Salafistes, un documentaire de Lemine Ould M. Salem & François Margolin : Critique

Il y a encore quelques mois, les médias de masse et leurs experts autoproclamés les qualifiaient de « loups solitaires ». Puis, drames après drames, revendications après revendications, il a fallu admettre que les ennemis de notre chère civilisation occidentale ne sont pas que d’obscurs groupuscules de sociopathes mais partagent une même idéologie.

Synopsis : Sans nous imposer leur jugement sur ce qu’ils filment, deux réalisateurs français donnent la parole à plusieurs théoriciens de l’idéologie dont se prétendent les islamistes qui mènent le  terrorisme en Europe et les guerres civiles au Moyen-Orient et au Sahel.

Parce que vouloir comprendre ce n’est pas vouloir pardonner

Dès les lendemains de l’odieux attentat qui a secoué Paris le 13 novembre 2015, un documentaire encore en post-production a commencé à susciter l’ire des pouvoirs politiques qui allèrent jusqu’à bafouer notre sacro-sainte liberté d’expression en tentant de l’interdire. Ce documentaire c’est Salafistes. Comme son titre l’indique sobrement, il s’agit d’une tentative d’analyse de la rhétorique de cette école de pensée dont on sait finalement trop peu de choses pour le mettre en perspective de la religion dont elle se réclame. L’argument du CNC, avec le soutien illégitime du Premier Ministre, pour tenter d’empêcher sa sortie en salles est l’accusation d’ « Apologie du terrorisme ». Il est vrai que le parti-pris des deux réalisateurs, Lemine Ould M. Salem (un reporter franco-mauritanien très impliqué sur le terrain) et François Margolin (déjà réalisateur de plusieurs documentaires dont L’Opium des Talibans qui utilisait un processus similaire), est d’avoir donné la parole aux pratiquants, théoriciens et défenseurs de cette pratique extrémiste de l’islam, et donc de contenir des paroles en totale contradiction avec le politiquement correct de chez nous. Cette approche du journalisme basée sur les témoignages pris à la source va évidemment à contrario des méthodes des grands médias basées sur leurs commentaires explicatifs. Le pari est donc de mettre le spectateur face à la réalité des choses sans lui dire quoi en penser, chose qu’il n’a malheureusement plus l’habitude de faire.

Mais alors, est-ce que le fait d’entendre des imams mauritaniens défendre leurs idéaux et leurs méthodes d’application de la charia va pousser le public à adopter leur point de vue ? Une chose est sûre : ceux qui le pensent ont du public l’image d’une masse de crétins incapable de réfléchir par eux-mêmes, et ce mépris envers le peuple est finalement tout aussi dangereux pour la démocratie que peut l’être le fanatisme religieux. Ceux qui se reconnaitront dans les propos tenus ne pouvaient être que déjà adeptes de cette mentalité radicale, il n’y a alors rien à faire pour eux. L’ignominie des propos tenus, que ce soit à propos de la justice, de l’égalité, des femmes, des juifs ou des homosexuels, illustrés par des images choquantes issues de la propagande de Daech pêchées sur Internet, rendra impossible à tout spectateur un tant soit peu responsable l’adhésion à ce mode de pensée. C’est en effet le passage de la théorie –que l’on pourra toujours jugée comme pleine de bonne volonté– à une pratique purement inhumaine qui révèle les pires contradictions du salafisme. Toutefois cette immersion dans cette volonté d’application littérale du Coran ne réussit pas à nous faire comprendre tous les mécanismes de ce courant islamiste.

Le caractère unique des témoignages, qu’aucun autre journaliste occidental ne saurait réunir, fait évidemment de ce film un document historique indispensable pour comprendre comment pensent ceux qui nous menacent au quotidien, mais reste incomplet dans l’appréhension globale du problème. Bien évidemment, les images parlent pour elles-mêmes et la confusion intellectuelle de certains intervenants est révélatrice des limites de leur regard sur le monde moderne et sur l’islam. Toutefois, il est indéniable que le documentaire aurait énormément gagné à définir concrètement les mots « salafisme » ou « djihad », à installer un débat par interviews interposées plutôt que de se concentrer sur l’avis des moralistes de la charia, et surtout à proposer des données historiques et chiffrées afin de comprendre comment est née et s’est répandue cette idéologie au sein du monde musulman en moins d’un siècle. Peut-être que le contre-champ qui fait tant défaut à cet empilement d’interviews est à trouver dans des fictions tels que La désintégration de Philippe Faucon mais surtout Timbuktu, Abderrahmane Sissako ayant été un temps proche du projet et a attendu sa sortie en salles pour admettre s’en être inspiré : la scène de l’exécution d’un berger touareg et les deux derniers intervenants, les « fortes têtes » de Gao, dont Zabou la danseuse lunatique -que l’on regrettera de ne pas avoir été plus présent à l’écran tant ils incarnent l’espoir et l’esprit de résistance-, en sont la preuve.

Parce qu’il est nécessaire de comprendre ses ennemis pour mieux les combattre et que la politique de l’autruche que nous imposent nos gouvernements hypocrites a trop durée, Salafistes est une œuvre importante à voir pour qui tient à se forger son opinion individuelle sur le fondement de la menace djihadiste. Et même s’il est loin de se suffire à lui-même pour appréhender pleinement le problème, il s’agit incontestablement d’une pièce maîtresse dans le travail qu’il nous faut faire pour découvrir ce phénomène à l’échelle internationale.

Salafistes : Extrait

https://www.youtube.com/watch?v=Mjk0ug-n_X8

Salafistes : Fiche technique

Réalisateurs : Lemine Ould Mohamed Salem et François Margolin
Scénaristes : Lemine Ould Mohamed Salem et François Margolin
Intervenants : Mohamed Salem Madjissi, Oumar Ould Hamaha, Abou Hamza Attounissi, Sanda Ould Boumama…
Production : Margo Films
Distributeur : Margo Cinema
Genre : Documentaire
Durée : 71 minutes
Date de sortie : 27 janvier 2016
Avertissement : Interdit aux moins de 16 ans
France – 2015

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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