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Zaroff, une bande dessinée de François Miville-Deschênes et Sylvain Runberg

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En 1924, l’écrivain Richard Donnell publie la nouvelle Les Chasses du comte Zaroff. Huit ans plus tard, Ernest Schoedsack réalise une version cinématographique restée inégalée tant sur la forme que dans l’esprit. Le dessinateur François Miville-Deschênes et le scénariste Sylvain Runberg relèvent à leur tour le défi non pas pour une énième adaptation de l’histoire mais pour lui donner une suite. Voilà qui titille la curiosité. Ce nouveau Zaroff  réussit-il à offrir de nouvelles pistes de chasse… et de lecture ? Réponse :  oui et non, mon général !

De l’ancien…

Nous avions quitté le comte Zaroff, cet officier russe obsédé par le gibier humain, vaincu à son propre jeu.  Nous le retrouvons ici dans un décor quasi identique. Une île au large de l’Equateur, un château et une traque dans la jungle ponctuée de chausse-trappes de toutes sortes. Avec autant d’emprunts à l’histoire originelle, on perçoit les limites d’un scénario qui se voulait inédit. Le résultat est une suite certes audacieuse, mais qui tombe par moments dans le piège des invraisemblances (le comte qui tue ses dogues à mains nues) ou des raccourcis faciles (un nouveau repaire en si peu de temps). Mais qu’importe, car cette proximité avec l’original offre aussi l’intérêt de la comparaison.

… du nouveau…

Ainsi le climat s’est-il fait plus tropical, les chiens se sont métamorphosés en léopards et le comte lui-même semble s’être adouci dans l’affaire. C’est précisément en offrant un nouveau visage du comte que la BD enrichit le mythe. Dans le film notamment, Zaroff est en quelque sorte circonscrit à son rôle de méchant dans son duel avec le héros. Les péripéties s’enchaînent sans que l’on puisse cerner un tant soit peu le personnage. Mais avec son scénario qui inverse les rôles, transformant l’ex-chasseur de tête en gibier de choix, Sylvain Runberg échappe au manichéisme inhérent à la traditionnelle confrontation héros/méchant. Devenu proie et victime, Zaroff gagne non seulement en sympathie mais également en profondeur. Et les autres personnages, particulièrement la vengeresse Fiona, ne sont pas moins intéressants.

… et beaucoup de talent !

L’autre apport de la BD est d’ordre esthétique… et chromatique. Le film de Schoedsack offrait aux spectateurs deux tableaux successifs sur la gamme du noir et blanc : le château filmé de façon très expressionniste dans une longue première partie et un final dans une jungle tout en ombres et lumières. L’adaptation de Miville-Deschênes met en avant la forêt vierge, 50 pages durant, c’est-à-dire les trois quarts de l’album. L’île avec montagnes et marais, ravins et rapides, permet au dessinateur d’exprimer toute l’étendue de son talent. A l’image de la superbe première de couverture, son travail sur le rythme, le décor et les couleurs offre une plongée dans un enfer vert digne de ce nom. De la belle ouvrage pour une relecture intéressante du mythique Zaroff.

Zaroff, Sylvain Runberg, François Miville-Deschênes et François Miville-Deschenes-Francois
Le Lombard, mai 2019, 76 pages