Gérardmer 2025 : virus anticapitaliste, diable antisoviétique, fantôme-caméra et monstre aborigène

Quatre jours à voir des films et à en parler, entre vins chauds et fromage fondu ! Quatre jours à ne penser pratiquement qu’à cela ! On était heureux et on ne s’en rendait pas tout à fait compte. Le temps n’a pas daigné suspendre son vol. Comme d’hab’! Voici nos dernières critiques, avant un article qui reviendra sur l’ensemble du festival ! Au programme : Rich Flu, Présence, Le Maître et Marguerite et Moogai.

Compétition – Rich Flu – Réalisé par Galder Gaztelu-Urrutia (États-Unis, Colombie et Espagne, 2024)

Le monde est touché par un virus de type marxiste, qui s’en prend aux plus riches, et condamne, à terme, tout individu à devoir renoncer à la propriété privée.
Après nous avoir dépeint, à travers le personnage d’une femme arriviste, tout le ridicule et l’immoralité des plus hautes sphères, le film nous entraîne dans un jeu de massacre, s’annonçant comme jouissif, mais que le réalisateur choisit d’écourter pour mieux nous raconter le périple d’une famille européenne (dont la femme arriviste qui a entre-temps retrouvé sa fille et son ex-mari), fuyant le chaos engendré par le virus vers une Afrique de la sobriété heureuse.
Ce virage narratif déçoit. La bonne intention morale (renverser les rôles et faire des Blancs les réfugiés afin de susciter une prise de conscience) apparaît artificielle dans sa réalisation, voire très maladroite, et finalement peu convaincante. La résolution finale traduit, par ailleurs, une incapacité (à vrai dire générale) à penser toute alternative politique au capitalisme, en se contentant d’une espèce de retour à l’état de nature, caricatural et naïf. Quant à l’ultime scène, certes savoureuse, elle pourrait passer auprès des esprits chagrins pour l’expression d’un pessimisme anti-révolutionnaire.
Ces quelques limites exposées, Rich Flu n’en reste pas moins un objet filmique de grande qualité, servi par d’excellents acteurs. Peut-être qu’au fond, ce qu’on lui reproche, dans notre ressentiment petit-bourgeois, c’est surtout de ne pas tuer assez de riches à l’écran.

https://youtu.be/Do7AdCyHGzw

Hors-compétition – Présence – Réalisé par Steven Soderbergh (États-Unis, 2024)

Une famille ordinaire, avec des problèmes de famille ordinaires, et d’autres aussi un peu plus exceptionnels (la mère trempe dans une affaire trouble de malversation financière et la fille est en deuil de sa meilleure amie), emménagent dans une nouvelle maison. Mais la maison est hantée.
Le dispositif de Soderberg est simple : toutes les scènes sont filmées du point de vue du fantôme. Ainsi la caméra se ballade-t-elle, aérienne, captant les intimités familiales et individuelles. Le but n’est pas tant de faire peur ici que de raconter un drame d’un point de vue à la fois situé et totalisant. L’idée est assez profonde : en s’embarquant dans un fantôme, la caméra entre dans le film. La mise en scène n’est plus dès lors le fait d’un démiurge ; elle est un personnage, certes invisible et allègre, mais non moins interne à l’intrigue et soumis à celle-ci. Le fantôme accuse un mélange de toute-puissance (il peut voir sans être vu, et même déplacer des objets) et d’impuissance (il ne peut se faire entendre ni empêcher les événements les plus tragiques d’advenir). Métaphoriquement compris, on pourrait le regarder, ce fantôme, comme une idée esthétique, celle du cinéaste, ou de l’artiste en général, en tant que son œuvre est toujours moins de lui qu’elle ne passe par lui ; en tant qu’il se doit d’être au service de la vie, sans chercher à en escamoter ni la dureté ni les secrètes espérances.

Hors-Compétition – Le Maître et Marguerite – Réalisé par Michael Lockshin (Russie, 2024)

Animant de nombreuses conversations entre festivaliers, nous avons été intrigués très vite par l’adaptation du roman de Boulgakov, dont le projet se veut à la hauteur de l’œuvre originale. Variation sur le thème de l’œuvre ultime et obstinément désirée par son auteur, celle d’une vie ou d’une époque, le héros doit batailler aux côtés de son amante Marguerite pour achever son roman dans une URSS plus soucieuse de rigueur idéologique qu’esthétique. Aidé par un mystérieux Woland qui se présente comme un mage noir tout droit sorti du Faust de Goethe, le fantastique et le cinéma de genre se mêlent heureusement au propos, comme s’il révélait le regard que nous portons sur la société soviétique qui nous est si étrange aujourd’hui, entre fascination et méfiance. C’est l’occasion d’un regard profondément satirique dont la férocité exprimée par une mise en scène généreuse et ambitieuse donne un rythme haletant. Se moquant ironiquement tant de la société bourgeoise que de la rigidité dictatoriale soviétique, l’écriture romanesque devient une échappatoire absolue dans une entreprise désespérée qui respire le nihilisme, dans le sillage de l’esprit de la littérature russe immortelle, qu’il s’agit de rejoindre ici. Les amateurs de fresques historiques seront à n’en pas douter intrigués par cette œuvre exigeante (plus de deux heures trente tout de même) qui rappelle le Docteur Jivago de David Lean ou un bon roman russe.

Hors-compétition – The Moogai – Réalisé par John Bell (Australie, 2024)

La relation d’une mère à son enfant, d’une famille entière envers les nouveaux-venus est sans doute si pleine de sens et d’ambiguïté, qu’elle offre un terreau parfait pour le sentiment horrifique. Dans une Australie traversée par le racisme anti-aborigène qui fut l’œuvre des Blancs et du gouvernement jusque très récemment, The Moogai raconte l’obstination d’une mère et de sa famille pour ne pas être séparés – contre le gouvernement raciste et malveillant qui fut coupable d’enlèvements arbitraires d’enfants, mais aussi contre le Mal lui-même, ici figuré sous la forme d’un Moogai, monstre issu d’une croyance aborigène, coupable des mêmes horreurs. La comédienne Shari Sebbens offre ici une performance percutante et d’une grande justesse qui vous fera ressentir des sentiments opposés à son égard, à mesure que son personnage revêt de plus en plus d’épaisseur. La sélection hors-compétition du festival prouve une fois encore son immense intérêt, ici en nous faisant découvrir un film intéressant qui mêle – comme souvent dans le genre, c’est vrai – l’exploration de l’étrangeté culturelle muselée par l’histoire, associée à une critique politique. À découvrir !

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