« Le Choix de la guerre civile » : le néolibéralisme sur tous les fronts

Membres du laboratoire Sophiapol de l’Université Paris-Nanterre, Pierre Dardot, Haud Guéguen, Christian Laval et Pierre Sauvêtre publient aux éditions Lux une généalogie critique du néolibéralisme.

Pour les néolibéraux, la société de marché forme un aboutissement. Il n’y a pas lieu de l’assortir de clauses sociales, de principes égalitaristes ou de considérations syndicales. Au contraire, les auteurs du Choix de la guerre civile tendent à démontrer que le néolibéralisme a toujours été hostile à ces paramétrages économiques, qu’ils soient de nature redistributive ou psychosociale. Les tenants de cette doctrine, intellectuels comme responsables politiques, se sont en revanche montrés plus sourcilleux quant à la pérennisation des lois du marché, de la propriété privée et de la libre concurrence, fût-ce au détriment de la démocratie sociale. C’est la raison pour laquelle ils ont constitutionnalisé des règles budgétaires, militarisé les forces de police, dirigé l’État d’exception contre les manifestants syndicaux ou les écologistes. Ce postulat fait froid dans le dos. Il paraît outrageusement simplificateur. Pierre Dardot, Haud Guéguen, Christian Laval et Pierre Sauvêtre ne cessent pourtant de l’étayer tout au long des 330 pages que comporte leur ouvrage.

Ce dernier s’ouvre sur un exemple paroxystique, puisqu’il s’agit du Chili d’Augusto Pinochet. Les Chicago Boys, chantres de changements paradigmatiques radicaux, y ont pris le pas sur les économistes gradualistes. La dictature militaire a mis en place un État fort au service des marchés. Elle a lancé ses sept modernisations, libéralisé le marché de l’eau, adopté une Constitution décriée… Elle a surtout posé des « enclaves autoritaires » protégeant le statu quo face aux gouvernements qui lui ont succédé. C’est ainsi qu’on retrouve, aujourd’hui encore, au Chili, la postérité du régime de Pinochet dans des matières telles que la santé ou l’éducation. Les Universités y sont par exemple majoritairement privées : seules 17 % d’entre elles relèvent du secteur public.

La dictature chilienne est-elle vraiment pertinente dans l’analyse du néolibéralisme ? Les auteurs semblent en attester. Ils se penchent ainsi sur la démophobie néolibérale : Walter Lippmann, Friedrich Hayek, Ludwig von Mises ou Wilhelm Röpke se méfiaient de la démocratie et aspiraient à des dispositifs institutionnels de nature à en contenir les dérives pouvant mettre à mal leurs modèles économiques. L’État fort apparaît dès lors compatible avec le néolibéralisme. Et même souhaitable. Carl Schmitt voyait dans la République de Weimar une forme de vulnérabilité : sa faiblesse serait née du chantage démocratique des masses. Il s’agit donc de doter les institutions d’un pouvoir autoritaire suffisamment puissant pour dépolitiser l’économie et résister aux intérêts particuliers, assurer la concurrence et la liberté de commercer/posséder. Ludwig von Mises n’est pas le seul à voir le fascisme comme un allié providentiel du libéralisme. Eucken, Rougier, Lippmann, Röpke ou encore Rüstow se sont tous avérés partisans, d’une manière ou d’une autre, d’un État fort, que ce soit pour réprimer les grèves ou les velléités des masses.

Ce n’est pas inutile de le rappeler : Friedrich Hayek estimait possible de déroger à l’ordre constitutionnel et de suspendre les libertés démocratiques en cas de menaces extérieures – telles que le communisme. Il voyait par ailleurs le fascisme et le nazisme comme les conséquences directes du socialisme. Les néolibéraux se trouvent en réalité dans une voie médiane entre le socialisme et le laissez-faire : leur conception du libéralisme est non naturaliste, ni spontanéiste. Le libéralisme doit être encadré de règles visant à en baliser l’action et la pérenniser. Les syndicats ne sont quant à eux pas franchement en odeur de sainteté, même si les ordolibéraux allemands les sollicitent de telle sorte que le gouvernement se tienne éloigné des négociations sectorielles. Friedrich Hayek et Fritz Machlup les estiment par exemple responsables de la baisse de la productivité et du chômage. Un discours toujours d’actualité des décennies plus tard.

Avant d’en venir à des démonstrations récentes, les auteurs reviennent par ailleurs longuement sur l’influence de Margaret Thatcher, dont la répression des grèves de mineurs et des émeutes urbaines a depuis fait florès. Ils évoquent l’hyperconservatisme de Röpke, qui répond à la désintégration sociale par la réhabilitation des valeurs traditionnelles. Et rappellent à quel point Hayek fut opposé à l’égalitarisme et la psychanalyse, mais fervent défenseur de la supériorité des Blancs, au même titre d’ailleurs que von Mises ou, une nouvelle fois, Röpke. Un mélange de néolibéralisme, de conservatisme, de nationalisme concurrentiel et de suprémacisme qu’on retrouve, et pas en proportions négligeables, dans les discours de Donald Trump, Viktor Orban ou encore Matteo Salvini. Voilà le lien établi.

Les néolibéraux ont parachevé leur modèle en adoptant les technologies de surveillance, en réprimant les manifestations, en abolissant toute conscience de classe avec une nouvelle dialectique d’émancipation ou d’épanouissement par le travail. Ils ont valorisé les compétences en se basant sur le travail de Gary Becker sur le capital humain. Ils ont eu recours au statut d’auto-entrepreneur, dégradé les conditions de travail dans des sociétés comme France Télécom (voir dans les hôpitaux avec le lean management), créé les conditions d’une guerre, non pas géopolitique mais intérieure et sociale. N’a-t-on pas vu les médias privés et les néolibéraux chercher à mettre la gauche au pas en Amérique latine ? Ou Jean-Claude Juncker asséner qu’« il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens » ? Le juge Moro, qui s’en est pris à Lula lors de l’opération « Lava Jato », n’a-t-il pas été ensuite propulsé ministre de la Justice par Jair Bolsonaro ? Michel Temer n’a-t-il pas, dans ce même Brésil, geler les dépenses publiques pour vingt ans ? Et que dire de l’Europe, ses Cours de justice et ses règles d’or ? N’a-t-elle pas constitutionnalisé l’économie de manière à ce que les gouvernements nationaux démocratiquement élus ne puissent plus déroger à sa vision du marché et des équilibres budgétaires ?

Pierre Dardot, Haud Guéguen, Christian Laval et Pierre Sauvêtre s’inquiètent d’un néolibéralisme qui ne cesse de s’exacerber, au point de mettre la poste en concurrence avec Amazon au Brésil, ou d’ordonner l’attaque du Capitole aux États-Unis. Le choix de la guerre civile dont ils accusent les néolibéraux pourrait alors se traduire comme suit : le social-darwinisme qu’ont en commun le fascisme et le néolibéralisme ne fera pas que des victimes consentantes ; ceux qui s’y opposeront feront l’objet d’une répression telle qu’ils seront les victimes de conflits intérieurs, à l’image des Gilets jaunes en France. La démonstration est patiente, documentée, bien plus étayée que les quelques éléments relevés ici. Elle laisse surtout penser que les plus fragiles ont de quoi s’inquiéter : comme le rapportent les auteurs, le néolibéralisme est un système d’insiders/outsiders méticuleusement programmé pour laisser les « perdants » sur le bord du chemin.

Le Choix de la guerre civile, Pierre Dardot, Haud Guéguen, Christian Laval, Pierre Sauvêtre
Lux, avril 2021, 328 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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