Submersion, ou la montée des eaux en Écosse

Dans un futur relativement proche, Iwan Lépingle imagine un scénario où la montée du niveau des eaux dans les océans a des conséquences sur le moral des humains ainsi que sur leurs activités. Il situe son intrigue en Écosse, mais cela pourrait être aux alentours de n’importe quelle côte.

Le dessinateur-scénariste situe l’action à Shebkirk, village fictif non loin d’Inverness, quelque part sur la pointe nord de l’Écosse. Les frères Calloway, pêcheurs depuis de nombreuses générations, ont dû abandonner leurs maisons pour s’y installer suite aux méga marées qui ont progressivement et méthodiquement grignoté du terrain. Certains ont même habité dans des baraquements provisoires avant de trouver un nouveau logement. A Shebkirk, tout le monde se connait, malgré les activités différentes exercées par les uns et les autres, ainsi que les distances physiques matérialisées par l’immensité de la lande et de la mer. Ainsi, les réputations sont bien établies et peu de faits échappent aux observations des uns et des autres. Pourtant, Joseph le garagiste, réputé comme surfacturant ses réparations, s’en sort bien. Trop bien même pour ceux qui en discutent à l’occasion. Ainsi, il s’est payé récemment deux quads flambant neufs alors que la plupart des gens du coin préfèrent chercher un garagiste à la tarification plus abordable, quitte à aller un peu plus loin. Ceci dit tous s’accordent à dire que Joseph connaît parfaitement son métier.

Wyatt et Travis

L’action commence environ six mois après la mort de Wyatt, l’un des frères Calloway, le plus prometteur soit dit au passage. Il est mort un soir alors qu’il roulait sur une ligne droite et qu’il rentrait chez lui après avoir juste bu une pinte. Cela avait suffi pour que la police conclue à une perte de contrôle de son véhicule. Voilà qui reste en travers de la gorge de son frère Travis qui n’y croit pas. Or, à une soirée dans un pub, Travis entend Matko raconter une histoire qui lui met la puce à l’oreille. D’après ce que Matko raconte, cela date forcément de la soirée où Wyatt s’est tué. Dans ces conditions, Travis soupçonne fortement que la voiture de Wyatt ait été sabotée, de façon suffisamment subtile pour que les experts mandatés n’aient rien pu déceler. C’est ainsi que Travis commence une enquête personnelle qui l’amène à provoquer Joseph un soir où ils ont tous bu pas mal de pintes au pub…

La mer nous a poussés loin du rivage

Avec cet album, Iwan Lépingle illustre un scénario peu flatteur pour la nature humaine et les conséquences de ses agissements irraisonnés. Au climat peu engageant du nord de l’Écosse, il associe les conséquences du dérèglement climatique et la capacité humaine à l’égoïsme, voire pire. Le début insiste sur cette montée des eaux, avec un leitmotiv dans la narration « Le mer nous a poussés loin du rivage » avec des variations dans les enchainements. En ouverture, six planches sans texte nous mettent dans l’ambiance, avec une activité d’exploitation des algues sur le rivage. Toute une première partie nous fait sentir l’atmosphère générale, avec le village et ses environs, ainsi que les personnages qui interviennent dans l’intrigue. Élément central, Travis tente de comprendre ce qui s’est réellement passé le soir de la mort de son frère. Il se montre tenace, avec une tendance à l’impulsivité, alors que son frère Badger se montre bien plus calme. Il y a également Jenny, la veuve de Wyatt qui envisage de s’installer à Inverness avec son jeune fils Kyle, l’éloignant par la force des choses de ses oncles, tous deux célibataires sans enfant. Et puis, il y a les autochtones qui interviennent à l’occasion, essentiellement lors des investigations de Travis. On citera Erin, une jeune bergère plutôt séduisante. Enfin, les circonstances font intervenir Amélia, la fille de Joseph, étudiante à Glasgow.

Intentions et réalisation

Bien que l’album soit un one shot, il s’avère suffisamment dense (116 planches) pour qu’Iwan Lépingle y intègre de façon naturelle tous les éléments qui l’intéressent. Ainsi, en variant les tailles et formes de ses vignettes selon les besoins, il fait sentir la vie que mènent les habitants de Shebkirk, tout en faisant progresser son scénario, qui tourne essentiellement autour de l’enquête de Travis. Mais les enjeux individuels ne sont pas négligés, avec les aspirations et caractères des uns et des autres. Les couleurs utilisées par le dessinateur sont assez neutres dans l’ensemble. Aucune teinte vive, même pour le rouge qui revient pourtant assez régulièrement. Je pense ainsi à la course improvisée un soir de beuverie sur laquelle la première partie s’achève, tout en nous éclairant sur jusqu’où peuvent aller les différents protagonistes. A cette occasion, le dessinateur montre qu’il peut très bien faire sentir le mouvement, même si ce n’est pas sa qualité principale. Il s’affirme surtout dans sa capacité à faire sentir une certaine ambiance, alors que, bien qu’exempts de toute raideur dans leurs attitudes, ses personnages manquent un peu de détails dans l’expression sur leurs visages. Ainsi, il faut rester attentif pour faire la distinction entre Travis et son frère Badger. A noter que si on est souvent tenté de rapprocher Submersion de l’album Tintin – L’île noire, aucun élément n’y fait directement référence. D’ailleurs le style du dessinateur ne va pas dans le sens de la ligne claire chère à Hergé. Enfin, il est question d’un entrepôt avec une inscription comportant le n°17 qui ramène discrètement à Hitchcock.

Pour conclure

Le titre s’avère donc un excellent prétexte pour associer le dérèglement climatique à un dérèglement des relations humaines, tout en profitant de l’occasion pour décrire une région qui mérite l’exploration, malgré son climat rigoureux. De même, l’album mérite la découverte.

Submersion, Iwan Lépingle
Sarbacane : paru le 2 octobre 2024
Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

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