No nos moverán, de Pierre Saint Martin Castellanos : la vengeance, à l’aune d’une vie

Armé de son premier long-métrage de cinéma, No nos moverán (4 décembre 2024), Pierre Saint Martin Castellanos frappe les esprits avec un film de vengeance en noir et blanc à l’héroïne paradoxale, qui manifeste hautement la belle vitalité du cinéma mexicain.

On croit connaître les films de vengeance : la froide determination du vengeur, sa rancœur obstinée… Composantes qui sont bien présentes ici, mais systématiquement mises à mal par d’autres traits. Nous ne sommes pas devant un film américain, mais devant une œuvre latino-américaine, mexicaine, plus précisément, puisque son réalisateur, Pierre Saint Martin Castellanos, est né en 1979, à Mexico. Ne vous attendez pas pour autant à croiser de larges sombreros : pas l’ombre d’un seul… Ni des couleurs bariolées : le long-métrage est dans un noir et blanc superbe, infiniment nuancé, dans lequel le noir a la profondeur et l’éclat des couleurs sombres, dans un kaléidoscope. Magnifique travail de César Gutiérrez Miranda, à l’image.

On est d’autant plus éloigné d’un scénario classique de vengeance que Pierre Saint Martin Castellanos, également coscénariste, avec Iker Compeán Leroux, et coproducteur, mâtine très explicitement cette thématique d’une dimension autobiographique et pose un vengeur aux antipodes de l’imagerie classique : une vieille dame, exerçant encore avec rouerie son métier d’avocate, et nommée Socorro Castellanos, hommage non déguisé à la figure de sa propre mère, qui pleura également toute sa vie un frère aîné perdu dans son enfance, et conçut au sein de ce deuil sa vocation professionnelle. Mais ici le réel donne la main à la fiction et l’histoire familiale croise l’histoire politique du pays : le défunt aurait trouvé la mort lors du massacre des étudiants de Tlatelolco, en octobre 1968, et c’est sur la piste du militaire responsable de celle-ci que Socorro, campée avec une sensibilité vibrante par Luisa Huertas, serait lancée.

Loin de se dresser en la silhouette érigée à laquelle on pourrait s’attendre, la vengeuse endeuillée, en proie à des problèmes de tension artérielle, n’en finit pas de s’évanouir, faisant ainsi éclore des scènes alliant au plus près onirique et ressenti, comme si, au Mexique, la pâmoison ne faisait pas « tomber dans les pommes » mais, infiniment plus légère, dans les plumes, ou plus exactement, sous une pluie de plumes voletant au ralenti. Rupture simultanée du temps et d’un espace qui cesserait d’être porteur. Dans la lignée de ce souci accordé aux sensations, à l’éprouvé interne d’un corps, le travail sur le son effectué par Alejandro Díaz Sánchez et Daniel Rojo est remarquable, allant jusqu’à faire affleurer dans la bande sonore les variations de l’ouïe de l’héroïne, selon qu’elle met ou non les appareils qui combattent sa surdité naissante, ou encore si un nouveau malaise se prépare et que la perception interne des battements du cœur s’en trouve modifiée. Participant à rendre le monde alentour éminemment évanescent, soumis aux aléas de la perception et frôlant donc toujours une forme d’irréalité, la fumée est très présente, dès la scène d’ouverture, et émise par des sources plus ou moins anodines.

Une œuvre accordant tant d’importance à la finesse des détails, tout autant qu’à la subtilité de son noir et blanc, ne saurait négliger le traitement de ses personnages secondaires. Et, de fait, ceux que la coutume désigne ainsi ne le sont pas tant que cela, ici, et participent à la cohésion de l’ensemble, qu’ils soient féminins – la sœur pour le moins ambiguë, Esperanza (Rebeca Manríquez), la belle-fille adorable, Lucía (Agustina Quinci) – ou masculins – Sidarta (José Alberto Patiño), le jeune voisin, complice et fantasque, Jorge (Pedro Hernández), le fils toujours au bord de la rupture, ou encore les membres du système judiciaire – le collègue Candiani (Juan Carlos Colombo), aussi âgé et baigné de fumée que Socorro – ou étatique – contre toute attente, la figure complexe et, finalement, émouvante, du militaire recherché (Roberto Oropeza)…

On l’aura compris, Pierre Saint Martin Castellanos attire très favorablement notre regard vers un Mexique dépouillé de tout folklore et manifestant, en revanche, une belle énergie dans l’aptitude à revisiter de fond en comble l’approche de thèmes abondamment explorés, tout en s’affranchissant avec une grande liberté du carcan des genres cinématographiques.

No nos moverán : Bande-annonce

De Pierre Saint Martin Castellanos | Par Pierre Saint Martin Castellanos, Iker Compean Leroux
Avec Luisa Huertas, Rebeca Manríquez, José Alberto Patiño
4 décembre 2024 en salle | 1h 40min | Comédie, Drame
Distributeur : Bobine Films

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