Love Streams, un film de John Cassavetes : critique

Ecrire sur Love Streams plus de trente ans après sa sortie, alors que tout a déjà été dit et commenté dans un contexte qui depuis a évolué, traduit l’envie de faire partie du concert d’hommages à son réalisateur John Cassavetes, et au film lui-même, qui est son dernier « vrai » film avant sa disparition. Profiter de la sortie par Wild Side Vidéo d’une magnifique version restaurée en HD est la meilleure façon de le faire.

Synopsis: Sarah et Robert éprouvent l’un pour l’autre un amour inébranlable. Et pourtant, tout les oppose. Sarah, passionnée à la limite de la démence, se donne entièrement à ceux qu’elle aime. Robert, solitaire, n’a, lui, que des relations éphémères et l’ardeur de ses sentiments se tarit de jour en jour. La crise qu’ils traversent les réunit de nouveau. Une étrange et folle relation s’établit entre ces deux êtres à la dérive……

The Fountain

Il est en effet difficile de faire une analyse objective, from scratch, d’un film dont on connaît  aujourd’hui tous les secrets. Mûri depuis de nombreuses années avec le dramaturge Ted Allan qui est devenu au fil des ans un ami très proche, Love Streams fut d’abord une pièce que Cassavetes lui-même a mise en scène, avant de devenir le film-somme qui fut tourné en 1983. Love Streams est tourné dans des conditions très particulières, puisqu’ enchâssé entre le décès de la mère du cinéaste, qui devait y tenir un rôle, et la découverte de la cirrhose de foie qui le condamne d’ores et déjà avant de l’emporter définitivement en 1989.

Love Streams porte le titre français de « torrents d’amour », un titre qui traduit parfaitement ce dont il s’agit. Robert Harmon (interprété par Cassavetes lui-même après la défection de John Voight qui a tenu le rôle dans la pièce) est un écrivain qui veut écrire sur la vie nocturne et l’amour qu’on y vend et qu’on y achète. De fait, c’est avec des prostituées qu’il passe le clair de son temps aviné, incapable de s’attacher à quiconque, mais incapable aussi de rester loin des femmes, à la recherche de l’amour, cet objet d’une quête incessante et inassouvie, poursuivie par le personnage, mais également de film en film par le cinéaste John Cassavetes.

D’un autre côté, Sarah Lawson, une femme lunaire interprétée par Gena Rowlands est également une femme sous l’influence de cette fontaine d’amour. Se séparant de son mari dans des circonstances compliquées (il la trompe parce qu’elle instable, elle est instable parce qu’il la trompe, ils sont instables parce qu’ils sont…instables), elle pensait récupérer la garde quasi-exclusive de sa fille Debbie lorsqu’elle apprend de la bouche de cette dernière et devant le tribunal que désormais c’est avec son père qu’elle souhaite vivre, car ne pouvant plus supporter la morbidité de sa mère visiteuse de prisons, d’enterrements, et même de mariages, du moment qu’il y a de la tristesse et de la maladie à gérer (« that’s what I do »  dira-t-elle devant le juge et les avocats). Sarah est folle de ne pouvoir communiquer convenablement son flux d’amour aux personnes qu’elle aime. Comme elle le dit aussi devant le tribunal, « quand on ne va pas bien, on ne doit pas rester avec ceux qu’on aime »…

Comme à l’accoutumée, plutôt que de suivre une classique linéarité, le cinéma de Cassavetes est constitué de forts moments de vie, qui donnent leur marque au film. Ainsi par exemple la manière de Robert de séduire Susan (Diahnne Abbott, avant qu’elle ne participe à quelques films de son ex-mari Robert de Niro), dans une ivresse qui commence probablement chez l’acteur/réalisateur pour se prolonger dans le personnage dans un accès de vérité très troublant. Ainsi, cette scène avec Albie, le fils dont Robert découvre l’existence autour de sa dixième année, un enfant qu’à peine déposé chez lui par la mère, il emmène à Las Vegas où il le laisse aussitôt pour ses habituelles bacchanales nocturnes : la souffrance d’Albie, mais plus encore celle de Robert, incapable de lui manifester le moindre amour, sont poignantes, surtout quand l’adulte crée de faux espoirs en déclarant préalablement à l’enfant : « J’aime les enfants, ils sont innocents et ne demandent rien ».

Mais surtout, ces moments de vie inoubliables sont ceux de sa muse Gena Rowlands, plus habitée que jamais dans le rôle de Sarah Lawson, peut-être elle aussi dans la connaissance du grave état de santé de John Cassavetes ; la tristesse se lit dans ses yeux. Le film est à sa gloire, la suivant dans ses moindres déplacements (scènes épiques de ses tentatives de voyage en Europe que le manque d’argent chronique dans les films du cinéaste résume à des couloirs d’aéroport), pénétrant dans ses rêves (dont un magnifique opéra de déclaration d’amour à son mari Jack et à sa fille Debbie, un rêve d’idéal et de normalité).  Quand à mi-chemin du film, Robert et Sarah se retrouvent sous le même toit, c’est elle que le cinéaste met dans la lumière. Et ici encore, le torrent d’amour coule, ininterrompu. Robert et Sarah sont dans une relation intime et tourmentée, mais ce sont deux êtres qui se sont perdus et en route et broyés par la solitude, qui s’aiment mais qui ne savent pas le montrer, qui recourent à la débauche ou à l’extravagance comme palliatif. Alors le torrent d’amour « ne » se traduit que par des symboles d’amour insensés, comme cette Arche de Noé offerte par Sarah à Robert, des animaux à aimer à défaut de savoir/pouvoir aimer les humains. L’intensité de cette relation est renforcée par celle de John Cassavetes et Gena Rowlands eux-mêmes, une relation longue et tumultueuse assombrie par le même sentiment de perte imminente.

A cause de ce contexte très particulier qui en fait presque un film-testament, Love Streams a une résonnance toute particulière qui ne doit cependant pas faire oublier ses qualités intrinsèques. Un film qui porte toutes les forces de l’univers du cinéaste : ses thématiques (l’amour, la perte de l’amour, la fête et la folie comme monnaie d’échange illusoire), son mode opératoire (le tournage en famille, la créativité et le manque d’argent), sa mise en scène (avec notamment cette fin flottante au goût volontaire d’inachevé, et l’improvisation en général). Un très grand film pour clôturer l’œuvre d’un très grand cinéaste.

Love Streams : Bande annonce

Love Streams : Fiche technique 

Titre original : –
Réalisateur : John Cassavetes
Scénario : John Cassavetes et Ted Allan, d’après la pièce de Ted Allan
Interprétation : Sarah Lawson (Gena Rowlands), John Cassavetes (Robert Harmon), Diahnne Abbott (Susan), Seymour Cassel (Jack Lawson), Margaret Abbott (Margarita), Jakob Shaw (Albie Swanson), Risa Martha Blewitt (Debbie Lawson)…
Musique : Bo Harwood
Photographie : Al Ruban
Montage : George C. Villaseñor
Producteurs : Menahem Golan, Yoran Globus
Maisons de production : Cannon Group
Distribution (France) : Wild Side Video (DVD & Blu-Ray)
Récompenses : Ours d’Or à la Berlinale (1984)
Budget : ND
Durée : 141 min.
Genre : Drame
Date de sortie : Film : 9 Janvier 1985, DVD & Blu-Ray : 24 Février 2016
Etats-Unis – 1984

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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