique et les violations des droits humains en Chine.

Mao Zedong, dont l’ascension politique a entraîné une vague de répression et de violence culturelle, figure en bonne place dans Zodiaque. Le récit fait également écho à la répression des intellectuels et des activistes, notamment lors des événements de Tian’anmen en 1989, où Liu Xiaobo, célèbre dissident et prix Nobel de la paix, a joué un rôle important. Ai Weiwei insiste sur l’importance du courage face à l’oppression, rappelant que la liberté n’est jamais un acquis mais un combat incessant. « Si on se laisse gagner par la peur, mieux vaut rester enfermé chez soi », explique-t-il.

Les illustrations de Gianluca Costantini apportent une force visuelle percutante à ce récit complexe. Le choix du noir et blanc, combiné à des traits épurés et rapides, donne une impression d’urgence, comme si chaque dessin était un cri étouffé face à l’oppression. Le minimalisme à l’œuvre souligne à la fois la gravité des thématiques abordées et la simplicité avec laquelle l’art peut toucher à l’essentiel.

L’utilisation des signes astrologiques comme fil narratif permet aussi de relier les questionnements contemporains aux traditions millénaires chinoises, offrant ainsi une réflexion sur la permanence des systèmes de pouvoir et sur la résistance qui les accompagne. Par ailleurs, c’est avec une grande poésie qu’Ai Weiwei énonce parfois les tenants et aboutissants de la dictature. Aussi, la symbolique du cerf-volant, que le pouvoir interdit de faire voler, cristallise cette idée : même le vent, représentation de la liberté, est contrôlé.

Quelle réponse y apporter ? « L’initiative qui mène aux changements passe par une certaine dose de conflit. La liberté d’expression, les droits de l’homme, ce sont des acquis, pas des cadeaux. On ne les obtient qu’en luttant sans relâche. » Mais la contestation n’est pas la seule assise de ce roman graphique : Ai Weiwei partage aussi ses propres expériences de vie, notamment à New York, où le choc culturel a été important et où il a compris que sa motivation était de devenir un artiste, car pour lui, c’est rien de moins que l’outil le plus puissant si l’on désire changer le monde.

Ailleurs, on évoque le séisme de mai 2008 dans la province du Sichuan et la réaction discutable des autorités. On apprend aussi qu’en Chine, les fermiers choisissent souvent leur femme d’après son signe du zodiaque, selon des traditions et des croyances qui peuvent nous sembler incongrues.

Zodiaque soulève surtout des questions essentielles sur la liberté d’expression, la mémoire et la lutte contre la censure. À travers un récit intime et historique, Ai Weiwei, Elettra Stamboulis et Gianluca Costantini nous plongent dans une réflexion à la fois personnelle et universelle sur la manière dont l’art peut non seulement représenter la réalité, mais aussi la transformer. Ce livre se place donc au croisement de la politique, de la culture et de l’humanisme, et il offre un témoignage poignant sur l’importance de la résistance face aux oppressions de toutes sortes.

Zodiaque, Ai Weiwei, Elettra Stamboulis et Gianluca Costantini
Delcourt, septembre 2024

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4

« Fannie la Renoueuse » : le don et la damnation

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Avec Les Contes de la Pieuvre, Gess nous plonge dans un Paris de la fin du XIXe siècle où la réalité côtoie le surnaturel. Ce quatrième opus, intitulé Fannie la renoueuse, met en scène des personnages complexes, dotés de pouvoirs extraordinaires, dans une lutte pour la survie et le contrôle d’un Paris gangrené par la plus puissante organisation criminelle de l’époque : la Pieuvre. À travers une narration ingénieuse et des dessins saisissants, volontairement suranné, Gess bâtit une œuvre remarquable mêlant action, psychologie et réflexion sociale.

Dans Les Contes de la Pieuvre, Gess recrée un Paris fin de siècle aussi réaliste que fantasmagorique. L’action se déroule en 1898, dans un contexte historique minutieusement retranscrit, mais bouleversé par l’introduction de talents surnaturels. Certains membres de la Pieuvre, organisation criminelle tentaculaire, possèdent des capacités spéciales : force surhumaine, invulnérabilité, maîtrise des langues ou encore pouvoirs hypnotiques. Ces dons extraordinaires s’ancrent ici dans une tradition européenne de surhumains issus des mythes et de la littérature fantastique du XIXe siècle.

L’organisation criminelle de la Pieuvre, dirigée par quatre figures redoutables symbolisant les sens (la Bouche, l’Oreille, le Nez, et l’Œil), impose sa loi dans un Paris en pleine mutation. Les talents de chaque membre ajoutent une dimension surnaturelle aux intrigues criminelles, créant une tension constante entre le fantastique et le réel. Les personnages évoluent dans des décors détaillés et authentiques, et le récit s’articule autour Fannie, la « renoueuse ».

Son talent lui permet d’entrer dans l’esprit d’autrui pour en guérir les traumatismes ou les contrôler. Son empathie la place au cœur de l’intrigue, notamment lorsqu’elle tente de sortir Zélie, la fille de la Bouche, de son état végétatif. L’échec de cette tentative la place cependant sous la coupe de la Pieuvre, et son destin se trouve lié à celui de son frère, Anatole, surnommé Chien-Fou, un homme à la peau invulnérable, retenu captif.

La galerie des personnages mis en vignettes inclut également la Bête, survivant d’une tentative de meurtre, Pluton, un homme de main mystérieux aux multiples talents, et donc la jeune Zélie, brillante mais plongée dans une catatonie dont les origines restent troubles. Autour d’eux, Gess va enchaîner les séquences d’action et les scènes d’introspection à un rythme soutenu, forçant le lecteur à s’immerger totalement dans cet univers. Il prend le temps de développer des scènes-clés, comme celle de la torture de Chien-Fou, qui souligne la cruauté de cet univers criminel, mais aussi la résilience de ses protagonistes. 

Parallèlement, des scènes plus poétiques, presque oniriques, viennent tempérer l’action, offrant des moments de réflexion sur la nature humaine, le pouvoir et la mort. Et sur le plan visuel, Les Contes de la Pieuvre est également une réussite éclatante. Gess parvient à recréer le Paris de la fin du XIXe siècle avec un sens aigu du détail. Les couleurs, ternes et vieillottes, ajoutent une touche de nostalgie à l’ensemble, renforçant l’impression de plonger dans un autre temps.

Avec Les Contes de la Pieuvre, Gess, véritable maître conteur, a réussi à créer une œuvre singulière, à la croisée du roman feuilleton, de la bande dessinée franco-belge et du fantastique. Ce quatrième opus, Fannie la renoueuse, est une véritable fresque où le surnaturel côtoie des thématiques plus universelles comme la résilience, le pouvoir et l’empathie. Chaque personnage est développé avec une grande finesse, et l’univers, à la fois riche et cohérent, tient le lecteur en haleine de bout en bout.

Fannie la Renoueuse, Gess
Delcourt, septembre 2024, 208 pages 

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4.5

« Poussière d’os » : un récit post-apocalyptique en tension constante

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Dans Poussière d’os, Ben Stenbeck nous plonge dans un univers dystopique ravagé où les rares survivants humains s’entredéchirent pour subsister. Porté par un style graphique percutant, l’album dépeint la survie d’un enfant sauvage traqué par des tribus cannibales, sous le regard curieux d’une intelligence artificielle. Une œuvre à la croisée de la science-fiction et du drame post-apocalyptique, qui rappelle Mad Max et des œuvres dystopiques comme La Route de Cormac McCarthy.

Poussière d’os plante le décor dans un monde en ruines, presque vide de toute vie, où l’humanité semble avoir régressé à un état bestial. Ben Stenbeck, connu pour son travail sur Hellboy, nous entraîne dans un futur cauchemardesque où seules quelques tribus éparses subsistent, réduites au cannibalisme pour survivre. Cette vision terrifiante de la fin de l’humanité se déploie dans un cadre visuel qui met en scène des paysages désolés, peuplés de créatures à peine humaines et de carcasses de voitures, ce qui accentue l’atmosphère de désespoir omniprésente.

Le héros, un jeune garçon mutique et débrouillard, cherche à naviguer au milieu d’une brutalité inouïe. Sa lutte pour échapper à ses poursuivants rappelle les épopées survivalistes les plus crues du genre post-apocalyptique, dans une veine comparable à celle de La Route. L’intelligence artificielle qui observe et interagit avec ce monde désolé ajoute une dimension supplémentaire à l’histoire, notamment vis-à-vis de ses intentions réelles.

Le rythme de l’intrigue est tendu, frénétique, ne laissant guère de répit. Dès les premières pages, le lecteur est happé dans une course-poursuite où chaque instant peut être le dernier pour le jeune garçon. Mais il y a un revers à ce procédé : les personnages souffrent d’un manque criant de caractérisation. L’aspect spectaculaire l’emporte à l’évidence sur le développement psychologique et le background des protagonistes.

Il semble que Ben Stenbeck ait dû sacrifier la dimension émotionnelle de son récit pour laisser place à l’action. Les scènes de combat sont intenses, mais elles éclipsent souvent les enjeux plus profonds que l’histoire pourrait aborder, notamment sur la nature humaine ou l’évolution des sociétés après une telle apocalypse.

La partie graphique ne rattrape que partiellement ces faiblesses conceptuelles. Ben Stenbeck déploie son talent de dessinateur avec des planches post-apocalyptiques inspirées, des personnages dotés d’une forte identité visuelle et un mélange globalement réussi de violence et d’esthétisme. La brutalité primitive transparaît clairement, mais certaines planches manquent cependant de détails et d’expressivité.

Ainsi, tenu en haleine, le lecteur ne saura cependant jamais vraiment d’où viennent les personnages, comment le monde en est arrivé là, ni quelles sont les véritables intentions de l’intelligence artificielle. Poussière d’os est à cet égard trop expéditif, avant tout sensoriel et immersif, et le lecteur ressortira de cette œuvre avec de nombreuses questions sans réponse, mais aussi avec le sentiment d’avoir parcouru un monde aussi fascinant que terrifiant. 

Poussière d’os, Ben Stenbeck
Delcourt, septembre 2024, 144 pages

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3

Le Robot Sauvage : critique du classique Disney par DreamWorks

Qui l’aurait cru ? Pour ses 30 ans, DreamWorks a échappé à une crise financière dévastatrice grâce à son indomptable guerrier panda, malgré de lourds licenciements successifs rapportés par Deadline et Cartoon Brew. Mieux encore, le studio, fondé pour rivaliser avec la firme aux grandes oreilles, semble plus que jamais y parvenir avec un vrai-faux classique d’animation Disney : Le Robot Sauvage. Réalisé par le vétéran Chris Sanders, à qui l’on doit Lilo et Stitch et le premier Dragons (co-réalisé avec son ami Dean DeBlois), The Wild Robot (son titre original) convoque habilement le souvenir de WALL·E et Le Géant de fer, tout en rendant hommage au bestiaire centenaire de son concurrent, de Bambi à Frère des ours.

En parallèle, Disney se contente de massacrer ses classiques et exerce une pression inédite auprès de Pixar selon IGN — sans oublier l’échec stellaire Wish en 2023. Aussi, DreamWorks brille et confirme son engagement pour une nouvelle association entre la 2D et la 3D. Le Robot Sauvage s’impose ainsi comme une création originale qui redonne du souffle à une industrie en crise.

Copyright @ 2024 Universal StudiosCopyright @ 2024 Universal Studios

Synopsis : L’incroyable épopée d’un robot – l’unité ROZZUM 7134 alias “Roz” – qui après avoir fait naufrage sur une île déserte doit apprendre à s’adapter à un environnement hostile en nouant petit à petit des relations avec les animaux de l’île. Il finit par adopter le petit d’une oie, un oison, qui se retrouve orphelin.

[Edit du 28 octobre : Le Robot Sauvage a franchi la barre symbolique des 200 millions de dollars pour un budget estimé à 80 millions hors marketing.]

Roz is the new Eve

D’abord et avant tout, DreamWorks s’est toujours construit en écho, souvent en réponse directe aux créations de Disney-Pixar. L’exemple le plus frappant reste Shrek en 2001, qui a marqué un tournant dans l’histoire de l’animation 3D. Sa relecture des figures du conte avait brillé face à un Disney sclérosé, bien avant que celui-ci n’acquière Pixar et devienne dépendant de son âge d’or. En vérité, avant que la firme aux grandes oreilles ne regagne son souffle avec Raiponce en 2010, DreamWorks avait trouvé en Pixar un rival de taille, aussi bien narratif que technologique. Ce duel, ancré dans l’ADN du studio depuis Fourmiz contre 1001 pattes en 1998, a toujours orienté ses choix créatifs, pour le meilleur (Dragons), mais aussi pour le pire (Gang de requins).

En 2024, cependant, le cadre a radicalement changé. DreamWorks, comme toute l’industrie, traverse une crise sans précédent. Il est certes difficile de nier le lien entre WALL·E et Le Robot Sauvage, notamment la ressemblance du droïde sonde Eve avec le robot d’assistance Roz. Toutefois, on décèle une riposte clairvoyante de Chris Sanders à l’égard des studios d’animation états-uniens, désormais obsédés par les suites, les algorithmes et l’intelligence artificielle. À ce titre, l’auto-critique revêt une dimension ironique : la compagnie ayant fabriqué l’unité ROZZUM, nommée ici Universal Dynamics (en clin d’œil à la pièce R.U.R. signé Karel Čapek en 1920), renvoie aussi au célèbre studio qui distribue DreamWorks depuis 2016.

IA Robot

Au fond, Le Robot Sauvage va plus loin : il se dresse avec humilité, tel un phare dans la tempête d’une industrie aux abois. Par son usage subtil de la 2D (symbolisant ici la nature authentique) alliée à une 3D éprouvée, il lie une modernité technologique à un héritage classique. Sa narration universelle et originale puise dans de grands classiques de l’animation, de Mon voisin Totoro au sous-estimé Le ant de fer (prolongeant l’exploration du mythe de Superman tout en faisant écho à La Guerre des mondes). En réalité, l’ex-Disney Chris Sanders, loin d’être revanchard, s’anime d’un espoir tenace dans l’avenir de l’animation. Ce souffle vital, bien que parfois limité scénaristiquement, fait corps avec l’imagerie de The Wild Robot, dont le succès — déjà assuré en quelques jours dans les salles américaines — pourrait s’avérer crucial pour l’avenir d’un médium soucieux des nouveaux systèmes d’intelligence artificielle.

Dès le début, le réalisateur et son équipe ont cité le peintre français Claude Monet comme principale source d’inspiration visuelle. Et il est clair qu’aucun blockbuster d’animation américain n’avait offert de tels paysages depuis des décennies. Ces décors, majestueux et aux traits fins, permettent ainsi à une faune complexe, pleine de ressort comique, de s’épanouir dans son intrication et dans toute sa diversité. Du renard espiègle à la matriarche opossum et ses petits, ce bestiaire abouti met en lumière tout un pan du cinéma d’animation anthropomorphique et soutient une fable a priori banal sur la maternité et la famille.

In fine, Le Robot Sauvage s’impose essentiellement grâce à sa sincérité, son authenticité, et sa foi si précieuse dans un médium fondateur en crise. Vive le cinéma d’animation !

Bande Annonce Le Robot Sauvage

Fiche Technique — Le Robot Sauvage

Titre original : The Wild Robot

Réalisation : Chris Sanders
Scénario : Chris Sanders, d’après le roman Robot sauvage de Peter Brown

Production : Jeff Hermann, Dean DeBlois

Musique originale : Kris Bowers
Distribution : Universal Pictures France
États-Unis – 2024 – 102 minutes

Avec Lupita Nyong’o, Pedro Pascal & Catherine O’Hara (Voix originales)

Avec Sara Martins, Yannick Choirat & Kylian Trouillard (Voix françaises)

Sortie le 9 octobre 2024

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3.5

Super/Man : l’histoire de Christopher Reeve

Connu pour avoir été la toute première incarnation de l’homme d’acier au cinéma, Christopher Reeve a longtemps volé au-dessus des nuages, jusqu’à ce qu’un accident le cloue définitivement dans un fauteuil roulant. Le documentaire Super/Man revient ainsi sur son histoire, en tant que figure emblématique de la pop culture, mais surtout en tant qu’être humain, d’une sensibilité et d’une rage de vivre aussi incassables que son alter ego fictif.

Synopsis : L’histoire de Christopher Reeve est celle d’une ascension spectaculaire : d’acteur inconnu à véritable icône du cinéma. Sa performance en tant que Clark Kent/Superman a marqué les esprits et est devenue une référence dans l’univers des super-héros au cinéma. Reeve a incarné l’Homme d’Acier dans quatre films Superman et a joué de nombreux autres rôles, montrant ainsi toute l’étendue de son talent. En 1995, un accident d’équitation l’a laissé presque entièrement paralysé.

Créé en 1938 par Jerry Siegel et Joe Shuster, Superman est un étranger sur Terre malgré sa silhouette humaine. Doté d’une grande bienveillance, de grands pouvoirs et de grandes responsabilités, le gamin de Smallville s’est finalement révélé aux yeux du monde dans le film de Richard Donner en 1978. Débute alors une fabuleuse ascension pour Christopher Reeve, auparavant inconnu du grand public. Ceux qui ne sont pas dupes et qui reconnaissent enfin Superman parmi les avions et les oiseaux dans le ciel pourraient également l’identifier grâce à la composition légendaire de John Williams. Il ne sera pourtant pas question de réinvestir la mythologie et la success story de Superman en bande dessinée, en outil de propagande durant la Seconde Guerre mondiale, à la télévision ou au cinéma. Si on reste client de la grande aventure du Kryptonien dans la culture populaire, il vaut mieux se tourner vers Look, Up in the Sky: The Amazing Story of Superman, produit par Bryan Singer et réalisé par Kevin Burns.

Dans ce tout dernier hommage, Ian Bonhôte et Peter Ettedgui cherchent à redéfinir la figure du héros, loin de l’engouement que le super-héros fictif a laissé derrière lui. Chaque témoignage, du cercle intime de la famille Reeve à ses proches collaborateurs du 7e Art, nous rapproche un peu plus d’un constat bien réel : Christopher Reeve n’est ni Clark Kent, ni Superman, juste « un individu ordinaire qui trouve la force de persévérer et d’exister malgré des obstacles colossaux ».

Rattacher la tête au corps

Alors qu’une nouvelle ère s’annonce pour l’été 2025 sous l’égide de James Gunn, après la chute programmée du DC Cinematic Universe, ce documentaire fait le constat indéniable d’une époque révolue. Cette époque où les super-héros avaient réellement le pouvoir de redonner de l’espoir et de changer la vision d’un monde qui partait à la dérive, notamment via les révolutions industrielles et technologiques. Passée son introduction légère, épique et nostalgique, le film empoigne pleinement la dimension dramatique qui jonche le parcours de Christopher Reeve. Homme d’action en dehors de l’écran, il n’a cessé de trouver des activités pour le stimuler, jusqu’à ce qu’on lui ampute de cette liberté. Et si le héros n’était pas celui que l’on voit dans les costumes mais bien cet individu simple, humble, obstiné et passionné ?

Le documentaire est composé de précieuses confessions sur la personnalité de Christopher Reeve, ou du moins ce qu’il renvoyait dans les coulisses et sa vie privée. De nombreux images d’archives viennent également agrémenter les discours des intervenants, dont les enfants de l’acteur (Matthew, Alexandra et William Reeve). En un peu moins de deux heures, ce film réussit à rendre la parole aux fantômes dans un rythme maîtrisé, bien que l’on puisse noter quelques procédés qui emploient un ton larmoyant à répétition. Cette histoire n’en a nullement besoin pour amplifier ses relents émotionnels. Comment ne pas s’émouvoir en apercevant le visage attristé de Robin Williams, son fidèle ami depuis leur passage au Julliard School ? Lui aussi a tutoyé les « ténèbres » de trop près pour que son destin soit intimement lié à Reeve. Leur complicité reste cependant une preuve que l’humanité peut se relever. Ian Bonhôte et Peter Ettedgui ne s’y sont pas trompés en investissant un sujet autrefois tabou, car la considération des personnes en perte de motricité et de mobilité n’était pas un réflexe il y a encore un peu plus de deux décennies. Après avoir affiné le portrait du créateur de mode Alexander McQueen, aussi surnommé « l’enfant terrible », puis celui de compétiteurs hors normes dans Comme des phénix : l’esprit paralympique, les cinéastes restent dans la continuité de leur démarche inspirante, en restituant les valeurs universelles d’une famille paralysée par une tragédie.

« Once you choose hope, anything’s possible. »

Neuf ans à porter la cape rouge, un Christopher Reeve vieillissant nous évoque ses souvenirs clés dans une carrière sans rebond. Après une courte apparition dans Les Vestiges du jour, puis un rôle peu commun dans Le village des damnés de John Carpenter, il n’est de secret pour personne qu’à la suite du tournage de Above Suspicion, où Reeve incarnait un inspecteur de police à moitié paralysé, Reeve, l’acteur féru d’équitation fit une mauvaise chute qui lui valut la tétraplégie pour le reste de sa vie. L’image et la volonté de l’homme de fer sont brisées. Il apparaît ainsi avec un esprit plus alerte et sensible, remplissant également sa fonction de père lorsqu’on lui permet de se mouvoir en fauteuil roulant. Il disparut donc longtemps des écrans, tel Val Kilmer épuisé par son cancer. Il existe tout de même de l’espoir pour une renaissance, bien que l’idée d’un « remède » puisse s’avérer toxique.

Ne pouvant pleinement accepter son sort et renoncer à la guérison, Reeve ne quitte pas la vie publique et satisfait même l’un de ses désirs les plus fous en réalisant ses propres long-métrages, même depuis son fauteuil. Militant indispensable dans la reconnaissance et la défense des droits des personnes handicapées, il est devenu un autre genre de héros pour celles et ceux qui n’ont, a priori, plus de place pour des promesses fantaisistes. C’est pourquoi ses téléfilms In the Gloaming et Pour que la vie continue… traitent avec bienveillance et authenticité du sida et de la tétraplégie. Ses responsabilités sont interrogées à travers son endurance et sa capacité à redorer sa foi et à la partager. Telle est l’histoire de Super/Man. Telle est l’histoire de Christopher Reeve, qui a transfiguré la figure de l’homme d’acier.

Et bien que la famille Reeve ne digère plus les comparaisons au rôle clé de sa carrière, il faut au moins reconnaître que la symbolique qui entoure Superman a des teintes sur son interprète. L’orphelin de Kypton puise sa force dans les rayons du soleil et Reeve en fait de même auprès de son épouse, Dana Morosini. On peut alors avancer qu’elle est la « Superwoman » de leur foyer. Elle a refusé de laisser ses enfants grandir sans leur père et ce choix a définitivement changé la donne dans l’inconscient collectif. Ce documentaire, éminemment pathos, représente également un support de communication idéal pour sensibiliser les spectateurs aux démarches de la Fondation Christopher & Dana Reeve. Bien que ce procédé paraisse opportuniste, cet organisme reste indissociable des Reeve, qui ont consacré le reste de leur vie à l’amélioration de la qualité de vie des personnes atteintes de paralysie, ainsi que de leur famille. Voilà le véritable héritage de cette famille au destin contrarié par la fatalité et l’honorable quête de la renaissance. Une œuvre testamentaire à la fois inspirante et déchirante.

Super/Man : L’histoire de Christopher Reeve Bande-annonce

Super/Man : L’histoire de Christopher Reeve – Fiche technique

Titre original : Super/Man – The Christopher Reeve Story
Réalisation : Ian Bonhôte, Pierre Ettedgui
Scénario : Ian Bonhôte, Pierre Ettedgui, Otto Burnham
Image : Brett Wiley
Montage : Otto Burnham
Musique : Ilan Eshkeri
Producteurs : Robert Ford, Lizzie Gillett, Ian Bonhôte
Production : Words+Pictures, Passion Pictures, Misfits Entertainment, Jenco Films
Pays de production : États-Unis, Royaume-Uni
Distribution France : Warner Bros. Pictures
Durée : 1h44
Genre : Documentaire
Date de sortie : 9 octobre 2024

Super/Man : l’histoire de Christopher Reeve
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3.5

« Paris-Damas : Liaisons mortelles » : les aspérités de la géopolitique

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Paris-Damas : Liaisons mortelles de Jean-Claude Bartoll et Nicolas Otero, édité par Delcourt dans sa collection « Encrages », explore les relations tumultueuses et parfois mortifères entre la France et la Syrie sous la dynastie des Assad. Cette bande dessinée historique met en lumière quarante ans de manipulations, d’accords secrets et d’attentats, mais aussi de fascination-répulsion, qui ont profondément marqué ces deux pays. Elle révèle par ailleurs des aspects encore méconnus des relations bilatérales, de la période du mandat français jusqu’à la guerre civile syrienne actuelle.

L’œuvre débute en rappelant un fait historique déterminant : le protectorat exercé par la France sur la Syrie entre 1920 et 1946. C’est au sortir de la Première Guerre mondiale, en vertu des accords Sykes-Picot de 1916, que la France reçoit la tutelle de la Syrie et du Liban. Cet épisode est fondamental pour comprendre la structure sociale et politique du pays qui, bien qu’émancipé de la tutelle ottomane, se retrouve alors sous une nouvelle domination, cette fois française, contre laquelle s’insurgent les nationalistes syriens, qui aspirent à une indépendance totale. La France impose cependant son mandat, restructure la région et accompagne la création de l’État libanais, une plaie ouverte dans les relations entre les deux pays.

Dans ce contexte difficile et souvent conflictuel, la France va jouer un rôle important dans l’ascension des Alaouites, une minorité longtemps marginalisée. Le mandat français permet à cette communauté d’accéder à des positions de pouvoir, notamment dans l’armée et l’enseignement, un changement qui a des répercussions directes sur la crise syrienne contemporaine. La montée des tensions entre la majorité sunnite et la minorité alaouite, représentée par la famille Assad, prend en effet racine dans cette première réorganisation sociopolitique, favorisée par la France.

L’ascension d’Hafez el-Assad : des ambitions nationales à la domination régionale

Un des chapitres centraux de Paris-Damas : Liaisons mortelles est consacré à l’ascension d’Hafez el-Assad, une figure incontournable dans l’histoire contemporaine syrienne. Ancien militaire formé à l’Académie militaire syrienne, il gravit les échelons jusqu’à devenir chef d’état-major de l’armée. Un coup d’État en 1970 lui permet de s’emparer du pouvoir pour ne plus le lâcher. Dès le début de son règne, Hafez el-Assad rêve de restaurer la « Grande Syrie » et de récupérer le plateau du Golan occupé par Israël.

Sur la scène intérieure, son règne est marqué par l’instauration de l’état d’urgence et une répression féroce des opposants, principalement des Frères musulmans, qui initient une guérilla urbaine de plus en plus violente (cf. Hama). Le régime d’Assad se distingue cependant par une répression se déroulant en partie sous cape : plutôt que de recourir aux massacres de masse comme Saddam Hussein en Irak, Assad préfère remplir les prisons, orchestrer un système de délation massif et généraliser les opérations de surveillance menées par les services secrets, particulièrement la moukhabarat de l’armée de l’air.

Les relations troubles entre la France et la Syrie sous les Assad

Jean-Claude Bartoll et Nicolas Otero s’intéressent de près aux relations diplomatiques mouvementées entre la France et la Syrie sous Hafez et Bachar el-Assad. Alors que François Mitterrand, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy n’ont pas hésité à s’afficher publiquement aux côtés des Assad, les relations ont parfois été tendues, notamment en raison du soutien syrien au terrorisme international dans les années 1980.

La bande dessinée revient sur les attentats qui ont ensanglanté la France en 1986, mais aussi sur les kidnappings de ressortissants français au Liban, orchestrés par des groupes proches du régime syrien. La présence militaire syrienne au Liban, qui atteint son apogée avec 40 000 soldats en 1990, devient quant à elle une source de friction constante entre Paris et Damas. Hafez el-Assad cherche à mettre son voisin en coupes réglées. Cependant, malgré ces tensions, le président syrien parvient à restaurer une certaine respectabilité internationale en rejoignant la coalition menée par les États-Unis lors de la première guerre du Golfe en 1991.

Le passage de témoin à Bachar el-Assad et la dégradation des relations franco-syriennes

Les réélections d’Hafez el-Assad succédaient de longues périodes de préparation dignes des propagandes staliniennes. Sa succession disputée est également traitée dans Paris-Damas : Liaisons mortelles. Le chapitre consacré à l’arrivée au pouvoir de Bachar el-Assad, après la mort de son père en 2000, permet d’évoquer les espoirs initiaux suscités par ce jeune président formé en Europe, mais aussi la rapide désillusion qui s’ensuivit. La bande dessinée montre notamment comment Jacques Chirac, qui avait assisté aux funérailles de Hafez el-Assad, se rapproche de Bachar, avant que l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri en 2005, perçu par Paris comme une manœuvre de Damas, ne vienne passablement dégrader ces relations.

Sous Nicolas Sarkozy, la relation avec la Syrie connaît une brève embellie, avant de sombrer à nouveau dans l’hostilité lorsque la révolte du printemps syrien de 2011 se transforme en guerre civile. La France, sous François Hollande, prend une position ferme contre le régime syrien et soutient l’opposition, marquant la fin des relations historiques entre Paris et Damas.

Paris-Damas : Liaisons mortelles retrace ainsi, étape par étape, les grandes lignes des relations franco-syriennes. Les auteurs éclairent des événements contemporains majeurs tels que les attentats en France et la guerre civile en Syrie. Ils énoncent aussi les mécanismes dictatoriaux qui ont présidé au règne des Assad. Un rappel sombre mais nécessaire des noces sanglantes entre Paris et Damas, où politique et violence s’entrelacent inextricablement.

Paris-Damas : Liaisons mortelles, Jean-Claude Bartoll et Nicolas Otero
Delcourt/Encrages, septembre 2024, 136 pages

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« Franquin et moi : Entretiens avec Numa Sadoul » : effeuiller une icône de la BD

Numa Sadoul, écrivain, critique et essayiste, a marqué l’histoire de la bande dessinée en France par une approche originale et érudite de cet art alors souvent relégué au divertissement populaire. Sa carrière est jalonnée de rencontres et d’amitiés sincères avec des figures emblématiques du neuvième art, telles que Gotlib, Moebius ou encore Franquin. C’est sur ce dernier qu’il revient généreusement dans Franquin et moi, un ouvrage d’entretiens incontournable, conçu en collaboration avec Christelle Pissavy-Yvernault.

Avec ce livre, Numa Sadoul ouvre une nouvelle fenêtre sur le processus créatif du père de Gaston Lagaffe, mais aussi sur sa personnalité et sa carrière. Il offre par ailleurs une plongée passionnante dans les coulisses de la bande dessinée franco-belge, dont le paysage a considérablement changé au fil des années.

Le point de départ de cette aventure remonte à 1970, lorsque Sadoul, alors jeune étudiant, prend contact avec Franquin par courrier. À l’époque, il travaille sur un mémoire consacré aux archétypes familiaux dans la bande dessinée, une étude dans laquelle il analyse des séries phares telles que Spirou et Fantasio, Astérix ou encore Bob et Bobette. Cet échange épistolaire marque le début d’une longue amitié et d’une collaboration fructueuse entre les deux hommes, dont le présent ouvrage résulte. 

En 1971, Numa Sadoul rencontre Franquin en personne, et de cette première entrevue naît une complicité qui se poursuivra pendant des décennies. Cette relation, à la fois intellectuelle et affective, transparaît tout au long du livre Franquin et moi, où l’écrivain et critique partage non seulement des souvenirs personnels, mais aussi des réflexions sur l’œuvre de Franquin et la bande dessinée en général.

Franquin et moi dresse ainsi le portrait d’un artiste en constante autocritique, un créateur qui se remettait sans cesse en question. Franquin, souvent perçu comme un perfectionniste, exprime dans ces dialogues son souhait d’être entouré de critiques plus exigeants, semblables à ceux du monde littéraire, afin de pousser toujours plus loin son art. Cette quête d’excellence et cette recherche perpétuelle de nouveaux défis sont d’ailleurs au cœur de la création de Gaston Lagaffe, un personnage exutoire pour Franquin, qui l’a aidé à surmonter certains tourments personnels.

Numa Sadoul met également en lumière les relations complexes entre le scénariste et son éditeur, Charles Dupuis, où l’admiration l’emportait manifestement sur l’amitié. L’ouvrage révèle également l’influence des amis et collègues de Franquin, partenaires créatifs et vecteurs d’une émulation souvent saine. Yvan Delporte est quant à lui décrit avec un côté anarchiste qui explique peut-être sa mise à l’écart du journal qu’il dirigeait – mais aussi ses relations difficiles avec Liliane Franquin, citée à de multiples reprises, et notamment au regard des négociations contractuelles qu’elle menait pour son mari.

Franquin et moi nous offre surtout un portrait intime et nuancé d’un homme sensible et vulnérable, jugé d’une grande honnêteté intellectuelle. Sadoul décrit Franquin comme un artiste profondément humble, et même frappé par le syndrome de l’imposteur, toujours en quête de légitimité malgré son immense succès. La relation entre les deux hommes a évolué au gré des circonstances : un lien d’amitié les unissait et parfois, Sadoul se montrait admiratif et bienveillant à l’endroit de Franquin quand, à d’autres moments, il endossait plutôt le rôle du « guide » ou du « conseiller ». 

Cette amitié sincère et respectueuse est au cœur de l’ouvrage, qui nous permet de découvrir un Franquin à la fois fragile et génial, toujours prêt à partager ses doutes et ses réflexions. On en apprend également davantage sur Sadoul, qui a vécu en tant que fils de famille entretenu au début de sa carrière, alors que l’écriture et le théâtre ne lui rapportaient presque rien. Il a aussi collaboré à un fanzine belge clandestin et très virulent, au sein duquel il animait une rubrique intitulée « Les Colères de Milsabor ». Là-bas, sous pseudonyme, il réglait ses comptes avec pas mal de gens et s’en prenait même à… lui-même !

Au rand des anecdotes, il est également question de l’opéra, méconnu par les auteurs de bandes dessinées, de l’époque où les illustrateurs étaient grugés par les éditeurs, de la perception du neuvième art ou encore de la parution et la réédition difficile de ces entretiens menés avec Franquin. Le tout entre des commentaires sur Hergé, Peyo ou Jean-François Moyersoen.

Franquin et moi est ainsi bien plus qu’un simple recueil d’entretiens ; c’est un témoignage précieux sur l’histoire de la bande dessinée et sur la personnalité complexe de l’un de ses plus grands représentants. L’ouvrage de Numa Sadoul et Christelle Pissavy-Yvernault, enrichi par une iconographie abondante comprenant notamment des extraits de courriers, s’inscrit dans la lignée des Cahiers de la bande dessinée, qui s’intéressaient à des auteurs bien spécifiques. L’ensemble le rend à nos yeux indispensable à tout amateur qui se respecte.

Franquin et moi : Entretiens avec Numa Sadoul, Christelle Pissavy-Yvernault et Numa Sadoul
Glénat, octobre 2024, 240 pages 

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5

« Saturne » : voyage au cœur des anneaux

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Saturne, le troisième volume de la série Système Solaire (Glénat), co-créé par Bruno Lecigne et Federico Dallocchio, nous emmène dans une aventure scientifique et exploratoire aux confins de la géante gazeuse, une planète aux anneaux aussi énigmatiques que captivants…

Dans la continuité des précédents volumes consacrés à Mars et Jupiter, Saturne nous plonge dans l’exploration de cette géante gazeuse, accompagnée d’un équipage scientifique terrien voyageant à bord d’un vaisseau extraterrestre. Cette nouvelle étape de la mission marque une avancée cruciale alors que les chercheurs s’approchent des imposants anneaux de la planète. À mesure que le groupe pénètre dans ce disque de gaz et de glace, les mystères de Saturne se dévoilent, assouvissant la curiosité scientifique de astronautes. 

L’un des aspects intrigants abordés dans l’album est l’origine récente des anneaux. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ceux-ci pourraient avoir moins de 100 millions d’années. Une hypothèse est d’ailleurs soulevée : un gros astéroïde ou une lune aurait été pulvérisé, son cœur absorbé par la planète et son manteau glacé capturé pour former ces fameux anneaux. 

Comme les épisodes précédents, Saturne se démarque par son approche documentée de la planète. L’œuvre aborde non seulement les caractéristiques physiques de Saturne mais aussi ses satellites, notamment Titan, la plus grande lune de la planète. Riche en eau gelée et en roche, elle est la seule lune de Saturne à posséder une atmosphère dense. Comme la Terre, elle connaît des saisons et pourrait même abriter un milieu propice au développement d’une chimie organique complexe. L’ouvrage n’oublie pas d’évoquer Japet, une autre lune de Saturne. 

L’un des thèmes centraux de cet album est le rôle que Saturne a joué dans la formation et la dynamique du Système solaire. Cette planète, sixième en distance par rapport au Soleil, est la deuxième plus grande en taille et en masse après Jupiter. Aplatie, très peu dense, elle est composée majoritairement de gaz légers tels que l’hydrogène et l’hélium.

L’album revient plus généralement sur le processus de formation des planètes géantes à partir de nuages protoplanétaires. Saturne, avec ses caractéristiques atmosphériques extrêmes, ses vents violents et son orbite lente autour du Soleil (près de 30 années terrestres pour un tour complet), est le reflet d’un équilibre cosmique complexe.

En marge de ces considérations scientifiques, qui nous permettent de rappeler le partenariat initié avec l’Observatoire de Paris, la dimension purement fictionnelle se caractérise par des événements structurés autour d’une trahison humaine et d’une épidémie extraterrestre. Cela offre un cadre fonctionnel aux informations distillées mais relève cependant de l’anecdote.

Ludique et didactique, sublimé par la qualité des illustrations de Federico Dallocchio, l’album se clôture par un dossier pédagogique qui offre une synthèse détaillée sur Saturne, abordant des sujets complexes comme sa structure interne, son atmosphère turbulente ou encore ses puissantes tempêtes. Les lecteurs curieux y trouveront des réponses à des questions essentielles telles que les spécificités des anneaux ou la magnétosphère qui enveloppe la planète.

Alors que l’humanité s’interroge de plus en plus sur son avenir et sur ses ressources, Saturne propose de décentrer notre regard avec une réflexion sur les innombrables trésors que le Système solaire pourrait encore nous révéler. 

Saturne, Bruno Lecigne et Federico Dallocchio 
Glénat, octobre 2024, 64 pages

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3.5

Warhol, la bio graphique non officielle

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Parution simultanée aux éditions Larousse de cette bio graphique de l’Américain Andy Warhol et de celle de l’Anglais David Hockney, un choix bien pensé car les deux artistes se sont rencontrés et sont des expérimentateurs modernes ayant marqué les esprits, chacun dans son style.

Cet album est la traduction de la version originale en anglais qui m’incite à penser que les éditions Larousse envisagent une collection de telles bio graphiques de peintres sur le même principe. D’ailleurs, l’illustrateur (Marco Maraggi) est l’auteur d’une BD biographique sur Banksy. Ceci dit, ici nous avons affaire à une BD de facture assez classique, alors que la bio graphique de David Hockney est davantage un livre illustré, comportant pas mal de textes mais sans cases ni bulles. Par contre, cette bio d’Andy Warhol comporte des chapitres respectant la chronologie de sa vie, probable modèle de celle de David Hockney.

Aspirations, inspiration

Après cinq pages de présentation de l’artiste (dont un dessin tout à fait dans son style), nous apprenons qu’Andy Warhol est né à Pittsburgh, ville marquée par son industrie de l’acier. Jeune, il préférait lire ses BD que se socialiser. Ainsi il jouait peu avec ses frères et préférait la compagnie de sa mère dont il resta proche toute sa vie. Par contre, Andy perdit son père encore jeune, apparemment sans en être trop affecté. Déjà adolescent il aimait beaucoup dessiner et il se dirigea vers l’univers de la publicité qui le marqua durablement. Ainsi, il apprit à reconnaître ce qui avait une chance de séduire le plus grand nombre. Mais il ne voulait pas s’éterniser dans cet univers lié à la société de consommation, car son ambition était bien de faire carrière comme artiste. Et, bien-sûr, c’est à New York que tout cela se passait. Il y travaillait, voyait ce que certains concevaient. Mais, considéré comme un publicitaire, il restait à l’écart du microcosme évoluant dans les galeries d’art qui le fascinaient. Jusqu’au jour où il conçut ce qui devint sa marque de fabrique : la représentation d’objets symboliques de la société de consommation de l’époque. Voilà qui explique que Warhol soit considéré comme représentant du pop art car l’expression signifie art populaire (elle peut donc correspondre à bien d’autres artistes).

Un état d’esprit

Bien que l’album mentionne les jalons essentiels de la carrière artistique d’Andy Warhol, le scénario de Michele Botton simplifie considérablement son évolution. Ainsi, Warhol exposa avant de concevoir ses fameuses représentations de boîtes de soupe Campbell’s. Et, si l’album le montre en train d’y travailler, il ne se risque pas à montrer l’œuvre reproduite plus ou moins fidèlement. Idem pour l’illustration de couverture où un badge mentionne « Non officiel et non autorisé » très révélateur. Cela évite l’inévitable comparaison au désavantage de la BD, mais cela présente l’inconvénient de ne donner qu’une idée beaucoup trop vague de pourquoi l’œuvre de Warhol a marqué les esprits. Cette bio graphique se concentre sur la vie de l’artiste, relatant par exemple la tentative d’assassinat dont il fut victime. Elle s’intéresse aussi au caractère ambigu du personnage, avec son look caractéristique entretenu au fil des années par l’usage de perruques, mais aussi par son comportement général en public et notamment lors d’interviews. En effet, son caractère réservé l’incitait à faire des réponses plutôt laconiques qui finalement pouvaient être prises pour des provocations, avec une capacité à pousser la plaisanterie jusqu’au cynisme. Dans cet esprit, il est dommage que sa réflexion sur le quart d’heure de célébrité accessible à tout un chacun n’apparaisse que sous forme allusive, alors que c’est quelque chose d’emblématique du personnage. Ceci dit, la BD met suffisamment l’accent sur le talent de Warhol pour mettre en scène tout ce qu’il avait en tête. Ce qui amène logiquement à évoquer son activité cinématographique où, là aussi, il n’hésita pas à miser sur la provocation. N’oublions pas de signaler que Warhol se plaisait à évoluer au milieu de celles et ceux qui faisaient l’activité artistique new-yorkaise, faisant en sorte que son propre atelier « La Factory » soit ouvert à tous ceux qui voulaient y venir. C’est ainsi qu’il côtoyait par exemple des musiciens et qu’il fut amené à travailler avec et pour eux (seule œuvre représentée, la fameuse banane comme illustration de pochette de l’album Velvet underground and Nico où sa signature apparaît bien en évidence). L’album signale donc ses multiples relations, alors que bizarrement il passe quasiment sous silence sa vie sentimentale. Par contre, il fait un choix narratif original et bien dans l’esprit du personnage, en lui faisant raconter toute sa vie comme s’il était vivant, alors qu’il est mort en 1987, à la suite d’une banale opération de la vésicule.

Pour conclure

Cet album a le mérite de donner une idée assez complète du personnage Andy Warhol, artiste complexe dont la célébrité doit autant à son talent original qu’à sa personnalité lui permettant de bien sentir tout ce qu’il pouvait se permettre, et ce dans de nombreux domaines artistiques. Ce qui ne l’empêcha pas de provoquer une rancœur importante à la base de la tentative d’assassinat dont il ne réchappa que de justesse.

Warhol la bio graphique, Michele Botton (scénario) et Marco Maraggi (dessin)

Larousse : sorti le 11 septembre 2024

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3