Un amor : mon libre ennemi

Dans un film âpre et qui ne se laisse pas facilement cerner, Isabelle Coixet dépeint le puissant racisme et la violence des autres à travers le portrait d’une femme seule en quête de son désir. 

Isabelle Coixet tisse avec ambiguïté un climat oppressant où son héroïne est tout de suite la proie des regards, des peurs, des insultes et désirs des habitants.

De fait c’est dans un hameau reculé et aride (accentuant l’hostilité qu’elle va y subir) de la campagne espagnole que Nat (traductrice de récits de migrants en lien avec une ONG) décide de s’installer pour s’éloigner ou se retrouver. Que fuit-elle et que cherche-t-elle ? Juste être authentiquement soi-même, quitte à (se) déplaire et provoquer

Tout au long de Un Amor on ne saura les vrais raisons de cet exil. On voit juste une femme perturbée mais pas larguée, sensible mais pas vulnérable, blessée mais pas perdue. Et tout passe par le visage et le corps de l’actrice (Laia Costa) semblant tour à tour frêle et robuste, menu et rugueux.

Du passé de Nat, la réalisatrice décide de ne pas nous en apprendre plus que cette déchirure qui semble habiter son quotidien, errant entre mélancolie, solitude et dureté.

Dès l’abord, Un amor construit une tension palpable et anxiogène  entre les habitants (beaucoup d’hommes seuls, le peintre de la maison d’à côté, le propriétaire odieux, mais aussi la caissière de la seule épicerie du village) et cette jeune femme venue d’on ne sait où, mélange de force et de fragilité, brisant les conventions, n’ayant pas honte d’être seule, ni vraiment marginale, ni vraiment sociable.

Nat à qui son propriétaire refile un chien plus ou moins galeux se retrouve à devoir tout gérer: de la maison insalubre dont le toit s’effondre aux jalousies et projections de ses voisins. Celui surnommé l’Allemand -lui-même déjà ostracisé à l’intérieur de ce hameau- lui propose un deal saugrenu: « je te refais ton toit si je peux entrer en toi ». Là le film prend des tours inattendus et drus laissant son personnage choisir ou désirer une soumission dans des scènes érotiques franches, à la limite du scabreux.

Le trouble naît alors de la volonté de la cinéaste de suivre l’errance et la perturbation du personnage de Nat. Sans jugement moral ou explication. 

L’osmose entre Nat et l’Allemand -Andreas (qui n’est pas sans rappeler le Denis Ménochet de As Bestas) est sans doute dans les rapports- limite que la cinéaste instaure la métaphore du vrai sujet du film : la violence bestiale des êtres, leur impossible rencontre.

Un Amor construit à travers le portrait de cette femme étrange et étrangère, libre de ses choix un film suffocant et déroutant.

Toujours à la limite du thriller (et sans doute aurait-il pu gagner encore en force en décidant franchement de l’être), un Amor nous raconte ce que fait la solitude aux êtres, ce que fait le paysage rustre à nos corps, ce que génère un élément inconnu dans un microcosme domestique, comment l’ensemble des privations et frustrations qui s’en induisent agissent se muant en pulsions sadiques, racistes ou attachements irrationnels. 

Bien sûr le film souffre un peu trop de la comparaison avec son voisin As Bestas (Rodrigo Sorogoyen), il reste qu’un Amor a l’audace de proposer un portait de femme non-victime.

En ces temps d’avalanche spongieuse de me too, énoncer : je suis mon propre et libre ennemi est salutaire.

Un Amor : Bande-annonce

De Isabel Coixet | Par Isabel Coixet, Laura Ferrero
Avec Laia Costa, Hovik Keuchkerian, Luis Bermejo
9 octobre 2024 en salle | 2h 09min | Drame, Romance
Distributeur : Arizona Distribution

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