Brooklyn, un film de Pascal Tessaud: Critique

C’est un pur hasard de calendrier, mais la sortie une semaine après Straight Outta Compton d’un film français sur le même thème, celui du hip-hop, peut permettre une comparaison qui ferait cas d’école entre les cinémas hexagonal et d’outre-Atlantique, sans que les deux films soient antithétiques (l’antithèse de Brooklyn serait plutôt et paradoxalement un film français: Dheepan).

L’éclosion d’un talent qui espère voir briller

Alors que le biopic des membres de NWA nous vendait, en pur produit américain, du spectaculaire et des rêves de gloire et de fortune, ce que nous propose Pascal Tessaud à l’occasion de son premier film est une œuvre intimiste, naturaliste et jonglant entre chronique sociale et histoire d’amour torturée.
Mais même s’il semble correspondre aux normes du cinéma grand-public français héritées de la Nouvelle Vague, Brooklyn est loin d’être un produit calibré puisqu’il s’agit d’un « film guerilla », ces productions purement urbaines initiées par Donoma de Djinn Carrénard et Rengaine de Rachid Djaïdani, tournées en peu de temps, avec des moyens limités acquis non pas grâce aux subventions publiques mais au crowdfunding et des acteurs majoritairement non-professionnels auxquels est donnée une large marge d’improvisation.
Si ce premier film a tapé dans l’œil de l’Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion (ACID) à l’occasion du dernier festival de Cannes, c’est avant tout parce que son auteur a su dénicher une pépite sur laquelle faire reposer son film : la rappeuse suisse KT Gorique. Celle qui s’est fait connaitre dans le milieu du hip-hop lors de championnats mondiaux d’improvisation se retrouve ici présente dans quasiment tous les plans du film et nous prouve que son talent dépasse les battles de rap. L’énergie que dégage ce petit bout de femme en devient même le moteur de toute la dramaturgie du long-métrage, tandis que la sincérité qu’elle donne à son personnage réussit à en faire une petite histoire sinon touchante, du moins remarquable par la justesse de son propos sur la place de la femme dans un milieu malgré tout terriblement phallocrate. L’autre personnage frappant est celui de Yazid, interprété par l’excellent Jalil Naciri (remarqué notamment dans la série P.J.), qui incarne l’esprit de volonté d’émancipation et de fraternité que le réalisateur a voulu mettre en avant pour donner un visage différent des cités que les clichés que nous en donne habituellement le cinéma de fiction.

L’autre atout de Brooklyn est sans aucun doute la qualité des images (souvent le parent pauvre de tels films tournés à l’arraché) et ses choix de mises en scènes. Qu’il s’agisse de prises de vues à l’épaule ou de changements de focales incongrus, tous ces effets visuels vont dans le même sens, celui de coller au plus près notre héroïne pour capter ses émotions et créer ainsi un lien empathique digne de ce que les frères Dardenne savent faire. Mais aucun de ces artifices n’est utilisé de manière appuyée, le montage ne laissant jamais aux scènes le temps de s’éterniser inutilement (d’où la durée assez courte du film) mais va directement à l’essentiel et s’adapte ainsi, une nouvelle fois, à la vitalité qui émane de Coralie. Une vigueur et une sympathie qui brisent l’image d’une génération morose et d’un milieu social inhospitalier, et qui apparaissent même -sans que le discours ne se veuille jamais moralisateur ou démagogique- comme des modèles à suivre, aussi bien dans la façon qu’elle a d’accomplir un petit boulot pour payer son loyer que dans son engagement associatif et artistique. A noter que le montage réussit également parfaitement à adopter, lors des captations de scènes chantées, la rythmique des musiques hip-hop, ce qui rend la bande originale d’autant plus entraînante.

Il n’est absolument pas nécessaire d’être un amateur de rap ni de l’art de la rue pour apprécier la proposition de Brooklyn: Celle de s’éloigner des sempiternels films sur les banlieues et leur vision enragée et antisystème de quartiers tenus par des petits caïds, puisque c’est au contraire l’image d’une communauté pleine de ressources culturelles, de fraternité et d’espoir qui nous y est offerte avec une virtuosité prometteuse.

Synopsis : Tout juste arrivée à Saint-Denis, Coralie, venue de suisse et âgée de 22 ans, est logée chez une vieille dame du nom de Odette et est embauchée dans une association qui aide les jeunes rappeurs à se faire connaitre en vue de monter sur scène et de sortir un album. Alors qu’elle entame une relation avec Issa, ses talents de chanteuse sont remarqués par Yazid, un manager qui décide de la prendre sous son aile.

Brooklyn : Fiche technique

Réalisation: Pascal Tessaud
Scénario: Pascal Tessaud
Interprétation: Kt Gorique (Coralie, AKA Brooklyn), Rafal Uchiwa (Issa), Jalil Naciri (Yazid), Liliane Rovère (Odette), Despee Gonzales (Diego)…
Photographie: Fabien Rodesch, Sebastien Bages, Pascal Tessaud
Décors: Thierry Jaulin
Montage: Nicolas Milteau, Amandine Normand
Musique: Khulibai, Calogero di Benedetto, DJ Dusty, Kt Gorique…
Producteur(s): Pascal Tessaud
Production: Les enfants de la Dalle, Film Factory, Cypher films, Manufactura
Distributeur: UFO Distribution
Durée: 83 minutes
Genre: Comédie dramatique, musical
Date de sortie: 23 septembre 2015

France – 2015

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.