La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil, un film de Joann Sfar: Critique

Pour son troisième film, après son biopic très imagé de Serge Gainsbourg et une version animée de la plus célèbre de ses bandes dessinées, Joann Sfar s’est décidé de travailler pour la première fois sur un scénario qu’il n’a pas écrit lui-même : l’adaptation d’un roman de Sébastien Japrisot, qu’il reconnait toutefois comme un de ses livres cultes.

Synopsis : Une jeune secrétaire introvertie, myope, rousse et timide, mais terriblement sexy et la tête pleine de rêves romanesques, est embauchée pour une mission à priori anodine par son patron. Mais la tournure inattendue que vont prendre les choses vont peu à peu la faire douter de sa propre santé mentale.

Même si cet ouvrage, datant de 1966, est jugé inadaptable, il fut déjà transposé au cinéma dès 1970 dans le cadre de l’ultime réalisation du franco-ukrainien Anatole Litvak. L’intention de Sfar afin de se détacher de cette précédente version était de transcender l’aspect onirique du récit, en prenant pour inspirations majeures la mise en scène pleine de mystère et de faux-semblants de David Lynch et les ambiances solaires des thrillers de René Clément.
Sa première réussite fut évidemment d’avoir su dénicher une jeune actrice quasi-inconnue, qu’il qualifie de « Nouvelle Isabelle Adjani »: Freya Mavor, révélée dans son Angleterre natale par la série Skins et qui, en France, n’a fait que participer à la mini-série à sketchs Castings de Pierre Niney. Transformée en rousse, la comédienne (naturellement blonde mais non moins couverte de taches de rousseur) devient alors le principal atout de Sfar, qu’il n’aura de cesse d’érotiser grâce à sa mise en scène glamour et esthétisante. Cette révélation s’avère juste parfaite tant elle réussit à donner la même crédibilité à son personnage, que celle-ci apparaisse comme une pin-up, une victime terrorisée ou une femme combative.

Pour ce qui est du reste du casting, on ne retiendra en fait que la présence de Benjamin Biolay, tant les autres personnages ne sont finalement que très accessoires. Même si le jeu de le l’ancien chanteur peut, dans un premier temps, sembler superficiel, voir insupportable, on s’aperçoit rapidement que sa partition inexpressive et outrageusement ténébreuse participe à l’aura de malaise qui se dégage de cette réalisation qui prend malicieusement le point de vue de son héroïne pour mieux nous faire partager sa confusion.Si le film réussit ainsi à nous perdre entre rêve, cauchemar et réalité, c’est avant grâce à son montage hypnotique et à l’omniprésence de la voix-off qui mettent en avant le regard quasi-schizophrénique que Dony porte sur ses propres mésaventures, quitte à nous faire peu à peu sortir du déroulement narratif de l’intrigue, et ce jusqu’à son twist final qui va donner du sens à tout ce qui l’a précédé. Et pourtant, en se retrouvant ainsi noyé dans une histoire de road-trip meurtrier dont on doute de la véracité, on profite davantage encore du charme de cette jeune actrice et de la direction artistique qui fait du contexte kitsch un univers visuel et musical véritablement enivrant. Même si l’on peut reprocher à ce scénario labyrinthique d’être complètement tiré par les cheveux ou de ne pas tenir la route, impossible donc de ne pas se laisser ensorceler par cette mise en scène maîtrisée et cette narration immersive.

Peut-être est-il un peu long dans son développement, tant l’impression d’assister à des scènes redondantes et inutiles va devenir prégnante dans son dernier tiers, mais le mélange de détresse psychologique et de sensualité apporté par sa mise en scène et la direction artistique vintage sans faille font que ce thriller est autant un exercice de style audacieux qu’une expérience cinématographique intense à vivre.

La Dame dans l’Auto avec des lunettes et un fusil : Bande-annonce

La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil: Fiche Technique

Réalisation: Joann Sfar
Scénario: Gilles Marchand et Patrick Godeau d’après l’œuvre de Sébastien Japrisot
Interprétation: Freya Mavor (Dany), Benjamin Biolay (Mr Caravaille), Elio Germano (le voleur de voiture), Stacy Martin(Anita), Thierry Hancisse (le garagiste)…
Image: Manuel Dacosse
Décors: Pierre Quefféléan
Costumes: Michael Laguens
Montage: Christophe Pinel
Musique: Agnès Olier
Producteur(s): Patrick Godeau et Karen Monluc
Production: Alicéleo, Versus Production, Waiting for Cinéma
Distributeur: Wild Bunch
Genre: Thriller
Durée: 93 mn.
Sortie en salles: 5 août 2015

France – 2015

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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