Kafkaïen : Kafka ré-Kuper-é

Entré dans le vocabulaire ordinaire, le terme « kafkaïen » vient évidemment de l’écrivain pragois Franz Kafka (1883-1924), obscur fonctionnaire qui doit sa renommée à une production littéraire caractérisée par un univers toujours très noir et absurde où un personnage se trouve englué dans une situation cauchemardesque pour laquelle il ne trouve aucune issue.

La réputation de Franz Kafka vient essentiellement de ses romans (La métamorphose (1915), Le procès (1925) et Le château (1926)), mais il a également écrit pas mal de nouvelles. Ce sont ces courtes œuvres qui nous intéressent ici, car le dessinateur américain Peter Kuper en adapte une bonne douzaine. Pour cette adaptation, il a bénéficié d’une nouvelle traduction par un ami allemand non cité dans son introduction (à ne pas confondre avec le traducteur cité par l’éditeur, qui lui s’est chargé de la traduction de l’œuvre de Kuper en français). D’autre part, il n’est indiqué nulle part que cette BD présenterait des nouvelles en texte intégral. Il s’agit donc de l’interprétation personnelle du dessinateur à partir d’une traduction destinée à son seul usage. Ceci dit, dans son introduction, Peter Kuper mentionne qu’il a découvert les œuvres de Kafka dans des traductions relativement anciennes et qu’il reste perplexe devant des traductions plus récentes qui ne retranscrivent pas les impressions qu’il avait, plus de l’homme que de l’écrivain : être guindé, comme certaines photos le laissent deviner (on l’imagine bourré de complexes et hanté par des cauchemars dont ses textes seraient une sorte de reflet).

Choix de dessin et de mise en scène

Peter Kuper a choisi le noir et blanc (de toute beauté) qui convient parfaitement à cet univers particulièrement noir où l’absurde est roi. On remarquera que le dessinateur utilise toute sa fantaisie pour retranscrire l’absurde selon toutes les formes possibles, aussi bien dans les situations telles que décrites dans le texte que dans les dessins eux-mêmes. Il peut s’agir des personnages (positions, traits du visage, etc.). Il peut également s’agir des décors. En ce sens, l’illustration de couverture en est un excellent exemple, avec cette perspective qui n’est pas sans rappeler les impossibilités mises en scène par le néerlandais Maurits Cornelis Escher (à ne pas confondre avec l’auteur-compositeur-interprète suisse Stephan Eicher). L’illustration de couverture met en évidence que l’une des nouvelles met en scène des animaux (celui qu’on voit porte le chapeau melon caractéristique qu’on connaît à Kafka). Mais Kafkaïen n’est pas spécialement une BD animalière. Les quatorze nouvelles adaptées sont de longueurs très inégales (6 d’entre elles ne font que 4 planches et Le vautour qui termine l’album en fait 5, alors que Dans la colonie pénitentiaire fait 34 planches, Le terrier 20 planches et Une artiste de la faim 10. L’album se lit très bien et retranscrit parfaitement l’univers kafkaïen annoncé par le titre. Par contre, il m’est difficile d’estimer dans quelle mesure les adaptations de Peter Kuper sont fidèles au texte original de Franz Kafka. En effet, si j’ai lu un certain nombre des nouvelles adaptées dans cet album (qui de toute façon fait un choix parmi la production de l’écrivain dans le domaine de la nouvelle), c’est trop lointain pour que je puisse émettre un avis. Peu importe à vrai dire, car le travail de qualité de Peter Kuper est bien dans l’esprit des œuvres de Kafka, aussi bien dans le dessin lui-même que dans l’inventivité des formes et arrangements de vignettes dans une planche (avec quelques doubles planches qui font leur effet). Son travail lui permet de livrer un objet constituant une BD tout ce qu’il y a de plus originale (on s’en doute dès qu’on l’a en mains, avec ses dimensions qui sortent de l’ordinaire : 23,7 x 16,7 cm pour 160 pages sur un papier glacé qui valorise remarquablement la technique de la carte à gratter choisie par le dessinateur pour cet album.

Kafka par Kuper

Si l’univers kafkaïen est parfaitement retranscrit ici, il reste une hésitation pour l’estimation de la valeur artistique d’un tel album. Si l’on considère uniquement le travail de Peter Kuper dessinateur, on pourrait le qualifier de petit chef-d’œuvre au vu de l’inventivité qu’il déploie en ce qui concerne la forme. Je suis moins enthousiaste pour ce qui est du contenu. Ainsi, les plus courtes histoires restent quand même assez anecdotiques et ne vont guère plus loin que l’illustration du terme faisant le titre. Ceci dit, Peter Kuper va bien au-delà d’un simple programme respecté.

Kafkaïen, Peter Kuper
Ça et là, novembre 2019

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Cannes 2026 : Sheep in a box, laisser partir

Avec "Sheep in the Box", Kore-eda déplace la science-fiction vers un territoire intimiste : celui du deuil, du manque et de ce qu’il reste à aimer quand l’enfant n’est plus là. À travers la présence troublante d’un double artificiel, le cinéaste japonais compose une fable douce et mélancolique sur des parents qui apprennent, enfin, à revenir à la vie.

Cannes 2026 : Colony, entre deux terminus

À Cannes 2026, "Colony" marque le retour de Yeon Sang-ho au film de zombies avec un spectacle généreux, ludique et imparfait, porté par quelques belles fulgurances de chaos.

Cannes 2026 : Club Kid, la renaissance d’un père

Pour son premier film, John Firstman propose une histoire attachante et pleine d'humour sur fond de soirées gays new-yorkaise. Dans "Club Kid", il incarne un père abîmé qui tâche de se reprendre en main lorsqu'un fils inconnu surgit dans sa vie. Une bulle de bonheur qui rappelle que nos proches donnent du sens à notre existence.

Cannes 2026 : Sanguine, à cœur et à sang

Présenté en Séance de Minuit à Cannes 2026, Sanguine de Marion Le Corroller s’attaque au corps épuisé par le travail en le faisant basculer dans le body horror. Porté par Mara Taquin et par une vraie envie de cinéma, ce premier long-métrage impressionne par son énergie, sans encore trouver la mutation radicale qu’il promet.

Newsletter

À ne pas manquer

L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen : Père et impair

Avec L’Être aimé, Rodrigo Sorogoyen signe un film de tournage aussi fascinant que déchirant, porté par Javier Bardem et Victoria Luengo. Derrière la mise en abyme cinématographique, le cinéaste filme surtout l’attente impossible d’une fille face à un père qui sait voir, diriger, comprendre — mais ne sait pas demander pardon.

L’Abandon : le traitement tout en nuances d’un sujet explosif

Les onze derniers jours de Samuel Paty, qui firent de lui un martyr de la République. Un sujet délicat, commandant d'éviter autant le pathos que la récupération politique. Vincent Garenq relève ce défi, avec un film qui parvient à captiver en tenant bien sa ligne. Estimable, malgré une réalisation sans surprise.

Obsession – L’amour (terriblement) ouf

Annoncé comme l’une des sensations horrifiques de 2026, Obsession séduit par son atmosphère malaisante, sa mise en scène maîtrisée et l’interprétation impressionnante d’Inde Navarrette, sans être totalement à la hauteur de sa réputation.

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.

La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner (1974) de Werner Herzog : le temps suspendu

A l’aide d’une caméra 16 mm haute vitesse, Herzog filme merveilleusement bien ce qui, dans ce sport atypique, constitue son vrai centre d’intérêt : ces instants où, suspendu dans l’air, le skieur défie le temps et l’espace. Loin de l’ingrate « solitude » du coureur de fond, le sauteur à ski est un rêveur qui offre son extase en spectacle.

« L’Oiseau chanteur » : violences silencieuses

Dans "L’Oiseau chanteur", Désirée et Alain Frappier plongent le lecteur dans un univers où les prénoms disparaissent, où les gestes d’amour se font rares et où la peur dicte l'existence. Dans ce roman graphique dur mais poétique, ils racontent une enfance marquée par la maltraitance, l’inégalité et la domination familiale, tandis se traduisent ces blessures en un somptueux noir et blanc, créant un récit à la fois dérangeant et profondément émouvant.

« Pour qui sonne le glas » : l’ombre de la guerre

En 1940, Ernest Hemingway publiait "Pour qui sonne le glas", un roman inspiré de ses années de correspondant en Espagne, où l’amour et la mort se mesurent à l’aune de la guerre civile. Aujourd’hui, Jean-David Morvan et Pierre Dawance transposent ce chef-d’œuvre dans un roman graphique qui conjugue fidélité au texte et audace visuelle.

« Cheyenne » : au cœur des grandes plaines

À travers les teintes délicatement délavées d’une aquarelle, Patrick Prugne nous immerge dans un monde états-unien où l’immensité des plaines annonce un terrible massacre. Juin 1864 : deux frères métis, Charley et George Bent, rentrent au ranch familial du Colorado après avoir été prisonniers de l’armée de l’Union. Entre un père médiateur respecté par les tribus cheyennes et une mère amérindienne restée au cœur de sa communauté, ils se trouvent à un carrefour existentiel, dans un territoire gorgé de violence sourde.