Bleeder, un film de Nicolas Winding Refn : Critique

Bien avant de connaître un succès international avec Drive, le réalisateur danois Nicolas Winding Refn avait déjà signé plusieurs films dans son pays d’origine, dont Bleeder, objet cinématographique hybride qui se rapproche vaguement de Pusher. Sauf qu’à y regarder de plus près, ce long métrage n’a rien d’un film de gangsters. A la croisée des chemins entre Dogme 95, métafilm et délire de geek, Bleeder mêle humour et tension au service d’une histoire sincère et réaliste qui préfigure déjà le style et les thèmes fétiches du cinéaste, comme l’amour, la famille ou encore la violence.

Synopsis : Dans les années 90, dans un quartier populaire de Copenhague, une bande de copains cinéphiles trompe l’ennui en regardant des films. Mais bientôt, la ligne entre fiction et réalité se retrouve franchie lorsque des querelles familiales viennent gangrener leur relation et mettre leur bonne entente en péril… 

Fondu au rouge 

Même si Bleeder affiche une approche formelle et plastique qui s’apparente aux règles esthétiques du Dogme 95 avec sa caméra à l’épaule, son image un peu sale, ses acteurs très naturels et ses scènes qui donnent l’impression d’être improvisées, le film dénote et montre déjà l’émergence d’une volonté artistique atypique chez le danois. Bleeder s’impose comme la genèse d’un style, le témoignage de la naissance d’un auteur. D’une part, Nicolas Winding Refn tente des plans originaux : on y trouve des plongées vertigineuses, des travellings au ras du sol et des close-ups extrêmes qui donnent une impression de claustrophobie, d’enfermement. D’autre part, le réalisateur emploie aussi des couleurs très marquées, caractéristique qui se retrouve dans ses réalisations suivantes. Drive est dominé par le bleu et le vert, Only God Forgives par le rouge, et The Neon Demon nous offre une palette de couleurs très électriques. Ce travail est amorcé dans Bleeder avec l’utilisation fréquente de fondus au rouge, teinte vive qui évoque avant tout la violence, mais aussi l’amour. 

Ces deux thèmes, très chers au cinéaste, s’observent là encore dans la grande majorité de ses productions et sont efficacement travaillés dans Bleeder, notamment avec le personnage de Louis, violent sanguinaire à la limite du skinhead qui n’hésite pas à insulter, menacer voire tabasser quiconque lui déplaît. Petite frappe imprévisible, ce protagoniste évoque les criminels de Pusher, mais s’érige aussi comme un archétype qui traverse toute la filmographie du danois : le héros taiseux, menaçant et un peu fou, à l’image de Mads Mikkelsen dans Le guerrier Silencieux, Ryan Gosling dans Drive ou encore Tom Hardy dans Bronson. Rouge comme l’hémoglobine, rouge comme le titre, rouge comme le tempérament dangereux de ses personnages masculins : cette couleur, omniprésente, nous agresse pour mieux nous rappeler la dureté et l’âpreté du quotidien de ces marginaux qui tuent le temps comme ils le peuvent. Car oui, Bleeder est un film sur l’ennui et le désœuvrement : comment s’occuper et donner un sens à sa vie lorsqu’on est dépourvu de but ? Les héros, prisonniers d’une existence plate et déprimante, s’inventent un quotidien plus palpitant, quitte à transgresser l’interdit et à franchir les lignes.

Fort heureusement, le rouge n’a pas qu’une connotation négative : il ponctue également des séquences plus tendres, comme la rencontre amoureuse bredouillante et maladroite entre Lenny et Lea, qui préfigure celle des deux amants de Drive. Attirés l’un par l’autre mais hésitants et gauches, ces deux jeunes timides et silencieux sont touchants et incarnent l’espoir. Rouge enfin comme les liens du sang qui unissent Louis à Louise, frère et sœur déchirés par la violence, une fois de plus. En somme, Bleeder constitue le fondement identitaire de Nicolas Winding Refn en tant qu’artiste et s’inscrit logiquement dans le reste de sa filmographie.

« Je ne veux pas d’un enfant dans ce monde de merde »

Bleeder, c’est aussi un film social qui dénonce le désarroi d’une génération perdue et paumée, comme Trainspotting, dans un autre genre. Les héros évoluent dans un environnement gris et terne, presque désert, qui prend parfois des allures de terrain vague apocalyptique, entre les friches, les graffitis et les rues inhospitalières, les hangars désaffectés, etc. Leurs loisirs ne donnent pas envie : ils se réunissent sur des morceaux de trottoirs, parlent de tout et de rien pour remplir le vide, mangent debout dans un self qui ressemble à un goulot, regardent des films dans un local pouilleux, habitent des logements vétustes et étriqués… Professionnellement non plus, ils n’ont pas l’air épanoui : quand on fait le bilan, presque tous les personnages sont insatisfaits et courent après l’argent. Lea bosse dans un petit snack miteux et s’y ennuie, Louise ne fait rien et attend le retour de son copain en remplissant ses journées comme elle peut, Louis est videur dans un night-club mal fréquenté et déverse sa frustration sur les premiers venus, et Leo, quant à lui, erre dans le quartier sans que l’on connaisse véritablement la nature de ses activités. C’est la sinistrose.

D’ailleurs, lorsque Louis apprend que sa compagne attend un enfant, il se crispe, c’est le début de la fin, l’élément déclencheur dont découlent tous les drames qui suivent. Pas heureux, il ne se réjouit pas en apprenant la nouvelle, pire, il nie, refuse l’évidence, évite d’aborder le sujet, et tente de continuer comme si de rien n’était. Seulement, sa copine, elle, ne cache pas sa joie et fait partager son excitation à tout le monde, piqûre de rappel permanente qui va pousser Louis à bout, jusqu’à cet aveu terrible : « Je ne veux pas d’un enfant dans ce monde de merde ». Car Louis n’a rien, comme il le fait remarquer à ses amis. Pas de travail, pas d’appartement décent, pas d’argent. Comment accueillir une vie, quand on a soi-même le sentiment d’être privé de la sienne? Ce dilemme central autour duquel s’articule une grande partie du film offre la possibilité à Refn de dresser un triste constat social : précarité, racisme galopant, chômage et violence gratuite sont les piliers de ce monde que Louis rejette. Finalement, les protagonistes préfèrent détruire que construire, comportement ravageur symptomatique d’un malaise latent que le cinéaste dénonce à sa manière.

Seul Lenny est sauvé. Plutôt content de son travail, ce mordu de cinéma, employé d’un vidéo club, adopte une posture différente de ses amis. Indifférent, il traverse son existence sans réellement s’y investir, préférant se réfugier dans les films. Il parle cinéma. Mange cinéma. Drague cinéma. S’habille cinéma. Bosse cinéma. Dort cinéma. Monomaniaque, ce passionné de Septième Art est certes obsessionnel, mais au moins, il est préservé de la morosité ambiante et échappe à la violence qui décime les autres. Il passe entre les mailles du filet grâce à l’art, ce qui, là encore, envoie un message clair : les films, c’est la vie, la vraie. En ce sens, on peut affirmer que Bleeder a une saveur particulière pour tous les cinéphiles qui se reconnaîtront forcément chez Lenny, geek lunaire et maladroit dont l’attitude spontanée et parfois étrange fait jaillir l’humour au milieu du marasme ambiant.

Humour et cinéma

Mais Bleeder, c’est avant tout une ouvre personnelle, vecteur d’expression fondamental qui permet à Winding Refn de se faire plaisir, notamment grâce à l’hommage vibrant et malicieux qu’il rend au cinéma. On peut supposer que Lenny est son avatar dans cette fiction atypique, inclassable et barrée qui touche un peu à tout. Le réalisateur n’a pas peur de confier des monologues à ses personnages, comme lorsque l’employé du vidéo club débite en rafale les noms de dizaines de cinéastes qui ont marqué l’histoire, de Bergman à Godard en passant par Fellini et Lars Von Trier. A ce titre, Mads Mikkelsen, qui récite son texte comme une mitraillette, fait rire le spectateur, amusé par un tel effet. Mais attention, Refn ne tombe pas de l’élistisme, loin de là : la preuve, Lenny arbore un t-shirt à l’effigie d’un pur navet, Plan 9 from outer space,  d’Ed Wood. Sur le même ton, les héros ont souvent des discussions stériles sur des vedettes d’action comme Bruce Lee ou Steven Seagal, ce qui suscite l’hilarité et démocratise le propos du danois. Bleeder s’adresse à tout le monde, c’est une œuvre cosmopolite et éclectique qui brouille les pistes, empruntant aussi bien aux codes du film de gangsters (armes à feu, scène de torture à la Reservoir Dogs et violence brute), de la comédie pure, du drame ou encore de la chronique sociale à la Ken Loach.

En fait, Bleeder peut s’interpréter comme un film méta qui n’a pas peur de réfléchir sur son genre et sur sa nature, en opérant un glissement très lisible d’un style à l’autre au sein même de l’intrigue, et ce sous l’impulsion des personnages eux-mêmes. Ce sont leurs remarques qui font avancer l’histoire et qui lui donnent la direction qu’elle prend ; ce sont eux les acteurs, au propre comme au figuré. C’est parce que Leo voit un film de gangsters qu’il demande un flingue à Louis, simplement car l’idée a germé dans sa tête. Et c’est à partir du moment où il se met à posséder une arme qu’il joue les caïds et devient un criminel, comme au cinéma. Les héros écrivent leur propre destin sous nos yeux, à travers un système de vases communicants entre réalité et fiction, frontière poreuse qui s’estompe progressivement. Paradoxalement, seul Lenny le cinévore reste en phase avec le réel, tandis que les autres se croient dans un film et se perdent en chemin. Toujours est-il que tous cherchent leur identité, exactement à l’image de Bleeder, qui navigue entre plusieurs eaux, pour finalement s’imposer comme un OVNI révélateur des obsessions et des questionnements de Nicolas Winding Refn, auteur singulier qui signe ici une œuvre charnière à l’échelle de sa carrière.

Bleeder : Fiche Technique

Titre original : Bleeder
Réalisation : Nicolas Winding Refn
Scénario : Nicolas Winding Refn
Interprétation: Mads Mikkelsen (Lenny), Kim Bodnia (Leo), Rikke Louise Andersson (Louise), Levino Jensen (Louis), Liv Corfixen (Lea), Zlatko Buric (Kitjo)…
Décors : Peter De Neergaard
Costumes : Loa Miller
Photographie : Morten Søborg
Montage: Anne Østerud
Musique: Peter Peter, Peter Kyed et Povl Kristian
Producteurs : Nicolas Winding Refn, Henrik Danstrup et Thomas Falck
Société de production : Kamikaze
Distributeur : Metrodrome Distribution Scanbox Entertainment
Durée : 98 minutes
Genre: Thriller
Date de sortie : 6 août 1999 / 26 octobre 2016

Danemark -1999

 

Festival

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Marushka Odabackian
Marushka Odabackianhttps://www.lemagducine.fr/
Cinéphile depuis ma naissance, j'ai vu mon premier film dans les salles obscures à 2 ans, puis je suis tombée en amour devant "Forrest Gump" à 4 ans, avant d'avoir le coup de foudre pour Leo dans "Titanic" à 8 ans... Depuis, plus rien ne m'arrête. Fan absolue des acteurs, je les place au-dessus de tout, mais j'aime aussi le Septième Art pour tout ce qu'il nous offre de sublime : les paysages, les musiques, les émotions, les histoires, les ambiances, le rythme. Admiratrice invétérée de Dolan, Nolan, Kurzel, Jarmusch et Refn, j'adore découvrir le cinéma de tous les pays, ça me fait voyager. Collectionneuse compulsive, je garde précieusement tous mes tickets de ciné, j'ai presque 650 DVD, je nourris une obsession pour les T-Shirts de geeks, j'engrange les posters à ne plus savoir qu'en faire et j'ai même des citations de films gravées dans la peau. Plus moderne que classique dans mes références, j'ai parfois des avis douteux voire totalement fumeux, mais j'assume complètement. Enfin, je suis une puriste de la VO uniquement.

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