L’abîme de l’oubli : les surprises de la fosse 126

Avec cet album, les Espagnols Rodrigo Terrasa (scénario) et Paco Roca (dessin) abordent la période ultra-sensible que représente la guerre d’Espagne suivie de la dictature franquiste. Une période jamais évoquée en milieu scolaire là-bas, même depuis le renouveau démocratique de 1977. Considérant que la démocratie espagnole est fondée sur l’oubli des massacres commis durant toute cette période depuis 1936, les auteurs s’intéressent au combat que mènent une poignée d’individus pour lutter contre l’oubli et son cortège de douleurs.

Particulièrement épais (pas loin de 300 pages) l’album est centré sur des fouilles entreprises dans le cimetière de Paterna, petite ville située non loin de Valence où l’on sait que 2238 personnes furent fusillées et enterrées à partir de la guerre civile. La précision du nombre donne juste une idée de l’ampleur du massacre, car sur le terrain c’est bien de fouilles archéologiques dont il s’agit. De nombreuses tombes (environ 180) sont en réalité des fosses communes, profondes, contenant des corps disposés en couches successives (ou sacas) séparées par un peu de terre et de chaux. Quant à l’identification des corps, même les tests ADN s’avèrent généralement infructueux.

Douloureuse réalité

C’est le journaliste Rodrigo Terrasa qui a finalement convaincu le dessinateur BD Paco Roca de travailler sur ce sujet, arguant que les thèmes de la mémoire et de la vieillesse ne pouvaient que lui convenir. En effet, les fouilles menées à Paterna s’accompagnent du combat acharné mené par Josefa (Pepica) Celda, 81 ans la première fois que Terrasa l’a rencontrée. Celle-ci cherchait depuis plusieurs décennies à récupérer le corps de son père (gracié trois mois après son exécution…) dont elle savait pertinemment qu’il était dans le cimetière de Paterna. Pepica s’était battue avec l’administration pour faire reconnaître son droit à récupérer le corps de son père. Mais, que des fouilles soient entreprises au bon endroit ne suffisait pas. L’intérêt de l’histoire vient de la concordance de faits inhabituels. L’action et la personnalité de Leoncio Badía s’avèrent ici fondamentales. Cet homme a échappé à l’exécution en acceptant un marché peu commun : devenir le gardien du cimetière de Paterna pour enterrer les siens avec l’aide d’un assistant choisi par ses soins. En sauvant sa peau, Badía a acquis une position à nulle autre pareille, puisqu’il était prévenu un peu à l’avance des prochains travaux qu’il aurait à faire. En d’autres termes, il était quasiment prévenu des prochaines exécutions. Mais, ce que seuls ses proches savaient, c’est qu’il avait une conscience aiguë de la situation et même des convictions humanistes voire philosophiques, ainsi qu’une étonnante mémoire. Dépourvu d’ambition personnelle, il connaissait et partageait les liens qui unissent une famille et il comprenait la douleur de celles et ceux qui savaient leurs proches condamnés de manière expéditive. Alors, il a fait son possible pour apporter un maigre soutien à ces désespérés. Outre l’apport psychologique dont tous se souviennent visiblement, il s’est montré astucieux avec un groupe qui se montrait particulièrement déterminé pour pouvoir récupérer les restes de leurs proches. La BD fait ainsi le lien avec la mythologie grecque pour expliquer le besoin humain de traiter avec déférence leurs proches disparus. Ce qu’ignoraient ceux venant supplier Badía de les aider, c’est combien de temps les corps de leurs proches resteraient ensevelis à Paterna. L’astuce de Badía n’a servi qu’à identifier un groupe, mais pas tous les individus le composant. De plus, Terrasa et Roca n’ont pu rencontrer que sa fille et donc se contenter de ses souvenirs pour se faire leur idée de Leoncio Badía.

L’apport artistique

Tout cela suffisait largement pour faire une BD, certes pas spécialement amusante à lire, mais particulièrement marquante. Elle l’est parce que les auteurs organisent les témoignages recueillis, mais surtout par leur façon de tout présenter. Ainsi, ils font interagir passé et présent. Mieux, Paco Roca réussit à mettre en scène les morts comme s’ils revenaient à la vie, suggérant que retrouver les corps leur redonne une certaine forme d’existence : c’est ce que montre l’illustration de couverture. Et puis, l’épaisseur de l’album permet de revenir sur des faits qui ne pourront que marquer les esprits. Je pense à Pepica venue avec sa sœur voir son père emprisonné, leur tante les tenant par la main chacune d’un côté, alors qu’elle les a prévenues que c’est la dernière fois qu’elles voyaient leur père et qu’elle ne voulait pas les voir pleurer. Nous avons aussi Pura, cette femme qui fait partie du groupe venu trouver Badía et qui grimpe dans un arbre pour voir son homme, Pepe, face au peloton d’exécution. Il faut dire que si Paterna a été choisie pour ces exécutions, c’est pour son aspect pratique : outre la proximité de Valence, il y avait à là-bas une caserne d’un régiment d’artillerie et un champ de tir se trouvait à proximité du cimetière.

Au-delà des intentions

Cette BD s’avère donc particulièrement émouvante, car que le travail de mémoire entrepris s’oppose avec force à la volonté d’oubli actée par l’administration de manière générale. On en retient néanmoins un sentiment assez accablant. En effet, après de telles horreurs, on entend toujours des discours justifiant ce travail de mémoire en martelant « Plus jamais ça ! ». Or, des actions de massacres organisés, de génocides planifiés, l’histoire de l’humanité en est jalonnée. Et, le XXIe siècle n’en étant qu’à son premier quart, on sait parfaitement que cela se pratique encore dans ce monde soi-disant civilisé. Pour un Leoncio Badía agissant selon le principe « Agis envers les autres comme tu aimerais qu’ils agissent envers toi » combien pour profiter des situations désespérées ? Et, bien entendu, que ferait-on soi-même en situation extrême ?

Relativisons

Pour cette BD, Paco Roca utilise une nouvelle fois le format à l’italienne qu’il semble affectionner plus particulièrement. Pourtant, ici la lecture s’avère parfois déroutante, car il faut s’habituer à des enchainements inhabituels, en particulier lorsqu’il divise une planche horizontale en deux parties à lire successivement, de la gauche vers la droite. Et puis, il faut quand même bien dire que si l’histoire de l’Espagne au XXe siècle est ici reprise, il me semble que c’est fait avant tout pour les Espagnols qui en savent malgré tout plus long que nous Français qui trouvons dans cette BD des dates clés, des faits exposés, mais pouvons difficilement nous faire une idée de ce que défendait chaque camp et de l’ampleur des actions commises, leur enchainement complexe. Il est quand même bon que nous nous rappelions ( ! ) qu’une dictature sévissait de l’autre côté des Pyrénées il y a seulement un demi-siècle.

L’Abîme de l’oubli – Paco Roca (dessin) et Rodrigo Terrasa (scénario)
Delcourt (collection Mirages) : sorti le 22 janvier 2025
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4

Festival

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