« La Suprématie des Underbaboons » : de la hiérarchie humaine et animale

Dans La Suprématie des Underbaboons, Emmanuel Moynot tisse un parallèle troublant entre les dynamiques de domination chez les babouins et les dérives patriarcales de la société américaine contemporaine. Ce roman graphique, publié chez Glénat, propose sous forme de thriller une réflexion sombre sur le pouvoir, la violence et la nature humaine, dans un style graphique glaçant.

Le point de départ de La Suprématie des Underbaboons repose sur les observations réelles du couple de chercheurs Robert et Lisa Share-Sapolsky, qui ont étudié les interactions au sein des troupes de babouins dans une réserve kényane entre 1978 et 1990. Emmanuel Moynot s’empare de ces découvertes scientifiques pour illustrer comment les mâles alpha, en utilisant la terreur et la violence, maintiennent leur suprématie. Cette tyrannie, qui passe par des meurtres, des viols et des intimidations de toutes sortes, est mise en parallèle avec le pouvoir dans les sociétés humaines, notamment américaines, marquées par un patriarcat omniprésent, ainsi que des idéologies nauséabondes.

Un tournant dans la structure sociale des babouins a été observé après qu’une épidémie a décimé une grande partie des mâles dominants. Les chercheurs notent alors une chute spectaculaire du niveau de stress et des agressions au sein des individus survivants. Les mâles moins dominants, les omégas, prennent le relais, imposant une dynamique plus égalitaire et sereine. Ce constat semble faire écho à un espoir utopique : une société humaine plus harmonieuse, sans les structures de pouvoir tyranniques. 

Ces digressions scientifiques servent en réalité de toile de fond à un thriller haletant qui traverse les États-Unis. Colleen Thompson, une agent du FBI forte en gueule et sexuellement libre, enquête sur une série de meurtres mystérieux ciblant des figures de pouvoir. Ces victimes, des hommes influents liés à des scandales sexuels ou financiers, sont abattus, tandis que leurs compagnes ou maîtresses sont quant à elles épargnées. Ce détail soulève la question d’une possible guerre contre le patriarcat.

Le scénario prend une tournure encore plus complexe lorsque, après une nouvelle attaque contre une femme politique républicaine, les motivations du tueur semblent brouillées. Est-il question d’un acte politique, d’un combat féministe violent ou de simples exécutions orchestrées par un individu animé par un désir de vengeance personnel ? Ces questions ne trouveront leur réponse qu’à la toute fin, dans un dénouement qui renverse les attentes du lecteur.

L’une des grandes forces de La Suprématie des Underbaboons réside dans la juxtaposition habile des récits scientifiques sur les babouins et des chapitres plus « humains » du polar. À chaque moment-clé de l’intrigue, l’auteur revient sur les études éthologiques, éclairant ainsi les comportements humains par des réflexions sur les primates. Ce procédé permet une distanciation critique bienvenue, et peut-être même une mise en abîme détournée du récit.

L’humanité, dans ses dérives de domination et de violence, ne serait-elle qu’une espèce à peine plus sophistiquée que les babouins ? Emmanuel Moynot semble vouloir démontrer que, tout comme ces primates, les structures de pouvoir humaines reposent sur des rapports de force brutaux. Les suprémacistes blancs, les figures du pouvoir conservateur et les tueurs isolés qui jalonnent le récit apparaissent comme les reflets d’une société gangrenée par la violence inhérente au patriarcat.

Au-delà de son intrigue prenante et de ses réflexions naturalistes, La Suprématie des Underbaboons se veut également une critique acerbe de la société américaine contemporaine. La violence et la corruption y sont disséquées dans toutes leurs facettes : les hommes de pouvoir dévoyés, les suprémacistes blancs dépeints sous un jour pathétique, les communautés sectaires d’extrême droite… Colleen Thompson bouscule quant à elle les normes genrées traditionnelles par son caractère fort et son indépendance sexuelle.

Emmanuel Moynot ancre ces évocations dans une critique plus large du modèle conservateur américain. À travers l’assassinat d’une candidate républicaine et la menace d’un suprémaciste blanc planifiant un attentat, l’auteur dénonce les tensions politiques extrêmes qui minent le pays depuis plusieurs décennies. Une réalité exacerbée depuis la première présidence de Donald Trump. Le polar se fait ainsi le miroir de la société actuelle, où les divisions idéologiques et la violence semblent de plus en plus irréconciliables.

La Suprématie des Underbaboons est une fable noire qui interroge les fondements même de la domination humaine et immerge le lecteur dans les abysses d’une société américaine en crise. Le parallèle entre les comportements des babouins et ceux des humains rend compte d’une double lecture qui reste longtemps en tête après la dernière page. Une belle réussite.

La Suprématie des Underbaboons, Emmanuel Moynot 
Glénat, septembre 2024, 104 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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