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« Les Nébuleuses » : de la pluralité des dynamiques amoureuses

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Dans Les Nébuleuses, Anaïs Félix et Camille Pagni mettent en vignettes une romance qui dépasse les codes conventionnels de l’amour. Camélia et Tom, deux étudiants bruxellois, font partie d’une jeunesse en rupture avec les modèles dominants, en quête de sens et de repères affectifs.

Camélia, doctorante en astrophysique, est une femme affirmée, énergique, bien ancrée dans sa vie sociale et professionnelle. Elle cherche à mettre derrière elle une relation passée caractérisée par la culpabilité et la toxicité. Tom, passionné de littérature, et bien plus introverti, vit encore chez ses parents et semble en proie à une certaine mélancolie existentielle. Leur rencontre inopinée, lors d’une soirée d’expression artistique, donne naissance à une relation amoureuse qui, très vite, se heurte à un obstacle méconnu et pourtant central : l’asexualité du jeune homme.

Les Nébuleuses explore alors les zones d’ombre des relations amoureuses à travers des discussions ouvertes et sincères sur le désir, le consentement et la compréhension mutuelle. Au fil des pages, Camélia et Tom apprennent à composer, non sans mal, avec leurs sentiments communs et leur décalage physique. Peut-on s’entendre sur un modus operandi qui convienne à chacun quand les désirs sont à ce point distants ?

Pour pleinement adhérer au récit d’Anaïs Félix et Camille Pagni, le lecteur devra faire son deuil des conflits classiques et attendus du couple hétérosexuel. Tom, en découvrant son asexualité, va constituer le fil rouge de l’album : il doit affronter non seulement son propre rapport à l’intimité, mais aussi les attentes implicites que la société et son entourage placent sur lui. En outre, Camélia, d’abord déstabilisée par la révélation de Tom, va se remettre en question et interroger ses propres comportements. 

C’est un autre aspect intéressant. La jeune femme réalise que son attitude face au désir s’apparente à celle que certains hommes ont pu avoir avec elle, inversant ainsi les rôles de manière subtile. Il y avait jusque-là une forme d’impensé chez elle. Malgré les efforts mutuels pour une relation plus saine et satisfaisante, les deux protagonistes vont souffrir de ce qu’ils ont cédé et sacrifié, tant sur le plan sexuel ou émotionnel que professionnel.

Les Nébuleuses opère un contrepoint avec la figure du père de Tom, présenté comme un homme rigide et ancré dans une vision traditionnelle de la masculinité. Dans quelle mesure notre environnement familial façonne-t-il notre rapport à l’amour et à l’intimité ? Si le récit ne tombe pas dans une explication psychologisante simpliste, il laisse néanmoins le lecteur s’interroger sur l’influence des modèles parentaux dans la construction de l’identité.

On peut au moins saluer Anaïs Félix et Camille Pagni pour une chose. Leur ouverture à la représentation des nouvelles formes de relations amoureuses. Malgré ses imperfections (notamment quelques rebondissements attendus), Les Nébuleuses interroge, bouscule et ouvre des perspectives sur la manière dont nous envisageons le couple et le désir. Ça tombe plutôt bien, puisque c’étaient là, précisément, les intentions des auteurs.  

Les Nébuleuses, Anaïs Félix et Camille Pagni
RamDam, janvier 2025, 192 pages

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3

Yam-Yam, une collection à suivre

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This Must Be Love et Moon et Iro voient le jour aux éditions Milan, dans la collection « Yam-Yam ». Deux récits accessibles, bien menés et plus profonds qu’il n’y paraît. 

This-must-be-love-Tome-01-avisThis Must Be Love. Dans This Must Be Love, Eum Sae-Lee et Dodo charpentent une romance naissante, sur fond de voyage temporel et d’industrie musicale. Ban Hana, chanteuse et animatrice soumise aux pressions extrêmes de son métier, reçoit en cadeau un mystérieux walkman qui la propulse en 1987, à la rencontre de Woo Jae-ah, un néo-musicien à la dérive. Une idole en quête de liberté croise un artiste prêt à tout abandonner : de cette collision naît une histoire échevelée et souvent douce-amère. L’une des grandes forces du récit réside dans sa capacité à problématiser les enjeux du succès et du libre arbitre. Ban Hana incarne la réalité cruelle du star system coréen : régimes drastiques, contrôle de son image, pression constante du public et de ses agents. À travers son voyage dans le passé, elle découvre une époque où la musique semble plus authentique mais où les artistes ne sont pas épargnés par la souffrance et les désillusions. Woo Jae-ah est d’ailleurs le témoin et la victime de la fragilité du génie créatif face aux blessures du cœur et au poids des attentes. Mais peut-on vraiment influencer le destin de quelqu’un sans en bouleverser irrémédiablement le cours ? Ce paradoxe, récurrent dans les récits de ce genre, n’épargne pas Ban Hana. En tentant d’aider son idole, elle se heurte à l’incrédulité de son entourage et finit même enfermée en hôpital psychiatrique – il faut dire qu’elle crie sur tous les toits qu’elle vient du futur… Mais la jeune femme a de la ressource ! Graphiquement, le manga brille par un style soigné et expressif, qui accentue à la fois la mélancolie et la tendresse des situations mises en scène. Un premier tome très prometteur. 

This Must Be Love, Eum Sae-Lee et Dodo 
Milan, janvier 2025, 256 pages 

Moon-et-Iro-Tome-01-avis Moon et Iro. Avec Moon et Iro, Wonsanji nous entraîne dans une aventure tendre et poétique, entre terre et mer, où l’amitié devient un refuge contre l’adversité. Ce manga séduit par son atmosphère envoûtante et son regard sensible sur la différence et la liberté. Moon, petite orpheline au cœur grand comme l’océan qui borde son île, croise la route d’Iro, un triton blessé et traqué par les humains. Une rencontre improbable, scellée par un acte de pure générosité : elle l’aide sans hésiter, lui offrant protection et réconfort. Mais comment préserver un être aussi fascinant que vulnérable dans un monde où la peur de l’inconnu mène à la violence, où l’argent constitue le nerf de la guerre ? Au fil des pages, Moon et Iro s’apprivoisent, apprennent à se comprendre malgré les barrières du langage et du milieu. Leurs échanges sont empreints d’innocence et de curiosité, mais autour d’eux gravitent des personnages dont ils doivent impérativement se méfier. De son côté, Jonghwa, la « presque sœur » de Moon, une fillette fragile enfermée dans un cadre trop protecteur, vit comme une blessure le cocon que sa mère, pourtant peu présente, dresse autour d’elle. Son destin fait écho à celui d’Iro, chacun étant prisonnier à sa manière – par la peur, par l’hostilité du monde, par la surprotection. Mais Moon et Iro est bien plus qu’une simple fable sur l’amitié et la différence : c’est un voyage sensoriel à travers la culture coréenne. On se perd avec délice dans la beauté des paysages, la chaleur des marchés animés, la douceur des foyers où les traditions se mêlent à l’intimité du quotidien. Un manga doué de sensibilité, à mettre entre toutes les mains.

Moon et Iro, Wonsanji
Milan, janvier 2025, 224 pages

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3.5

« Frankenstein ou le Prométhée moderne » : réinterprétation graphique d’une œuvre intemporelle

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Les éditions Aventuriers d’Ailleurs publient Frankenstein ou le Prométhée moderne, conçu par Sergio A. Sierra et illustré par Meritxell Ribas Puigmal. À mi-chemin entre fidélité au roman originel de Mary Shelley et innovations esthétiques, l’album propose un regard renouvelé sur une œuvre qui continue d’intriguer et de fasciner. 

Sergio A. Sierra et Meritxell Ribas Puigmal ont su conjuguer respect pour l’œuvre originale et accessibilité pour un public contemporain. Le langage reste empreint du style du XIXᵉ siècle, mais cette bande dessinée cible un large public, des jeunes lecteurs dès dix ans aux adultes, grâce à une approche privilégiant l’ambiance à l’horreur. Comme attendu, les thématiques d’éthique, de responsabilité et de solitude y sont abordées, notamment à travers la figure ambivalente et désillusionnée du « monstre ».

Cette adaptation invite à une réflexion sur les conséquences des actes humains. Victor Frankenstein, obsédé par la création de la vie, et sa créature, victime de l’abandon de celui qui l’a façonné, incarnent les deux figures complémentaires d’un drame moral intemporel. Le premier s’est tôt plongé dans les sciences, au point de concevoir une méthode expérimentale permettant de redonner vie à des cadavres. Le second aspire à s’insérer dans une société dont la tolérance s’arrête aux portes de l’apparence physique.

L’un des aspects les plus frappants de cette adaptation réside dans l’utilisation de la carte à gratter. Meritxell Ribas Puigmal maîtrise en clerc cette technique exigeante, qui consiste à révéler le blanc sous une couche noire pour dessiner en inversant les contrastes traditionnels. Cette méthode, rarement utilisée en bande dessinée, confère une réelle identité visuelle à cet album, authentique plaisir pour les yeux.

Matériau de base, le roman de Mary Shelley, publié en 1818, fait de Victor Frankenstein, par sa quête du savoir interdit, une figure prométhéenne, chère aux écrivains romantiques. L’adaptation de Sergio A. Sierra et Meritxell Ribas Puigmal respecte cet héritage tout en sondant les tréfonds de la condition humaine. Le récit a d’ailleurs la particularité de procéder selon un flashback, puis de présenter successivement le point de vue de Victor et de sa créature, ce qui permet une vision plus nuancée et complexe du conflit qui les oppose. C’est la science sans conscience, bientôt prise de remords, contre une créature qui lui échappe, et qui porte en bandoulière une malédiction sur laquelle elle n’a aucune prise.

Bien entendu, cette adaptation de Frankenstein ou le Prométhée moderne trouve un écho particulier dans les questionnements actuels sur la technologie, la bioéthique et les responsabilités des créateurs. L’orgueil scientifique et les dangers d’une quête de pouvoir dénuée de considération morale d’un côté ; les laissés-pour-compte d’un monde qui ne leur accorde ni reconnaissance ni compassion de l’autre.

Finalement, l’album constitue une très belle réussite, tant sur le plan graphique que narratif. Si cette adaptation n’apporte pas de révolution par rapport au récit original, elle n’en constitue pas moins une porte d’entrée accessible et esthétiquement séduisante pour redécouvrir l’œuvre de Mary Shelley. 

Frankenstein ou le Prométhée moderne, Sergio A. Sierra et Meritxell Ribas Puigmal  
Aventuriers d’ailleurs, février 2025, 104 pages

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4

Je suis toujours là : le poids (déchirant) de l’absence et de l’incertitude

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On tient là assurément le premier grand film de 2025 avec cette histoire vraie aussi politique que tragique qui agit comme un devoir de mémoire nécessaire, essentiel et impactant.  En revenant sur la dictature militaire au Brésil et les enlèvements qui y avaient cours, le film trouve le parfait dosage entre la dramaturgie inhérente à ce type de projet (on a le coeur déchiré) et un côté engagé (mais pas trop appuyé) avec la notion d’absence et d’incertitude qui dévore un tableau familial idyllique et le prestation au-delà de toute critique de Fernanda Torres, tout simplement merveilleuse. Je suis toujours là est une oeuvre qui décante et hante longtemps en nous après la projection. Un très grand film ô combien important, rappelant le besoin de justice et de liberté, surtout à l’heure actuelle

Synopsis : Rio, 1971, sous la dictature militaire. La grande maison des Paiva, près de la plage, est un havre de vie, de paroles partagées, de jeux, de rencontres. Jusqu’au jour où des hommes du régime viennent arrêter Rubens, le père de famille, qui disparait sans laisser de traces. Sa femme Eunice et ses cinq enfants mèneront alors un combat acharné pour la recherche de la vérité…

Avec The Brutalist, un film moins facile et qui devrait maturer avec le temps pour gagner encore plus en prestige, et Jouer avec le feu côté tricolore, Je suis toujours là est assurément le premier grand film cette année qui s’amorce. Une œuvre forte, poignante et nécessaire, surtout au vu du contexte international actuel et du retour des autoritarismes un peu partout. Mais également parce que le Brésil sort de quatre ans avec l’extrémiste de droite Bolsonaro et que de nombreuses dictatures militaires persistent encore et toujours dans le monde. Avec cette magnifique et tragique histoire vraie, le cinéaste du cru Walter Salles signe un long-métrage qui fera date. À montrer aussi bien aux jeunes dans les écoles qu’aux habitants de toutes les démocraties qui seraient tentées de verser dans des régimes tels que celui présenté ici. Le Brésil a vécu sous dictature militaire des décennies et ce beau film doux mais engagé, en forme de piqûre de rappel est essentiel. On comprend donc son incursion dans les différentes cérémonies de prix internationales.

On a connu le cinéaste avec le sublime Central do Brasil, avec Fernanda Montenegro en tête d’affiche (elle joue ici le personnage de Eunice âgé). Un film qui l’avait également envoyé aux Oscars comme celui-ci cette année. Puis il a tourné pas mal d’œuvres majeures entre son pays natal et l’international qui ont eu plus ou moins de succès. On n’avait personnellement pas été emballés par ses deux road-movies qui ont concouru en festival, Carnets de voyage qui relatait les voyages du futur Che Guevara avec Gabriel Garcia Bernal et Sur la route avec notamment Kristen Stewart et inspiré des écrits de Jack Kerouac. Pas plus qu’on ne l’avait été par son remake du film d’horreur japonais Dark Water. Puis, il s’était fait plus discret avec des productions locales moins connues et reconnues. Et bien son retour avec Je suis toujours là se fait par la grande porte tant son nouveau film marquera les esprits et les cœurs.

Il a, il faut le souligner, une énorme carte joker qui joue pour beaucoup dans la réussite du long-métrage. Il s’agit bien sûr de l’actrice Fernanda Torres, sa tête d’affiche, qui transcende cette œuvre phare. Et il retrouve donc également Fernanda Montenegro près de trente ans plus tard pour quelques scènes finales qui seront gravées dans les mémoires cinéphiles, plus de vingt-cinq ans après leur première collaboration. La nouvelle Fernanda empoigne quant à elle ce rôle magnifique avec ferveur et dévotion. Solaire au début du film, terrorisée ensuite pour laisser place à l’angoisse et enfin à la résilience, elle nous fait ressentir une myriade d’émotions. Que ce soit le bonheur d’une famille unie malgré la dictature en dehors, la peur et la crainte lors des séances de torture ou encore l’horreur du sentiment d’absence et d’incertitude face à la perte de l’homme qu’on aime, elle est grandiose. Son personnage et l’incarnation qu’elle nous propose resteront toujours dignes, beaux et apaisés malgré l’enfer psychologique de la situation. Elle a gagné un Golden Globe mérité et devrait être la principale concurrente de l’Oscar de la meilleure actrice face à Demi Moore pour « The Substance ». À ses côtés, les jeunes acteurs qui jouent les enfants sont tout aussi bons et naturels dans leur jeu, formant une famille crédible et attachante.

Je suis toujours là choisit de nous montrer d’abord le tableau très réussi et idyllique d’une famille unie et heureuse sous le soleil de Rio de Janeiro. Malgré ce portrait apparemment parfait, la menace de l’armée plane par le prisme de quelques séquences inquiétantes. Puis vient le jour de l’enlèvement suivi des séances d’interrogatoire. Lourdes, anxiogènes et rageantes pour le spectateur. Salles choisit d’être factuel, précis et jamais dans l’excès. La seconde partie du film sera consacrée à l’attente, la gestion de l’absence et à la manière de se reconstruire quand on perd un être cher sans pouvoir véritablement faire son deuil. C’est déchirant, juste et jamais versé dans un pathos qui prendrait le spectateur en otage. On passe de la lumière aux ténèbres avec fluidité et réalisme.

Les ellipses nous menant aux derniers actes du film, plus loin sur la ligne temporelle (en 1996 et 2014), sont utiles car elles permettent de voir l’effet du temps sur la perception d’une telle tragédie. Mais c’est lors des dernières images et des sempiternels (mais incroyablement émouvants) encarts de fin que l’émotion nous empoigne et nous fait verser quelques larmes. La reconnaissance et la possibilité de pouvoir mettre des mots sur le drame et le choc vécus pour enfin pouvoir dire adieu et partir en paix. Je suis toujours là est un film politique sans trop de politique, engagé mais intime, qui résonnera longtemps dans nos âmes. Peut-être un peu long, on ne s’en formalisera pas tant Salles parvient à nous faire ressentir la douleur d’une famille coupée dans son bonheur (parfois magnifiquement retranscrit par les photos et des films en super 8) et nous livre une œuvre engagée, et puissante. Un coup de cœur, un film indispensable.

Bande-annonce – Je suis toujours là

Fiche technique – Je suis toujours là

Réalisateur : Walter Salles.
Scénaristes : Murilo Hauser & Heitor Lorega d’après l’oeuvre de Marcela Rubens Paiva.
Production : Arte France Cinema & Mact Productions.
Distribution : Studio Canal.
Interprétation : Fernanda Torres, Selton Mello, Fernanda Montenegro,
Genre : Drame historique.
Date de sortie : 15 janvier 2025.
Durée : 2h12.
Pays : Brésil.

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4

5 Septembre : démonstration en direct

Informer. Un devoir aussi ardu que délicat lorsque la morale entre en contradiction avec l’éthique journalistique. 5 Septembre tente de restituer ce dilemme à l’écran, avec le massacre de Munich lors des Jeux olympiques de 1972 comme point d’ancrage. Dans un huis clos captivant au cœur des coulisses de l’équipe d’ABC Sports, Tim Fehlbaum martèle, avec insistance, le processus qui mène une information à sa diffusion, pour le meilleur comme pour le pire.

Synopsis : 5 septembre nous replonge dans l’événement qui a changé le monde des médias à jamais et qui continue de résonner à l’heure où l’information, le direct et la maîtrise de l’antenne reste l’objet de nombreux débats.

Largement documentée par Kevin Macdonald dans Un jour en septembre, qui oppose les réactions de la prise d’otages d’athlètes israéliens par un groupuscule terroriste palestinien au village olympique et les jeux qui se poursuivaient, ce sombre et tétanisant épisode de l’Histoire a connu divers hommages. Parmi eux, Steven Spielberg s’y est attaqué en mêlant faits et fictions dans Munich, notamment au sujet de la traque organisée par le Mossad en représailles. Outre sa vision égalitaire qui a divisé la critique et le public, sa reconstruction, loin des rêves de gosses propres à sa personnalité, regorge de tensions et d’idées de mise en scène surprenantes, attestant ainsi de ses qualités de cinéaste. Tim Fehlbaum n’a pas la même ambiance, mais propose un changement de point de vue qui interroge sur la pertinence et la légitimité de diffuser une information, chose que Pentagon Papers et Night Call, dans une certaine mesure, ont abordée avec grâce et radicalité.

L’information interactive

Des détonations surprennent l’équipe de nuit d’ABC Sports. Quelle en est l’origine ? Le film est traversé par ce genre de questions, dont on cherche à croiser les sources pour enfin relayer des réponses à l’antenne. Dans un timing exemplaire, il condense près de vingt-quatre heures d’enquête sous haute tension, où chaque image en direct de la prise d’otage est inédite dans l’Histoire du journalisme. Rien ne va plus dans la salle de contrôle et dans tout le quartier général de la chaîne sportive. Fehlbaum nous immerge alors dans cette crise au réalisme bluffant, maintenant ainsi suspense et tension tout le long du déroulé, que l’on connaisse le programme d’avance ou non. On pense notamment aux travaux de Paul Greengrass (Vol 93, Capitaine Phillips) ou encore de Kathryn Bigelow (Detroit, Zero Dark Thirty). Le cinéaste suisse est habitué aux montages nerveux depuis son thriller post-apocalyptique Hell, où les teintes chaudes étouffaient ses personnages à la recherche d’eau. Ici, il fait appel aux images d’archives avec assez de malice pour qu’elles alimentent cette atmosphère glaciale et pesante sur les épaules de la production.

Essentiellement tourné dans des locaux exigus, où l’utilisation de talkies-walkies est essentielle, le récit parvient astucieusement à éventer les défauts inhérents des films choraux. Les interlocuteurs sont nombreux et sont directement liés dans le champ par l’intermédiaire des appareils de communications, encore imposants à l’époque. Et de tous les comédiens qui défilent à l’écran, seule Leonie Benesch (déjà remarquée dans Le Ruban Blanc et plus récemment dans La Salle des profs) tire son épingle du jeu dans le rôle d’une traductrice allemande, tandis que l’association de John Magaro, Peter Sarsgaard et Ben Chaplin met en avant les compromis du métier. Mais derrière toute la reconstitution, Fehlbaum saisit la dynamique de l’équipe, amenée à commettre des erreurs, à les rectifier si possible et à prendre conscience des différents degrés de sensibilité concernant l’information, telle qu’elle doit être annoncée ou diffusée. Ainsi, on en ressort relativement instruit sur le fonctionnement des studios de télévision, avec un arrière-goût d’inabouti cependant. Tenir pour seul refrain la résilience d’une Allemagne en reconstruction, tout en esquivant le contexte politique et historique autour du conflit israélo-palestinien, ou du rideau de fer, n’aide pas le récit à s’épanouir.

Tout l’intérêt de revenir sur ce drame se situe là, dans ses interactions en direct. Il s’agissait également de la première diffusion de ce genre de cataclysme à l’antenne, d’où la crise autour de cette course effrénée à l’information, aux scoops. Déjà à court d’aspirine, les têtes pensantes éprouvent des difficultés dans la réalisation, c’est pourquoi Tim Fehlbaum fait un peu le tour des différents services impliqués dans la diffusion, allant de l’électricien aux monteurs. Il s’agit là d’une démonstration tout à fait rigoureuse des compétences nécessaires, dans un souci de coordination et de précision. Vivants partageait les mêmes motivations, mais échouait à représenter les motivations et la cohésion des reporters avec efficacité. Le film fait donc valoir ses atouts en termes de rythme et de cohérence pour que le spectateur s’en empare à la sortie de la séance. On reprochera surtout à 5 Septembre de manquer de subtilité dans son élan pédagogique sur la complexité d’un métier qui ne dispose pas toujours du recul nécessaire pour satisfaire ses devoirs.

5 Septembre – Bande-annonce

5 Septembre – Fiche technique

Titre original : September 5
Réalisation : Tim Fehlbaum
Scénario : Tim Fehlbaum, Moritz Binder, Alex David
Interprètes : Peter Sarsgaard, John Magaro, Ben Chaplin, Leonie Benesch, Zinedine Soualem, Corey Johnson
Image : Markus Förderer
Montage : Hansjörg Weißbrich
Musique : Lorenz Dangel
Décors : Julian R. Wagner
Costumes : Leonie Zykan
Producteurs délégués : Martin Moszkowicz et Christoph Müller
Producteurs : Mark Nolting, John Ira Palmer, Sean Penn, Philipp Trauer, John Wildermuth et Thomas Wöbke
Sociétés de production : BerghausWöbke Filmproduktion, Projected Picture Works, Constantin Film et Edgar Reitz Filmproduktion
Pays de production : États-Unis, Allemagne
Distribution France : Paramount Pictures
Durée : 1h35
Genre : Drame
Date de sortie : 5 février 2025

5 Septembre : démonstration en direct
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3

The Brutalist : « American Dream » façon cauchemar

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Voilà une œuvre monstrueuse dans tous les sens du terme. Le genre de film qu’on ne voit qu’une fois dans une vie tant il sort de tous les carcans du cinéma habituel. Pointue mais accessible, extrêmement ambitieuse mais maîtrisée, incroyablement épique mais intimiste à la fois, la fresque monumentale et intemporelle de The Brutalist ne ressemble à rien de connu et c’est tant mieux. Elle demeure, sur bien des aspects, passionnante et foisonnante dans ce qu’elle raconte en tant que miroir de la manière dont s’est faite l’Amérique, on lui pardonnera donc sa durée trop généreuse et excessive (trois heures auraient amplement suffi) et une seconde partie moins galvanisante que la première.

Synopsis : Fuyant l’Europe d’après-guerre, l’architecte visionnaire László Tóth arrive en Amérique pour y reconstruire sa vie, sa carrière et le couple qu’il formait avec sa femme Erzsébet, que les fluctuations de frontières et de régimes de l’Europe en guerre ont gravement mis à mal. Livré à lui-même en terre étrangère, László pose ses valises en Pennsylvanie où l’éminent et fortuné industriel Harrison Lee Van Buren reconnaît son talent de bâtisseur. Mais le pouvoir et la postérité ont un lourd coût.

Une œuvre issue du cinéma d’auteur de plus de trois heures et demie avec un entracte de quinze minutes semble une anomalie dans le paysage cinématographique et pourtant Brady Corbet l’a fait. Et on peut dire que sa fresque monumentale, imposante et monstrueuse dans tous les sens du terme est une immense réussite. Peut-être pas le chef-d’œuvre incontestable attendu mais, en tout cas, une œuvre qui fera date dans l’Histoire du septième art !

Le réalisateur de l’imparfait mais singulier, méconnu et passionnant Vox Lux avec Natalie Portman (qui diagnostiquait déjà une certaine « Amérique malade » par le biais de ses tueries lycéennes et de ses pop stars dans un même film) réalise un tour de force avec The Brutalist qui a coûté à peine dix millions de dollars mais paraît en avoir coûté dix fois plus (coucou Francis Ford Coppola et son mégalomane Megalopolis complètement foiré qui en a coûté 120 !). Dans la même veine que le There will be blood de Paul Thomas Anderson, mais bien plus accessible et plaisante, cette chronique pharaonique sur le parcours de cet architecte hongrois sorti des camps de concentration est un long-métrage mémorable qui se révèle aussi puissant qu’intemporel. Comme s’il était impossible de le dater. Et qu’il sera encore impossible de le faire dans plusieurs années, entre testament passéiste fondu dans un écrin à l’ancienne mais aussi projet visionnaire, indéboulonnable et indémodable. Dès la scène d’introduction incroyable, on sent que l’on va assister à quelque chose d’unique, de rare et de mémorable, bien aidé par la musique imposante et extraordinaire de Daniel Blumberg, une partition qui résonne encore longtemps en nous après la projection.

The Brutalist entend à la fois parler du parcours d’un homme et de son métier (celui d’architecte) que d’Histoire et de la manière dont l’Amérique s’est créée. Comme si le film entendait rappeler les fantômes du passé à un pays de plus en plus malade. Et au vu de l’actualité improbable et effrayante de son pays, il arrive à point nommé! On dénote en filigrane les notions de capitalisme, de racisme ou encore de lutte des classes et d’art ainsi que tous les maux d’un pays fantasmé et bercé sous les oripeaux du fameux « American Dream ». Les thématiques invoquées par ce film fleuve sont multiples et pourraient avoir besoin d’une seconde vision tellement elles sont nombreuses. On sent pléthore d’allégories dans ce scénario à la fois riche mais concret et compréhensible par tous.

Certains pourraient être rebutés par la durée. Et si le film se révèle certes dense, touffu et pointu, il n’est cependant jamais trop versé dans les travers intellos du cinéma d’auteur bien qu’il soit certes très bavard et difficile à digérer. Quant à la mise en scène de Corbet, elle en impose à chaque seconde et fera date dans sa maîtrise impeccable des outils du cinématographe. Le jeune cinéaste enchaîne les plans marquants et ambitieux avec d’autres plus minimalistes et délicats. Que ce soit les plans inauguraux sur la Statue de la liberté ou ceux sur les carrières de marbre italienne, Corbet a une patte commune à nul autre.

Voilà donc un film aussi passionnant que foisonnant dont les deux parties distinctes coupées par un entracte de quinze minutes se répondent et ne font qu’une. On pourra reprocher tout de même une durée trop généreuse. Trois heures auraient probablement amplement suffi pour narrer ce portrait plus grand que nature étalé sur plusieurs décennies. Quelques longueurs dans la seconde partie se font sentir et il est vrai qu’elle est moins addictive et satisfaisante que le premier morceau. Mais c’est peut-être aussi ce qui fait la singularité d’un projet incroyablement maîtrisé de bout en bout où les moments épiques se situent aussi bien dans ce que l’on voit que dans ce que l’on entend et ressent.

La distribution est irréprochable en tous points et on ne saurait retirer une prestation plus qu’une autre même si le film est porté par un Adrien Brody qui nous rejoue un rôle aussi notable que celui qu’il incarnait pour Roman Polanski il y a vingt-cinq ans dans Le Pianiste, oscarisé plusieurs fois. Le tout est sombre et austère mais parfaitement en accord avec ce que le film souhaite évoquer. Certaines séquences feront date, notamment dans la seconde partie (celles en Italie ou le cri du cœur final du personnage de Felicity Jones) alors que la première apparaît pourtant plus homogène et agréable. Dans tous les cas The Brutalist s’inscrira au panthéon du grand cinéma et pourrait même, tel le bon vin, gagner en saveur avec le temps. Un film qu’il faut donc laisser maturer et qu’il faut digérer. Cinéphiles, tentez-le, ce genre d’expérience entière et monstrueuse en ambition n’est pas si commune.

Bande-annonce – The Brutalist

Fiche technique – The Brutalist

Réalisateur : Brady Corbet.
Scénaristes : Brady Corbet & Mona Fastvold.
Production : Proton Cinema.
Distribution : Universal Pictures France.
Interprétation : Adrien Brody, Felicity Jones, Guy Pearce, Joe Aylwin, Stacey Martin, Alessandro Nivola, …
Genre : Drame.
Date de sortie : 12 février 2025.
Durée : 3h37.
Pays : États-Unis.

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3.5

Companion : Deus Sex Machina

À peine réchappée de l’excellent Heretic dans lequel elle faisait face à un Hugh Grant délicieusement cabotin, Sophie Thatcher persiste et signe dans le genre « horrifique » avec Companion. Où comment la voir filer un parfait (?) amour avec Jake Quaid (The Boys) au détour d’un week-end pour le moins sanglant dans ce qui s’apparente ni plus ni moins qu’à un croisement entre une rom-com des années 2000 et le meilleur de Black Mirror.

Car oui, quiconque aura posé ses yeux sur la bande-annonce (ou à fortiori l’affiche) comprendra aisément que l’héroïne jouée par Sophie Thatcher a autant d’humain en elle que Donald Trump n’a d’empathie en lui. C’est un sexbot, ou comme le dirait si bien l’un des personnages masculins du film « un robot de soutien émotionnel qui baise », entraînée malgré elle dans une relation à sens unique où elle n’existe que pour plaire à son « utilisateur ». Et pourtant, dès l’entame du film, celle-ci n’est pas au fait de sa condition. Elle se remémore via des « souvenirs » sirupeux à l’excès sa rencontre avec son homme et comment le contenter lui et son apparente bonhommie semble être aussi vital que respirer. Et ça n’est pas l’apparente luminosité de l’ensemble ou la bienveillance du début qui nous permette à nous spectateurs et spectatrices d’y voir plus clair. Dès lors, saper LA révélation de la sorte (dans la bande-annonce notamment) pourrait passer comme un souci d’écriture (ce qui est légion en ce qui concerne les premiers films) mais étonnamment pas ici car le réalisateur Drew Hancock a une autre idée derrière la tete. Et cette idée, au-delà de la jouer technophobe comme la série susmentionnée, est à aller chercher derrière le jeu des apparences et le vernis de la soi-disante humanité que les personnes de chair et de sang pensent avoir en plus par rapport à leur homologue cybernétique. Puisqu’ici, les mécanismes de domination qu’utilise son copain/utilisateur contre elle ressemblent un peu trop à de véritables injonctions que les femmes subissent au quotidien : ne pas trop parler et afficher son intellect, auto-alimenter une rivalité avec ses congénères et accepter docilement le mépris que ce dernier affiche envers elle. De facto, sa nature de robot importe peu puisqu’à la place d’un énième pensum sur les dangers de la technologie, on se retrouve avec un charge nettement plus intéressante contre les incels et la masculinité toxique.

L’Homme est un loup pour l’homme…

La technologie ne devenant alors qu’un prétexte à l’histoire, le combat mené par notre héroïne pour retrouver son libre arbitre et somme toute sa liberté apparaissent comme un récit d’émancipation somme toute classique certes mais surtout terriblement contemporain. Il suffit de regarder le comportement de l’utilisateur, Jake Quaid, qui excelle dans le rôle de ce good guy autoproclamé et dont le rêve de compagne ultra docile et robotique ne fait que décomplexer chez lui des travers misogynes bien présents qui auraient fini par émerger tôt ou tard ; pour comprendre que c’est lui le pire dans l’histoire. Dès lors, sa chasse par l’androïde/Terminatrice Sophie Thatcher a un coté grisant et qu’on se le dise presque salvateur pour quiconque a jamais réussi à s’extirper d’une relation toxique et souhaité le pire pour son ex-moitié. La violence qui en découle, forcément exagérée et qu’on se le dise très assumée, apparait autant comme un reflet de notre siècle dopé à la banalisation des actes de la sorte, que comme un acte quasi subversif.  Las, c’est sans doute sur ce dernier point que le film pêche par endroits, tant derrière sa durée paradoxalement appréciable, il se pense à l’abri de quelconque critique vu sa contemporanéité. Pourtant, quiconque réalise un film dans l’air du temps ne peut se prévaloir de la facilité inhérente à ce choix et ne peut donc qu’assister en somme à une critique somme toute adéquate ici : c’est con(venu). Mais parfois, aller à l’essentiel, ça a du bon. Un peu comme ici. Juste que ça aurait pu être mieux.

Si l’on aurait sans doute davantage apprécié que le film soit plus confiant dans ses choix (la plupart des personnages passant leur temps à expliquer leurs actions), reste que Companion est suffisamment solide et surtout nanti d’une durée appréciable pour qu’on apprécie ce jeu de massacre shooté à la sauce cybernétique.

Companion : Bande-annonce 

Synopsis :  Une sortie entre deux couples d’amis le week-end dans une propriété reculée le long d’un lac bascule dans le chaos et la violence, lorsque Iris découvre le terrible secret : elle est le robot sexuel de son compagnon.

Companion : Fiche technique

Réalisation et scénario : Drew Hancock
Casting : Jake Quaid, Sophie Thatcher, Lukas Gage, Mena Suri, Rupert Friend
Décors : Kendall Anderson
Costumes : Vanessa Porter
Photographie : Eli Born
Montage : Brett W Bachman et Josh Ethier
Production : New Line Cinema, BoulderLight Pictures et J.D Lishfitz
Distribution : Warner Bros Pictures
Budget : 10.000.000
Durée : 97 minutes
Date de sortie : 29 Janvier 2025
Etats-Unis – 2025

Septième Art et petite lucarne : les immanquables de 2025

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Les cinéphiles et autres amateurs de séries télévisées ont souvent un programme bien chargé. Entre cérémonies, sorties annoncées et claques attendues, l’actualité sera à nouveau dense en cette année 2025. Nous vous présentons quatre événements que l’on juge majeurs et qu’il ne faudra absolument pas manquer. 

La cérémonie des Oscars

Pour la 97ème édition du nom, les Oscars auront peut-être une connotation étrangère et plus précisément française, comme rarement observé dans l’histoire. Théâtre Dolby, présentation par un animateur vedette outre-Atlantique en la personne de Conan O’Brien (qui remplace Jimmy Kimmel après quatre années) et cérémonie début mars (le 2)… Une lignée presque habituelle dans une cérémonie qui n’a pourtant rien de monotone. 

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Légende : Quel succès pour Audiard ? 

La preuve vient d’ailleurs de cette inspiration francophone avec Jacques Audiard et son film Emilia Pérez, nommé à 13 reprises lors de cette future cérémonie ! Drame musical avec Karla Sofia Gascon qui devient en conséquence la première comédienne trans à être nommée pour l’Oscar de la meilleure actrice, la soirée iconique pourrait prendre une tournure tricolore. Prix du jury à Cannes il y a quelques mois, ce film pourrait définitivement placer Jacques Audiard parmi les plus grands réalisateurs de l’histoire. 

La saison 2 de Poker Face 

L’abondance de créations en lien avec le nombre considérable de plateformes SVOD a ses avantages, mais aussi ses inconvénients. Il est hélas devenu délicat de trouver une série bien ficelée dans son ensemble tant le calendrier est devenu démentiel. Poker Face est l’une de ces belles réussites envers lesquelles tous les passionnés courent et dans la lignée des liens forts qui unissent cinéma et poker, l’adage est tout aussi vrai sur le petit écran. 

Intrigues passionnantes, intégration parfaite d’un scénario digne d’une table de jeu et compréhension évidente de ce que représente le poker en ligne et la discipline générale à l’heure actuelle sont autant de choses qui marquent une série renommée et acclamée. Natasha Lyonne y excelle et sans surprise, Peacock a renouvelé son show maison pour une saison 2. D’ici avril, les retardataires pourront découvrir les prémices de cette série tournée : tapis, bluff et coup de poker au cœur d’enquêtes étonnantes, avant de continuer dans la lignée de l’un des shows de ces dernières années.

Le retour de Bong Joon-Ho avec Mickey 17 

Susmentionné, Jacques Audiard égalera-t-il le réalisateur sud-coréen ? La montagne est haute tant l’homme à la tête de Parasite, véritable claque cinématographique en 2019, a fait les choses en grand. Palme d’or, Golden Globes, Oscars, Césars : il a tout raflé et a très certainement nécessité une pause bien méritée. 

Six ans après son chef-d’oeuvre, Joon-Ho revient avec Mickey 17 qui est, sans surprise, l’un des films les plus attendus de cette nouvelle année. Le délai ne sera pas trop long puisque la sortie aura lieu le 5 mars prochain en France. 

Adapté du roman Mickey7 sorti en 2022 et créé de toutes pièces par Edward Ashton, le réalisateur vedette s’attaque à un genre original dans un mélange de drame, d’aventure et de science-fiction. Avec une expertise évidente sur le dernier genre cité, Robert Pattinson, Mark Ruffalo et Naomi Ackie viennent constituer un casting de premier plan et augmenter une attente déjà forte. Le retour de Bong Joon-Ho sera-t-il triomphal ? 

La dernière de Stranger Things 

Entrée dans l’histoire des séries télévisées à bien des égards et ne serait-ce qu’en revenus générés ou en chiffres de diffusion, Strangers Things touche à sa fin avec l’arrivée prochaine de la cinquième et ultime saison. Trois ans après une saison 4 qui a malmené beaucoup de personnages et fait couler beaucoup d’encre, la série produite par Netflix ne devrait pas compter ses coups pour une nouvelle saison qui fera probablement atteindre la postérité à ce must-watch absolu. 

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Légende : L’un des événements de l’année 

Les frères Duffer ont une réputation grandissante à tenir et Netflix risque de tirer un grand (voire énorme) avantage de cette future saison, attendue dans le courant de l’année. 

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Gérardmer 2025 : virus anticapitaliste, diable antisoviétique, fantôme-caméra et monstre aborigène

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Quatre jours à voir des films et à en parler, entre vins chauds et fromage fondu ! Quatre jours à ne penser pratiquement qu’à cela ! On était heureux et on ne s’en rendait pas tout à fait compte. Le temps n’a pas daigné suspendre son vol. Comme d’hab’! Voici nos dernières critiques, avant un article qui reviendra sur l’ensemble du festival ! Au programme : Rich Flu, Présence, Le Maître et Marguerite et Moogai.

Compétition – Rich Flu – Réalisé par Galder Gaztelu-Urrutia (États-Unis, Colombie et Espagne, 2024)

Le monde est touché par un virus de type marxiste, qui s’en prend aux plus riches, et condamne, à terme, tout individu à devoir renoncer à la propriété privée.
Après nous avoir dépeint, à travers le personnage d’une femme arriviste, tout le ridicule et l’immoralité des plus hautes sphères, le film nous entraîne dans un jeu de massacre, s’annonçant comme jouissif, mais que le réalisateur choisit d’écourter pour mieux nous raconter le périple d’une famille européenne (dont la femme arriviste qui a entre-temps retrouvé sa fille et son ex-mari), fuyant le chaos engendré par le virus vers une Afrique de la sobriété heureuse.
Ce virage narratif déçoit. La bonne intention morale (renverser les rôles et faire des Blancs les réfugiés afin de susciter une prise de conscience) apparaît artificielle dans sa réalisation, voire très maladroite, et finalement peu convaincante. La résolution finale traduit, par ailleurs, une incapacité (à vrai dire générale) à penser toute alternative politique au capitalisme, en se contentant d’une espèce de retour à l’état de nature, caricatural et naïf. Quant à l’ultime scène, certes savoureuse, elle pourrait passer auprès des esprits chagrins pour l’expression d’un pessimisme anti-révolutionnaire.
Ces quelques limites exposées, Rich Flu n’en reste pas moins un objet filmique de grande qualité, servi par d’excellents acteurs. Peut-être qu’au fond, ce qu’on lui reproche, dans notre ressentiment petit-bourgeois, c’est surtout de ne pas tuer assez de riches à l’écran.

https://youtu.be/Do7AdCyHGzw

Hors-compétition – Présence – Réalisé par Steven Soderbergh (États-Unis, 2024)

Une famille ordinaire, avec des problèmes de famille ordinaires, et d’autres aussi un peu plus exceptionnels (la mère trempe dans une affaire trouble de malversation financière et la fille est en deuil de sa meilleure amie), emménagent dans une nouvelle maison. Mais la maison est hantée.
Le dispositif de Soderberg est simple : toutes les scènes sont filmées du point de vue du fantôme. Ainsi la caméra se ballade-t-elle, aérienne, captant les intimités familiales et individuelles. Le but n’est pas tant de faire peur ici que de raconter un drame d’un point de vue à la fois situé et totalisant. L’idée est assez profonde : en s’embarquant dans un fantôme, la caméra entre dans le film. La mise en scène n’est plus dès lors le fait d’un démiurge ; elle est un personnage, certes invisible et allègre, mais non moins interne à l’intrigue et soumis à celle-ci. Le fantôme accuse un mélange de toute-puissance (il peut voir sans être vu, et même déplacer des objets) et d’impuissance (il ne peut se faire entendre ni empêcher les événements les plus tragiques d’advenir). Métaphoriquement compris, on pourrait le regarder, ce fantôme, comme une idée esthétique, celle du cinéaste, ou de l’artiste en général, en tant que son œuvre est toujours moins de lui qu’elle ne passe par lui ; en tant qu’il se doit d’être au service de la vie, sans chercher à en escamoter ni la dureté ni les secrètes espérances.

Hors-Compétition – Le Maître et Marguerite – Réalisé par Michael Lockshin (Russie, 2024)

Animant de nombreuses conversations entre festivaliers, nous avons été intrigués très vite par l’adaptation du roman de Boulgakov, dont le projet se veut à la hauteur de l’œuvre originale. Variation sur le thème de l’œuvre ultime et obstinément désirée par son auteur, celle d’une vie ou d’une époque, le héros doit batailler aux côtés de son amante Marguerite pour achever son roman dans une URSS plus soucieuse de rigueur idéologique qu’esthétique. Aidé par un mystérieux Woland qui se présente comme un mage noir tout droit sorti du Faust de Goethe, le fantastique et le cinéma de genre se mêlent heureusement au propos, comme s’il révélait le regard que nous portons sur la société soviétique qui nous est si étrange aujourd’hui, entre fascination et méfiance. C’est l’occasion d’un regard profondément satirique dont la férocité exprimée par une mise en scène généreuse et ambitieuse donne un rythme haletant. Se moquant ironiquement tant de la société bourgeoise que de la rigidité dictatoriale soviétique, l’écriture romanesque devient une échappatoire absolue dans une entreprise désespérée qui respire le nihilisme, dans le sillage de l’esprit de la littérature russe immortelle, qu’il s’agit de rejoindre ici. Les amateurs de fresques historiques seront à n’en pas douter intrigués par cette œuvre exigeante (plus de deux heures trente tout de même) qui rappelle le Docteur Jivago de David Lean ou un bon roman russe.

Hors-compétition – The Moogai – Réalisé par John Bell (Australie, 2024)

La relation d’une mère à son enfant, d’une famille entière envers les nouveaux-venus est sans doute si pleine de sens et d’ambiguïté, qu’elle offre un terreau parfait pour le sentiment horrifique. Dans une Australie traversée par le racisme anti-aborigène qui fut l’œuvre des Blancs et du gouvernement jusque très récemment, The Moogai raconte l’obstination d’une mère et de sa famille pour ne pas être séparés – contre le gouvernement raciste et malveillant qui fut coupable d’enlèvements arbitraires d’enfants, mais aussi contre le Mal lui-même, ici figuré sous la forme d’un Moogai, monstre issu d’une croyance aborigène, coupable des mêmes horreurs. La comédienne Shari Sebbens offre ici une performance percutante et d’une grande justesse qui vous fera ressentir des sentiments opposés à son égard, à mesure que son personnage revêt de plus en plus d’épaisseur. La sélection hors-compétition du festival prouve une fois encore son immense intérêt, ici en nous faisant découvrir un film intéressant qui mêle – comme souvent dans le genre, c’est vrai – l’exploration de l’étrangeté culturelle muselée par l’histoire, associée à une critique politique. À découvrir !

L’abîme de l’oubli : les surprises de la fosse 126

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Avec cet album, les Espagnols Rodrigo Terrasa (scénario) et Paco Roca (dessin) abordent la période ultra-sensible que représente la guerre d’Espagne suivie de la dictature franquiste. Une période jamais évoquée en milieu scolaire là-bas, même depuis le renouveau démocratique de 1977. Considérant que la démocratie espagnole est fondée sur l’oubli des massacres commis durant toute cette période depuis 1936, les auteurs s’intéressent au combat que mènent une poignée d’individus pour lutter contre l’oubli et son cortège de douleurs.

Particulièrement épais (pas loin de 300 pages) l’album est centré sur des fouilles entreprises dans le cimetière de Paterna, petite ville située non loin de Valence où l’on sait que 2238 personnes furent fusillées et enterrées à partir de la guerre civile. La précision du nombre donne juste une idée de l’ampleur du massacre, car sur le terrain c’est bien de fouilles archéologiques dont il s’agit. De nombreuses tombes (environ 180) sont en réalité des fosses communes, profondes, contenant des corps disposés en couches successives (ou sacas) séparées par un peu de terre et de chaux. Quant à l’identification des corps, même les tests ADN s’avèrent généralement infructueux.

Douloureuse réalité

C’est le journaliste Rodrigo Terrasa qui a finalement convaincu le dessinateur BD Paco Roca de travailler sur ce sujet, arguant que les thèmes de la mémoire et de la vieillesse ne pouvaient que lui convenir. En effet, les fouilles menées à Paterna s’accompagnent du combat acharné mené par Josefa (Pepica) Celda, 81 ans la première fois que Terrasa l’a rencontrée. Celle-ci cherchait depuis plusieurs décennies à récupérer le corps de son père (gracié trois mois après son exécution…) dont elle savait pertinemment qu’il était dans le cimetière de Paterna. Pepica s’était battue avec l’administration pour faire reconnaître son droit à récupérer le corps de son père. Mais, que des fouilles soient entreprises au bon endroit ne suffisait pas. L’intérêt de l’histoire vient de la concordance de faits inhabituels. L’action et la personnalité de Leoncio Badía s’avèrent ici fondamentales. Cet homme a échappé à l’exécution en acceptant un marché peu commun : devenir le gardien du cimetière de Paterna pour enterrer les siens avec l’aide d’un assistant choisi par ses soins. En sauvant sa peau, Badía a acquis une position à nulle autre pareille, puisqu’il était prévenu un peu à l’avance des prochains travaux qu’il aurait à faire. En d’autres termes, il était quasiment prévenu des prochaines exécutions. Mais, ce que seuls ses proches savaient, c’est qu’il avait une conscience aiguë de la situation et même des convictions humanistes voire philosophiques, ainsi qu’une étonnante mémoire. Dépourvu d’ambition personnelle, il connaissait et partageait les liens qui unissent une famille et il comprenait la douleur de celles et ceux qui savaient leurs proches condamnés de manière expéditive. Alors, il a fait son possible pour apporter un maigre soutien à ces désespérés. Outre l’apport psychologique dont tous se souviennent visiblement, il s’est montré astucieux avec un groupe qui se montrait particulièrement déterminé pour pouvoir récupérer les restes de leurs proches. La BD fait ainsi le lien avec la mythologie grecque pour expliquer le besoin humain de traiter avec déférence leurs proches disparus. Ce qu’ignoraient ceux venant supplier Badía de les aider, c’est combien de temps les corps de leurs proches resteraient ensevelis à Paterna. L’astuce de Badía n’a servi qu’à identifier un groupe, mais pas tous les individus le composant. De plus, Terrasa et Roca n’ont pu rencontrer que sa fille et donc se contenter de ses souvenirs pour se faire leur idée de Leoncio Badía.

L’apport artistique

Tout cela suffisait largement pour faire une BD, certes pas spécialement amusante à lire, mais particulièrement marquante. Elle l’est parce que les auteurs organisent les témoignages recueillis, mais surtout par leur façon de tout présenter. Ainsi, ils font interagir passé et présent. Mieux, Paco Roca réussit à mettre en scène les morts comme s’ils revenaient à la vie, suggérant que retrouver les corps leur redonne une certaine forme d’existence : c’est ce que montre l’illustration de couverture. Et puis, l’épaisseur de l’album permet de revenir sur des faits qui ne pourront que marquer les esprits. Je pense à Pepica venue avec sa sœur voir son père emprisonné, leur tante les tenant par la main chacune d’un côté, alors qu’elle les a prévenues que c’est la dernière fois qu’elles voyaient leur père et qu’elle ne voulait pas les voir pleurer. Nous avons aussi Pura, cette femme qui fait partie du groupe venu trouver Badía et qui grimpe dans un arbre pour voir son homme, Pepe, face au peloton d’exécution. Il faut dire que si Paterna a été choisie pour ces exécutions, c’est pour son aspect pratique : outre la proximité de Valence, il y avait à là-bas une caserne d’un régiment d’artillerie et un champ de tir se trouvait à proximité du cimetière.

Au-delà des intentions

Cette BD s’avère donc particulièrement émouvante, car que le travail de mémoire entrepris s’oppose avec force à la volonté d’oubli actée par l’administration de manière générale. On en retient néanmoins un sentiment assez accablant. En effet, après de telles horreurs, on entend toujours des discours justifiant ce travail de mémoire en martelant « Plus jamais ça ! ». Or, des actions de massacres organisés, de génocides planifiés, l’histoire de l’humanité en est jalonnée. Et, le XXIe siècle n’en étant qu’à son premier quart, on sait parfaitement que cela se pratique encore dans ce monde soi-disant civilisé. Pour un Leoncio Badía agissant selon le principe « Agis envers les autres comme tu aimerais qu’ils agissent envers toi » combien pour profiter des situations désespérées ? Et, bien entendu, que ferait-on soi-même en situation extrême ?

Relativisons

Pour cette BD, Paco Roca utilise une nouvelle fois le format à l’italienne qu’il semble affectionner plus particulièrement. Pourtant, ici la lecture s’avère parfois déroutante, car il faut s’habituer à des enchainements inhabituels, en particulier lorsqu’il divise une planche horizontale en deux parties à lire successivement, de la gauche vers la droite. Et puis, il faut quand même bien dire que si l’histoire de l’Espagne au XXe siècle est ici reprise, il me semble que c’est fait avant tout pour les Espagnols qui en savent malgré tout plus long que nous Français qui trouvons dans cette BD des dates clés, des faits exposés, mais pouvons difficilement nous faire une idée de ce que défendait chaque camp et de l’ampleur des actions commises, leur enchainement complexe. Il est quand même bon que nous nous rappelions ( ! ) qu’une dictature sévissait de l’autre côté des Pyrénées il y a seulement un demi-siècle.

L’Abîme de l’oubli – Paco Roca (dessin) et Rodrigo Terrasa (scénario)
Delcourt (collection Mirages) : sorti le 22 janvier 2025
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4

« Zheng Shi : La Rivière des perles » : la reine des pirates

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Avec Zheng Shi : La Rivière des perles, Jean-Yves Delitte nous entraîne dans un pan fascinant de l’histoire de la piraterie : celui de la redoutable Zheng Shi, qui, au début du XIXᵉ siècle, régnait sans partage sur la mer de Chine méridionale. 

L’histoire de Zheng Shi est l’une des plus extraordinaires du monde maritime. Ancienne prostituée devenue cheffe d’une flotte pirate après la mort de son mari, elle prend les rênes d’une armada gigantesque, composée de plus de 300 jonques et de milliers d’hommes. Son habileté stratégique et sa poigne de fer lui permettent de tenir tête non seulement à l’Empire Qing, mais aussi aux flottes anglaises et portugaises. Ce destin hors du commun a de quoi nourrir l’imaginaire et inspirer un récit haletant. Jean-Yves Delitte choisit cependant de ne pas livrer une biographie exhaustive de la pirate, puisqu’il se focalise sur un épisode-clé de son ascension et de sa confrontation avec le pouvoir impérial.

Comme souvent, c’est la qualité du dessin qui émerveille en première intention. Jean-Yves Delitte, connu pour son talent dans la représentation des navires et des batailles maritimes, met une nouvelle fois son savoir-faire au service du récit. Les flottes chinoises et portugaises bénéficient ainsi d’un travail graphique qu’il est difficile de bouder. D’un rythme relativement posé, clair quant aux enjeux politiques et stratégiques, « La Rivière des perles » s’inscrit davantage dans l’historique que dans l’épique. 

Le portrait de Zheng Shi s’éloigne des clichés habituels des récits de piraterie. Cette femme haute en couleur est avant tout une stratège avide de pouvoir, dont l’intelligence et la froideur permettent d’imposer sa loi. Le lecteur est tenu à bonne distance et un voile de pudeur continue d’entourer les intentions profondes de l’ancienne prostituée. Son passé est à peine esquissé, mais la protagoniste se dessine en actes : elle tient la dragée haute aux gouverneurs locaux chinois et même aux forces maritimes portugaises. Elle n’a pas froid aux yeux et porte le fer là où il blesse le plus.

Zheng Shi : La Rivière des perles se caractérise avant tout par sa rigueur historique et la qualité de son dessin. L’installation des enjeux politiques et militaires est parfaitement menée et ce premier tome pose des bases solides pour un second volet qui pourrait se révéler plus haletant – car le spectacle est ici quelque peu négligé. Premier indice : la montée en puissance du conflit entre Zheng Shi et les autorités chinoises. Second indice : la fragilisation des alliances et la menace croissante des Portugais. Tout cela laisse présager un dénouement riche en tensions et en rebondissements.

Zheng Shi : La Rivière des perles, Jean-Yves Delitte
Glénat, janvier 2025, 48 pages

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3.5

« Kundan » : quand le mythe vampirique se teinte de mysticisme indien

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Les éditions Glénat publient Kundan, de Luana Vergari et Emmanuel Civiello. Un récit en deux temps, de vengeance et de sang, partagé entre l’Inde et l’Angleterre.

L’histoire de Kundan débute sur une scène de massacre. En Inde, les prêtresses de la déesse Durga livrent une guerre totale aux vampires, exterminant jusqu’au dernier ces créatures de la nuit… ou presque. Un enfant échappe à l’anéantissement. Il est alors porteur d’une vengeance aussi patiente qu’implacable. Ce prologue, à la fois mystérieux et violent, ancre le récit dans un mythe fondateur. Vingt ans plus tard, la vengeance s’apprête à s’accomplir, mais dans un tout autre décor : les brumes sombres et inquiétantes du Londres de 1910. 

C’est dans une capitale anglaise suintant la peur que l’intrigue principale prend son essor. Un jeune garçon est retrouvé vidé de son sang, et le chef de la brigade de nuit, Lord Benedict, se lance dans une enquête aux implications bien plus terrifiantes qu’il ne l’imagine. Dès le départ, l’ombre d’un nouveau venu, Kundan, plane sur cette affaire sanglante. Ce dernier, prétendument recommandé par Sir Oliver, semble se trouver bien trop souvent à proximité des meurtres. Est-il un allié de confiance ou une menace tapie dans l’ombre ?

Les meurtres se succèdent, et la rumeur enfle : la population, fébrile, évoque tour à tour un tueur en série, un démon ou une sorcière. L’inquiétude grimpe d’autant plus qu’un vent de révolte souffle en Inde, menaçant l’empire colonial britannique. Chargé de pacifier la situation sur place, Lord Benedict demande à être accompagné de Kundan, loin de se douter qu’il transporte ainsi avec lui la source de la terreur londonienne vers une terre où le passé s’apprête à ressurgir.

Luana Vergari propose un récit qui s’inscrit à la croisée des influences. D’un côté, Kundan reprend avec brio les codes du vampirisme victorien, dans la lignée de Dracula de Bram Stoker, en plongeant le lecteur dans une atmosphère gothique où l’ombre et le sang dictent leur loi. De l’autre, elle insuffle à son intrigue une profondeur culturelle fascinante en intégrant le bestiaire et le folklore indiens. Cette double influence confère au récit une densité singulière. 

La figure de Kundan mérite également que l’on s’y attarde. Loin d’être un simple monstre, le protagoniste est animé par un passif traumatique, il agit dans l’ombre pour accomplir sa vengeance, fruit d’une tragédie originelle. Cette dimension tend à ancrer l’intrigue dans une réflexion sur le temps long et l’irréductibilité des conflits ancestraux. Pour magnifier ce scénario, on peut compter sur le trait inspiré d’Emmanuel Civiello, qui marque les esprits. Intensité visuelle, Londres dépeinte sous un voile de ténèbres, sens de la mise en scène : Kundan se regarde avant de se lire.

Avec Kundan, Luana Vergari et Emmanuel Civiello livrent un premier opus prometteur qui convoque enquête criminelle, récit vampirique et tensions politiques, avec rythme et maîtrise. L’intrigue avance rapidement et pose clairement les enjeux, mais cela n’empêche pas la caractérisation réussie de l’antagoniste. La suite s’annonce haletante : le sang a coulé, mais il n’a pas fini de réclamer son dû.

Kundan, Luana Vergari et Emmanuel Civiello
Glénat, janvier 2025, 64 pages

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3.5