« Zodiaque » : ode à la liberté

Paru aux éditions Delcourt, Zodiaque est un roman graphique d’une profondeur singulière, qui réunit l’artiste dissident chinois Ai Weiwei, la scénariste Elettra Stamboulis et l’illustrateur Gianluca Costantini. À travers les signes astrologiques chinois, l’œuvre interroge la liberté d’expression, l’art, la résistance et les relations complexes entre pouvoir et création.

Dans Zodiaque, le lecteur est transporté dans la Chine des années 1960, précisément dans la province du Xinjiang, non loin du désert de Gobi. Ai Weiwei se raconte lui-même, à travers les épreuves vécues par sa famille, mais aussi son rapport à l’art. Son père, Ai Qing, fut exilé au Xinjiang pour ses positions contre-révolutionnaires. Cela a façonné sa conception de la résistance culturelle et artistique sous un régime autoritaire.

L’astrologie chinoise est un motif récurrent et structurant dans Zodiaque. Chaque signe y représente une facette des relations humaines et politiques. Symbolisant la ruse et la trahison, le rat incarne ainsi, implicitement, les manœuvres politiques des régimes autoritaires. Le mythe relaté dans le roman graphique, où le rat trahit son ami le chat pour triompher dans une course organisée par l’Empereur de Jade, est une métaphore des ambitions dévorantes et des jeux de pouvoir.

Pour Ai Weiwei, ce parallèle entre la mythologie et la réalité politique chinoise souligne l’opportunisme et la brutalité des dirigeants qui trahissent les idéaux collectifs pour asseoir leur domination. L’artiste évoque avec une grande sincérité la nature intrinsèque du Parti communiste chinois : « Si on me l’avait demandé, j’aurais dit que je n’avais pas peur de perdre ma liberté, mais ma conscience, ou de perdre ma compassion envers l’humanité et ma liberté de critiquer. »

Le roman graphique se veut une réflexion sur la création artistique comme acte de résistance. Ai Weiwei, à travers son propre parcours, illustre en effet la lutte pour la liberté d’expression dans un climat où tout est contrôlé, jusqu’aux plus petites formes de dissidence. Son incarcération et la destruction de son atelier sont évoquées dans l’œuvre, tout comme son engagement pour dénoncer la censure, le contrôle politique et les violations des droits humains en Chine.

Mao Zedong, dont l’ascension politique a entraîné une vague de répression et de violence culturelle, figure en bonne place dans Zodiaque. Le récit fait également écho à la répression des intellectuels et des activistes, notamment lors des événements de Tian’anmen en 1989, où Liu Xiaobo, célèbre dissident et prix Nobel de la paix, a joué un rôle important. Ai Weiwei insiste sur l’importance du courage face à l’oppression, rappelant que la liberté n’est jamais un acquis mais un combat incessant. « Si on se laisse gagner par la peur, mieux vaut rester enfermé chez soi », explique-t-il.

Les illustrations de Gianluca Costantini apportent une force visuelle percutante à ce récit complexe. Le choix du noir et blanc, combiné à des traits épurés et rapides, donne une impression d’urgence, comme si chaque dessin était un cri étouffé face à l’oppression. Le minimalisme à l’œuvre souligne à la fois la gravité des thématiques abordées et la simplicité avec laquelle l’art peut toucher à l’essentiel.

L’utilisation des signes astrologiques comme fil narratif permet aussi de relier les questionnements contemporains aux traditions millénaires chinoises, offrant ainsi une réflexion sur la permanence des systèmes de pouvoir et sur la résistance qui les accompagne. Par ailleurs, c’est avec une grande poésie qu’Ai Weiwei énonce parfois les tenants et aboutissants de la dictature. Aussi, la symbolique du cerf-volant, que le pouvoir interdit de faire voler, cristallise cette idée : même le vent, représentation de la liberté, est contrôlé.

Quelle réponse y apporter ? « L’initiative qui mène aux changements passe par une certaine dose de conflit. La liberté d’expression, les droits de l’homme, ce sont des acquis, pas des cadeaux. On ne les obtient qu’en luttant sans relâche. » Mais la contestation n’est pas la seule assise de ce roman graphique : Ai Weiwei partage aussi ses propres expériences de vie, notamment à New York, où le choc culturel a été important et où il a compris que sa motivation était de devenir un artiste, car pour lui, c’est rien de moins que l’outil le plus puissant si l’on désire changer le monde.

Ailleurs, on évoque le séisme de mai 2008 dans la province du Sichuan et la réaction discutable des autorités. On apprend aussi qu’en Chine, les fermiers choisissent souvent leur femme d’après son signe du zodiaque, selon des traditions et des croyances qui peuvent nous sembler incongrues.

Zodiaque soulève surtout des questions essentielles sur la liberté d’expression, la mémoire et la lutte contre la censure. À travers un récit intime et historique, Ai Weiwei, Elettra Stamboulis et Gianluca Costantini nous plongent dans une réflexion à la fois personnelle et universelle sur la manière dont l’art peut non seulement représenter la réalité, mais aussi la transformer. Ce livre se place donc au croisement de la politique, de la culture et de l’humanisme, et il offre un témoignage poignant sur l’importance de la résistance face aux oppressions de toutes sortes.

Zodiaque, Ai Weiwei, Elettra Stamboulis et Gianluca Costantini
Delcourt, septembre 2024

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Fjord : La Grande Fureur des bien-pensants

"Fjord", Palme d'or 2026 de Christian Mungiu, suit une famille roumano-norvégienne accusée par les services sociaux d'un pays scandinave, entre conservatisme religieux et progressisme libéral. Un film ambigu et intelligent, mais un peu trop scolaire et démonstratif, qui questionne nos préjugés.

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Post Mortem » : ce que les morts ont à dire

"Post Mortem" réunit le médecin légiste belge Philippe Boxho et le dessinateur Pierre Alary dans une bande dessinée documentaire qui s'emploie à vulgariser un métier sur lequel circulent bon nombre de fantasmes. Le résultat est une œuvre à part, traversée par l'idée que la mort ne constitue pas tout à fait une fin.

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet.